29/07/2015

Série Allemagne - No 8 - Le sac du Palatinat (1688-1689)

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L'Histoire allemande en douze tableaux - Série d'été - No 8 – Le mot « sac » est encore bien doux pour exprimer la violence de ce qui fut commis, sur ordres de Louis XIV et de Louvois, dans le Palatinat, en 1688 et 1689.

 

 

Des villes entières détruites. Les villages, les châteaux, les forteresses, les ponts, rasés. Un pays entier, dévasté. Les champs, incendiés. Les récoltes, pillées. Les populations, chassées. Le guerre est toujours une chose abominable, et les Allemands en ont souvent su quelque chose, comme agresseurs. Mais ce qui s’est passé dans le Palatinat, ou Comté palatin du Rhin, aujourd’hui Land allemand associé à la Rhénanie, naguère partie du Saint Empire, mérite aujourd’hui d’être rappelé. Par l’intensité de l’horreur. Par l’aspect systématique, et prémédité en cabinet, des crimes commis. Plus encore, par la trace que toutes ces exactions ne manqueront pas, dès 1689, de laisser dans la mémoire blessée des Allemands, par rapport à la France. Voltaire, dans « Le Siècle de Louis XIV » nous laisse d’admirables pages sur la question. François Bluche, biographe du Roi Soleil, n’épargne pas le héros de son livre, lorsqu’il traite le sujet.

 

N’oublions pas une chose : si les Allemands, à juste titre depuis 1870, ont en France une réputation d’envahisseurs (1870, 1914, 1940), les armées françaises, pour leur part, ont maintes fois mené campagne dans les Allemagnes, et occupé des provinces entières. Cela, sous l’Ancien Régime, lors des guerres de la Révolution, sous l’Empire. Et même, côté occupation, sous la République, de 1918 à 1925. Puis, après 1945. Cela, avec toujours une obsession : la maîtrise du Rhin, « frontière naturelle ».

 

Ce qui frappe, dans le sac du Palatinat, c’est l’aspect prémédité. Les armées françaises n’ont pas frappé dans le feu d’une action violente face à l’ennemi. Non, elles ont appliqué la planification de destruction de tout un pays (le Palatinat en était un), établie froidement, en haut lieu. Faut-il, devant l’Histoire, incriminer Louis XIV lui-même, ou plutôt son redoutable ministre de la Guerre, Louvois (1641-1691) ? Faut-il appliquer la responsabilité majeure aux maréchaux de camp, sur le terrain, on pense en priorité au terrible Ezéchiel de Mélac (1630-1704), destructeur d’Heidelberg en mars 1689, bourreau du Palatinat ? La guerre fut-elle menée « en cabinet » à Versailles, par un état-major trop théorique et trop éloigné des réalités ? Toutes ces questions, l’historien Jean-Philippe Cénat les traite admirablement, dans son article éclairant sur la question, « Le ravage du Palatinat : politique de destruction, stratégie de cabinet et propagande au début de la guerre de la Ligue d’Augsbourg », Revue Historique 2005, no 633.

 

Dernière question, la plus importante : Louis XIV, ce grand souverain de son siècle, n’avait-il pas l’intelligence stratégique de comprendre que, s’il gagnait militairement sur le terrain, il allait perdre, pour longtemps, les estimes et les appuis des Princes d’Europe, à commencer ceux des Allemagnes ? Gagnant une bataille, il allait noircir durablement la réputation de la France. Sur un point, les historiens sont d’accord : quatre ans après la Révocation de l’Edit de Nantes (1685), l’affaire du Palatinat est, immédiatement après, la seconde erreur majeure de son interminable règne (1643-1715). La France, assurément,  n’en est pas sortie grandie. L’Allemagne, meurtrie. La mémoire allemande, lacérée. Je vous donne un exemple : au vingtième siècle, il arrivait encore aux Allemands (et, qui sait, aujourd’hui ?) de nommer leur chien « Mélac », en mémoire de l’incendiaire qui pourtant, ayant pris sa retraite après les Guerres de la Ligue d’Augsbourg, touchera jusqu’à sa mort une juteuse rente du roi.

 

Cette Guerre de la Ligue d’Augsburg est l’un des grands cycles guerriers des sept décennies de règne de Louis XIV. Elle oppose, une fois de plus, la France au Saint Empire (l’éternel conflit, millénaire), et il est vrai qu’en cette année 1688, il y a risque d’invasion de la France par l’Alsace. Alors, comme toujours dans l’Histoire, comme un siècle plus tard au moment des Guerres de la Révolution, on fait donner l’Armée du Rhin. Le plan de guerre français est très clair : pour protéger les frontières du pays, on va s’employer à neutraliser les marches rhénanes, côté allemand, justement le Palatinat. En clair, on va abattre tous les murs de fortifications, détruire la récolte (la terre brûlée), raser les villes et les forteresses. De façon à faire du Palatinat une région impossible à vivre pour une armée en campagne. Du coup, on crée une zone tampon, protégeant les frontières françaises. Sur le strict plan militaire, l’opération réussira. Louis XIV sera vainqueur, ses généraux et maréchaux de camp, récompensés. Mieux : Napoléon, plus d’un siècle plus tard, comme le note Cénat dans l’article cité plus haut, rendra hommage à l’opération, et à son efficacité. Mais politiquement, diplomatiquement, le sac du Palatinat sera pour la France un désastre.

 

 

Le sac du Palatinat avait un précédent, quinze ans plus tôt, impliquant l’un des plus grands chefs militaires de l’Histoire de France : en 1674, Turenne (1611-1675), peu de temps avant de périr d’un boulet à la bataille de Salzbach, s’était déjà livré à un premier « Ravage du Palatinat ». Mais en 1688 et surtout 1689, avec le Sac, ou « Second Ravage », la violence atteint des proportions rarement égalées. Heidelberg, Mannheim, Worms, Spire sont détruites. Les églises, rasées. Des milliers de maisons, détruites. A Heidelberg, l’une des villes les plus chargées d’Histoire en Allemagne, le château demeurera en son état de destruction, en témoignage des événements de 1689.

 

 

Piller, détruire, incendier étaient certes courant au dix-septième siècle. Mais tous s’accordent à relever l’exceptionnelle violence de cette campagne française dans le Palatinat. Et surtout, les historiens s’interrogent (et Jean-Philippe Cénat aborde à fond cette question) sur l’aspect programmé à froid des exactions. Les horreurs palatines furent-elles tranquillement dictées par le « cabinet » de Versailles ? Qui, devant l’Histoire, en porte-t-il la responsabilité ? Des généraux sanglants, certes, comme le sinistre Mélac. Louvois, certes, brillant ministre, à qui rien n’échappe. Mais, in fine, comment ne pas incriminer le souverain lui-même, chef des armées, monarque absolu, autorité exécutive suprême du pays ?

 

 

Une dernière chose me frappe, elle concerne la mémoire allemande. J’ai déjà dit, dans cette série, à quel point le dix-septième était un siècle abominable pour les Allemands, véritable champ de bataille de l’Europe. Ils devront attendre le milieu du dix-huitième, avec l’avènement de la Prusse et le grand Frédéric II, pour renaître. Dans la seconde partie de ce dix-huitième siècle, avec le Sturm und Drang, puis les débuts du romantisme, ils offriront au monde leurs plus grands écrivains, sans compter (pendant tout le siècle) la musique. Mais là, sur ce Sac du Palatinat, ce qui manque cruellement, c’est une œuvre littéraire, porteuse de mémoire, comme le fut le Simplicius de Grimmelshausen pour la Guerre de Trente Ans (1618-1648). Du coup, le Sac du Palatinat, personne n’en parle. Ou pas grand monde. Alors que nous sommes dans un événement majeur. Face à un étonnant silence de l’Histoire. C’est l’une des raisons qui m’ont poussé à m’y plonger  ces derniers jours, et vous offrir cette chronique.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en douze tableaux, c'est une série d'été non chronologique, revenant sur douze moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

*** Prochain épisode - No 9 - Lepizig, Gewandhaus, 18 février 1869 : la Première du Deutsches Requiem, de Johannes Brahms.

 

 

 

 

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