31/07/2015

Série Allemagne - No 9 - Leipzig, 1869 : Ein Deutsches Requiem

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L'Histoire allemande en 144 tableaux - Série - No 9 – Leipzig, Gewandhaus, 18 février 1869 : la Première, en version intégrale, du Deutsches Requiem, de Johannes Brahms. Un moment majeur de l’Histoire musicale allemande.

 

 

C’est une œuvre immense, incomparable, le travail d’une vie. Et pourtant, l’auteur n’a que 36 ans. Et encore près de trois décennies à vivre. Mais c’est une tournant de maturité, une étape décisive dans l’un des plus grandes destins musicaux du monde. Lorsque l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig interprète, ce 18 février 1869, la Première intégrale du Deutsches Requiem, sous la direction de Carl Reinecke (1824-1910), l’œuvre a déjà été présentée au public, dans des versions partielles, notamment à la Cathédale de Brême (1868) et, la même année, à la Tonhalle de Zurich. Les trois premiers morceaux avaient déjà été joués en 1867, à Vienne.

 

Le Deutsches Requiem, c’est quinze ans de travail dans la vie de Brahms. C’est la Bible chantée dans la langue allemande, celle de la traduction de Luther. Ce sont seulement deux solistes (un baryton et une soprano), au milieu de l’immensité chorale. Le Requiem de Brahms ne ressemble à aucun autre : ni à celui de Mozart, ni à celui de Fauré, ni à celui de Verdi, ni à celui de Gounod. D’ailleurs, est-ce un Requiem, au sens classique, ou plutôt une Trauermusik, un Begräbnisgesang ? Clara Schumann nous laisse entendre que Brahms aurait écrit cette musique des morts en hommage à sa propre mère.

 

J’en viens au titre : « Ein Deutsches Requiem ». D’abord, Brahms, pétri d’éducation luthérienne, précise la nature germanique de sa musique. Voilà donc, trois ans après l’unité allemande, un an avant la guerre contre la France, au milieu des Allemagnes relevées, un Requiem dont la langue porteuse ne sera pas le latin, mais bel et bien l’allemand. Celui de Luther ! Celui de cette traduction de la Bible, autour de 1522, dont je ne vous ai pas encore parlé, mais qui constitue l’acte fondateur de la littérature allemande moderne. Brahms travaille lui-même sur le texte, puisant des fragments du Nouveau Testament, comme de l’Ancien. Mais surtout, il applique sa musique à la langue allemande. En 1869, la langue allemande est centrale, dans les Lieder, dans tous les actes artistiques et musicaux de l’époque. La germanité s’affirme.

 

Et puis, il y a toute la puissance de ce « Ein ». Comme s’il s’agissait d’une musique pour les morts, parmi tant d’autres. Le mystère de cet article indéfini, modeste, discret, partiel, qui contraste évidemment avec l’incroyable universalité de l’œuvre, jouée et chantée dans le monde entier, depuis bientôt un siècle et demi. Depuis l’adolescence, je m’interroge sur ce « Ein ». Il demeure, pour moi, en sa part de mystère.

 

Enfin, il y a Lepizig. La ville de Bach et de Wagner. En cette année 1869, l’un des centres musicaux de l’Allemagne. Brahms est natif de Hambourg, il doit beaucoup aux influences luthériennes de l’Allemagne du Nord, il terminera sa vie à Vienne, reconnu et honoré, mais c’est à Leipzig, au cœur des Allemagnes, que se joue le Deutsches Requiem. Dans une Saxe à laquelle la Prusse de Bismarck est en train de voler toute influence politique, mais qui demeure ville d’art, et de musique. Oui, un Requiem allemand, donné en Saxe, par un compositeur de naissance hanséatique, dans la langue de Luther, un Requiem arraché à tous les tellurismes germaniques, et qui pourtant deviendra oeuvre mondiale, universelle, jouée sur les cinq continents. Malgré toute la modestie de ce « Ein ».

 

Il nous resterait bien sûr à parler de Johannes Brahms. De ses sentiments pour Clara Schumann, de quatorze ans son aînée. De ce qu’il doit au mari de cette dernière, Robert Schumann, qui, lui aussi, aurait envisagé, avant de sombrer dans la maladie qui allait exiger son internement, la composition d’un Requiem allemand. Il nous resterait à évoquer, avec le cortège des biographes et des musicologues qui ont analysé tout cela par le détail, l’immensité des influences de Brahms, l’étendue européenne de sa culture, l’universalité de ses sources musicales, évidemment Beethoven (dont il a dû porter, malgré lui, le titre de « successeur »), mais Bach. Mozart, Palestrina. Nous pourrions aussi évoquer l’aspect ouvert, « humain », œcuménique de ce « Deutsches Requiem », qui est donné comme un acte de musique sacrée, mais pas liturgique. Là encore, l’auteur se nourrit de la langue luthérienne, profondément allemande, de la Bible, pour mieux nous faire accéder à l’universel.

 

C’est cela, je crois, la grandeur de ce Requiem. Non parce qu’il serait allemand. Mais parce que, étant donné littéralement comme « allemand », il nous propulse, par le miracle de la langue germanique, conjugué à celui de la musique, dans un ailleurs, planétaire. Hors du champ des langues et des nations. C’est peut-être là, le sens de ce « Ein » : partir de l’expérience individuelle, pour mieux parler le langage de tous.

 

 

Pascal Décaillet

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

*** Prochain épisode - No 10 - La Première, en 1804 à Weimar, du Wilhelm Tell, de Friedrich Schiller.

 

 

 

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