04/09/2015

Série Allemagne - No 21 - Le Taureau de Bavière

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 21 – Après-demain, dimanche 6 septembre, le mythique Franz Josef Strauss aurait eu cent ans. Portrait d’un homme d’exception, un tempérament, mais aussi un grand politique.

 

C’était un homme extraordinaire. Un combattant, comme on n’en a jamais vu. Un taureau, c’était d’ailleurs son surnom. J’ai eu l’occasion, dans ma vie, de réaliser en 1999 une longue interview d’Helmut Schmidt, à Hambourg ; j’ai plusieurs fois rencontré Hans-Dietrich Genscher, mais n’ai hélas jamais eu l’occasion d’approcher, même dans un meeting, le Taureau de Bavière, Franz Josef Strauss. Prénom d’empereur, nom mythique de musicien : le tout résonne comme un blason sonore de Bavière et de Saint-Empire, syllabes qui surgissent de ces Allemagnes du Sud, catholiques, fières, festives, rugissantes, tellement loin de la Prusse, du Holstein réformé, de la Hanse de briques rouges, de cette autre Allemagne, celle de Willy Brandt et d’Helmut Schmidt.

 

De son vivant, je ne partageais pas les idées de Strauss. L’homme que j’admirais, intensément, c’était Willy Brandt, son Ostpolitik, sa génuflexion de Varsovie (1970), toutes choses que l’impétueux Bavarois détestait. Strauss, je ne l’ai jamais vu, mais je crois bien que j’ai visionné tous ses discours : c’était un orateur d’exception. Belle voix, belle langue allemande, classique, pas trop marquée par l’accent bavarois, phrases courtes, décochées comme des flèches dans le cœur du public, colères, sueur, beaucoup d’humour. Avec lui, on ne s’ennuyait jamais.

 

Sa vie ? Celle d’un Bavarois, né sous Guillaume II, mort sous Helmut Kohl. Né en pleine Grande Guerre (1915), mort d’une crise cardiaque (1988), un an avant la chute du Mur. Il a trois ans, quatre ans, lors de cette incroyable année, 1918-1919, où la Bavière, au sortir de la Guerre, dans une Allemagne en pleine Révolution (9 novembre 1918), oscille entre la République des Conseils et les communistes, entre corps francs et spartakistes : pour saisir cette époque, lire Döblin, « November 1918 », nous y reviendrons largement.

 

Il passe son Abitur (Maturité) en 1935, étudie latin, grec et Histoire à l’Université, se destine à l’enseignement, carrière interrompue par la guerre, il sert dans la Campagne de France, celle de Russie, dans l’artillerie, finit officier politique, mais 1945 arrive, tout s’écroule.

 

Et justement, tout recommence. Il participe dès 1946 à la création de la CSU, l’Union Chrétienne-Sociale en Bavière, parti qui n’existe que dans ce Land, tellement différent du reste des Allemagnes, tellement fier de sa singularité, de son catholicisme, de ses racines, de ses traditions. La Bavière, c’est l’Allemagne du Sud, souriante, joviale, baroque, elle sent la bière et la Contre-Réforme, elle respire la musique. De Munich, par beau temps, on voit les Alpes. De Berlin, ancien marécage au milieu de la grande plaine, on ne voit rien.

 

Franz Josef Strauss, c’est l’exceptionnelle conjugaison de deux carrières : l’une au niveau allemand, l’autre à celui de la Bavière. Dans le premier, il sera un important ministre. Dans le second, il deviendra un mythe vivant, le Bavarois devant le monde, celui qui incarne les valeurs profondes, les joies, les colères de son Land, qui était encore officiellement Royaume au moment de sa naissance. Aucun homme politique allemand de l’après-guerre n’a su, à ce point, incorporer – jusqu’à l’identification, l’incarnation – l’âme de sa région d’origine. Le Bavarois du vingtième siècle, et peut-être le Bavarois devant l’Histoire, c’est Strauss.

 

Ministre fédéral, il l’est dès 1953, occupant de 1956 à 1962 le portefeuille de la Défense (pas facile, à onze ans seulement de la défaite), et de 1966 à 1969 (sous la Grande Coalition de Kiesinger, Willy Brandt étant aux Affaires étrangères), celui des Finances. Il y excellera, aux côtés de Kurt Schiller à l’Economie : il est vrai qu’on est en plein miracle allemand, les ombres de la guerre s’éloignent, l’industrie renaît, le pays est reconstruit, toujours nain politique, mais géant économique. A la Défense, auparavant, il avait dû essuyer l’Affaire du Spiegel (1962), qui nous vaudra, dans cette Série, un épisode en soi.

 

Mais surtout, le Strauss dont l’image fera le tour de l’univers, c’est, de 1978 à 1988, le Ministre-Président, donc le chef du gouvernement régional, de la Bavière. Elu, réélu, majorités absolues, mythe vivant, il rencontre les chefs d’Etat de la planète (il avait déjà été le premier Allemand à rencontrer Mao, en 1975), on ne voit, on n’entend que lui. Il ne gouverne pas la Bavière : il EST la Bavière. Sa fille raconte, dans une interview que je viens de visionner, que la mort est venue l’attraper alors qu’il se préparait pour la Chasse. Quelques jours plus tard, funérailles nationales. Messe célébrée par le Cardinal Joseph Ratzinger, au milieu des anges baroques et de la Bavière en deuil.

 

Strauss, c’est la Vieille Bavière, celle d’avant 1918. Royaume devant le monde, avec comme capitale la magnifique Munich. C’est un homme profondément conservateur, catholique, viscéralement anticommuniste (son passage en URSS, au sein des troupes de la Wehrmacht, où il fut témoin, dans les deux sens, des pires horreurs, n’a sans doute pas arrangé les choses). C’est un homme de courage, de loyauté, de bouillonnement, de colères, de séduction des foules. Il n’est pas exclu qu’il puisse présenter l’une ou l’autre similitude avec, chez nous, un certain Christoph Blocher.

 

Mais Strauss n’aurait jamais légué son nom à l’Histoire s’il s’était contenté d’un rugissant tempérament. En parallèle, il y a l’habileté du politique, l’aptitude au compromis, un réseau de relations jusqu’au cœur vibrant de ses pires adversaires. En cela, toutes proportions gardées, dans un destin certes moins national, il rappelle la très grande ductilité d’un Bismarck. Un exemple de cette intelligence pragmatique : dès sa jeunesse, 31 ans lors de la création de la CSU au milieu d’une Bavière en ruines en 1946, il plaide pour un nouveau parti multiconfessionnel et intégré dans la structure fédérale de la future Allemagne. La sublime singularité de la Bavière monarchiste (encore très présente chez les officiers de l’aristocratie militaire bavaroise, j’ai quelques raisons personnelles de connaître ce dossier, et y reviendrai), c’est derrière, et Strauss le comprend tout de suite.

 

Et c’est là, je crois, la grandeur politique de cet homme d’exception : immense Bavarois, mais jamais une seule seconde au détriment du destin général de l’Allemagne. Immense Bavarois, immense Allemand. Un cas rare, unique même : jamais il ne place la singularité régionale, que pourtant il incarne jusqu’au tréfonds de l’âme, en opposition avec le devenir fédéral de l’Allemagne. En cela, le Taureau de Bavière est un grand homme lucide, patriote, terriblement habile, avec un réseau personnel redoutable, du Caire à Pékin, en passant par Moscou et la famille royale britannique. En 1980, face à Helmut Schmidt, il avait aspiré à la Chancellerie fédérale. Le Hambourgeois social-démocrate l’avait emporté sur le Munichois chrétien-social. Le choc de deux Allemagnes, entre Hanse et Saint-Empire. Le choc, aussi, de deux grands hommes.

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

19:29 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Il aurait très bien pu gouverner l'Allemagne toute entière. Il en avait l'envergure. Mais l'affaire du Spiegel a brisé sa carrière. Sur ce coup Adenauer a été moche. C'était lui qui avait demandé à Strauss de surveiller le Spiegel, puis quand le scandale a éclaté: une sorte de Watergate, il l'a froidement laissé tomber. Finalement Strauss a été contraint de se rabattre sur sa Bavière natale, dont il est devenu roi, tout simplement parce que les portes lui étaient fermées à Bonn. Il a fait des tentatives pour se présenter à la chancellerie, comme en 1979 sauf erreur, où il s'est présenté contre Helmut Schmidt et a perdu. Il avait imposé sa candidature à la CDU au terme d'un bras de fer épique qui a duré des jours et des nuits. Mais son retour au premier plan fédéral a toujours été bloqué par les campagnes haineuses de la presse de gauche 68arde, qui le haïssait comme en Suisse la gauche hait Christophe Blocher et pour les mêmes raisons. Strauss, qui est un des maîtres et modèles politiques de Christophe Blocher, qui l'a bien connu, a inventé ce principe: "in einer gut funktionierenden Demokratie soll keine demokratisch legitimierte Partei rechts von der CSU bestehen können". C'est à dire: "en bonne démocratie il ne doit pas exister de parti démocratiquement légitimé à la droite de la CSU". M. Blocher a transposé le principe à l'UDC. Cela oblige à intégrer des éléments très droitiers. Par exemple Strauss ne faisait pas de chichis pour accepter dans la CSU des anciens combattants de la Wehrmacht pas tous très koscher. Mais si vous voulez gouverner à droite avec une majorité de droite, c'est ce qu'il faut faire. Il n'y a aucune autre solution. C'est aussi la raison de la haine des médias contre les gens tels que Strauss ou Blocher. Car ce principe, que l'on pourrait résumer par la formule: pas d'ennemi à droite, s'oppose frontalement au principe des loges: pas d'ennemi à gauche. C'est au nom de ce principe que nos sociétés glissent systématiquement de plus en plus à gauche parce que le piège se retourne toujours contre la droite. La gauche morale impose à la droite libérale de ne jamais s'allier à la droite dure, sous peine d'être dénoncée pour dérive d'extrême droite. Mais dans le même temps les loges autorisent et même encouragent les partis du centre et de la gauche à s'allier à l'extrême gauche. Jamais on ne verra de campagnes d'indignation morale contre le communisme ou l'extrême gauche, alors que tout ce qui est à droite du centre droite est diabolisé comme crypto fasciste. C'est cela qui explique, par exemple, l'absence d'apparentement, en Suisse, du PDC et du PLR avec l'UDC. Il faut toujours isoler le parti le plus à droite sur l'échiquier en lui interdisant de faire l'union des droites alors qu'on travaille à unir la gauche et le centre. C'est pour cette raison que toute leur vie Franz-Joseph Strauss et Christophe Blocher, qui se ressemblent beaucoup à part le fait que l'un est catholique et l'autre protestant, ont été en butte à l'hostilité des médias mainstream, c'est à dire contrôlés par les loges. La parade contre ça, c'est d'avoir les nerfs assez solides, accepter la haine des médias et rassembler toute la droite en ne laissant aucun espace à la droite de soi. "Keine demokratisch legitierte Partei soll rechts der CSU bestehen können". Et c'est ainsi que sous Strauss la CSU bavaraoise a pu rester majoritaire en Bavière, comme le PDC l'était autrefois en Valais, ce que Blocher n'a jamais réussi avec l'UDC, parce qu'il n'a pas eu la chance de forger ce parti dans un paysage politique vide de tout parti, comme Strauss a pu le faire en Bavière après la guerre. Etant majoritaire en Bavière il avait imposé une alliance à la CDU, au nom de laquelle la CDU s'interdisait de présenter des candidats en Bavière moyennant quoi la CSU, à Bonn, soutenait les gouvernements CDU. Strauss dominait Bonn depuis Munich et disait "peu importe qui est chancelier sous moi". Une fois Strauss a été tenté de rompre cette alliance, constatant que la CDU s'opposait de moins en moins à l'évolution socialisante de la politique. Il avait alors envisagé de créer le "quatrième parti" c'est à dire de faire de la CSU un parti national et plus seulement bavarois et mener ainsi une politique de droite dans toute l'Allemagne en concurrençant la CDU sur sa droite. Il avait du renoncer à ce projet parce que la CDU avait menacé dans ce cas de présenter des candidats en Bavière, ce qui aurait fait perdre à la CSU sa position de parti majoritaire. Il aurait du composer. Il n'aurait plus été roi. Strauss avait aussi des faiblesses, par exemple il était intéressé par l'argent. Il y a eu plusieurs affaires d'enrichissement personnel au cours de sa longue carrière, dont il s'est toujours sorti lui-même tant il était fort politiquement et donc protégé par ça. Mais son fils a du en souffrir après sa mort quand certains scandales ont éclatés. C'était un grand homme qui restera dans l'histoire de l'Allemagne. Personnellement je pense qu'il est mort assassiné parce qu'au moment de la réunification les pouvoirs occultes ne voulaient pas de lui. Ils voulaient être tranquilles pour faire les choses à leur manière, entre les initiés: Gorbatschov, Kohl et Brandt. La réunification aurait été faite autrement, plus à l'avantage de l'Allemagne, si Strauss y avait joué un rôle. Je pense que l'autre a avoir été victime d'une tentative d'assassinat a été Lafontaine, son pendant en quelque sorte, représentant d'une sociale démocratie de gauche dure, qui aurait souhaité maintenir quelques acquis sociaux de la DDR. Ca non plus les puissances dans la coulisse n'en voulaient pas. Et c'est pourquoi un "déséquilibré" à tenté d'égorger Lafontaine, qui a survécu, contrairement à Stauss mais a été mis hors d'état de nuire, le temps pour le gros Kohl de réussir son coup.

Écrit par : Arco-Valley | 09/09/2015

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