30/09/2015

La peur de déplaire

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 30.09.15

 

La liberté d’expression n’existe pas. Elle n’a jamais existé, nulle part, sous aucun régime. Bien sûr, il est certains cieux sous lesquels sa non-existence est carrément flagrante : les dictatures, par exemple. En démocratie, c’est différent, on peut donner son opinion. Mais n’allez pas imaginer que cette latitude soit totale. Limitée, elle l’est déjà par la loi : on n’insulte pas les gens, on n’attaque par leur honneur, on respecte le cadre légal en matière de racisme, d’antisémitisme, etc. Jusque-là, rien à dire.

 

Mais le problème n’est pas là. Il tient à ce qu’on n’ose plus dire, à l’intérieur des limites énoncées ci-dessus. Ne parlons pas ici de pays lointains, ce serait bien trop facile : évoquons Genève, la Suisse, le cadre de notre vie à nous, ici et maintenant. Oh certes, nul d’entre nous ne risque la Bastille. Ni prison, ni amende. C’est appréciable. Mais cela n’empêche pas, chez ceux qui prennent la plume, la pression d’une autocensure. Non par peur de représailles légales. Mais par la crainte de « sortir du cadre ». Quel cadre ? Celui des partis dominants. Celui des pairs. Celui du convenable. Bref, le pouvoir en place, dans toute son horizontalité diaphane.

 

Un exemple. La Nouvelle Force. Le bloc MCG-UDC constitue à peu près un tiers de l’électorat genevois. On s’en réjouit, on s’en plaint, c’est selon. Mais c’est un fait. Si la presse de notre canton était peu ou prou représentative du corps électoral, alors, il faudrait qu’un éditorialiste sur trois défende, dans les grandes lignes, les thèses de ces partis-là. Par exemple, sur l’idée de frontière. Ou encore, sur la nécessité d’une régulation des flux migratoires, thème d’actualité vous en conviendrez. Ce journaliste sur trois, il est où ? Vous le lisez souvent ? Il n’y en a pas un sur dix !

 

Chacun d’entre nous est pourtant parfaitement libre de défendre ces idées-là. Au pire, on se fera attaquer par le camp d’en face. Et alors ? C’est la vie. J’ai parlé des frontières, j’aurais pu évoquer le 9 février 2014. J’aurais pu parler du Pape François, celui qui veut plaire à tous, et contre lequel toute critique ferait passer celui qui l’émet pour un réactionnaire. Ou de Didier Burkhalter, sanctifié par les siens tant il est correct, de bonne tenue, jamais un mot plus haut que l’autre : vous critiquez Burkhalter, en Suisse, vous êtes mort.

 

J’aurais pu parler de la démocratie dite « représentative » : dès que vous émettez une critique sur le travail d’une députation, on vous taxe d’antiparlementaire. Ou de populiste. Ou de péroniste. Ou de boulangiste. On vous adressera les mêmes gentillesses si, à l’inverse, vous dites trop de bien de la démocratie directe. On s’empressera aussitôt de vous rappeler qu’il ne saurait être question d’une dictature du peuple. Si vous défendez l’idée de souveraineté nationale, on vous traitera de « nationaliste ».

 

Alors, face à ce maelstrom aussitôt dirigé contre vous par quelques régulateurs du pouvoir en place, notamment sur les réseaux sociaux, la plupart de ceux qui pourraient faire partie de ce 30% de l’opinion, ce Tiers Etat, préfèrent se la coincer. Nul juge, pourtant, ne les menace. Juste une peur par eux-mêmes érigée. La pire de toutes : celle qui paralyse. C’est dommage. La liberté des idées, dans notre pays, vaut mieux que ces silences, ces craintes de déplaire, et finalement ces démissions, dans un combat éditorial qui n’a de sens que dans sa pluralité.

 

Pascal Décaillet

 

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Commentaires

Il semble vous échapper qu'hormis de rares exceptions qui comme vous confirment la règle, il n'y a guère de plumes compétentes qui professent ces idées là, généralement défendues par des individus dont l'éclat intellectuel brille autant qu'une éclipse de Temple Solaire.

Écrit par : Chris Talle | 30/09/2015

Merci Pascal.

Écrit par : norbert maendly | 30/09/2015

Monsieur,
Vos propos me font penser à ceux de Robert Ménard, fondateur de "Reporters sans frontières", actuel maire de Béziers en France, proche du Front National, qui répète à qui veut l'entendre que tout le monde l'empêche de s'exprimer et qui pourtant se trouve sur tous le plateaux de télévision et aux micros de tous les radios. Si parmi les journalistes en Suisse il n'y en a pas qui partagent votre thèse, c'est peut-être que personne parmi les journalistes la partage.

Écrit par : Bruno Hubacher | 30/09/2015

Le problème, déjà évoqué maintes fois par d'autres, est que les médias grands publiques sont contrôlés par un petit groupe de personnes, qui ont tous le même but : promouvoir le libéralisme économique. C'est pour cela que depuis de nombreuses années, je regarde très peu la télévision et que je ne lis plus les quotidiens. Mais ce n'est pas vraiment nouveau. A l'époque romaine, nous avions déjà du 'pain et des jeux' pour le peuple. Les jeux dans l'arène ont été remplacés par des émissions de télévision abrutissantes de télé-réalité. Cela correspond bien au narcissisme de notre époque. Tant que les gens resteront des moutons qui ne demandent qu'a être tondus, rien ne changera. Je peux paraître peut-être dur et arrogant mais quand je vois le manque d'esprit critique des gens envers les médias, je pense que cela correspond à la réalité.
Heureusement nous avons maintenant internet, qui permet d'avoir tous les points de vue. Même si parfois les points de vue restent manichéens sur certains sites, internet m'a permis de partager des informations et de travailler sur des projets avec des personnes du monde entier.

Écrit par : Philippe | 30/09/2015

A propos de la liberté d'expression et de la censure dans nos systèmes parlementaires, à de très rares exceptions, les descentes de police contre une œuvre ou un discours politique ne sont plus guère ordonnées par les Etats. En revanche, elles ont été remplacées par une attitude sournoise et liberticide : l'auto-censure à laquelle obéissent trop d'éditorialistes. "Off record", ça cause dans les salons et les dîners en ville mais dès qu'on passe en mode "on", c'est le grand mutisme gêné. Je crois que je préférais les ciseaux d'Anastasie à l'auto-régulation des consciences. Les acteurs médiatiques ont si peur d'être traités de réactionnaires qu'ils exercent un auto-contrôle permanent sur leurs textes. Ça peut expliquer l'ennui distillé par la majorité des titres romands et la plupart des productions audiovisuelles.

Écrit par : Malentraide | 01/10/2015

Comme c'est vrai ce sera évidemment sans suite chez ceux qui cela concerne en premier lieu, mais qui ne se sentiront même pas visés.

Écrit par : Mère-Grand | 02/10/2015

Monsieur Décaillet, est-ce que vous pourriez consacrer un de vos prochains billets à développer cette question?

Comment se fait-il que les journalistes de la grande presse disent-tous la même chose? Ils sont tous pour les "bilatérales" ce qui est un mot code qui signifie adhésion à l'Union Européenne sans le dire, adhésion insidieuse, sournoise. Sinon on dirait accords bilatéraux. 90% des Suisses sont pour les accords bilatéraux. Mais quand la grande presse, ou la classe politique, nous dit bilatérales, c'est pour escroquer le public en lui faisant croire qu'on parle des "accords bilatéraux". Donc ça passe. Les gens sont d'accord. Mais en réalité les journalistes veulent dire : "voie bilatérale", c'est à dire un processus évolutif pour tromper le peuple, par lequel on fait croire qu'il s'agit du respect des accords bilatéraux mais en fait le processus se produit sous la direction des autorités européennes, pour ligoter le peuple suisse petit à petit, tuer sa liberté et sa souveraineté, de sorte qu'à la fin il soit pieds et poings liés dans l'Union Européenne, sans le savoir sans qu'on le lui ait dit. Donc c'est une escroquerie par excellence. Et beaucoup de gens la gobent, à cause de la pression des médias et de l'économie qui exercent une contrainte sur les esprits, visant à créer un vice du consentement.

Quand on lit cette presse, qui est unanimement pour "les bilatérales", c'est à dire pour un mensonge, on a l'impression que les journalistes y croient vraiment. Mais je suis convaincu qu'ils n'y croient pas et qu'ils mentent.

Alors ma question est la suivante: vous qui êtes journaliste, d'accord vous êtes un journaliste non conformiste, mais tout de même un journaliste, donc vous connaissez cette profession, est-ce que ces journalistes qui nous serinent ce discours mensonger, de propagande, y croient? Ou est-ce qu'ils n'y croient pas ?

S'ils y croient, alors c'est claire ce sont des imbéciles. Et on peut bien penser que le gros des journalistes sont des imbéciles.

Mais s'ils ne sont pas des imbéciles, et il doit bien tout de même en y avoir quelques uns, même peu nombreux, qui ne sont pas des imbéciles et donc qui n'y croient pas, alors comment peuvent-ils nous vanter "les bilatérales"? En sachant ce que cette expression veut dire vraiment, c'est à dire pas les accords bilatéraux, mais un carcan pour nous mener de force à l'abattoir européen, en nous mentant et en nous faisant croire qu'on défend la Suisse.

Comment peut-on écrire une chose qu'on ne pense pas?

Est-ce qu'ils le font simplement parce qu'ils savent que s'ils écrivaient autre chose, ils perdraient leur travail ? Ou est-ce que simplement ils croient penser ce qu'ils écrivent, mais au fond ils ne le pensent pas? Je veux dire : ils se mentent à eux-mêmes. Ils ont tellement intériorisé le mensonge de propagande qu'ils sont payés pour propager, qu'ils se persuadent eux-mêmes qu'ils sont sincères au moment où ils tentent d'endoctriner le public avec des idées auxquelles ils ne croient, au fond d'eux-mêmes, absolument pas.

Selon moi, la majorité des journalistes sont dans ce cas. Ils s'autosuggestionnent. Parce que l'intérêt et l'instinct de conversation, la peur de se retrouver au chômage, leur inspirent une crainte telle que cela va jusqu'à les faire se mentir à eux-mêmes et se persuader qu'ils croient ce qu'ils ne croient pas.

Mais j'aimerais avoir votre avis là dessus. Car vous, vous connaissez ces gens et vous pourrez nous expliquer.

Écrit par : curieux | 20/10/2015

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