30/09/2015

La peur de déplaire

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 30.09.15

 

La liberté d’expression n’existe pas. Elle n’a jamais existé, nulle part, sous aucun régime. Bien sûr, il est certains cieux sous lesquels sa non-existence est carrément flagrante : les dictatures, par exemple. En démocratie, c’est différent, on peut donner son opinion. Mais n’allez pas imaginer que cette latitude soit totale. Limitée, elle l’est déjà par la loi : on n’insulte pas les gens, on n’attaque par leur honneur, on respecte le cadre légal en matière de racisme, d’antisémitisme, etc. Jusque-là, rien à dire.

 

Mais le problème n’est pas là. Il tient à ce qu’on n’ose plus dire, à l’intérieur des limites énoncées ci-dessus. Ne parlons pas ici de pays lointains, ce serait bien trop facile : évoquons Genève, la Suisse, le cadre de notre vie à nous, ici et maintenant. Oh certes, nul d’entre nous ne risque la Bastille. Ni prison, ni amende. C’est appréciable. Mais cela n’empêche pas, chez ceux qui prennent la plume, la pression d’une autocensure. Non par peur de représailles légales. Mais par la crainte de « sortir du cadre ». Quel cadre ? Celui des partis dominants. Celui des pairs. Celui du convenable. Bref, le pouvoir en place, dans toute son horizontalité diaphane.

 

Un exemple. La Nouvelle Force. Le bloc MCG-UDC constitue à peu près un tiers de l’électorat genevois. On s’en réjouit, on s’en plaint, c’est selon. Mais c’est un fait. Si la presse de notre canton était peu ou prou représentative du corps électoral, alors, il faudrait qu’un éditorialiste sur trois défende, dans les grandes lignes, les thèses de ces partis-là. Par exemple, sur l’idée de frontière. Ou encore, sur la nécessité d’une régulation des flux migratoires, thème d’actualité vous en conviendrez. Ce journaliste sur trois, il est où ? Vous le lisez souvent ? Il n’y en a pas un sur dix !

 

Chacun d’entre nous est pourtant parfaitement libre de défendre ces idées-là. Au pire, on se fera attaquer par le camp d’en face. Et alors ? C’est la vie. J’ai parlé des frontières, j’aurais pu évoquer le 9 février 2014. J’aurais pu parler du Pape François, celui qui veut plaire à tous, et contre lequel toute critique ferait passer celui qui l’émet pour un réactionnaire. Ou de Didier Burkhalter, sanctifié par les siens tant il est correct, de bonne tenue, jamais un mot plus haut que l’autre : vous critiquez Burkhalter, en Suisse, vous êtes mort.

 

J’aurais pu parler de la démocratie dite « représentative » : dès que vous émettez une critique sur le travail d’une députation, on vous taxe d’antiparlementaire. Ou de populiste. Ou de péroniste. Ou de boulangiste. On vous adressera les mêmes gentillesses si, à l’inverse, vous dites trop de bien de la démocratie directe. On s’empressera aussitôt de vous rappeler qu’il ne saurait être question d’une dictature du peuple. Si vous défendez l’idée de souveraineté nationale, on vous traitera de « nationaliste ».

 

Alors, face à ce maelstrom aussitôt dirigé contre vous par quelques régulateurs du pouvoir en place, notamment sur les réseaux sociaux, la plupart de ceux qui pourraient faire partie de ce 30% de l’opinion, ce Tiers Etat, préfèrent se la coincer. Nul juge, pourtant, ne les menace. Juste une peur par eux-mêmes érigée. La pire de toutes : celle qui paralyse. C’est dommage. La liberté des idées, dans notre pays, vaut mieux que ces silences, ces craintes de déplaire, et finalement ces démissions, dans un combat éditorial qui n’a de sens que dans sa pluralité.

 

Pascal Décaillet

 

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26/09/2015

M. de Senarclens : un parfum de rue des Granges

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 Sur le vif - Samedi 26.09.15 - 19.00h

 

Un parfum de rue des Granges. Le fumet d’un autre temps, celui où le bonheur patricien se jouait, à Genève, de toute concurrence dans la galaxie des droites. Il fallait être libéral, ou avoir l’élémentaire politesse de ne point être. Radical, c’était déjà limite, on voulait bien leur laisser la nostalgie bonapartiste, celle de Fazy, ou l’ivresse si raisonnable de se réunir en des Cercles cryptés – ou peut-être des Cryptes circulaires – pour cogiter puissamment, en commune liturgie, sur les thèmes du progrès, de la géométrie et de la mort.

 

Un parfum de rue des Granges, oui, émane de l’interview donnée à la Tribune de Genève, édition de ce matin, par le président du PLR, Alexandre de Senarclens. Il y défend les bilatérales, soit. Il refuse de voir l’insignifiante faiblesse de cette immense plaisanterie appelée, dès la votation de 2002, les « mesures d’accompagnement », soit. Il proclame Genève canton modèle en matière de contrôles du travail, soit. C’est faux, mais soit.

 

Un parfum de rue des Granges, lorsque le sourcilleux défenseur du libre-échange évoque l’élection au Conseil des Etats. Du haut de son Parnasse libéral, il y exclut toute alliance avec l’autre droite du canton, celle qui, comme la sienne, pèse un tiers de l’électoral, l’UDC-MCG. Là encore, soit : chacun est libre d’envisager la bataille comme il veut. Mais là où l’éminent patricien pousse un peu, c'est que dans le même temps, il espère un « ralliement » de l’électorat de ces deux partis.

 

C’est beaucoup demander, Monsieur le libéral. Si l’on sollicite le soutien d’autrui, dans la vie, la meilleure méthode n’est pas nécessairement de commencer par l’exclure. Encore moins de le traiter de Gueux. Mais enfin, vous faites comme vous voulez, c’est vous le grand stratège. Simplement, vous rouleriez pour Mme Maury Pasquier et M. Cramer, vous ne vous y seriez assurément pas pris autrement. Longue vie à ces deux éminentes personnalités de gauche sous les augustes boiseries du Stöckli.

 

Pascal Décaillet

 

 

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24/09/2015

Campagne 2015 : que du bonheur !

 

Commentaire publié dans GHI - 23.09.15


 
Il fut un temps où le candidat se devait d’être un individu différent des autres. Il parlait d’une estrade, haranguait la foule. Il y avait une voix, il y avait un rythme, un tonus, un tempérament. Il y avait un message. Pour lui, on organisait un meeting. Il arrivait du fond de la salle, comme le célébrant d’une messe. Il dispensait la parole, maudissait, bénissait, il était lui-même le verbe, on l’écoutait.


 
Aujourd’hui, plus rien de tout cela. Que fait le candidat ? Il ne songe qu’à se fondre dans la similitude avec l’électeur. Il ne lui dit plus : « Du haut de mon autel, je te parle », mais « Je suis avec toi, comme toi, tu me touches, je te touche, nous posons sur le même selfie, j’ai ta main sur mon épaule, j’ai ta main dans ma main, je suis toi, mais n’oublie pas tout de même de voter pour moi ».


 
Alors, quoi ? Alors, le « terrain », s’il vous plaît ! Alors, Russin ! Alors, Fête des Vendanges ! Alors, kermesses, tracteurs, rudes et sains travaux des champs, enfin pour la photo. Alors, se montrer. Non face à la foule, mais au milieu d’elle. En tendre empoignade avec elle. Électeur, je suis comme toi. Je suis ton semblable, je bois dans le même verre, je trinque sous les mêmes cieux. Je souris aux mêmes femmes. Aux mêmes hommes. Je caresse les mêmes chiens.


 
Le message ? Disparu. Volatilisé, dans l’invisible fermentation de cette liturgie commune. Fini, le contenu. Fini, le discours. Aux orties, l’élévation du verbe, celui qui cisèle l’individu, sculpte la différence. Non, tous pareils. Tous au même endroit, au même moment. Tous à la même messe. Que du bonheur.


 
Pascal Décaillet

 

11:29 Publié dans Commentaires GHI | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Imprimer |  Facebook | |

23/09/2015

178 ambitions pour Berne

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Publié dans GHI - Mercredi 23.09.15

 

Il y a huit ans, j’avais donné la parole, sur Léman Bleu, aux 93 candidats au Conseil national. C’était déjà énorme, déjà une folie. Cette année, nous invitons chacun des 178 candidats à une interview en direct de cinq minutes, face à votre serviteur. La séquence s’appelle « Les Yeux dans les Yeux ». Retrouver chaque soir ces hommes et ces femmes, de tous âges et de tous partis, n’étant réunis que par une ambition commune, est pour moi un privilège. La densité de la séquence, l’intensité du ping-pong, le croisement de deux regards, la rencontre de deux visages, tout cela permet au public de faire la connaissance des personnes qui aspirent à siéger, à Berne, à la Chambre du peuple. C’est une expérience inédite. Elle n’a, à ma connaissance, jamais été réalisée avec autant de candidats, en direct TV. Genève innove.

 

Expérience inédite, à finalité citoyenne : il y a tout de même une sacrée différence entre voir défiler 178 noms, désincarnés, sur les 26 listes que nous recevons à la maison, et avoir sur son écran 178 personnes vivantes, dans l’exercice du verbe et de l’argument, avec leurs sourires, leur aisance ou parfois leur gêne, leur répartie ou leur silence, leur faconde ou leur labeur, peu importe, 178 humains, c’est cela l’essentiel. Au moment où j’écris ces lignes, j’en ai déjà rencontré 60, c’est dire s’il y a encore du pain sur la planche.

 

Que dire, après cette première soixantaine ? D’abord, l’émotion de la richesse humaine. Une très grande partie de ces 178 candidats sont, en arrivant sur le plateau, de parfaits inconnus, pour le public comme pour moi. Cinq minutes plus tard, nous voilà enrichis d’une rencontre. Un style, un visage, une voix, un rythme, un caractère. Les humains ne sont pas des robots, mais des êtres d’émotion, de mémoire, de fragilités blessées, et tout cela, sur l’écran, se devine, s’entrevoit. N’imaginons surtout pas que le corps électoral ne veuille retenir que les plus forts, ceux qui bombent le plus le torse, encre moins ceux qui s’écoutent parfaitement argumenter, comme dans des syllogismes de lycée. Non, le public retiendra un sourire, un éclat, une étincelle, que sais-je ?

 

Grande richesse humaine, donc, que celle de ces rencontres. S’il y a un bémol, c’est sur la connaissance des dossiers. Je suis sidéré de constater à quel point les gens qui postulent pour Berne sont, pour nombre d’entre eux, dans une très grande ignorance de la chose fédérale. Je ne parle pas ici du Quiz, dont tout le monde a bien compris qu’il était juste une vingtaine de seconde de détente commune,  à la fin de l’entretien, et que connaître ou non la réponse n’était pas l’essentiel. Non, je pense au minimum de connaissances nécessaires sur la Suisse. Son Histoire. Ses institutions. Ses partis politiques. Les grands enjeux des sept Départements fédéraux. Les deux ou trois grands défis (assurances sociales, migrations, transition énergétique, agriculture, exportations, etc.) qui nous attendent pour la législature 2015-2019.

 

Là, oui, il y a une marge de progression. En attendant, bonne chance à tous, sans exception. Je respecte beaucoup les personnes qui osent se porter candidates. Sur 178, il n’y aura que 11 élus. Les 167 autres, eux aussi, méritent notre considération.

 

Pascal Décaillet

 

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19/09/2015

Gauchebdo : un air de liberté

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Publié en page 2 du no 38 de Gauchebdo, 18 septembre 2015 - Cette prise de position inaugure leur série d'automne "Ils soutiennent Gauchebdo".

 

 

 

Tous les samedis, entre 15h et 16h, à mon bureau de Carouge, je lis Gauchebdo. Dans l’aventure de cette équipe rédactionnelle, dont je ne partage pourtant pas les options politiques (enfin, disons « pas toutes »), je respire, profondément et avec bonheur, un air de liberté. Dans le choix des sujets, dans la qualité des plumes, dans l’orfèvrerie de la chose écrite, et jusque dans l’archaïsme délibéré d’un « journal papier » fin 2015, je retrouve cette part de bonheur de mon adolescence : lire, découvrir, me laisser surprendre.

 

Adolescent au début des années septante, je considérais la Bibliothèque municipale de ma commune comme un temple de liberté intérieure, je m’y rendais presque tous les samedis, tiens le revoici, le samedi. Dans Gauchebdo, je découvre des textes historiques sur la Guerre civile en Grèce juste après la guerre, des critiques de cinéma grec, une ouverture culturelle sans précédent aux pays du Maghreb, du Moyen Orient, de l’Amérique latine, toutes choses qui n’existent quasiment pas dans les suppléments de week-end de nos grands journaux romands.

 

Parce que, dans ces journaux-là, la culture, c’est devenu de la promotion. Elle ne repose que sur la nouveauté, elle ne fait qu’emprunter le circuit publicitaire d’un nouveau film, ou d’un nouveau livre. Je déteste cela. Je rejette ce fumet de suivisme. Gauchebdo nous invite toujours sur des voies de traverse, insoupçonnées. Pour cela, je vous encourage vivement à soutenir ce journal. Il nous aide à mieux respirer.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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16/09/2015

Les migrants, thème no 1 !

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 16.09.15

 

Les images sont terribles, nous les avons tous en tête. Ce qui est en train d’arriver à l’Europe est non seulement une crise aiguë de la demande d’asile, liée principalement aux horreurs de Syrie, mais aussi une crise de la migration, notre continent étant considéré par des millions de personnes comme un eldorado. Dès lors, que faire ? La question est majeure. Elle est vitale pour ceux qui frappent à nos portes. Elle l’est aussi pour nos pays d’Europe : chacun d’entre eux, membre ou non de l’Union européenne (ces questions d’appartenance deviennent secondaires face à l’enjeu), doit trouver un équilibre entre générosité, respect de la tradition d’asile, et prise en compte de sa capacité à supporter (ou non) une vague d’immigration sans précédent. Ou presque : rappelons ici ce qui fut si longtemps occulté par l’Histoire, les 12 à 15 millions d’Allemands dont les familles étaient implantées, parfois depuis des siècles, en Europe de l’Est, et qui, pour fuir l’arrivée de l’Armée Rouge, ont reflué, en 1944, 1945, vers une « Mère Patrie » en ruines, vaincue, occupée par quatre puissances étrangères.

 

Nous, Européens, entendez habitants de ce continent, nous voilà donc tous face au dilemme. La plupart d’entre nous sont déchirés : accueillir oui, se laisser submerger, non. Mais alors, comment choisir, comment trier, en vertu de quelle concertation avec nos pays voisins ? Oui, la plupart d’entre nous sont dans le tiraillement de cet entre-deux : ni la fermeture totale des frontières, qui ferait de notre communauté nationale une sorte de fortin, ni la béate sanctification de « l’Autre », qui nous amènerait à accueillir tout le monde, sans distinction, au nom de la très grande richesse du métissage, et du brassage. C’est entre ces deux extrêmes idéologiques que le peuple suisse, et avec lui ses autorités, doivent élaborer des solutions. En concertation avec les pays voisins, mais en demeurant souverains dans la prise de décision. C’est entre ces deux excès que la Suisse, au moins depuis 1848 (à vrai dire, bien avant), a su construire son rapport à l’Autre, sa politique face au Refuge, entre tradition humanitaire et prise en compte de ses réalités démographiques.

 

Car la question démographique, en Suisse, est centrale. Le 9 février 2014, ça n’est pas en priorité sur l’asile, mais sur le solde migratoire que le peuple et les cantons ont souverainement pris une décision. Cette dernière, hélas, près de deux ans après, n’a toujours pas été concrétisée par Berne, et cette lenteur à mettre en application une décision populaire aura, c’est sûr, des conséquences le 18 octobre prochain. Ce jour-là, lors des élections fédérales, une bonne partie du corps électoral pourrait bien sanctionner sévèrement les partis qui ont toujours nié la migration comme thème. Et pourrait bien, aussi, accorder sa confiance à ceux qui, depuis près d’un quart de siècle, en font une question majeure. Ce jour-là, le souverain pourrait bien ne pas se tromper sur l’original, la copie, voire la falsification. J’entends déjà certains perdants hurler au loup, au populisme. Ils auront tort : quelle que soit la réponse qu’on entend lui donner, le phénomène migratoire est un thème. Assurément, ces temps, celui qui préoccupe le plus nos concitoyens.

 

Pascal Décaillet

 

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10/09/2015

Série Allemagne - No 24 - 1945 : le Grand Exil

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L'Histoire allemande en 144 tableaux - No 24 - Fin 1944, puis en 1945, et même après la capitulation du 8 mai, ils furent entre 12 et 15 millions, les "Allemands" implantés (certains depuis des siècles) dans l'Est de l'Europe, à fuir l'Armée Rouge, puis les régimes issus du communisme, pour rejoindre la "Mère Patrie". Mais qu'est-ce, au juste, qu'un "Allemand", quand il vient de Bessarabie ou des bords de la Volga ? Vaste question ! Elle se pose, au moins, depuis le 18ème siècle.

 

Commencée ici même mi-juillet, mon Histoire allemande comportera 144 tableaux, de 1522 à nos jours. Mais le seul sujet que je vous raconte aujourd’hui est si vaste, si terrible, si peu connu encore, il fut tant occulté dans les décennies de l’après-guerre, par les vainqueurs, mais même par les Allemands eux-mêmes, qu’il mériterait à lui seul 144 épisodes. Il s’agit de l’un des plus grands exils de l’Histoire humaine, l’une des plus grandes vagues de migrations (ces mots, évidemment, nous parlent aujourd’hui) : celle d’au moins douze millions d’Allemands qui vivaient à l’Est, certains depuis des siècles, et, paniqués par l’arrivée de l’Armée Rouge fin 1944, début 1945, ont tout quitté pour filer vers l’Ouest.

 

Le problème, c’est que la « Mère-Patrie » qu’ils allaient rejoindre, cette Allemagne, Mère Blafarde, « Deutschland, bleiche Mutter », dont parle le sublime et prémonitoire poème de Brecht (1933), se trouvait être, à ce moment-là, un pays totalement détruit, en ruines, vaincu, mis au ban des nations, occupé militairement par quatre puissances étrangères. Eh bien figurez-vous que ce pays en lambeaux les a accueillis, ces enfants lointains de la Nation allemande, il les a intégrés, et l’Allemagne d’aujourd’hui, à bien des égards grâce à eux, est l’une des plus grandes puissances du monde. Je vous laisse apprécier l’effet-miroir avec la situation d’aujourd’hui, 70 ans après, l’Allemagne à nouveau confrontée, à grande échelle, à une vague du Refuge. Sauf que cette fois, ce ne sont pas des « Allemands ».

 

Mais qu’est-ce qu’un « Allemand » ? Vaste question, qui mériterait elle-même 144 chapitres pour tenter d’y répondre ! Depuis le dix-huitième siècle au moins, elle se pose. Quels critères régissent la nationalité ? Un Allemand de Roumanie, comme l’immense poète Paul Celan (1920-1970), est-il un Allemand ? Un Allemand d’Ukraine ? Un Allemand de la Volga, dont la famille est implantée là-bas depuis l’époque de Frédéric II et de la Grande Catherine ? Un Allemand vaincu de Königsberg, la ville de Kant, russifiée après 1945 et rebaptisée Kaliningrad ? Un Allemand de Dantzig, rebaptisée Gdansk, comme Günter Grass ? Un Allemand de Silésie ? Un Allemand de Posen, polonisée en « Poznań » après 1945, comme cet homme qui m’a tant marqué, ancien combattant du front russe, chez qui j’ai passé l’été 1972, avec lequel j’ai bien dû avoir des centaines d’heures de discussions sur la guerre ? Un Allemand de Poméranie ? Un Sudète ? Un Saxon de Transylvanie ? Un Allemand des Carpates ? Un Allemand de Bucovine ? Un Allemand de Bessarabie ? Un Allemand de la mer Noire ? Un Germano-Balte ?

 

Un Pied-Noir français, qui doit quitter l’Algérie en juillet 1962, accoste au moins dans une Métropole en pleines Glorieuses, plein emploi, il y trouvera du travail. Mais vous imaginez la famille de Prusse orientale qui reflue, début 1945, vers l’Ouest, et trouve « refuge » dans un pays en cendres ? Cette histoire, dantesque, un homme l’a racontée, à sa manière, avec son génie : Günter Grass. Les historiens suivront, ça commence enfin d’ailleurs : mais la fiction les aura précédés. C’est comme la Guerre de Troie : d’abord Homère, d’abord l’épopée, d’abord l’Iliade. Et puis, trois millénaires plus tard, Moses Finley (1912-1986), l’auteur du Monde d’Ulysse.

 

D’abord Homère. D’abord, raconter. Restituer. Donner des voix. Mon Allemand de Posen, ancien du front russe, c’était tous les soirs qu’il racontait. Nous vivions dans une maison de briques rouges, tout au nord de l’Allemagne, juste du « bon côté » de l’Elbe, qu’il avait réussi à franchir, pour ne pas tomber aux mains des Russes. La maison, il l’avait construite lui-même, tout seul, juste après la guerre. Il présidait une association d’anciens, tous les samedis nous nous réunissions dans des garages, à Brême, à Hambourg, je ne sais plus. Et les anciens racontaient. Et moi, j’écoutais. A minuit, nous allions nous baigner dans le Mittelandkanal. Et les baigneurs, au garçon de quatorze ans que j’étais, racontaient le front russe. Mais mon Allemand, il m’a aussi raconté, pendant des heures, les conditions de sa captivité, près d’un an je crois, en 45-46, dans un camp de prisonniers géré par les occupants américains. C’est au-delà de tout ce qu’on peut imaginer. Je suis de très près l’historiographie allemande : des études, enfin, commencent à sortir sur ce thème.

 

Parce que, bien sûr, pendant les décennies qui ont suivi la guerre, tout cela, tout ce grand Refuge des « Allemands » vers l’Allemagne, fut totalement occulté. Je n’en ai jamais entendu parler avant 1972, et puis plus jamais de 1972 à la fin du vingtième siècle, où j’ai commencé à suivre de très près les études sur le sujet. Il a fallu Günter Grass. Il a fallu tout l’immense brassage mémoriel des Allemands. Il a fallu, d’abord, qu’ils affrontent évidemment le pire du pire, leur rapport avec la mémoire de la Shoah, qu’ils accomplissent ce travail-là, pour qu’après, ils commencent à se pencher sur les malheurs des Allemands eux-mêmes. Je viens de retrouver dans mes archives personnelles, ce matin, l’éblouissant numéro spécial du Spiegel, daté de 2002, « Die Flucht der Deutschen . Die Spiegel-Serie über Vertreibung aus dem Osten ». Le mot « Vertreibung » est biblique : « Die Vertreibung aus dem Paradies ». Dire qu’on traverse l’Apocalypse, en ce début 1945, et qu’il faut aller chercher dans la Genèse, version Martin Luther, naissance de l’allemand moderne, pour trouver les mots justes. Sublime culture, sublime langue, que celle des Allemands.

 

Pourquoi, dans mon été 1972, tout se passait-il dans des garages ? Pour une raison simple : c’était le seul endroit où les hommes pouvaient se retrouver entre eux. Ils prétextaient, après le café au lait et les gâteaux de 17h, une improbable passion envers des pièces de mécanique, pour en assouvir, disons au moins une autre : celle de la mémoire partagée. Cette fraternité des anciens combattants, Allemands de Pologne, me fascinait. Quand j’ai lu, plus tard, Malraux parlant du « cœur viril des hommes », j’ai immédiatement pensé à eux.

 

Le Grand Refuge des Allemands vers l’Ouest, en 1944, 1945, et aussi pendant les années qui ont suivi, est estimé à douze, peut-être quinze millions de personnes. Les Germains avaient colonisé des territoires slaves depuis mille ans, là, en quelques années, ce fut soldé. Aujourd’hui, à part sur la Volga ou du côté des Saxons de Transylvanie, il n’en reste plus beaucoup. On estime que, dans ce Grand Refuge, près d’un demi-million de civils en fuite ont trouvé la mort. Il est vrai que la Guerre à l’Est avait fait plus de vingt millions de victimes chez les Soviétiques, plusieurs millions chez les militaires allemands. Alors, le vent de l’Histoire a brassé tout cela, on a oublié.

 

Un homme, lui, n’avait pas oublié. C’est l’immense chancelier social-démocrate Willy Brandt (1969-1974). Lorsqu’il arrive avec son Ostpolitik, dont le moment le plus fort sera la génuflexion de Varsovie (décembre 1970), il sait l’immensité de l’équation historique des Allemands avec l’Est. Il sait que tout cela ne date évidemment pas du Troisième Reich, qui fut juste paroxystique, ni même de Tannenberg, ni même de Frédéric II, mais au moins des Chevaliers Teutoniques. Je reviendrai sur tout cela. Le sujet est trop vaste. Et me prend trop à la gorge. Bonne soirée à tous.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

 

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09/09/2015

Le souverain, c'est le peuple

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 09.09.15

 

Avec ces élections, nous sommes tous en train de nous exciter comme des fous, pendant quelques semaines, autour de l’identité de treize futurs parlementaires fédéraux genevois à Berne : onze pour le National, deux pour les Etats. C’est bien, excitons-nous, et je ne suis pas en reste, puisque dans mes émissions j’invite TOUS les candidats sur mon plateau : les 178 candidats au National, les 10 aux Etats. Je ne crois pas, pour l’heure, qu’une telle entreprise « grandeur nature » ait jamais été tentée, ni à Genève, ni dans un autre canton.

 

Excitons-nous, mais gardons à l’esprit l’essentiel : le vrai patron, dans ce pays, ça n’est pas le Parlement. C’est le peuple. Nos 246 représentants aux Chambres fédérales font des lois, c’est une tâche noble et difficile, c’est leur rôle. Mais souvenons-nous que, si ces lois ne nous conviennent pas, nous pouvons les attaquer par référendum. Alors, si nous obtenons les signatures nécessaires, c’est le peuple suisse qui tranche.

 

Un référendum, comme d’ailleurs une initiative, ça n’a rien d’anormal, rien de bizarre : ce sont des INSTRUMENTS de notre ordre démocratique, dûment prévus par notre Constitution. Il est parfaitement normal, et même fort sain, d’y avoir recours. En quoi un corps électoral de près de cinq millions de personnes serait-il moins sage qu’un cénacle de 246 ?

 

Ajoutons qu’élire quelqu’un, c’est lui donner le droit de vote dans une assemblée. Le droit de siéger, de s’exprimer, de voter, au sein de cette assemblée. C’est cela, mais rien de plus. Le débat démocratique, lui, est l’affaire de toutes les citoyennes, tous les citoyens de notre pays. Il n’est pas question de nous le faire confisquer par le petit monde des élus sous la Coupole.  A partir de là, bonne campagne, et bonne chance à tous !

 

Pascal Décaillet

 

 

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06/09/2015

Série Allemagne - No 23 - La Cathédrale de Cologne, Monument de la Nation (1842)

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 23 – 4 septembre 1842 : « inauguration », en présence du roi Frédéric-Guillaume IV de Prusse, de la Cathédrale de Cologne. Elle existait pourtant déjà depuis le Moyen-Âge ! Mais il fallait offrir aux Allemands de l’époque un monument capable de symboliser leur héritage commun, leurs aspirations à tous.

 

C’est une histoire extraordinaire que celle de la Cathédrale de Cologne. Je m’y suis rendu pour la première fois à l’été 1968, avec toute ma famille : vertige et fascination devant mille ans d’Histoire, puissante impression d’être au milieu de quelque chose de fort. Mes parents, qui étaient montés au sommet du Dôme peu après la fin de la guerre, y avaient contemplé une ville en ruines. Nous découvrîmes au contraire, vingt ans plus tard, une cité prospère, témoin du miracle allemand de l’après-guerre.

 

Monument gothique, flèche magnifique, deuxième plus haute d’Allemagne, après celle d’Ulm. L’édifice domine l’une des villes allemandes les plus riches d’Histoire, la Colonia fondée par Agrippa, en 38 avant Jésus-Christ. Cologne la Romaine, aux  accents latins, au cœur de cette Rhénanie où les légions avaient amené dans la future Allemagne les premiers Juifs, puis les premiers Chrétiens. Pays d’Eglise, de traditions, de chants, pays de musique et de vin, on dirait le Sud.

 

Le 4 septembre 1842, est « inaugurée », en grande pompe, en présence du roi Frédéric-Guillaume IV de Prusse, la Cathédrale de Cologne. Mais que signifie « inaugurer » un monument qui existe déjà, bien debout, depuis les profondeurs du Moyen-Âge, officiellement consacré en 1322 ? Eh bien cela veut dire que le roi de Prusse (Cologne est annexée à la Prusse depuis le Congrès de Vienne de 1815), à mi-distance temporelle entre la fin de l’occupation française (1813) et l’Unité allemande (1866), entend offrir au pays un « Monument de la Nation » allemande. Dès 1814, pour le premier anniversaire de la bataille de Leipzig, libératrice du joug français (octobre 1813, lire notre chronique no 11  http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/08/10/ser...), on s’était mis à la recherche d’un tel monument. Quoi de plus sublime, quoi de plus beau, quoi de plus universellement germanique, que la verticalité de cette flèche gothique, dressée juste au-dessus du Rhin ?

 

Alors, on était parti sur Cologne. Rénovation d’un chantier inachevé depuis des siècles (record de Gaudi, à Barcelone, pulvérisé ; il ne sera vraiment terminé qu’en 1880, après 632 ans et deux mois), information à toutes les Allemagnes que quelque chose de grand et de national se prépare dans la ville rhénane, volonté d’intégrer la Rhénanie à l’Etat prussien, tout cela dans un édifice respirant l’Allemagne catholique, mais dont il n’est pas question d’exclure les Réformés : la ville de Magdebourg, protestante devant l’Eternel, offre à la Cathédrale un anneau censé avoir appartenu à Luther, comme le rappelle le remarquable historien allemand Thomas Nipperdey (1927-1992), justement natif de Cologne, grand spécialiste de cette inauguration de 1842. Clairement, l’acte « d’inauguration » de 1842 n’est pas d’ordre religieux, mais politique.

 

Et puis, la Cathédrale de Cologne, c’est du gothique. Par excellence. Dans une Allemagne qui se cherche, entre Leipzig et l’Unité, quoi de plus rassembleur que le gothique ? Des spécialistes ont beau rappeler, à cette époque déjà, que l’origine de cet art se trouve au moins autant dans le Moyen-Âge français que dans celui des Allemagnes, en 1842, on ne veut pas trop entendre cela : il faut affirmer la germanité, ça passe par l’exaltation du gothique. D’autant que, depuis le début des années 1840, on est en pleine querelle avec la France autour de la maîtrise de la rive gauche du Rhin, alors ne venez pas nous importuner davantage, le gothique c’est allemand, et basta !

 

Enfin, petit clin d’œil de l’Histoire : à Cologne, c’est justement en 1842 qu’un certain Karl Marx, Rhénan pur souche, né à Trèves en 1818, prend la rédaction en chef de la Rheinische Zeitung, journal d’opposition. Il entre en fonction en octobre, soit juste un mois après « l’inauguration » de la Cathédrale. Le 4 septembre, jour des festivités, où était-il, que faisait-il ?

 

Lors des bombardements britanniques de 1944, 1945, la ville de Cologne fut rasée. Mais la Cathédrale, fière et sereine, fut épargnée. Comme je doute que ce fût par la gentillesse des pilotes de la Royal Air Force, et qu’il n’est pas question non plus d’invoquer la Providence à chaque petit miracle de l’Histoire, je laisse à chacun de vous la liberté de conclusion et d’interprétation. Une chose est sûre : témoin de la plus belle architecture de la Rhénanie romaine et catholique, surgie des profondeurs médiévales de l’Allemagne, la Cathédrale de Cologne n’appartient plus aujourd’hui au seul patrimoine germanique, mais à celui de l’humanité entière. Il suffit de la contempler pour se sentir un enfant de la Transcendance.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

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05/09/2015

Série Allemagne - No 22 - Deutschland über alles : le Chant des Allemands

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 22 – Passionnante Histoire que celle du Chant des Allemands : d'un couplet à l'autre, en fonction des époques, on garde la superbe musique de Haydn, on adapte juste les paroles. En fonction de l'Histoire. Et de ses tempêtes.

 

L’Histoire du Deutschland über alles, qu’on appelle aussi Das Lied der Deutschen, ou le Deuschlandlied, est à la fois éloquente et passionnante, parce qu’elle épouse, de l’écriture de la musique en 1797 jusqu’à aujourd’hui, les contours exacts de l’Histoire allemande, j’ai justement envie de dire « L’Histoire des Allemands », la nuance est inscrite dans les paroles même du Chant, vous allez le voir.

 

Les contours de l’Histoire allemande : quelque chose de complexe et d’apparence indéchiffrable, entre fin du 18ème siècle et aujourd’hui, en passant par tant de guerres, les unes gagnées, d’autres perdues : à première vue, on dirait le chaos. Aller, sous le chaos, tenter de dégager des lignes de cohérence, c’est précisément l’ambition de cette Série en 144 épisodes. Plus on creuse, plus on travaille, plus on lit, plus on s’informe, plus on consulte les archives, plus on laisse naturellement s’opérer des associations, plus on commence, doucement, à entrevoir quelque clarté. Mais le chemin est long, c’est une initiation.

 

La musique n’est pas du premier venu : c’est un Quatuor à Cordes de Joseph Haydn, composé en 1797 pour l’anniversaire de François II, encore Empereur du Saint Empire, avant que ce dernier ne s’effondre par la volonté de Napoléon, et que le même François  devienne en 1804 Empereur d’Autriche, sous le nom de François 1er.  Le Chant deviendra alors Hymne impérial de l’Autriche, « Gott erhalte, Gott beschütze unser’n Kaiser, unser Land ! ».

 

Les paroles « Deutschland über alles » datent de 1841. L’auteur, non plus, n’est pas n’importe qui : August Heinrich Hoffmann von Fallersleben (1798-1874) est un important écrivain qui avait dû s’exiler de Prusse à cause de ses idées libérales, et avait composé le texte célébrissime, le 26 août 1841, lors d’un passage sur l’île de Helgoland, en mer du Nord. Nous ne devons pas, aujourd’hui, nous tromper sur le sens originel du premier couplet, à l’époque :

 

von der Maas bis an die Memel,
von der Etsch bis an den Belt.
Deutschland, Deutschland über alles,
über alles in der Welt.

 

De la Meuse jusqu’au Niemen, de l’Adige jusqu’au Détroit ! Allègrement récupérée, plus tard, par les pangermanistes, cette géographie n’a rien de choquant en 1841. Elle dessine les limites des peuples d’expression allemande dans l’Europe de l’époque (d’où la nuance que j’annonçais au premier paragraphe), bien avant le Deuxième Empire (1871), et même bien avant l’Unité (1866). En cela, c’est vrai, elle exprime une ambition nationale, très moderne pour l’époque, en sachant que commence justement en 1840 la querelle avec la France autour de la rive gauche du Rhin.

 

Par ailleurs, en 1841, l’expression « über alles » n’est pas à entendre comme une volonté de domination des peuples voisins (elle sera évidemment récupérée comme telle, un siècle après, par les nazis), mais comme la nécessité d’une priorité de cœur pour les dirigeants des innombrables Allemagnes de l’époque. Cette idée unitaire et nationale est en ce temps-là un concept progressiste et libéral : nous sommes sept avant le Printemps des Peuple, cette année 1848 dont nous parlerons évidemment ici, qui marque tant l’Histoire de l’Allemagne, comme d’ailleurs celle… de la Suisse. « Über alles », « avant toute chose », à l’accusatif, n’est pas à confondre avec « Über allem », au datif, « au-dessus de tout » : richesses et nuances des prépositions à double cas, mes élèves adoraient ce chapitre.

 

Peu de gens savent que le « Deutschland über alles » devenant Hymne national, c’est en 1922, sous la République de Weimar. Et puis, bien sûr, de 1933 à 1945, il y aura les nazis : le Chant des Allemands demeure leur Hymne, même si souvent il est accompagné du Horst-Wessel-Lied, l’Hymne SA, celui que vous avez tous entendu chanter, dans les films d’archives, lors des défilés aux flambeaux.

 

8 mai 1945, le Troisième Reich s’effondre. Plus d’Hymne. Plus d’Allemagne. Plus d’Etat. Plus que des ruines. Et des millions de réfugiés, surgis de l’Est. C’est l’Allemagne, Année Zéro. Le Chant des Allemands, pourtant, survit aux décombres. En 1952, suite à un échange de lettres entre le Chancelier, Konrad Adenauer, et le Président de la République fédérale d’Allemagne, Theodor Heuss, il est décidé que le troisième couplet du Lied der Deutschen deviendra Hymne national de l’Allemagne fédérale. On garde la musique, d’ailleurs magnifique, on oublie un peu le premier couplet, on se contente de :

 

Einigkeit und Recht und Freiheit
für das Deutsche Vaterland
.

 

Remarquez bien que tout le monde continue, des stades aux tarmacs, à dire « On va jouer le Deutschland über alles ! ». D’ailleurs, on le chantera encore comme tel, dans la version du premier couplet, à Berne, lors de la victoire allemande lors de la finale du Mondial de 1954.

 

Incroyable historie que celle de ce Chant. De 1797, dernières années du Saint Empire, jusqu’à nos jours, en passant par deux Guerres mondiales, le pays en ruines, la chute du Mur, sur une musique de Haydn qui n’a pas changé, les Allemands ont su adapter leur Hymne aux aléas d’une Histoire balayée par les tempêtes.

 

Dans une autre chronique, un jour, je raconterai l’histoire de « Auferstanden aus Ruinen », « Ressuscités des Ruines », l’Hymne national de la DDR : le pays de Jean-Sébastien Bach, celui de Luther aussi, affichant dans son Chant national l’un des mots bibliques les plus puissants. Sacrés Allemands. Sacrée langue. Sacré destin.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

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04/09/2015

Série Allemagne - No 21 - Le Taureau de Bavière

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 21 – Après-demain, dimanche 6 septembre, le mythique Franz Josef Strauss aurait eu cent ans. Portrait d’un homme d’exception, un tempérament, mais aussi un grand politique.

 

C’était un homme extraordinaire. Un combattant, comme on n’en a jamais vu. Un taureau, c’était d’ailleurs son surnom. J’ai eu l’occasion, dans ma vie, de réaliser en 1999 une longue interview d’Helmut Schmidt, à Hambourg ; j’ai plusieurs fois rencontré Hans-Dietrich Genscher, mais n’ai hélas jamais eu l’occasion d’approcher, même dans un meeting, le Taureau de Bavière, Franz Josef Strauss. Prénom d’empereur, nom mythique de musicien : le tout résonne comme un blason sonore de Bavière et de Saint-Empire, syllabes qui surgissent de ces Allemagnes du Sud, catholiques, fières, festives, rugissantes, tellement loin de la Prusse, du Holstein réformé, de la Hanse de briques rouges, de cette autre Allemagne, celle de Willy Brandt et d’Helmut Schmidt.

 

De son vivant, je ne partageais pas les idées de Strauss. L’homme que j’admirais, intensément, c’était Willy Brandt, son Ostpolitik, sa génuflexion de Varsovie (1970), toutes choses que l’impétueux Bavarois détestait. Strauss, je ne l’ai jamais vu, mais je crois bien que j’ai visionné tous ses discours : c’était un orateur d’exception. Belle voix, belle langue allemande, classique, pas trop marquée par l’accent bavarois, phrases courtes, décochées comme des flèches dans le cœur du public, colères, sueur, beaucoup d’humour. Avec lui, on ne s’ennuyait jamais.

 

Sa vie ? Celle d’un Bavarois, né sous Guillaume II, mort sous Helmut Kohl. Né en pleine Grande Guerre (1915), mort d’une crise cardiaque (1988), un an avant la chute du Mur. Il a trois ans, quatre ans, lors de cette incroyable année, 1918-1919, où la Bavière, au sortir de la Guerre, dans une Allemagne en pleine Révolution (9 novembre 1918), oscille entre la République des Conseils et les communistes, entre corps francs et spartakistes : pour saisir cette époque, lire Döblin, « November 1918 », nous y reviendrons largement.

 

Il passe son Abitur (Maturité) en 1935, étudie latin, grec et Histoire à l’Université, se destine à l’enseignement, carrière interrompue par la guerre, il sert dans la Campagne de France, celle de Russie, dans l’artillerie, finit officier politique, mais 1945 arrive, tout s’écroule.

 

Et justement, tout recommence. Il participe dès 1946 à la création de la CSU, l’Union Chrétienne-Sociale en Bavière, parti qui n’existe que dans ce Land, tellement différent du reste des Allemagnes, tellement fier de sa singularité, de son catholicisme, de ses racines, de ses traditions. La Bavière, c’est l’Allemagne du Sud, souriante, joviale, baroque, elle sent la bière et la Contre-Réforme, elle respire la musique. De Munich, par beau temps, on voit les Alpes. De Berlin, ancien marécage au milieu de la grande plaine, on ne voit rien.

 

Franz Josef Strauss, c’est l’exceptionnelle conjugaison de deux carrières : l’une au niveau allemand, l’autre à celui de la Bavière. Dans le premier, il sera un important ministre. Dans le second, il deviendra un mythe vivant, le Bavarois devant le monde, celui qui incarne les valeurs profondes, les joies, les colères de son Land, qui était encore officiellement Royaume au moment de sa naissance. Aucun homme politique allemand de l’après-guerre n’a su, à ce point, incorporer – jusqu’à l’identification, l’incarnation – l’âme de sa région d’origine. Le Bavarois du vingtième siècle, et peut-être le Bavarois devant l’Histoire, c’est Strauss.

 

Ministre fédéral, il l’est dès 1953, occupant de 1956 à 1962 le portefeuille de la Défense (pas facile, à onze ans seulement de la défaite), et de 1966 à 1969 (sous la Grande Coalition de Kiesinger, Willy Brandt étant aux Affaires étrangères), celui des Finances. Il y excellera, aux côtés de Kurt Schiller à l’Economie : il est vrai qu’on est en plein miracle allemand, les ombres de la guerre s’éloignent, l’industrie renaît, le pays est reconstruit, toujours nain politique, mais géant économique. A la Défense, auparavant, il avait dû essuyer l’Affaire du Spiegel (1962), qui nous vaudra, dans cette Série, un épisode en soi.

 

Mais surtout, le Strauss dont l’image fera le tour de l’univers, c’est, de 1978 à 1988, le Ministre-Président, donc le chef du gouvernement régional, de la Bavière. Elu, réélu, majorités absolues, mythe vivant, il rencontre les chefs d’Etat de la planète (il avait déjà été le premier Allemand à rencontrer Mao, en 1975), on ne voit, on n’entend que lui. Il ne gouverne pas la Bavière : il EST la Bavière. Sa fille raconte, dans une interview que je viens de visionner, que la mort est venue l’attraper alors qu’il se préparait pour la Chasse. Quelques jours plus tard, funérailles nationales. Messe célébrée par le Cardinal Joseph Ratzinger, au milieu des anges baroques et de la Bavière en deuil.

 

Strauss, c’est la Vieille Bavière, celle d’avant 1918. Royaume devant le monde, avec comme capitale la magnifique Munich. C’est un homme profondément conservateur, catholique, viscéralement anticommuniste (son passage en URSS, au sein des troupes de la Wehrmacht, où il fut témoin, dans les deux sens, des pires horreurs, n’a sans doute pas arrangé les choses). C’est un homme de courage, de loyauté, de bouillonnement, de colères, de séduction des foules. Il n’est pas exclu qu’il puisse présenter l’une ou l’autre similitude avec, chez nous, un certain Christoph Blocher.

 

Mais Strauss n’aurait jamais légué son nom à l’Histoire s’il s’était contenté d’un rugissant tempérament. En parallèle, il y a l’habileté du politique, l’aptitude au compromis, un réseau de relations jusqu’au cœur vibrant de ses pires adversaires. En cela, toutes proportions gardées, dans un destin certes moins national, il rappelle la très grande ductilité d’un Bismarck. Un exemple de cette intelligence pragmatique : dès sa jeunesse, 31 ans lors de la création de la CSU au milieu d’une Bavière en ruines en 1946, il plaide pour un nouveau parti multiconfessionnel et intégré dans la structure fédérale de la future Allemagne. La sublime singularité de la Bavière monarchiste (encore très présente chez les officiers de l’aristocratie militaire bavaroise, j’ai quelques raisons personnelles de connaître ce dossier, et y reviendrai), c’est derrière, et Strauss le comprend tout de suite.

 

Et c’est là, je crois, la grandeur politique de cet homme d’exception : immense Bavarois, mais jamais une seule seconde au détriment du destin général de l’Allemagne. Immense Bavarois, immense Allemand. Un cas rare, unique même : jamais il ne place la singularité régionale, que pourtant il incarne jusqu’au tréfonds de l’âme, en opposition avec le devenir fédéral de l’Allemagne. En cela, le Taureau de Bavière est un grand homme lucide, patriote, terriblement habile, avec un réseau personnel redoutable, du Caire à Pékin, en passant par Moscou et la famille royale britannique. En 1980, face à Helmut Schmidt, il avait aspiré à la Chancellerie fédérale. Le Hambourgeois social-démocrate l’avait emporté sur le Munichois chrétien-social. Le choc de deux Allemagnes, entre Hanse et Saint-Empire. Le choc, aussi, de deux grands hommes.

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

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02/09/2015

Candidats-kermesse

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 02.09.15

 

Une campagne, bien sûr, ça consiste à serrer des mains. Par milliers. On dit que Chirac, pour les législatives de mars 1978, en avait serré un million. Il faut battre le terrain, voir des gens, discuter, boire des verres. Tout cela, c’est vrai, c’est le jeu. Mais diable ! Face à la tournure que prend ce début de campagne des fédérales 2015, il faut tout de même rappeler qu’un candidat est avant tout là pour afficher des idées, et non sa seule tronche, hirsute et repue, au milieu des bals populaires.

 

Car enfin, la tactique de certains est trop transparente : on porte à son agenda trois à quatre événements festifs par jour, kermesses, Fête de la Tomate, bientôt Fêtes des Vendanges, on s’y pointe, on s’y affiche bien visiblement, et surtout on n’oublie pas de s’y faire photographier. On balance le tout aussitôt sur un réseau social, et voilà, on a mis en scène sa popularité. Que du bonheur.

 

Chacun jugera. Pour ma part, telle n’est pas ma conception de la politique. Cette dernière est, avant tout, un combat d’idées. Avec des modèles de société qui s’affrontent. Par exemple, au hasard, la gauche et la droite. Ou encore, protectionnisme et libéralisme. Ne concevoir une campagne que comme une suite d’apparitions, c’est plus proche de Lourdes ou de Fatima que de la dialectique démocratique.

 

Reste l’essentiel : l’électeur. Parce que le pire, c’est que la tactique kermesse, ça paye souvent. Espérons tout de même que le corps électoral du canton saura jauger les candidats à d’autres aunes que la récurrence de leurs photos au milieu des fêtes populaires. Ou alors, c’est à désespérer de la politique, ce à quoi je ne suis pas encore prêt.

 

Pascal Décaillet

 

 

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