04/10/2015

Eh oui, la frontière protège le faible !

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Sur le vif - Dimanche 04.10.15 - 19.00h

 

Un poste de douane, pour le passant, ça n’est jamais très drôle. Il faut attendre, on risque le contrôle, il y a toujours quelques palpitations (même si on n’a strictement rien à se reprocher !), ça bloque la circulation, ça nous met en retard. Alors évidemment, la perspective d’une humanité sans frontières, ça excite le bourgeois. A quoi bon les pays, les nations, soyons tous frères, enfants de la mondialisation post-moderne, abolissons cet archaïsme, la frontière.

 

Le problème, c’est que ça ne marche pas comme ça. Les frontières sont les fruits de l’Histoire, des guerres, des négociations, des traités. Elles sont certes fluctuantes, n’ont rien de définitif, il suffit de consulter de vieux atlas pour voir à quel point elles ne cessent d’évoluer.

 

Elles évoluent, mais ne disparaissent pas. L’actuel découpage des nations, prenons l’Europe, ne doit rien au hasard, il est la résultante de rapports de force, chaque pays s’étant créé par lui-même, et n’ayant pu continuer à exister, à travers les siècles, qu’en versant son sang, ou en négociant durement son droit à arborer son drapeau. L’Histoire est tragique, elle ne fait aucun cadeau, chaque génération doit se battre, rien n’est acquis, jamais. Cette dimension réaliste de l’Histoire, fondé sur une nature humaine prédatrice, quel prof ose encore l’enseigner aujourd’hui ? Les Histoires nationales, avec leurs guerres, leurs batailles, leurs alliances, leurs traités.

 

Je suis un partisan des frontières. Non pour le plaisir de rencontrer des douaniers, cette jouissance-là est chez moi, comme chez nous tous je pense, assez limitée. Mais parce que je crois profondément que les différentes communautés humaines doivent avoir la possibilité d’embrasser, pour chacune, un destin commun au sein d’un territoire défini, avec des institutions partagées, des valeurs communes acceptées, un système politique, judiciaire, une conception de l’école, de la santé, de la sécurité publique, etc. Chaque nation a son génie propre, ses traditions, son Histoire : on ne fait pas de la politique en Suisse comme en France, on n’a pas construit l’Etat social en Allemagne comme en Angleterre, on ne conçoit pas l’école dans les pays scandinaves comme en Espagne ou au Portugal.

 

Le rêve de mondialisation ne vient pas des peuples. Il serait d’ailleurs très intéressant de consulter chacun d’entre eux, à la manière suisse, en donnant la parole à tous, pour savoir si ça les excite tant que cela, l’idée d’une Europe ou d’un monde sans frontières.

 

Je suis pour la frontière. Cela ne signifie en aucune manière pour leur fermeture. Mais pour un système de contrôles, pour une régulation des flux migratoires, décidée par le corps des citoyens. C’est à lui de prendre les grandes décisions qui engagent le pays, à lui de placer le régulateur, à lui de fixer le nombre de personnes qu’il accepte de faire venir de l’extérieur. Chaque communauté humaine doit avoir ce droit. Or, il se trouve qu’en Suisse, le corps électoral a eu l’occasion, grandeur nature, de prendre une décision de principe sur ces questions-là : c’était le 9 février 2014. Ce dimanche-là, le souverain, peuple et cantons, a tranché. Son verdict doit impérativement, sans jouer au plus fin, sans contourner l’essentiel, être mis en application par les autorités fédérales.

 

Je suis pour la frontière, parce que le corps social de mon pays m’intéresse au plus haut point. Je déteste la loi du plus fort, encore plus celle du plus riche. Et justement, j’affirme que la frontière, parmi ceux qui sont déjà là, à l’intérieur, protège le faible. Comme l’a remarquablement noté Julien Sansonnens, dans un édito récent de Gauchebdo, les personnes les plus fragilisées de notre pays, en termes d’emploi notamment, ne seront pas les premières à applaudir en cas d’une élévation trop brutale de notre solde migratoire. Ces choses-là, dans l’Histoire suisse, sont fragiles, délicates, et ne peuvent en aucun cas être laissées aux mains d’idéologues d’une ouverture totale des vannes. L’effet, dans l’opinion publique, notamment auprès des personnes les plus défavorisées, serait dévastateur.

 

La frontière protège le faible. Elle dessine des horizons communs. Elle n’exclut ni l’accueil, ni l’asile, ni la générosité. Simplement, elle applique des seuils, des limites. Et c’est le corps des citoyens qui doit décider de ces derniers. En se montrant ouvert, ou ferme. C’est selon. En fonction de sa conception, non de la métaphysique ni de la morale, mais simplement de l’intérêt supérieur de la nation à laquelle il appartient. Toute nation, toute communauté humaine, depuis toujours, fonctionne comme cela. Refuser de le voir, au nom d’une idéologie mondialiste ou d’une béatitude universaliste, c’est se condamner à d’amères désillusions, entendez  le pire de tout en politique : la perte de maîtrise sur le cours des événements.

 

Pascal Décaillet

 

 

19:00 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Encore une fois: merci Monsieur Décaillet!

Écrit par : Charles | 04/10/2015

@Monsieur Décaillet De toutes manières les frontières existent même dans notre cerveau pour ne pas se laisser intoxiquer par les porteurs de désinformations
Qu'on le veuille ou pas quand notre cerveau se cabre c'est une manière de nous avertir qu'il y a filouterie à l'horizon
Je ne rentrerai pas dans le débat de votre billet mais puisque l'occasion m'est donnée de réagir ,juste une question:
-comment se fait il que tous ces prévisionnistes environnementalistes et *alimentationnistes * qui prédisent le climat pour 2050 .comment se fait-il qu'ils n'aient pas prévu cet afflux de migrants qui a débuté il y a 4 ans?
Quand on veut prévoir l'avenir il faut déjà savoir s'occuper des problèmes présents
Très belle journée pour Vous Monsieur

Écrit par : lovejoie | 05/10/2015

"Le rêve de mondialisation ne vient pas des peuples."
Que-est-ce qui peut bien venir du peuple, d'ailleurs ? Même les révolutions les plus extrêmes sont le fruit de réunions d'étudiants généralement issus de la bourgeoisie.
Pour ce qui est de la mondialisation, elle procède du désir sans limites, des milieux d'affaires, licites ou non (puisque les mafias en profitent grandement), de faire du profit (généralement sur le dos des plus démunis du monde).
Elle trouve aussi le soutien d'idéalistes hors du monde réel des "peuples" ou en avance de quelques siècles si l'on est partisan des mondes de la Science fiction.

Écrit par : Mère-Grand | 05/10/2015

Bon angle. Tableau touchant.
La frontière reste un mal nécessaire susceptible d'évoluer. Une barrière physique devient fragile dans un monde devenu village.
L'économie a déjà brisé ces limites. Les prochains traités transatlantiques pulvériseront les dernières chaines qui limitaient la voracité des sociétés transnationales. La frontière physique ne correspondra plus qu'à des archaïsmes d'une histoire guerrière qui nous semble barbare et sans grand lien avec notre quotidien.

Écrit par : Pierre Jenni | 05/10/2015

Petit frein symbolique à l'hégémonie des grands groupes :
http://www.letemps.ch/economie/2015/10/06/jugement-contre-facebook-cree-une-nouvelle-ere-incertitude

Je disais que l'économie se riait des frontières depuis longtemps. Pour la technologie, qui est à la base du basculement de paradigme économique, elles n'ont tout simplement plus de sens. Et l'histoire n'y changera rien, elle s'écrit à chaque minute.

Écrit par : Pierre Jenni | 07/10/2015

Les sportifs de l'extrême ne mettent pas de limites à leurs acrobaties. Ils se tuent parfois soit sur une toute petite erreur de leur part soit sur un coup de la fatalité (un coup de vent inattendu, un élément technique qui cède). S'il existe des êtres sans limites c'est aussi pour faire rêver d'un autre monde que celui des guerres, des conquêtes, des conflits par la violence et l'extermination des peuples afin de prendre des territoires par la violence. Les migrants d'aujourd'hui viennent parfois avec leur femme, leurs enfants et leur poupée, pour trouver la paix, la liberté, la démocratie, un monde meilleur que l'enfer qui leur est promis chez eux. Allons-nous leur dire non sous prétexte qu'ils sont des envahisseurs, des êtres maléfiques qui veulent notre perte? C'est cela le danger de la fermeture des frontières. Ces vagues migratoires peuvent faire peur. Elles ne doivent pas nous tétaniser devant l'extrême-droite qui profite à fond de la situation. Une maîtrise de nos frontières semble sage mais un refus de l'Autre, le mépris et le rejet de celui-ci est une faute majeure si l'on pense encore vivre en démocratie et non dans un pays devenu fasciste qui renie ces fondamentaux les plus intimes. Le débat est philosophique et humain. Qui préférons-nous: les fascistes de l'intérieur qui mettent nos institutions en danger ou les migrants qui peuvent poser des problèmes mineures et parfois majeures à notre vie quotidienne sans pour autant mettre en péril la démocratie? La solidarité est internationale ou ne l'est pas dans un monde qui pense global et vit local.

Écrit par : pachakmac | 10/10/2015

@ pachakmac: Vous savez que certaines villes de ce pays, Genève par malheur en tête, comptent autour de 50% d'étrangers? Et que de facto, elles ne ressemblent plus à rien? Et qu'il y a peu d'autres endroits dans ce monde qui en sont à un tel stade ?

Vous voulez toujours soutenir encore "l'ouverture à l'autre"?

Écrit par : JDJ | 11/10/2015

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