14/10/2015

A quoi sert le Département présidentiel ?

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 14.10.15

 

Couper des rubans. Prendre de grands airs. Survoler. Ne point intervenir dans les affaires courantes, ou du moins le prétendre. N’être point lié aux contingences concrètes, ou en tout cas le feindre. Glisser entre les dossiers dérangeants. Se faufiler. Savoir se montrer, juste au bon moment, entre deux éternités diaphanes. Prendre la parole, entre deux majestés du silence. Telles sont, grossièrement résumées, les tâches d’un personnage nouveau, fruit de l’imagination fertile des Constituants : le président, pour cinq ans, du Conseil d’Etat genevois. Fonction inédite, à laquelle le premier titulaire, pour la législature 2013-2018, François Longchamp, a su ajouter un rare parfum d’immatériel. Appelons cela, toute grammaire diluée, l’irréel du présent.

 

Car enfin, à quoi rime ce poste ? Nos braves Constituants n’ont pas su, ou pas voulu, trancher. Ils n’ont pas voulu d’un « gouverneur », modèle Guy-Olivier Segond, ni d’un Premier ministre, au-dessus des six collègues, mais dont la responsabilité personnelle serait engagée dans toute affaire liée au collège, dans son ensemble. Il n’ont pas, non plus, voulu du modèle vaudois, fort bon, où le président conserve un Département : les Finances pour M. Broulis, puis la Santé pour M. Maillard. Ils nous ont griffonné, sur quelque trame théorique, une fonction aussi illisible que déracinée. Coupée du réel. De l’administration. De tout lien avec les nécessités concrètes de la population. Un quotidien céleste. Dans la fraternité des nuages. Dans un triangle d’azur où rien ne bouge. La vie, comme le bleu sacré d’une icône.

 

Esthétiquement, c’est intéressant. On nous y peint une forme de théocratie dans la douceur, sans la rudesse biblique, sans élus ni damnés, sans le serpent de l’Apocalypse, le Grand Dragon du Mal. Non, juste la hiérarchie des anges. Avec, tout en haut, une âme d’administrateur, hélas privée d’administrés. Alors, commence à se distiller le péril de l’ennui. Régner, oui régner, mais où sont les sujets ? Briller, dans un Palais des Glaces, Versailles, Soleil, Lumière, mais, hormis l’omniprésence du courtisan, où est passé le peuple ? Nos braves Constituants auraient voulu nous esquisser une fonction de Grand Prêtre, ou d’intangible Vestale, ils ne s’y seraient pas pris autrement.

 

Pourtant, l’Homme parle. Il ne lui déplaît pas, par exemple, de faire la morale au peuple, lorsqu’il estime que ce dernier a mal voté. Par exemple, le 9 février 2014. La Parole, il ne lui déplaît pas de nous la délivrer pour la sainte litanie des bilatérales, l’ouverture des frontières comme dogme. Là, oui, il sort de sa réserve. Indique le droit chemin. D’aucuns l’écoutent avec l’extase de l’ouaille face au pasteur. La Sainte Raison, celle qui monte à l’Autel, allez disons pour une heure, le temps de l’acte. Le reste du temps, la vie du peuple reprend ses droits, avec son cortège de bouchons dans les rues, ces jobs impossibles à trouver, ces taxes qui nous submergent, oui toutes ces contingences de la vie matérielle, loin de l’Encens du pouvoir. Grisée, pour quelques jours. Allez, rien de grave. C’est juste pour cinq ans. Plus qu’une moitié, et c’est fini. Ou peut-être que ça continue. La vie des saints, qui la prévoit ?

 

Pascal Décaillet

 

 

12:38 Publié dans Commentaires GHI | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Ah que la vie est belle ! que la république est belle ! que la situation est belle .... oui , on a la preuve que dans cette république on peut gaspiller les ressources à l'envi, user et abuser du verbe pour endormir le brave citoyen. A quand le coup de canon pour réveiller tout ce monde-là ?

Écrit par : uranus2011 | 14/10/2015

Longue vie au roi François 1er de Genevoiserie.

Écrit par : norbert maendly | 14/10/2015

Il y a une chose de sûr: la nouvelle Constitution est une mauvaise mouture qui a créé bien des problémes et n'a pas été capable de remettre notre canton sur ses pattes, soit casser la Ville en communes , comme cela était le cas auparavant, pour ne pas avoir deux Etats dans la même canton.

Écrit par : Leyvraz Eric | 14/10/2015

Monsieur Levraz, plutôt que diviser pour régner, vous pourriez au contraire envisager la fusion de plusieurs communes pour équilibrer le rapport de force.
Je me suis souvent interrogé, comme Pascal, sur la fonction présidentielle.
Merci pour ce bon moment d'humour.

Écrit par : Pierre Jenni | 14/10/2015

La constitution de 2012 permet tout à fait le modèle vaudois. C'est le Conseil d'Etat qui a choisi le modèle du département présidentiel et qui l'a découpé tel qu'il est.

Écrit par : Thierry Tanquerel | 14/10/2015

Le système ressemble au bâlois -allez, pour leur faire plaisir, une bâloiserie sans doute-, et il ne me paraît pas mauvais. Changeable par ailleurs, au seul bon vouloir du Conseil d'Etat lui-même.

C'est l'absence du président sur le front et ses critiques sur 1/3 de la population genevoise qui sont insupportables, en effet.

Écrit par : JDJ | 20/10/2015

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