11/11/2015

Schmidt et l'Amérique : quelques lumières

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Sur le vif - Mercredi 11.11.15 - 10.27h

 

J'ai réfléchi cette nuit à la très grande proximité d'Helmut Schmidt avec le monde anglo-saxon, principalement les Etats-Unis. Connaissant très bien le personnage, ayant à peu près lu tout ce qu'il a écrit, je puis affirmer que cette proximité ne procède pas d'une quelconque obédience atlantiste, encore moins d'une béatitude pour le Nouveau Monde.

 

Simplement, Schmidt, dans la droite ligne de Bismarck, construit l'Allemagne de son temps non à partir de rêves, mais des réalités qu'il a sous la main. Officier de DCA de la Wehrmacht, ayant combattu toute la guerre, dont une partie sur le front de l'Est, décoré de la Croix de Fer, tombé aux mains des Britanniques au moment où son pays est en ruines, et pour des décennies au ban des nations, il sait ce que reconstruire veut dire. Il a connu l'Allemagne, Année Zéro : il a connu le NEANT !

 

Or, dans un premier temps, comment vouliez-vous reconstruire, en RFA, sans passer par l'alliance (celle de la raison, si ce n'est du coeur) avec l'Américain ? Ce dernier a certes bombardé vos villes, avec le Britannique, pendant trois ans, nuit et jour, il n'en est pas moins celui qui va vous aider, financièrement surtout, à refaire le pays. J'étais en Allemagne, dans ces années-là, les années Brandt, les années Schmidt, et moi-même je m'étonnais de la bienveillance des Allemands face aux Américains. Les gens parlaient d'eux comme d'un parapluie, pour les protéger. C'était la Guerre froide.

 

Un autre élément, plus culturel, explique ce qui lie Schmidt aux Etats-Unis : sa parfaite connaissance de la langue anglaise, sa lecture de la littérature américaine, ses réseaux personnels là-bas. Je me suis longtemps dit que cela s'expliquait par le côté hambourgeois, le miracle de ce esprit hanséatique qui ouvre à l'Allemagne les chemins du Grand Large. Du coup, j'ai pensé à Thomas Mann (les Buddenbrooks), et surtout à son frère Heinrich (Zwischen den Rassen). Assurément, un enfant de Hambourg, qui passe sa jeunesse, dans les années vingt et trente, à lire la littérature, jouer du piano et faire des régates, ne peut avoir la même Weltanschauung qu'un fils de paysan, à la même époque, dans la Haute-Bavière, ou un fils de mineur en Silésie.

 

Helmut Schmidt a construit sa relation avec l'Ouest comme l'un des outils de son travail de rénovation de l'Allemagne. Le grand Willy Brandt, natif d'une autre ville hanséatique, celle de Thomas Mann (Lübeck), était naturellement tourné vers l'Est, et son Ostpolitik fut le virage génial de l'Allemagne des années 69-74. Schmidt, lui, a utilisé sa connaissance intellectuelle de la culture anglo-saxonne comme organe de reconstruction. Tel Bismarck, il dissociait parfaitement la fin (refaire l'Allemagne) des moyens (paraître inféodé à Washington).

 

En vertu de tout cela, on peut affirmer que le manque, crasse, de reconnaissance de l'oeuvre de Schmidt, chez nos observateurs qui en général connaissent fort mal l'Allemagne, au profit d'un Helmut Kohl qui a récolté les fruits du labeur de son prédécesseur, doit être relevé. Et dénoncé. Les années Brandt et Schmidt, les années 69-82, sont de très grandes années, où s'est accompli, en pleine Guerre froide, un considérable travail souterrain pour préparer, le jour venu, le retour de l'Allemagne au premier plan des nations. C'est cela, le legs de Schmidt. Il fallait une fois le dire.

 

Pascal Décaillet

 

10:28 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Ce qui caractérise les allemands depuis 1945, c'est la rationalité. Il ne s'encombre pas de chimère nationaliste ou comme en France "culturel".

Schmidt, c'est l'opposé du populisme. Il n'a pas cherché dans l'Histoire allemande une vision de l'Allemagne, il a "créé" avec d'autres une nouvelle Allemagne, dans la lignée d'un Bismarck.

La leçon est qu'il ne faut pas regarder dans le passé, mais jouer avec les règles du présent pour préparer au mieux la nation de demain.

La Suisse de demain se prépare dans la rationalité, pas dans les souvenir glorieux de nos ancêtres ou dans des chimères comme Guillaume Tell et Heidi.

Écrit par : Glob | 11/11/2015

1. "Or, dans un premier temps, comment vouliez-vous reconstruire, en RFA, sans passer par l'alliance (celle de la raison, si ce n'est du cœur) avec l'Américain ?"

Et les millions de turcs, vous les comptez aussi ?

2. "En vertu de tout cela, on peut affirmer que le manque, crasse, de reconnaissance de l'oeuvre de Schmidt, chez nos observateurs qui en général connaissent fort mal l'Allemagne, au profit d'un Helmut Kohl qui a récolté les fruits du labeur de son prédécesseur, doit être relevé.
Et dénoncé."

Heureusement Pascal, nous pouvons compter sur un Homme tel que vous et surtout vos connaissances.

Merci pour cet article.

Écrit par : Victor-Liviu Dumitrescu © | 11/11/2015

"La leçon est qu'il ne faut pas regarder dans le passé, mais jouer avec les règles du présent pour préparer au mieux la nation de demain."
Excellente démonstration de ce que les gens qui votent UDC reprochent aux gestionnaires du centre droit dominant PS/PLR qui ne tiennent pas compte du fait qu'ils vivent dans un pays fédéraliste qui a une Histoire.
Vouloir diriger un pays sans tenir compte de son Histoire, c'est se conduire en gestionnaires bornés et non en politiques...

Écrit par : Géo | 12/11/2015

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