06/12/2015

UDC - PLR : un adverbe pour la réconciliation

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Sur le vif - Dimanche 06.12.15 - 17.09h

 

« Unilatéralement ». C’est l’adverbe qui a frappé, vendredi, tout observateur avisé de la politique suisse, je l’ai déjà relevé dans mon commentaire, le jour même. L’idée que le Conseil fédéral puisse, le cas échéant (si aucun accord « à l’amiable » n’intervient avec Bruxelles), mettre en œuvre « unilatéralement » une politique migratoire suisse, choisie par la Suisse, dans l’intérêt supérieur de la Suisse, fait du bien à entendre de la part de M. Burkhalter, qu’on a connu, disons, plus prudent et plus gentiment multilatéral dans ses tonalités.

 

Cet adverbe est à double usage. Externe : il signifie à l’Union européenne que la Suisse en a assez de se faire mettre sous pression par une instance dont elle n’est même pas membre. Il pose notre pays, face à l’Europe, comme ce qu’il est : un Etat souverain, qui définit lui-même ses orientations politiques, y compris dans le registre migratoire. Et puis aussi, bien sûr, une finalité interne : « unilatéralement », c’est un mot qui sonne plus UDC que PLR, le Conseil fédéral fait de la politique, il tient compte du message délivré par le peuple lors des élections fédérales, le 18 octobre dernier. Il aurait tort de ne point le faire : on ne construit de bonne politique qu’à partir des réalités.

 

« Unilatéralement » : et si nous avions là l’adverbe qui pourrait marquer un début de réconciliation, voire de rapprochement, entre les deux grandes composantes de la droite suisse, l’UDC et le PLR ? Car enfin, il faut être bien jouvenceau, bien novice, dans l’observation de la vie politique de notre pays, pour ne vouloir voir qu’antagonismes entre ces deux partis. Le faire, c’est se rendre captif des psychodrames de caractères des deux coqs de la législature 2003-2007 qu’étaient, dans la même basse-cour, Christoph Blocher et Pascal Couchepin. Ou encore, pour prendre un antagonisme autrement plus sérieux, plus fondamental, demeurer prisonnier du fabuleux combat des chefs de 1992, entre Jean-Pascal Delamuraz (un homme d’Etat) et Christoph Blocher. Conflit tranché, dans le sens qu’on sait, par le peuple et les cantons, il y a 23 ans, jour pour jour.

 

J’invite le lecteur à chausser d’autres lunettes pour considérer, depuis 1929 (Minger, premier UDC au Conseil fédéral) jusqu’à aujourd’hui, plus de 85 ans de coexistence Radicaux-UDC au sein du gouvernement de notre pays. On y trouvera infiniment plus de convergences que de différences. Bien sûr, le parti de Minger est plus proche du secteur primaire, agricole notamment, il veut davantage cadrer et diriger la condition économique de nos paysans, jusqu’au protectionnisme. De leur côté, les radicaux poussent à fond, depuis 1848, les secteurs de l’industrie d’exportation. Le rapport à la patrie n’est pas le même, non plus : émotif, instinctif, chez les uns (UDC), éclairé par les Lumières de la Raison (Vernunft) chez les autres (radicaux), partisans du Freisinn, ce mot très fort de la philosophie politique allemande, qui nous renvoie à la fois au libre arbitre et à la responsabilité individuelle.

 

Mais enfin, avant que les relations PLR-UDC ne se détériorent à partir du titanesque combat de 1992, ces deux partis, avec aussi le PDC, se complétaient admirablement pour composer, dans leur diversité, les gammes de couleurs de la droite suisse. Aujourd’hui encore, à part la question, certes fondamentale, de notre politique migratoire, le champ qui réunit UDC et PLR est infiniment plus vaste que celui qui les sépare. Dans ce contexte, l’usage de l’adverbe « unilatéralement », par le Conseil fédéral vendredi, peut être interprété comme une amorce de main tendue aux vainqueurs du 18 octobre 2015. De la part de M. Burkhalter, c’est habile : c’est avec cette majorité-là, nettement renforcée du côté de la droite souverainiste, qu’il faudra vivre pendant quatre ans.

 

Je répète enfin ce que j’ai annoncé ici avant-hier, juste après la conférence du Conseil fédéral : je ne ferai pas partie des ultras qui, parce que le gouvernement emprunte (assez maladroitement) à la droite économique et patronale, le mot « clause de sauvegarde », refuseraient impulsivement la main que je crois ici tendue. Parce que les enjeux ne sont pas seulement ceux d’une solution à trouver, au sein de la droite suisse, à l’affaire du 9 février 2014. Non, ils vont beaucoup plus loin : en instaurant, peut-être, après l’ère des psychodrames Blocher, une RELATION APAISÉE entre PLR et UDC, une nouvelle tonalité de dialogue, on se dit que cet adverbe, décidément, pourrait marquer un tournant. En filigrane de l’élection de mercredi matin, bien au-delà de savoir qui sera élu, dans le trio ou hors du trio, c’est bien là, l’enjeu structurel des prochaines années : apaiser, normaliser les relations entre deux grands partis de la droite suisse. Qui sont assurément différents, et le resteront. Mais ont sans doute mieux à faire que de se chercher noise à longueur d’année, pour le plus grand bonheur d’un adversaire commun qui s’en frotte les mains.

 

Pascal Décaillet

 

 

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Commentaires

Merci cher Pascal Decaillet.Votre synthèse est parfaite.
La Suisse peut et doit retrouver ses valeurs, cesser de s'en référer à. Bruxelles pour tout ou rien.
En avant, avec courage et intelligence, avec un gouvernement ferme et respectueux du Souverain, nous tous, les Suisses

Écrit par : Philippe Boehler | 06/12/2015

L'UDC et le PLR converge sur certains domaines, mais sur le fond le PLR est bien différent de l'UDC, l'électorat est d'ailleurs très différent. Ceux de l'UDC sont nettement moins diplômé que ceux du PLR, donc une vision de la Suisse pour le PLR beaucoup moins naïve que celle de l'UDC.

L'UDC c'est le nationalisme qui est sa colonne vertébrale. Le PLR, c'est les intérêts économique de la Suisse.

Ainsi, l'initiative pour l'indépendance alimentaire qui une catastrophe pour le budget fédéral va être refusé par le PLR et accepté par l'UDC.

L'alliance UDC - PLR est contre nature, mais peuvent s'entendre sur des domaines croisés comme le libéralisme, la diminution du social et le moins d'Etat.

Écrit par : Glob | 07/12/2015

1929 - 2015 "85 de coexistence Radicaux-UDC"...

Certes, Mais un parti, l'UDC, qui sous la coupe réglée de son Conducator schaffousois, est devenu nationaliste et populiste, oscillant entre provovation de très mauvais goût et irrédentisme jusqu'au boutiste.

En bref, ce parti qui était agrarien et centriste est devenu urbain et droitiste.

Bel effort. Mais pas de quoi apaiser les vrais démocrates de ce pays.

Bien à vous.

Écrit par : Déblogueur | 07/12/2015

Oui, évidemment. Enfin... au niveau fédéral, parce que ici, à Genf, ce n'est pas demain la veille que l'UDC perdra son aura de démon.
La divergence fondamentale entre ces deux entités provient de la volonté de préservation des conservateurs dans les questions économiques. Or, la tendance générale actuelle véhiculée par les néo-économistes tels que Piketty ou Stiglitz dénonce la fuite en avant des ultra-libéraux et les effets pervers de la mondialisation. Si cette tendance se confirme, le PLR va perdre des plumes et viendra mendier un strapontin.
Mais pour le moment on observe le chemin inverse et le jeune candidat au CF, qui a fait ses armes à l'école de gestion de St Gall, risque bien d'être élu par cette force que vous appelez de vos voeux.
Ce sera le début de longues guerres intestines à l'UDC et le retour en force de la gauche pour limiter les dégâts déjà conséquents du capitalisme financier.

Écrit par : PIerre Jenni | 07/12/2015

Ah l'importance de la connaissance de l'histoire politique. Merci de rappeler des évidences que l'on a trop souvent mis de côté pour placer des slogans aussi percutants qu'inefficaces et souvent erronés. Oui, une fois de plus merci de nous faire partager ces analyses toutes de finesses et de connaissances toujours agréables à lire , estimer et partager.

Écrit par : uranus2011 | 07/12/2015

À Déblogueur :
S’il est vrai que Christophe Blocher est le fils d’un pasteur bernois d’origine wurtembergeoise, devenu citoyen suisse en recevant la bourgeoisie de Schattenhalb en 1861(comme l’avait fait le père de Moritz Leuenberger, ancien conseiller d’Etat et fédéral zuricois, mais resté citoyen bernois !), venu s’établir à Zurich et même s’il est né à Schaffhouse, il est bien zuricois, ayant acquis le droit de cité de ce canton suisse à travers les communes de Meilen et Zurich et aussi grison, ayant été fait bourgeois et bourgeois d’honneur de l’ancienne commune de Lü (dans laquelle il a fait le plein complet des voix contre l’EEE en décembre 1992 !), dans le Val Müstair (aujourd’hui nom de la commune.
Il est vrai qu’il a passé sa jeunesse à Laufen, au-dessus des chutes du Rhin, mais commune zuricoise !!

Écrit par : Marc Luisier | 08/12/2015

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