03/01/2016

Une ou deux réflexions sur la défense nationale

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Sur le vif - Dimanche 03.01.16 - 17.37h

 

L’armée suisse d’aujourd’hui n’a strictement plus rien à voir avec celle de mes dix-neuf ans, lorsque j’y suis entré (1977) pour accomplir, dans les douze années qui allaient suivre, quelque 500 jours de service. Elle n’a plus rien à voir, et c’est tant mieux ! Nous étions en pleine guerre froide, nous tenions une armée héritée des principes du Réduit national et de l’esprit de 1940, elle comportait plusieurs centaines de milliers d’hommes, elle était une immense masse, nous nous interrogions tous, avec légitimité, sur son utilité.

 

Nous nous interrogions, et nul n’était capable de nous répondre. Les manœuvres actionnaient beaucoup trop d’hommes, nous y passions le plus clair du temps à attendre, nul n’en saisissait l’enjeu, il ne nous était d’ailleurs pas expliqué. Il a fallu que j’entre au régiment genevois, le régiment d’infanterie 3, où j’ai accompli tous mes cours de répétition, pour commencer à tomber sur certains supérieurs éclairés, pédagogues, sachant mettre en contexte nos actes avec des missions de grande échelle.

 

Expliquer aux hommes de troupe pourquoi ils sont là, quelles causes ils défendent, en fonction de quelle stratégie ils pourront atteindre leurs buts, c’est tout de même le moins qu’on puisse attendre d’un chef militaire. Tout le monde n’a pas eu la chance de servir sous les ordres d’un Bernard Privat, ou d’un Jean-François Duchosal. Alors, à très juste titre, d’innombrables militaires suisses de ces années-là ont eu l’impression de perdre leur temps sous les drapeaux.

 

C’est grave, catastrophique même, et la responsabilité en incombe à tous ceux qui n’étaient là que parce qu’ils étaient cadres dans une banque et voulaient grader dans la vie civile, prenaient du galon dans l’armée sans avoir pour autant une vision pour la collectivité, pour l’intérêt national. Aussi étonnant que cela puisse paraître, j’ai rencontré, à mon époque, des esprits beaucoup plus éclairés chez les officiers professionnels que chez certains miliciens carriéristes, qui voulaient juste grimper dans la vie professionnelle, dans le monde bancaire par exemple.

 

En 1990, le DMF a voulu tirer les leçons de la votation fédérale du 26 novembre 1989, où plus d’un tiers du corps électoral (35.6%) s’était prononcé pour l’abolition de l’armée. Cette dernière avait certes été refusée, mais tout de même, il y a eu là un coup de semonce, il fallait en prendre acte, ce fut la mission de la « Commission Schoch », ou « Groupe de travail pour la réforme de l’armée », à laquelle j’ai eu l’honneur d’appartenir. Nous avons siégé toute l’année, quelque 25 jours en tout, en décentralisant nos séances sur l’ensemble du territoire national.

 

La Commission était présidée par un parlementaire d’exception, le conseiller aux Etats appenzellois (Rhodes-Extérieures) Otto Schoch, remarquable connaisseur de la chose militaire, radical éclairé, moderne, visionnaire même. J’y ai fréquenté des gens aussi divers que le sociologue Uli Windisch ou le criminologue Martin Killias. Nous étions vraiment une belle équipe, désireuse d’offrir au pays un modèle de défense adapté aux dangers de l’époque. Au final, Kaspar Villiger nous a remerciés très courtoisement, mais je n’exclus pas que le « Rapport Schoch » ait été discrètement déposé dans un tiroir. Sans doute y dort-il encore d’un profond sommeil.

 

Je regarde l’armée d’aujourd’hui, je discute beaucoup avec les jeunes qui font du service. Eh bien franchement, je les trouve infiniment plus positifs, plus motivés que la génération de mon époque. L’armée suisse a beaucoup maigri, il le fallait, elle reçoit beaucoup moins d’argent qu’à l’époque, elle a dû drastiquement réduire son train de vie, et c’est tant mieux. Coupant dans le gras, elle doit aujourd’hui miser sur l’essentiel. Reste à le définir, ce qui appartient au politique, donc à l’ensemble des citoyens. Voulons-nous une défense nationale ? Si oui, face à quelles menaces, quels dangers ? En 2016, les chars et les canons, la masse de l’infanterie sont-ils vraiment la meilleure préparation pour défendre les intérêts supérieurs de notre pays ? Quelle armée, face au terrorisme ? Face aux attaques informatiques, cybernétiques ? Pour défendre quoi ? Ces questions-là sont celles d’aujourd’hui et de demain. Sans tabou, elles doivent être empoignées : rien ne sert de préparer la guerre d’hier, il faut être prêt pour les vrais périls, ceux d’aujourd’hui et de demain.

 

Ces périls existent. Côté terrorisme, pas besoin de vous faire un dessin. Avons-nous aujourd’hui, 3 janvier 2016, les corps d’élite idoines à combattre des actions comme ont pu en connaître nos amis français ? Au plus haut niveau de notre renseignement, disposons-nous des éléments d’appréciation capables d’identifier les sources possibles d’attentats ? Le travail coordonné entre armée, polices cantonales, services de secours, de sauvetage, est-il suffisamment exercé, dans un domaine où le fédéralisme – si fructueux par ailleurs - peut s’avérer un frein à l’efficacité ? Franchement dit, le renseignement suisse est-il, aujourd’hui, à niveau ?

 

Pour ma part, comme citoyen, une chose est certaine : la Suisse a besoin, plus que jamais, d’une défense nationale. Elle en a toujours eu besoin ! Mais chaque génération doit faire son aggiornamento. Celle de 2016 n’a pas le droit de faillir à cette tâche : l’armée n’est pas un but en soi, elle ne doit en aucun cas redevenir ce qu’elle m’a semblé du temps de ma jeunesse, une machine à Tinguely tournant sur elle-même, orientée davantage, hélas, sur la conservation d’une hiérarchie sociale interne que sur la défense stratégique des intérêts supérieurs du pays. La défense nationale suisse a besoin d’esprits inventifs, éveillés, polyglottes, ayant voyagé, connaissant les systèmes militaires étrangers, notamment dans le cadre du renseignement. Nous avons une jeunesse très motivée, d’un excellent niveau de formation, je pense à de jeunes officiers comme Murat Julian Alder, Adrien Genecand, Emmanuel Kilchenmann. Confier à ces personnes de valeur des missions pour préparer la guerre d’hier, plutôt que celle de demain, serait bien plus grave qu’une erreur tactique et morale : ce serait une faute politique. Impardonnable.

 

Pascal Décaillet

 

 

17:37 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

"Murat Julian Alder, Adrien Genecand, Emmanuel Kilchenmann" Et Maudet, bien sûr, capitaine de pompiers militaires ? Pas sûr que vous voyiez juste. On ne combat pas l’État islamique seulement avec des ordinateurs ou les pirates somaliens avec des jeunes et jolies suisse-allemandes en birkenstock pour expliquer aux pirates comment faire du jardinage (solutions Luc Recordon), alors qu'ils gagnent des centaines de millions de dollars avec les rançons qu'ils touchent. Les gens que vous citez n'ont pas le niveau. Et ils sont complétement alignés sur l'OTAN, ce qui est un risque majeur pour nous, cette organisation n'étant que la courroie de transmission de la volonté des USA, qui n'est généralement pas très favorable aux intérêts de l'Europe ou des Européens...
Une chose me paraît sûre : le nouveau dirigeant du département n'est pas plus à la hauteur des défis que ne l'était l'ancien. Et ce n'est vraiment pas une bonne nouvelle. Cela dit, l'UDC aurait-elle décidé de se saborder qu'elle n'aurait pas procédé autrement...
Finalement, l'armée suisse a bien raison de continuer sur les mêms bases. Nous n'avons pas vocation de suivre les Français dans leurs missions de sauvetage du monde mal conçues et mal comprises. Que l'armée défende déjà ce territoire suisse, ce serait déjà pas mal. Mais pour cela, il faut une aviation...

Écrit par : Géo | 03/01/2016

Ouf, on est au moins 2 à penser de la même façon. Et j'essaie de le faire comprendre depuis des années sans résultat.
Lors de mon école de recrue en 1956 dans la DCA légère, on s'exerçait sur des saucisses tirées par un petit avion. Formidable, on faisait chaque fois mouche. Sauf qu'un jour on s'est exercé contre un Venom (mais sans tirer !).
On ne l'a vu que lorsqu'il était passé !
Moralité : Déjà en 1956, l'armée suisse, forte de près de 700.000 hommes, était déjà dépassée et en retard d'une guerre.
Et aujourd'hui on a voulu acheter des avions de combat. Que feraient-ils contre une aviation 10 fois plus nombreuse ?
Vous avez parfaitement raison, aujourd'hui le renseignement, l'informatique, les communications et des professionnels (commandos comme informaticiens) deviennent une priorité.
Comment par exemple expliquer la force d'Israël ? C'est son armée et ses forces spéciales soutenues et pilotées par l'informatique et le renseignement. C'est un tout et une armée toute seule ne peut plus rien faire aujourd'hui, surtout contre le terrorisme.
Et la milice suisse, aussi motivée et bien équipée qu'elle soit n'y pourra rien.

Écrit par : Lambert | 04/01/2016

Vous avez fait votre école de recrue en 1977, moi en 1979. Donc à peu près à la même époque. Mais j'ai une vision un peu différente.

Vous soulignez le manque de motivation et l'impression d'une institution pléthorique, où on se demandait un peu à quoi on servait. Peut-être. Il faut bien admettre que c'est impossible de gérer des effectifs composés de centaines de milliers de cas individuels, au milieu d'une société civile de haute prospérité et passablement décadente (osons le dire, même si on est décadent soi même ce que je reconnais volontiers) tout en offrant à chacun en permanence une motivation parfaite. Il y a NECESSAIREMENT toujours des mauvais chefs, des erreurs de commandement, des temps morts, des absurdités. Impossible de faire autrement. Le soldat citoyen attaché à la défense nationale, doit le savoir et le prendre en compte.

Vous relevez aussi le contexte social de l'époque où beaucoup de cadres étaient incités à l'avancement parce que cela pouvait leur être utile dans le civil. Certes, mais était-ce un mal ? N'était-ce pas mieux que le système actuel où les entreprises défavorisent leurs collaborateurs gradés, et donc par conséquent les éléments ambitieux et brillants sont dissuadés d'accepter un avancement. Dans toute situation il y a toujours les avantages des inconvénients et réciproquement.

Il me semble que vous faites trop l'impasse sur l'oeuvre admirable de redressement opérée dans ces années là par le cdt de corps Roger Mabillard, avec le soutien de Georges-André Chevallaz, et qui a consisté à revenir aux fondamentaux militaires de préparation à la guerre, en abandonnant les illusions post 68 du "rapport Oswald". Il se pourrait que, même si vous êtes de droite, vous êtes de ceux pour qui Mabillard allait un peu loin et vous n'endossez pas sa conception. Evidemment c'était un "dur". Mais il était respecté. Et haï par les adversaires de l'armée, ce qui prouve qu'il était dans le vrai. Il avait quelques formule bien frappées, qui avaient le don de faire enrager la bien-pensance de gauche de l'époque. Par exemple, je me souviens de celle-ci: "l'institution (l'armée) est menacée de mort si elle adopte les principes qui ont cours dans la vie civile". Cela faisait s'étrangler tous ceux qui, au contraire, auraient voulu un aggiornamento, l'armée adoptant un style "cool" à la manière du civil. Pourtant Mabillard avait entièrement raison. Il voulait former des soldats aptes à la guerre, ce qui implique nécessairement une discipline dure, et une frugalité allant à l'encontre de l'ambiance d'une société civile consumériste.

Quelles que soient les défauts de l'armée que nous avions au temps de la guerre froide, et les bons côtés de celle que nous avons maintenant, il n'en reste pas moins que l'armée d'aujourd'hui est incapable de remplir la mission de défense du territoire avec quatre brigades d'infanterie (2, 4, 5, 7) trois brigades d'infanterie de montagne (9, 10, 12) deux brigades blindées (1, 11) une brigade logistique (1) et une brigade d'aide au commandement (41) plus quatre brigades territoriales (1, 2, 3, 4). C'est ridicule!

A l'époque on avait quatre corps d'armée dont trois de campagne et un de montagne, une division blindée dans chaque corps d'armée de campagne, des troupes de montagne très bien entraînées. Et je ne parle pas des brigades frontières et autres. En cas d'engagement réel cette armée très forte aurait tenu le choc. D'autant plus qu'elle était entièrement opérationnelle avec un temps de mobilisation de moins d'une semaine, chaque unité disposant de l'intégralité de son matériel, son armement et sa munition étant immédiatement disponible dans les magasins d'unité. Or, tel n'est plus le cas aujourd'hui, ce qui est une faiblesse dramatique à laquelle il faut remédier de toute urgence. (Surtout en considérant les tensions internationales).

Vous mettez beaucoup l'accent sur le sentiment de désoeuvrement qu'on pouvait avoir à l'époque, notamment lors des manoeuvres. Je le répète, cela est dans une large mesure inévitable. Mais il faut rappeler que les cours de répétition comportaient toujours un programme d'instruction qui avait un sens. Il y avait des exercices et des tirs de combat dont tout le monde comprenait bien la finalité. Quand aux manoeuvres, je suis étonné de vos remarques car pour ma part j'en ai gardé la nostalgie. Evidemment, lors des manoeuvres on est trimballé d'un endroit à l'autre sans comprendre grand chose, forcément, à l'évolution de la situation tactique, opérationnelle, encore moins stratégique. C'est normal. Malgré tout, mes souvenirs des grandes manoeuvres sont ceux d'aventures merveilleuses pleines de rigolades et d'imprévus, où l'on devait trouver des bivouacs dans les endroits les plus improbables et on avait toujours ce sentiment de fraternisation avec la population civile, prompte à nous offrir du saucisson, une bouteille de fendant etc. (J'avais la chance d'être dans une division de montagne.) Il me semble que rien n'était plus de nature à faire aimer l'armée que ces grandes manoeuvres.

Aujourd'hui les soldats doivent se geler les c... en faisant, non des manoeuvres, non des tirs de combat, mais en accomplissant des missions indignes d'un soldat comme de garder des ambassades étrangères si ce n'est pire. Pendant ce temps on ne répète pas l'instruction militaire ni l'aptitude au combat. Et je ne parle pas de ce scandale absolu: maintenant des milliers de pseudo objecteurs de "conscience" peuvent se planquer au chaud en faisant un service civil comme gardiens de musées, bibliothécaires ou autres. C'est véritablement un scandale. Si vraiment on doit avoir un service civil (ce que je conteste personnellement) alors il doit s'agir de travaux pénibles (au moins aussi pénibles que les exercices militaires) comme d'entretenir des chemins de montagne, nettoyer des forêts, déblayer les dégâts causés par une avalanche, une inondation ou toute autre mission réelle d'aide à la population impliquant un réel dévouement et des efforts.

Enfin vous avez raison de dire qu'on doit se préparer à de nouvelles menaces: celle du terrorisme, de la "cyberguerre", etc. Bien sur. Mais ces activités doivent être accomplies dans un cadre militaire avec une discipline militaire, d'une part. Et d'autre part, c'est bien beau de se préparer à des menaces annexes comme celles la. Mais cela n'est pas une excuse pour négliger la mission principale qui est la défense armée du territoire contre une attaque militaire classique.

Vous avez trop tendance à penser (comme beaucoup de journalistes) que cette forme de menace n'existe plus. C'est faux.

On l'a peut-être sous-estimée au cours des années 80 ou pourtant elle était réelle. Parce qu'à cette époque l'URSS était dirigée par des gérontocrates excessivement prudents qui n'auraient jamais engagé le combat de grande ampleur avec l'ouest. Mais aujourd'hui c'est l'inverse: on sous-estime totalement ce danger. N'oublions pas que l'OTAN mène une politique belliciste agressive visant à encercler la Russie en la menaçant dans ses intérêts vitaux. Et la Russie reconstitue une puissance militaire formidable, qu'elle est en train de tester en Syrie, et elle abaissé le seuil d'engagement des ses armements atomiques. De plus elle est dirigée par un leader napoléonien: Poutine, qui ne craint pas les confrontations et n'a que très peu de points communs avec les leaders amortis de l'URSS finissante comme Tchernenko ou Andropov. Donc le danger est infiniment plus sérieux aujourd'hui qu'alors.

Il faut nous préparer. En réalité nous avons besoin à nouveau d'un corps de bataille fort et, en politique, d'un nouveau Minger. Le caporal Parmelin sera-t-il à la hauteur de cette tâche? Pourquoi pas? En tous cas tous les Suisses lucides doivent le souhaiter.

Écrit par : officier de milice | 05/01/2016

Pardon, je voulais dire: "On l'a peut-être sur-estimée (la menance) au cours des années 80" et non "sous-estimée". J'espère que les lecteurs auront rectifié d'eux-mêmes.

Écrit par : officier de milice | 05/01/2016

Lambert, vous n'êtes pas arrivé à descendre un Venom ? Meuh c'est après l'avoir virtuellement touché avec votre 20mm, qu'il fallait "descendre" la bouteille de Champ. Ayant touchà à deux reprises un Tiger grâce au même procédé en 96, j'ai attendu la fin de l'excercice pour apprécier les deux bouteilles du délicieux breuvage, offert par mon lieut. Je précise que la fin de mon école de recrue, coïncidait avec la mise au rebus de l'arme susmentionnée. L'ambiance était toujours aussi sympa lors des cours de répétitions avec les Stinger. Toutes mes amitiés et sans rancune aucune :-) Une petite précision, si j'avais Maudet comme capitaine en cas de crise majeure, je fouterai le camp au plus vite de l'unité.

Écrit par : Pascal Legendre | 05/01/2016

Maudet mériterait d'être déchu de son grade et exclu de l'armée.
Il a osé dire que nous devrions avoir une armée de 10'000 hommes!

Écrit par : officier de milice | 06/01/2016

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