26/08/2016

Walter Scheel : charmeur et visionnaire

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Sur le vif - Vendredi 26.08.16 - 16.52h

 

La mort de Walter Scheel (1919-2016), depuis deux jours, me travaille. Je repense à cet homme, qui était une véritable star de la politique lorsque j'étais en Allemagne, dans les années 70. C'était le politicien le plus populaire d'Allemagne ! Les gens l'adoraient, il était simple, souriant, toujours de bonne humeur, et surtout, avec sa chanson "Hoch auf dem gelben Wagen", il avait tenu, en 1974, longtemps la tête du hit-parade allemand. Il n'était rien d'autre, alors, que... président de la République en exercice !

 

Il faut absolument visionner ce document, voir ce plaisir qu'il a à chanter avec ce chœur d'hommes derrière lui, le Düsseldorfer Männergesangverein, ce sourire, ce regard, cet amour de la vie. Là, puissamment, cet homme transmet quelque chose. Et on ne peut pas trop lui adresser le grief de populisme, parce que le Président de la République fédérale, en Allemagne, n'est pas élu par le suffrage universel, mais par le Parlement. Mais je crois que Scheel, grand séducteur toute sa vie, déjà comme lieutenant de la Luftwaffe pendant la guerre, était habité par un viscéral besoin d'être aimé. D'ordinaire, je n'aime pas trop cela, mais là, j'avoue que moi aussi, cet humaniste de la vie m'avait charmé.

 

Et puis, l'essentiel : derrière ce jeu d'apparences, il y a le Scheel politique. Un libéral (FDP), mot qui n'a absolument pas, dans la politique allemande depuis Bismarck, la même connotation que chez nous, ou en France, ni même en Grande-Bretagne. Le libéral allemand ne nie en rien le pouvoir d'arbitrage de l’État dans le champ économique, il cherche moins que d'autres à le réduire. Simplement, ne provenant d'aucun des deux grands pôles (CDU-CSU, ou SPD) de la vie politique allemande de l'après-guerre, donc n'étant redevable ni aux épigones du Zentrum catholique bismarckien, ni à ceux du grand parti social-démocrate de la République de Weimar, il est d'une conception plus individualiste, et souvent plus décontractée de la politique. Dans l'ordre de la décontraction (certes moins apparent chez un Genscher), Walter Scheel fut tout simplement impérial.

 

Mais attention : sous le gant de velours, la griffe du tueur. En Histoire, seules parlent les archives : il nous faut visionner, et visionner encore (je viens de le faire), cette philippique de Scheel contre le leader CDU Rainer Barzel, auteur d'une motion de censure pour faire tomber Brandt en avril 1972. Scheel, un moment, se tourne directement vers Barzel, et lance les mots de feu : "Machen Sie unser Land und sich selber nicht unglücklich, indem Sie zur falschen Zeit mit den falschen Methoden eine Regierung etablieren wollen, deren Fundament sich auf politische Überläufer stützen müsste und deren Geburtsstunde vom Makel des Wortbruchs gekennzeichnet wäre!". Devant le Parlement, c'est Scheel qui sauve le chancelier social-démocrate et l'Ostpolitik, et ruine à jamais la carrière politique de Barzel, ce qui, sur le moment, arrange le rival interne de ce dernier chez les chrétiens-démocrates, un certain... Helmut Kohl.

 

Enfin et surtout, Scheel fut un très bel instinct politique. C'est grâce à son ralliement, donc à un historique renversement d'alliances, en 1969, que Willy Brandt put accéder à la chancellerie. Scheel, de 1969 à 1974, fut à la fois le vice-chancelier de Brandt, et son ministre des Affaires étrangères. Brandt lui-même sortait de trois années (66-69) comme chef de la diplomatie de la Grande Coalition. Eh bien l'Ostpolitik, ce tournant génial et décisif de la politique allemande sous l'ère Brandt (qui culminera le 7 décembre 1970 avec la génuflexion de Varsovie), il le faut pas imaginer que Scheel n'en fut que le porte-serviette.

 

Bien au contraire, il en fut, au tout premier plan, l'un des inspirateurs. C'est très important de s'en souvenir, parce que les gens de la CDU-CSU, au pouvoir depuis 1949, s'étaient signalés par un atlantisme tel qu'ils s'interdisaient toute initiative politique de taille dans un champ (l'Est) où l'Allemagne joue son destin depuis au moins Frédéric II, sans remonter aux Chevaliers Teutoniques. L'équipe qui a recommencé à porter le regard allemand vers l'Est, c'est celle de Brandt. Et Scheel y a joué un rôle majeur. Ces cinq années Brandt (69-74) sont un âge d'or de la diplomatie allemande.

 

Voilà, quelques mots sur ce grand Allemand qui vient de nous quitter. Un homme de charme et de contact. Mais aussi, un homme d’État, pourvu d'une vision, capable de lire et d'anticiper l'Histoire.

 

La politique allemande perd, derrière le chanteur de charme, un tempérament et une lucidité politiques de premier plan.

 

Pascal Décaillet

 

16:52 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Vous savez, Pascal Décaillet, à propos de populisme tous les travailleurs sociaux de l'Eglise, en fait les Vincent de Paul, Jeanne-Antide Thouret (grand précurseur social), le père de Foucault, Raoul Follereau, croyant, l'abbé Pierre ou sœur Emmanuelle... faisant parler d'eux tout en acquérant pouvoir, dérogations et privilèges par le moyen des pauvres, malades, prisonniers... tout en redorant le blason de l'Eglise... sont, selon la bienveillance politicienne à court d'arguments contemporaine... "populistes"!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 26/08/2016

Je me creuse pour la tête pour essayer de comprendre à quoi vous voulez en venir, Mme Belakovsky. Mais je donne ma langue au chat. Que diable peut bien être le rapport entre le "populisme" et ce chaleureux hommage rendu par Mr Décaillet à un grand homme politique allemand libéral (dans le sens du "Freisinn" chez nous), qui n'était donc pas du tout un populiste. Pourquoi cette comparaison entre Walter Scheel, plus ou moins un libre penseur, et d'illustres personnalités catholiques ayant fondé des oeuvres charitables? Je me perds en conjectures. Et alors là, encore plus étrange, que vient faire Raoul Follereau là dedans? un catholique traditionnaliste maurrassien, pétainiste et colonialiste, ami de notre compatriote Georges Oltramare, et célèbre pour son action contre la lèpre. Vraiment on ne voit pas le lien avec le libéral allemand décédé Walter Scheel. Vous devez avoir une idée mais en tous cas moi, je ne comprends pas du tout ce que vous voulez dire. Vous êtes sure que vous ne vouliez pas réagir à un autre article?

Écrit par : perplexe | 29/08/2016

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