29/10/2016

Campagne américaine : le suicide des médias

 

Sur le vif - Samedi 29.10.16 - 06.21h

 

D'un côté, un monsieur passé au napalm, depuis des mois, par la plus odieuse unanimité médiatique de toute l'Histoire électorale américaine. Il y a juste 24 heures, la RSR, en ouverture de son journal de 7h, le proclamait perdant, avec certitude : "Les sondages sont formels", claironnait-elle. Les médias le trouvent vulgaire, nous parlent de lui comme d'une sorte de gros dégueulasse, à la Reiser. Ils s'attaquent même à son physique, la couleur ou la coupe de ses cheveux.

 

De l'autre, la dame que les médias ont déjà élue. "Elle sera une grande présidente", nous affirme déjà l'Hebdo qui, pour prendre un peu d'avance, nous prépare déjà la candidature de Michelle Obama. En attendant Chelsea Clinton ?

 

Que cette dame, déjà élue par les médias, puisse, par ses liens avec le lobby de l'armement et de l'interventionnisme guerrier, représenter un danger pour les équilibres de paix dans le monde, grief autrement lourd que la "vulgarité" prêtée à son adversaire, est volontairement passé sous silence par nos médias. On se fixe sur la paille de l'un, on veut ignorer la poutre de l'autre.

 

Que cette même dame, par une mise en exposition inconsidérée de messages électroniques classés secret défense, ait peut-être mis en danger son pays, ce qui est d'une autre gravité que d'avoir les cheveux roux, on le tait. Froidement. Sciemment.

 

Le traitement de cette campagne par les médias de Suisse romande aura été, d'un bout à l'autre, une catastrophe. Il faudra, après coup, que les instituts universitaires d'analyse des médias s'en emparent. Le cas d'école est tout simplement extraordinaire.

 

Le 8 novembre, le peuple américain tranchera. J'ignore absolument qui il choisira. Je ne suis ni prophète, ni pythie. Je me contente de diagnostiquer le réel, le présent, sur la base de mes connaissances du passé.

 

Oui, j'ignore qui gagnera. Mais je sais déjà qui sont les grands perdants : les médias. Ils auraient voulu ruiner ce qui leur restait de crédit, ils ne s'y seraient pas pris autrement.

 

Pascal Décaillet

 

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28/10/2016

Jean-François Duchosal, lumineux octogénaire

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Portrait publié dans GHI - Mercredi 26.10.16 - Photo Demir Sönmez

 

L’être humain, nous dit Aristote, est un animal social. Entendez qu’il n’est pas fait pour la solitude, à part les ermites, mais pour vivre avec les autres. Au milieu du monde. Certains (j’en fais partie) ne sont pas très doués pour accepter cette dimension sociale. D’autres, au contraire, ont des antennes. Invisibles, magiques, irradiantes de chaleur et de lumière. Jean-François Duchosal, 80 ans ce 23 octobre 2016, est de cette catégorie rare. Ils ont, en eux, quelque chose qui les propulse vers l’autre. Les fréquenter est un privilège.

 

Vous me direz que Duchosal, c’est justement le pèlerin, le solitaire. Celui qui est allé plusieurs fois à Compostelle, mais aussi à Rome, à Jérusalem, en Arles en suivant le Rhône, à Lisieux, à Cordoue, le tout à pied, avec son sac à dos et sa tente. Et c’est justement cela qui fascine chez cet être, ce paradoxe, dont parle si bien le philosophe Blaise Pascal, en quelques mots de feu, dans ses Pensées. Cette aptitude à la plus sévère des solitudes, pour mieux revenir vers l’autre. Savoir se retirer du monde, pour mieux y accéder. D’un côté, hors du monde. De l’autre, au cœur du monde. Nous sommes là dans une symbolique très forte, véhiculée (notamment) par le christianisme : le moine, l’ermite, prennent distance de la société, non du cœur invisible qui relie les hommes. Toujours cette idée, incroyable, qu’il faut se perdre pour se retrouver, s’égarer pour tracer le Chemin.

 

A Genève, depuis des décennies, Jean-François Duchosal est un personnage. Colonel, ancien chef de la sécurité à l’aéroport, soldat d’élite ayant dirigé des troupes d’élite, mais aussi infatigable voyageur et travailleur humanitaire, de l’Afrique à l’Arménie, toujours là pour aider, lorsque survient une crise. A Genève, on ne compte pas les associations d’entraide où il joue un rôle. C’est aussi, avec sa remarquable épouse Marie-José, un homme à l’affût de toute réunion, toute activité culturelle, musicale, de nature à rassembler les humains, dans un monde où tant de choses les dispersent. Oui, Duchosal est un rassembleur. Le seul qui, fêtant son anniversaire aux canons, avec son ami Glôzu, est capable d’agréger autour de lui des hommes et des femmes politiques de tous les partis, des militaires, des pacifistes, des pèlerins, un légendaire fusible de la République, d’anciens magistrats, des enfants, un colonel de la Légion, le tout dans la chaleur de la fraternité.

 

Ces qualités sont rares. Et nous prouvent au fond qu’un chef, c’est un être capable d’aimer les gens. Ou, tout au moins, de s’intéresser à la qualité du lien au sein d’un groupe. Dans une ville comme Genève, riche de tant de différences, la présence de quelques témoins d’humanité n’est pas inutile. Duchosal en est. Je lui souhaite longue vie, et enthousiasme le long du Chemin. Chaque fois que j’écoute les Années de Pèlerinage, le chef d’œuvre de Franz Liszt, où les notes du clavier trottinent vers le destin, je pense à lui. Bon Anniversaire, Colonel !

 

 

Pascal Décaillet

 

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27/10/2016

Sept taxis vides, plus une goutte d'essence

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Sur le vif - Jeudi 27.10.16 - 15.30h

 

Imaginez, pour reprendre le mot de Churchill sur son rival travailliste Attlee, sept taxis vides, stationnés devant le Palais fédéral. Vides ! Sept fois le néant, c’est encore le néant. Le 9 février 2014, le peuple et les cantons, souverains, ont exigé une régulation des flux migratoires, avec l’instauration de contingents. Près de trois ans plus tard, cette décision n’est toujours pas appliquée. Le souverain s’est exprimé, on l’ignore. Il a dit ce qu’il fallait faire, on reste inerte. On n’entreprend rien. Entre gouvernement et Parlement, on se neutralise, on s’immobilise. On attend. On atermoie. Au pays des horlogers, on joue la montre. En attendant quoi ? Le Déluge ? La Rédemption ? Le Messie ?

 

Gouverner, ça n’est pas attendre, mais agir. Gouverner, c’est choisir, avait dit le seul véritable homme d’Etat de la Quatrième République, Pierre Mendès France. Investi par la Chambre le 18 juin 1954, il se donne un mois, pas un jour de plus, pour trouver une issue à l’affaire indochinoise. Un mois plus tard, jour pour jour, ayant écrit l’Histoire à la Conférence de Genève, il trouve une solution. Il ne reste aux affaires que sept mois et demi, jusqu’au 5 février 1955. Plus jamais il ne retrouvera le pouvoir.

 

Vous voulez des exemples en Suisse ? Tschudi, notre grand conseiller fédéral socialiste (1959-1973), avec son fameux « Tempo », trois réformes de l’AVS, intégralement menées, en une décennie. Alors, quoi ? Le temps du possible serait-il révolu ? Plus personne ne serait capable de faire avancer la machine ? Faut-il abandonner la politique ? Abdiquer tout espoir d’une empreinte sur le destin ? Faut-il revenir à la loi du plus fort ? La jungle ? Renoncer au pays lui-même, à sa souveraineté, accepter qu’il se fonde dans un magma, un espace galactique, plus grand ? Cela porte un nom : cela s’appelle un Empire.

 

Sept taxis vides, sur la Place fédérale. Après trois ans de palabres, la Montagne magique (celle de Thomas Mann ?) enfante l’ombre sautillante d’un souriceau, délicieusement appelé « contre-projet à l’initiative RASA ». Tu parles d’un courage. Tu parles d’une clarté. Tu parles d’une lisibilité. « RASA », passé simple de « Raser les murs » ! Face à un enjeu majeur du destin national, le gouvernement de notre pays, tétanisé, paralysé, n’est plus capable de générer autre chose que des contre-projets à des initiatives dont le seul but est… d’annuler une initiative acceptée !

 

Paralysé, oui. Écoutez Mme Sommaruga, quand elle s’exprime sur le sujet. Apeurée par la possibilité de la moindre fausse note, elle ne nous livre plus que la partition tremblante d’une trop bonne élève, au soir de sa première audition. Nulle autorité sur son propre discours, ni sur le sujet. Juste le balbutiement juridique minimum, pour marquer l’étape d’une interminable et stérile bataille avec le Parlement, un insupportable ping-pong dont les citoyennes et citoyens ont plus qu’assez.

 

Dans ce dossier, le suffrage universel a tranché. Le Parlement fait ce qu’il peut. Et le gouvernement n’existe tout simplement pas. Sept taxis vides. Et pour redémarrer, même plus une goutte d’essence.

 

Pascal Décaillet

 

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18/10/2016

En Pologne, les missiles

 

Sur le vif - Mardi 18.10.16 - 17.00h

 

En politique, et surtout en stratégie, il ne faut surtout pas écouter ce que les gens racontent. La première arme de la guerre, c'est la propagande. Observons donc les faits. Et considérons le réel : il y a, implantés en Pologne, qui fait maintenant partie de l'OTAN, des missiles américains directement pointés sur la Russie. Une situation encore inimaginable, il y a quelques années.

 

Cela, c'est le legs des années Obama. Ce délicieux Président sortant aura passé huit années à ne rien faire de très précis sur le plan géostratégique, ne rien conduire jusqu'au bout. Mais sur ce terrain-là, celui de l'Europe orientale, celui de ces Marches intermédiaires entre l'Allemagne et la Russie, il a mené une action très précise : l'installation de ces missiles en Pologne, pointés vers la Russie. Cela, ça n'est pas du rêve, ni de l'interprétation, c'est du factuel, vérifiable.

 

A partir de là, une question : qui, en Europe, ces dernières années, se conduit comme potentiel fauteur de guerre ? Les Russes ? Je ne le pense pas.

 

Qui, pour la première fois depuis le 8 mai 1945, a bombardé, du ciel, une capitale européenne, qui s'appelle Belgrade ? C'était en avril 1999, j'étais dans le bureau de l'ancien Chancelier allemand Helmut Schmidt, à Hambourg, pour l'interviewer, au moment où les bombardements commençaient. Qui, ce jour-là, a bombardé Belgrade ? Les Russes ? Je ne pense pas.

 

Le Président sortant, M. Obama, donne l'impression de soigner son image devant l'Histoire. Il ne veut pas associer ses huit ans au pouvoir au déclenchement d'une guerre majeure. Il s'est montré, à cet égard, un Président prudent, cherchant l'équilibre, ce qui est à la fois une grande qualité, et une sérieuse limite.

 

En attendant, en Pologne, les missiles sont là. Pointés vers la Russie. Si j'étais Russe, je n'apprécierais que moyennement cette situation. Les missiles sont là, Obama n'en aura pas fait usage. Mais la personne qui lui succédera, à la Maison Blanche ? Imaginez qu'elle entretienne depuis longtemps, cette personne, des liens avec le lobby de l'armement aux États-Unis, le clan belliciste, le clan des faucons.

 

A partir de là, oui, en partant du réel, donc des missiles, et non des grands discours, pourra commencer l'analyse d'une situation stratégique sur l'état des forces à l'Est de l'Europe.

 

Pascal Décaillet

 

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16/10/2016

Alain Juppé, le candidat du convenable

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Sur le vif - Dimanche 16.10.16 - 15.25h

 

C’est fait. Plus besoin de suivre le moindre débat, ni de lire le moindre journal, jusqu’en mai 2017. C’est fait : Alain Juppé sera le huitième président de la Cinquième République. Ainsi en ont décidé les médias. La presse française, ou ce qui en tient encore lieu, disons ces fragments blanchâtres de satellites gravitant autour des salons parisiens. Mais aussi, notre bonne presse romande, qui trottine et patine derrière sa sœur aînée, comme une Bécassine, toute heureuse de se rendre aux Comices agricoles.

 

C’est fait : la presse a décidé. Comme elle avait décidé, à l’automne 1994, que le président du printemps suivant serait soit Delors, soit Balladur, et nul autre. Ce fut Chirac 1. Comme elle avait décrété, l’automne 2001, que le président de mai 2002 serait Lionel Jospin. Ce fut Chirac 2. Excitations d’arrière-saison, comme ces rêves de fêtes, dans la grande peinture flamande. Imaginaires de cocagne. Ça vous réchauffe, ça vous fouette l’avenir. A l’approche du Père Noël.

 

Donc, ils ont tous décidé que Juppé serait président. Il gagnerait d’abord les primaires. Puis, serait dans les deux premiers, avec Marine Le Pen, au soir du premier tour, en avril 2017. Puis, en mai, il battrait cette dernière, grâce à un formidable « Front républicain », digne de 2002.

 

Les choses se passeront-elles comme cela ? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est qu’Alain Juppé est, en cet automne 2016, le candidat du convenable. Sautant allégrement tous les obstacles à sa place, les observateurs le voient déjà incarnant la dignité des « valeurs républicaines » contre la Bête immonde, au second tour. Comme Chirac terrassa son père, il aurait la peau de Marine.

 

Le candidat du convenable. Je l’ai observé, au débat, l’autre soir. Je l’ai trouvé assurément très présentable, mais complètement éteint. Un discours éthéré, technocrate, énarque années 70, une rhétorique des années Giscard, où les élites politiques nous snobaient avec des concepts inaudibles. Coupé des réalités. Surtout, je ne lui ai pas trouvé beaucoup d’envie.

 

Mais cela n’importe pas : la presse, unanime, dès la fin de l’émission, nous annonçait que Juppé avait gagné le débat. Je crois que ses titres étaient déjà prêts avant. Et même si Juppé n’était pas venu, pour cause de grippe, on aurait quand même titré qu’il avait gagné. Parce qu’à tout prix, il devait l’emporter. Pour que ça corresponde au parfait scénario des journalistes. Ils ont écrit la partition, merci de bien vouloir la jouer.

 

Tout cela est bien beau. Mais une élection n’est pas un train électrique. Nul d’entre nous ne sait ce qui peut se passer, en France et sur la scène internationale, d’ici au printemps 2017. Nul ne possède les vrais éléments d’appréciation pour toiser le véritable état de mécontentement de l’électorat français, face aux partis « traditionnels ». Je vous invite juste à vous reporter, au plus près, aux résultats des dernières communales et régionales. Nul, surtout, ne peut prévoir cette magie des dernières semaines que constitue, sous la Cinquième, la rencontre d’un homme – ou d’une femme – avec tout un peuple.

 

Seulement voilà, il paraît qu’il faut Juppé. Parce qu’il est le candidat du convenable. Parce que même la gauche va infiltrer massivement les « primaires » de la droite pour voter pour le Maire de Bordeaux. Parce qu’on s’entend déjà, à droite et à gauche, pour faire du candidat du convenable (que les socialistes détestaient lorsqu’il était à Matignon, entre 1995 et 1997) le champion de la République réconciliée. Contre la Bête immonde.

 

La France se résoudrait-elle, six mois avant l’échéance, à un président par défaut ? En ces temps extraordinairement difficiles, est-ce vraiment là le destin qu’il faut souhaiter à notre grand voisin ?

 

Pascal Décaillet

 

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14/10/2016

Un Nobel qui dynamite les convenances

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Sur le vif - Vendredi 14.10.16 - 17.29h
 
 
Ma considération pour l'institution du Nobel de littérature est pour le moins relative. S'il faut saluer, entre autres, les choix de Thomas Mann (1929), André Gide (1947), Giorgios Seferis (1963), Pablo Neruda (1971), Odysseus Elytis (1979), Günter Grass (1999), JMG Le Clézio (2008), on est tout de même ahuri de découvrir le nom, de pure convenance, d'un Winston Churchill (1953), même si ses Mémoires de Guerres sont un pur chef d’œuvre, j'en conviens volontiers. Surtout, on se demande comment ces lointains jurys scandinaves ont pu oublier des hommes comme Franz Kafka, Bertolt Brecht ou Paul Celan. Considération très relative, donc.
 
 
Mais une chose me froisse. Le mépris, depuis hier 13h, avec lequel certains accueillent l'attribution du Nobel 2016 à Bob Dylan. Sous le prétexte qu'il ne serait "qu'un chanteur". Du coup, pourquoi pas les Beatles, les Stones, Brel, Brassens, Ferré, Trenet, Barbara, etc. ? Je ne suis en rien un spécialiste de Dylan. Mais j'affirme que, dans le mépris de certains face au couronnement d'un aède (sur le principe), il y a une très grande méconnaissance de ce qui fonde toute une partie de notre patrimoine littéraire : le monde de l'oralité.
 
 
Si le Nobel avait existé avant 1883, j'eusse plaidé avec vigueur pour qu'on l'attribuât à Richard Wagner, auteur d'une oeuvre totale, dont il était, parmi tant d'autres éclairs de génie, le parolier. De même, après la Première du Deutsches Requiem de Brahms (18 février 1869, Gewandhaus, Leipzig), on aurait pu, 323 ans après sa mort, couronner Martin Luther, pour sa traduction de la Bible (1522), qui porte d'un bout à l'autre l'Histoire musicale allemande.
 
 
Alors oui, en lisant toutes ces réactions de mépris face au couronnement d'un chanteur, ou d'un homme chantant ses poèmes, je rappelle timidement que le plus grand des poètes, celui qu'on appelle Homère, à qui on attribue l'Iliade et l'Odyssée, qu'il fût seul ou qu'ils fussent plusieurs, en tout cas n'a jamais rien écrit de sa vie, jaillissant d'une civilisation de la seule oralité, celle des aèdes. Vous ne pensez pas, pourtant, que l'Iliade ou l'Odyssée auraient mérité un petit Nobel, pour la route ?
 
 
Je suis un passionné d'écriture, mais aussi un passionné de l'oralité. Deux mondes différents, vraiment ? Ce que je dis d'Homère peut, encore plus, se rapporter au monde des troubadours et des trouvères, aux saisissantes traditions orales balkaniques - serbes, notamment - avec leurs variations sur le mythe d'Antigone, celles dont parle si bien George Steiner.
 
 
Alors, Dylan ? Quand j'ai entendu l'annonce du Prix, hier 13h, j'ai trouvé cela fantastique. Parce que le monde de l'écrit rendait soudain hommage, au titre de la "littérature", à un immense chanteur, ayant admirablement travaillé l'orfèvrerie des mots, marqué toute une génération, atteint des centaines de milliers d'oreilles, de consciences, de cœurs, sur la planète. Je ne suis pas sûr que tous les couronnés, depuis Sully Prudhomme en 1901, puissent se targuer d'une telle pénétration du vaste public.
 
 
Voilà. C'est tout. Dans les Nobels oubliés, chacun peut ériger son Panthéon. Je rêve souvent, à l'irréel du passé, d'un Nobel qui aurait récompensé, ensemble, Bertolt Brecht et Kurt Weill. Parce que leurs petites chansons, composées par un musicien de génie et l'un des plus grands créateurs de mots (avec Luther) de la langue allemande, me trottent jour et nuit dans la tête. Vive l'oralité. Vive la poésie sonore, chantée, expulsée.
 
Expulsée d'où ? De nos tripes, ou du Paradis ? Et si c'était la même chose ? Excellente soirée à tous.
 
 
Pascal Décaillet
 
 
 

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01/10/2016

L'ennemi public no 1 : le Parlement !

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Sur le vif - Samedi 01.10.16 - 17.28h

 

Dans les affinités consanguines et tutoyeuses de la Coupole fédérale, on n’est plus capable, en cette fin 2016, de faire avancer la Suisse. Les grands projets, comme la réforme de nos retraites, on les bloque par annulation des énergies. La volonté du peuple et des cantons, souverainement exprimée par l’acceptation d’initiatives, on la jette au panier : initiative des Alpes, Franz Weber, 9 février 2014. Du pays réel (je connais et assume sans faille l’origine de cette expression), on se coupe. Entre soi, on se mure. On n’en peut plus de se tutoyer, de rendre hommage à la « qualité du travail en commission ». Entre soi, on se distribue des fleurs. Entre soi, on vit sa vie.

 

Le Parlement, pourtant, n’a pas toujours été ainsi. Lorsque j’étais à Berne, dans la première partie des années 1990, il était encore capable de débloquer, défricher, semer, donner la vie. J’ai assisté, d’un bout à l’autre, aux débats sur les NLFA (Gothard, Lötschberg), la TVA, ou encore… la LAMal. C’était déjà très dur (cela doit l’être, dans toute négociation), mais cela, après des mois, des années, finissait par enfanter du concret. Et façonner l’avenir du pays.

 

Aujourd’hui, le Parlement bloque. Héritant, dans la réforme de nos retraites (Prévoyance 2020), d’un projet déjà ficelé, moutardé pour la concoction du compromis (immense erreur d’Alain Berset, il aurait fallu PYM), voilà que les élus compliquent encore les choses, s’abstiennent en masse sur des votes majeurs, bref laissent le champ ouvert au référendum. Dont je me félicite, en partisan de la démocratie directe. Mais enfin, dans ces conditions, faut-il à tout prix passer par Berne ?

 

Pire : lors de cette même session de septembre 2016, l’une des plus calamiteuses depuis la guerre, on a vu le Parlement, la semaine dernière, fouler aux pieds la volonté populaire du 9 février 2014, ne retenant même pas le principe de « contingents », pourtant explicitement contenu dans le texte voté par le peuple et les cantons. Initiative des Alpes, Franz Weber, 9 février : le pays légal prend un suicidaire plaisir à se couper du pays réel.

 

Alors ? Alors, ma foi, qu’ils continuent ! A s’admirer, les uns les autres, dans le palais des glaces de leurs tribulations. A se tutoyer. A révérer leur « travail en commission ». A ne pas écouter la souffrance du pays réel. Un jour, ils le paieront. Non tel ou tel d’entre eux, se soumettant tous les quatre ans au verdict des urnes. Non, c’est l’institution parlementaire elle-même qui, à chaque session de ce genre, perd un peu plus de son crédit. Au profit d’une démocratie directe qui, elle, permet aux citoyens d’agir directement, et de provoquer de vastes débats nationaux, à l’échelle du pays tout entier, non de la seule molasse du Palais fédéral.

 

Au reste, mais c’est une autre affaire (j’y reviendrai largement), il appartient au corps des citoyens de s’interroger, dans les décennies qui viennent, sur la pertinence et la pérennité d’un système « représentatif » hérité du temps des lampes à huile et des diligences. Aux débuts de l’institution parlementaire, on envoyait siéger, dans les capitales des pays d’Europe, des gens cultivés, capables de rédiger des lois, alors que soi-même, électeur, on ne savait souvent pas lire, ni écrire. Deux siècles plus tard, les choses ont changé : la partage des connaissances, la mise en réseau du savoir, l’évolution prodigieuse des moyens de communication dans ce sens, tout cela affaiblit les mandarinats de « représentation », calme l’arrogance des clercs et des cléricatures.

 

Il faudra toujours des « représentants » pour rédiger les lois, s’échiner sur les virgules. Mais la politique, elle, en Suisse, appartient à tous. Aujourd’hui déjà ! Si les lois ne nous conviennent pas, lançons des référendums. Mieux : utilisons à fond l’outil, unique au monde, de l’initiative populaire. Elle permet à des citoyens, ou des comités de citoyens, d’être à l’origine des thèmes. Initiateurs, et non suiveurs ! Déterrer les tabous. Exhumer les sujets que les élus voulaient enfouir. Démocratie vivante, vastes débats sur l’ensemble du pays. Et, un beau, dimanche, le souverain tranche.

 

Ce modèle-là, que justement les parlementaires, s’appuyant sur le Clergé défensif des profs de droit, veulent rétrécir, il faut au contraire l’augmenter. Démocratie par les citoyens et pour les citoyens. Démocratie vivace, aérée, sonore, loin du murmure et de la naphtaline de la Coupole fédérale.

 

Pascal Décaillet

 

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