09/11/2016

La terreur du convenable

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Sur le vif - Mercredi 09.11.16 - 17.04h

 

Ô Lumières, puisqu’il paraît qu’il faut vous invoquer, ne nous délivrez ni du mal, ni des ténèbres, ni de la tenace noirceur de nos âmes, ni de notre condition de mortel, tout cela hélas nous constitue : il nous faut faire avec.

 

Mais peut-être pourriez-vous nous absoudre du plus pernicieux des écueils : la terreur du convenable. L’Histoire est pourtant tragique, ceux qui ont lu des livres le savent, elle est hantée par la mort, les batailles, le sang versé, le culte de la mémoire, le souvenir des ancêtres. Prenez la Grande Guerre : entre le 2 août 1914 et le 11 novembre 1918, mille morts par jour, en moyenne, en France, pendant quatre ans et trois mois. Certains pics (la Marne, la Somme, Verdun, le Chemin des Dames), plus de 25'000 morts par jour. Lors des assauts les plus terribles.

 

La terreur du convenable sévit principalement chez ceux dont le recul historique, la mise en perspective, la confrontation des sources, devraient amener à une considération lucide du réel : les journalistes. Par malheur, c’est à l’intérieur de ce métier (le mien, que je ne troquerais pour nul autre) que sévit, depuis quelques décennies, ce fléau dévastateur : refuser la dimension tragique de l’Histoire, ne plus étudier les guerres ni les traités, ne plus respecter la mémoire des sacrifiés. Parce que tout cela fait peur. Oui, la réalité du monde est effrayante, circulaire comme l’Enfer, sans issue, sauf à se projeter dans la transcendance, qui n’est pas ici le propos.

 

Dans l’élection américaine, il fallait à tout prix que l’élue fût Mme Clinton. Non qu’on la trouvât particulièrement inspirée, mais enfin elle était femme, démocrate, bien élevée, parfaitement inscrite, depuis plus de trois décennies, dans l’Etiquette de la Carrière américaine : First Lady de l’Arkansas, First Lady tout court, puis Sénatrice, Secrétaire d’Etat. Le cursus parfait pour parvenir aux plus hautes fonctions. Après la Révolution de la Couleur (Obama, 2008), tout était prévu pour la Révolution du Genre. Les lendemains pouvaient enfin apprendre à chanter juste. En soprano.

 

La terreur du convenable ne se contenta pas d’idéaliser la femme, puisqu’elle était femme, mais elle eut l’aubaine d’avoir, face à elle, la parfaite contre-figure, celle du malotru, rougeaud, rouquin, tiens « Emperruqué », pouvait-on lire encore hier, dans une chronique du Temps, rédigé par une femme. Vous imaginez une telle attaque sur le physique, dans le sens contraire ?

 

La terreur du convenable, ici en Europe, notamment dans une presse de Suisse romande qui fut au-dessous de tout (RSR, le Temps, principalement), c’est encore, aussi loin que remontent mes souvenirs, d’idéaliser les Démocrates, vitupérer les Républicains, se pâmer devant le beau Kennedy, diaboliser le vilain Nixon, bref on pense, on respire, comme les deux grands journaux de la Côte-Est, l’un de New York, l’autre de Washington, porte-voix de la ploutocratie et du cosmopolitisme, et si souvent du bellicisme interventionniste.

 

Eh bien, pour ma part, seul contre tous dans la presse romande, cette terreur du convenable, je l’ai refusée. J’ai été combattu par les partisans de la candidate démocrate, ce qui est bien normal, je ne leur en veux nullement : la guerre, c’est la guerre. Mais j’ai vu aussi des amis s’éloigner, et même l’une d’entre eux, qui m’est chère, me sommer de m’expliquer sur la singularité de ma position. Alors que les autres, en face, leur choix était considéré comme « normal ». Où est la démocratie ?

 

Ce matin, peu avant neuf heures, j’ai regardé le discours de Donald Trump. Je suis tombé sur la tonalité d’un homme d’Etat. Calme, déterminé, rassembleur, rendant hommage au travail d’équipe, mentionnant nommément chacun de ses soutiens, pour les remercier. Nous n’étions peut-être pas à Brazzaville en 1944, ni à Bayeux en 1946, ni à Alger en 1958, mais enfin nous étions dans un discours de type présidentiel.

 

La terreur du convenable, je vais vous dire comment elle va évoluer, ces prochains mois : peu à peu, les mêmes qui le conspuaient vont trouver au nouveau Président des qualités, peut-être. Et certains d’entre eux auront même le culot de nous déclarer : « Je l’avais bien dit, cet homme est convenable ». Ce jour-là, la terreur du convenable aura encore marqué des points. Dans une cible circulaire. Comme l'Enfer. Excellente soirée à tous.

 

Pascal Décaillet

 

17:04 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (16) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

"Dans une cible circulaire. Comme l'Enfer." avec un "E" majuscule.
Je sais, je ne suis pas poète pour deux ronds, mais ces mots résonnent à mes oreilles.
Seraient-ce des mots prophétiques ?
L'annonce d'une apocalypse ?
Ou la simple projection d'une acte isolé qui changerait le monde ?
Certains en parlent déjà...

Écrit par : Pierre Jenni | 09/11/2016

Bravo! Un fidèle et discret lecteur.

Écrit par : 701 LS | 09/11/2016

@Monsieur Décaillet entièrement d'accord avec vous ! Je ne sais pas qui se cache sous ou derrière ces différentes formes de malveillance psychologique pour nous inciter à vivre dans la terreur
On cherche à nous faire entrer dans un moule ça se sent comme le nez au milieu de la figure
Serait-ce une nouvelle version du jeu War Games ? qui sait
Très bonne soirée pour Vous Monsieur

Écrit par : lovejoie | 09/11/2016

Le cas Trump étant réglé, voici pour vous le moment de venir à la rescousse d'une autre victime du consensus mou de la presse bien-pensante : François Hollande. On se réjouit de vous lire !

Écrit par : Daniel Gubler | 09/11/2016

Excellent! Du vrai journalisme.

Écrit par : Charles | 09/11/2016

Il ne faut pas dramatiser...Il est normal de se protéger.

Écrit par : Sylvie RG | 09/11/2016

Il ne faut pas dramatiser...Il est normal de se protéger.

Écrit par : Sylvie RG | 09/11/2016

Il ne faut pas dramatiser...Il est normal de se protéger.

Écrit par : Sylvie RG | 09/11/2016

C'est très risqué de prendre des paris sur l'avenir

Écrit par : Il a rit | 10/11/2016

Jamais défaite n'aura été plus criarde pour les media ! Alignés derrières la 'pensée unique', les journalistes - spécialement ,chez nous , ceux de la télévision, moins ceux de la radio -ont systématiquement porté H. Clinton et méprisé, bafoué, rabaissé D. Trump. L'électorat américain a choisi, leur système électoral a défini l'élu à la fonction suprême en toute démocratie. Enfin, il faudra bien une fois pour toute désacraliser les sondages et avouer qu'ils n'ont rien de scientifique, juste de la poudre aux yeux, commandés et payés par des média qui ont pris parti bien avant le début de la compétition. Merci encore une fois de votre combat pour votre métier, si admirable quand il est bien exercé.

Écrit par : uranus2011 | 10/11/2016

Excellent billet, comme toujours !

Écrit par : jmo | 10/11/2016

Il y a deux jours, un collaborateur de l'Actu à la RTS posa une question pleine de bon sens :
- Si Trump gagne, on a prévu quelque chose ?
- T'es fou, y'a pas besoin.
Sans autre commentaire.

Écrit par : Malentraide | 10/11/2016

Il existerait donc encore dans ce pays quelques individus qui pensent comme moi, moi qui pense comme Monsieur Décaillet...

Écrit par : roland christen | 11/11/2016

Oui, excellent billet !

Si la couverture de l'élection américaine par les services "actualités" de la RSR et de la TSR fut une véritable honte dans sa totalité (mention spéciale pour Darius Rochebin qui a beaucoup changé, et pas en bien, ces derniers temps), je dois dire que j'ai été agréablement surpris par le reportage de Temps Présent (hier soir, jeudi 10 novembre) sur une petite ville du Tennesse pro-Trump: reportage informatif, honnête et équitable, très bien filmé et même émouvant. Félicitations à ces journalistes-là.

Écrit par : Paul Bär | 11/11/2016

Sur la "terreur du convenable", on a tous vu cette pathétique déjection verbale de Robert De Niro (ce qui prouve qu'un immense talent n'empêche ni la stupidité ni la soumission au conformisme):

https://www.youtube.com/watch?v=-Q-ZyW9bz5c

Au-delà des raisons purement politiques, ce qui m'aurait fait voter Trump si j'étais américain, c'est peut-être parce que Trump, "he's a punk", comme le dit De Niro.

Que la droite bourgeoise, celle qui aurait voté Hillary Clinton à l'instar des Juppé, Sarkozy, Raffarin, Merkel et chez nous Hiltpold et grosso-modo toute la droite dite "raisonnable", oui que cette droite-là commence à trembler devant la droite "punk" !!!

Écrit par : Paul Bär | 11/11/2016

Au sujet de "la guerre des valeurs", il semblerait que l'appel au meurtre soit désormais une valeur légitime sur les médias publiques dits "de référence":

https://twitter.com/franceinter/status/796465149435490304

Écrit par : Paul Bär | 11/11/2016

Les commentaires sont fermés.