19/11/2016

Presse romande : la matrice HEI

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Sur le vif - Samedi 19.11.16 - 18.04h

 

Je suis persuadé d'une chose : dans les matrices qui ont formaté la pensée de tant de journalistes, ces trente ou quarante dernières années, il y a la langue anglaise. Passage obligé pour toute une quantité de filières en Suisse romande, Sciences Po ou HEI, elle fonctionne comme le Sésame de ce tout petit monde international, sis à Genève, qui n'a l'air immense que par illusion. Regardez HEI : n'est-elle pas qu'à quelques centaines de mètres du Palais des Nations, donc du siège européen de l'ONU, et à quelques... dizaines de mètres, seulement, du siège mondial de l'OMC ?

 

Se plonger, pour toutes ses études politiques, dans une littérature écrite en anglais, c'est utiliser la langue qui, sous prétexte d'être "mondiale" (elle ne l'est que provisoirement), est avant tout celle des États-Unis d'Amérique, première puissance du monde, l'un des principaux vainqueurs, sur sol européen, de la Seconde Guerre mondiale. Prédominance des textes en anglais, des experts américains, donc, dans toute sa pluralité (certes), du REGARD américain sur le monde.

 

Cette même filière HEI, qui a servi de tutelle intellectuelle à tant de nos journalistes romands pendant des décennies, fourmille de professeurs et de chercheurs dont le champ d'études principal se trouve être le monde multilatéral : ONU, OMC, OMS, OIT, HCR, CICR, toutes organisations dont les sièges, européen pour la première, mondiaux pour les autres, sont à Genève, dans un MINUSCULE PÉRIMÈTRE près de HEI. Impossible, à Genève, de passer par cette école sans considérer de très près le petit monde multilatéral que représentent ces organisations. De là à leur faire intellectuellement allégeance, il n'y a qu'un pas.

 

Nous vivons aujourd'hui un retour des nations. Pour ma part, patiemment, je l'attends depuis des décennies. Je ne lis pas trop en anglais, mais principalement en français et en allemand. Je me passionne pour le tragique de l'Histoire, les guerres, les traités, les alliances, les renversements, la création des identités nationales, les Discours à la Nation allemande de Fichte (1807, Université Humboldt, Berlin), l'Histoire de la Révolution française de Michelet, les Lieux de Mémoire de Pierre Nora, le destin allemand à travers les âges, les 26 Histoires cantonales de notre passionnant pays, ainsi bien sûr que son Histoire fédérale. Bref, je m'intéresse à l'Allemagne, la France, la Suisse, l'Italie : NOS PAYS. Ceux qui sont ici, tout proches, dont nous parlons les langues, où j'ai vécu. Je lis l'allemand, l'italien, je peux lire un journal en grec moderne. Je suis à des milliers de lieues de l'univers mental HEI.

 

Je ne prétends en aucun cas, ici, que ma configuration intellectuelle personnelle soit meilleure que celle de mes confrères "internationalistes" anglophones, et... anglomanes. Mais c'est la mienne. J'y tiens. Je la cultive. Je l'aime. Et, pourquoi le taire, je me sens, depuis l'aube de l'enfance, infiniment plus proche du monde allemand, germanophone, que de l'univers anglo-saxon. Ces choses-là jouent un rôle, très important, car la grande fracture, aujourd'hui, entre journalistes, n'est absolument pas entre ceux de gauche et ceux de droite. Mais elle pourrait bien être puissamment culturelle. On ne voit pas le monde de la même manière quand on a frayé dans l'univers mondialiste et anglophone de l'ONU et l'OMC, que quand on a lu, en solitaire, des centaines de livres sur le destin allemand, la Guerre à l'Est (1941-1945), ou l'Histoire de la Prusse. On considère, dans ce second cas (qui est le mien), l'Histoire sous son angle le plus tragique, pessimiste, à la limite (j'en conviens) d'une forme de nihilisme. Ça n'est pas très gai, mais c'est ainsi.

 

Pardonnez-moi d'avoir été un peu long. Excellente soirée. Il y a du Haendel, ce soir, sur Mezzo.

 

Pascal Décaillet

 

18:04 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (9) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Alors que faire lorsque le meilleur livre sur l'histoire de la Prusse a paru en anglais ? Christopher Clark est australien, son "Iron Kingdom: The Rise and Downfall of Prussia, 1600-1947" a paru chez Penguin. Faut-il pour autant l'ignorer ?

Écrit par : Jürg Bissegger | 19/11/2016

Bravo
Pour votre blog et votre point de vue rafraîchissant sur l'Europe et le monde. Cela est réjouissant de voir qu'il existe encore de vrais journalistes à la Camus de Combat, riche d'une vraie culture et du goût européen. Je lis dorénavant ce blog tous les jours avec délectation. Félicitations.

Écrit par : Louis Gallimard | 19/11/2016

Vous faites surtout allusion à un usage de la langue anglaise qui a plus à faire avec le commerce et la science qu'avec les arts et la littérature en particulier. Dans ce dernier domaine il y a une plus grande proximité entre ceux que les Germains et les Anglo-Saxons (pour utiliser ce raccourci) qu'entre les gens de culture française et les anglo-saxonne, malgré tous les exemples qui, comme le vôtre, démontrent que les frontières ne sont pas du tout infranchissables.
Ce fait est non seulement dû à la plus grande proximité des deux idiomes, ce que démontre amplement le fait que l'usage de l'anglais est beaucoup facilité et donc répandu dans les pays du Nord de l'Europe, mais aussi aux racines culturelles dont les gens se nourrissent dès l'enfance, telles que les contes et légendes. Je ne fais pas seulement référence aux frères Grimm, dont le nom nous vient évidemment tout de site à l'esprit mais, dans un domaine qui peut paraître plus "populaire" aux histoires des Indiens d'Amérique du Nord, partout présents dans mon enfance suisse-allemande à travers des adaptations de Fenimore Cooper d'une part et de son émule Karl May.
Je ne pense pas non plus être le seul gamin qui, il y a bien longtemps il est vrai, a lu Huckleberry Finns Fahrten und Abenteuer comme premier livre.

Écrit par : Mère-Grand | 19/11/2016

Trop drôle, il n'a pas fallu trois jours pour que les concepts "valise" de "sites de fausses nouvelles", "d'indigents médiatiques" et de "post-vérité" (développés en urgence comme contre-feux médiatiques par la presse systémique US) franchissent l'Atlantique et soient repris en masse par notre propre presse systémique. Je ne sais pas si nos journalistes "msm" ont un univers mental qui leur est particulier (c'est probable), mais ce dont je suis sûr c'est qu'ils ont une belle mentalité de mouton. Panurge, Saint-patron des journalistes encartés.

Écrit par : Paul Bär | 20/11/2016

Votre vision du monde international est à œillères, Pascal et c'est sans doute votre principal défaut.
Perso je ne parle correctement aucune autre langue que le français, mais je lis en espagnol, en anglais, en italien, en portugais en créole et en allemand et je sais échanger quelques mots en arabe, en grec, et dans une demi-douzaine d'idiomes africains et asiatiques.
L'ONU ou l'OMC et toutes les autres sont très loin de n'être que des bastions anglophones. On y parle énormément espagnol. Mais aussi français et russe... D'ailleurs, avec l'élection de Trump, vous allez pouvoir revoir toute votre géographie, comme d'ailleurs l'ensemble des hérauts souverainistes.
Parce que vous venez de perdre l'un de vos arguments fétiches: l'Europe à la solde des Etats-Unis.
L'Union européenne est l'un des pôles de l'humanisme et de la démocratie dans ce monde. En toute indépendance. Si l'autre pôle bascule du côté obscur, il devient évident que seule l'Europe demeure, pour défendre nos intérêts face à l'amicale des despotes associés: Poutine, Sissi, Xi-Jiping, Erdogan & Co.
Trump est sur le point d'envoyer sa demande d'adhésion au club.
Ce n'est pas plus une question d'opposition droite-gauche que de culture germanique ou anglo-saxonne. C'est une opposition - frontale - entre la démocratie et le despotisme. Entre la régulation des appétits du capitalisme - ce qui est le job de l'OMC, de l'OCDE et du reste - et la libération des orques nationalistes.
C'est dommage que vous ne l'ayez pas compris. Mais je vous crois honnête, vous y viendrez :-)

Écrit par : Historien éclairé | 20/11/2016

"L'Union européenne est l'un des pôles de l'humanisme et de la démocratie dans ce monde. "

Ben... Historien éclairé, vous êtes bien mal éclairé pour ne pas dire complètement à côté de la plaque! L'UE n'est autre qu'une dictature qui vit et dépense l'argent des contribuables des pays adhérents!

"Trump est sur le point d'envoyer sa demande d'adhésion au club."

Oui!? LOLLL vous prenez vos désirs pour des réalités ou bien mentir est aussi dans vos cordes comme ne parler que le français mais lire diverses langues....

Écrit par : Patoucha | 21/11/2016

Malgré tout, il faut bien accepter que nous vivons depuis 1918 dans un monde dominé par l'Amérique. Depuis 1815 il était dominé par l'Angleterre. Justement cette domination avait été mise en question par Bismarck et l'empire allemand unifié des Hohenzollern et c'est bien pourquoi les anglo saxons ont soutenu deux guerres mondiales pour mettre l'Allemagne au tapis.

Donc, même si on ne goûte pas outre mesure l'américanisme, il faut bien admettre qu'HEI et l'esprit d'HEI a eu sa raison d'être.

Permettez moi de rappeler ici un ou deux points, que vous connaissez d'ailleurs surement.

Cet institut des Hautes Etudes Internationales avait été fondé par William Rappard, un historien genevois dont la mère était américaine. On dit que c'est à William Rappard que Genève doit le privilège, douteux certes, d'héberger les Nations Unies, moyennant la trahison du testament de Gustave Revilliod (le fondateur de l'Ariana) qui avait légué à la ville sa magnifique campagne de Varembé à la condition expresse qu'elle reste d'un seul tenant, jusqu'au lac, et qu'on y construise jamais rien (à l'exception bien entendu de l'Ariana qui était déjà construit).

On raconte que le président Wilson avait consulté son ami William Rappard en lui demandant où il conviendrait, à son avis, d'installer le siège de la Société des Nations. William Rappard, plein d'à propos, aurait répondu du tac au tac, connaissant le calvinisme presque fanatique du président américain: "à Genève, bien sur, parce que c'est la ville de Calvin!" Ainsi fut dit, ainsi fut fait.

La petite Suisse neutre se mettait donc déjà discrètement sous l'aile de la plus grande puissance du moment, comme elle l'a toujours fait au cours de son histoire. Le moyen de faire autrement?

Et pourtant HEI, pendant des générations, a formé des diplomates suisses de valeur, dans un tout autre esprit que celui qui prévaut aujourd'hui. On était avant tout patriote et on s'intéressait à la sécurité collective par souci de la sécurité de notre pays. On parlait certes déjà anglais, mais on était très loin de la mélasse humanitaire mondialiste de gauche actuelle.

L'un des derniers grands présidents de HEI fut Jacques Freymond, lui aussi un historien distingué, lui aussi formé par les grandes écoles américaines, mais aussi colonel et commandant du régiment d'infanterie de montagne 5. C'était tout autre chose qu'aujourd'hui.

Le couronnement de cette évolution fatale vers une idéologie mondialiste de gauche a été la fusion de HEI avec le très fumeux et très gauchiste Institut universitaire d’études du développement (IUED), sauf erreur en 2007. Depuis, l'esprit qui règne dans le nouvel institut n'a plus grand chose à voir avec celui, ni de William Rappard, ni de Jacques Freymond. C'est l'esprit gauchiste et tiers mondiste de Micheline Calmy-Rey et ses sbires.

Et le saviez vous? cher Monsieur Décaillet, cette fusion fut l'oeuvre, en plus de Micheline Calmy-Rey et Ruth Dreifuss, de votre grand ami Roger de Weck, ce pesant Rastignac fribourgeois sachant jouer habilement sur les deux tableaux du gauchisme et du snobisme, sans parler du strabisme, pour pousser sa carrière. En effet Roger de Weck a été président du Conseil de fondation de l’IUHEI de 2003 à 2008. Il ne l'a quitté que pour devenir directeur de la SSR.

Alors voilà, on peut malgré tout défendre l'esprit HEI. Il a eu son mérite tant que c'était celui de William Rappard et de Jacques Freymond. Mais l'esprit actuel est celui de Roger de Weck. Il faut distinguer entre les deux: l'esprit HEI et l'esprit IHEID. Ce n'est pas du tout la même chose.

Écrit par : Nuance... | 21/11/2016

@Patoucha
Vous aurez certainement reconnu qui se cache, malheureusement à mon avis, sous ce pseudonyme amusant, un de plus.

Écrit par : Mère-Grand | 22/11/2016

@Nuance
Très intéressant (et instructif) historique !

Écrit par : Mère-Grand | 22/11/2016

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