08/12/2016

Les journalistes ne sont pas des prophètes !

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Édito publié dans le dernier numéro du bimensuel BILAN - 07.12.16

 

Voilà plus de trente ans que je suis journaliste, n’exerçant d’autre profession que celle-là, scrutant passionnément la politique suisse, mais aussi internationale, animant tous les soirs des émissions citoyennes en télévision. En vérité, quarante ans : j’ai eu la chance, grâce à Claude Monnier, qui nous a quittés cette année, de commencer à l’âge de 18 ans, première année d’Uni, pour des piges au Journal de Genève. Vieilles machines à écrire, textes rendus à minuit, dans l’ambiance dix-neuvième siècle de la rue du Général-Dufour, odeur incomparable du journal qui sortait, sous nos yeux. Et qui défilait même au-dessus de nos têtes, en attendant l’expédition. Au Journal de Genève, c’était l’aventure totale, le produit créé d’un bout à l’autre, de l’idée de l’article jusqu’au quotidien tout chaud, au milieu de la nuit. Emotion, bonheur, plénitude, rien que d’y penser. De cela, j’aurai eu l’honneur d’être artisan.

 

Aujourd’hui, ce métier va mal. Pour peu, remarquez, qu’il se soit jamais « bien porté », depuis Théophraste Renaudot, en passant par l’Affaire Dreyfus, la presse d’opinion qui se déchirait, ou pire : la presse aux ordres. Il va mal aujourd’hui, non parce que les techniques évoluent, et que le numérique emporte tout (nous nous y adapterons), mais parce que certains journalistes semblent avoir l’art d’entreprendre toutes choses pour ruiner le crédit de leur propre profession. Ainsi, cette singulière manie, dans notre corporation, de vouloir à tout prix prédire l’avenir : telle initiative, vous allez voir, passera (ou non), le Royaume Uni refusera le Brexit, Mme Clinton sera élue, Alain Juppé sera le champion de la droite. Oh, zut, ça n’est pas Juppé, sorry, mais alors, croyez-moi, Fillon sera président !

 

Je ne comprends pas cette posture. D’abord, parce qu’en prenant le risque de la prévision, ne jouissant pas tous de la puissance d’ambiguïté d’une Pythie, ou d’une Cassandre, ou d’un Elie, ou d’un Jérémie, on court mathématiquement un risque sur deux de se planter magistralement, et de passer pour un Pied-Nickelé. Surtout, plus sérieusement, parce que le métier de journaliste me semble déjà avoir largement assez de boulot à tenter de décrypter le passé et le présent, pour s’embarrasser d’un point de vue sur l’avenir. Ainsi, à l’usage, toujours un peu périlleux, de la boule de cristal, je suggère à mes collègues de préférer la lecture des livres d’Histoire. Pas des dizaines, pas des centaines, mais des MILLIERS de livres, au cours de leur vie. On y découvre la savoureuse imprévisibilité du passé. Ce dernier n’est jamais comme on croit. Et même si on a déjà lu une foule d’ouvrages sur un sujet, la toute dernière lecture précisera, corrigera, contredira les précédents. Seule cette dialectique, toujours recommencée, de témoignages, parfois antagonistes, permet, patiemment, de construire une connaissance historique.

 

Cette conscience du passé donne des clefs pour l’avenir, mais évidemment pas des certitudes. Disons qu’une connaissance un peu nourrie de l’Histoire balkanique aurait permis, dès 1990, aux journalistes d’ici d’embrasser avec un moins de diabolisation pour un seul camp la question du démembrement de l’ex-Yougoslavie. Autre exemple : quelques lectures sur l’Orient compliqué auraient peut-être évité à certains, au printemps 2003, d’applaudir à tout rompre lors de l’intervention américaine de M. Bush Junior en Irak. Ou encore : une connaissance des fondamentaux de l’Histoire britannique aurait pu aider certains à mieux comprendre le Brexit, sans immédiatement traiter d’attardés, ou de repliés, ceux qui avaient voté oui à cette option.

 

Alors oui, chères consœurs, chers confrères, je vous encourage vivement à investir votre avenir dans une plongée vers… le passé ! Les archives. Les témoignages. La fragilité des êtres. La perpétuelle noirceur du pouvoir. Le paravent de la morale, pour satisfaire les appétits des puissants. Le sang des victimes. L’humus des cimetières. Le sacrifice. Le sens, et si souvent le non-sens. Cela ne vous donnera nulle clef de certitude. Mais cela vous vivifiera l’âme. Bonne chance à tous !

 

Pascal Décaillet

 

16:09 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

"Encore un siècle de journalisme et tous les mots pueront."

Friedrich Nietzsche

"En temps de guerre, avoir une presse, c'est avoir l'ennemi dans le dos"

Karl Kraus

Écrit par : Paul Bär | 08/12/2016

Un roman de Bernard Werber, Le miroir de Cassandre, modeste initiation au chamanisme, présente une personne qui correspond à Cassandre en annonçant les pires événements à venir qui en fait n'arrivent pas.

On lui en veut énormément, parce qu'elle bouscule ou dérange beaucoup de monde jusqu'au jour où elle rencontre une vieille bohémienne qui lui apprend à mieux s'exprimer en terminant toujours ses propos de façon optimiste.

On souhaiterait que les journalistes, disons, d'opinion entendent la bohémienne de la Cassandre présentée par Bernard Werber.

Mais en même temps dire merci à ces journalistes qui ont tant donné d'eux que leur départ, définitif, à nos cœurs était celui d'amis chers, radio comprise, fidèles aux rendez-vous ne posant jamais... aucun lapin .

Écrit par : Myriam Belakowsky | 08/12/2016

Les journalistes ne sont-ils pas les descendants des troubadours?

Écrit par : Mano | 09/12/2016

Excellente mise au point. Je ne suis pas sûr que les « journalistes », prisonniers de leurs certitudes naïves, soient à même de vous comprendre (ils aiment trop jouer les Pythie). Mais il fallait le dire!

Écrit par : jmo | 09/12/2016

Les journalistes de la presse de masse devraient urgemment réfléchir à ceci:



https://www.youtube.com/watch?v=p85yT2JNrAg

https://pbs.twimg.com/media/CwoLmXLVIAQeEQP.jpg

Écrit par : Paul Bär | 09/12/2016

Ici aussi...

https://youtu.be/w77diKEEPcQ?t=2m13s

... Mélanchon, toujours aussi magistral en débat, qui rappelle aux journalistes qu'elle est finie l'époque où c'était eux qui dictaient l'agenda, qui fixaient les cadres, qui délimitaient les limites du Camp du Bien.

Écrit par : Paul Bär | 09/12/2016

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