17/01/2017

Elbe, 1972 : le chemin de lucidité

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Sur le vif - Mardi 17.01.17 - 16.20h

 

Adolescent, je passais tous mes étés en Allemagne. L’été 1972, je l’ai passé intégralement sur le Mur de Fer, chez un ancien combattant du Front de l’Est (22 juin 1941 – 8 mai 1945), qui me racontait tous les soirs la guerre en Russie. Lui et moi, dans une VW Coccinelle vert bouteille, nous avons parcouru des milliers de kilomètres en Allemagne du Nord, Basse-Saxe, Schleswig-Holstein, Hambourg, Brême, Lübeck. Régulièrement, nous nous rendions sur le « Sperrgürtel » de la ligne de démarcation, cette très large bande de miradors, barrages antichars, fils de fer barbelé, qui séparait l’Est de l’Ouest. Notre lieu de visite préféré était Bleckede, sur l’Elbe. C’est là, un jour, que nous avons rencontré Genscher, alors ministre fédéral de l’Intérieur de Willy Brandt, qui a conversé avec moi, et m’a signé un autographe, que je garde précieusement dans mon Tagebuch.

 

Je venais de fêter mes quatorze ans, j’avais déjà fait mes trois premières années secondaires, j’aimais passionnément l’Allemagne et la langue allemande, j’avais découvert Wagner l’année précédente, et vu le « Goetz de Berlichingen » de Goethe à Nuremberg (1971), je connaissais par cœur la Deuxième Guerre mondiale, j’allais à Bleckede, visiter le Mur, comme d’autres vont à la plage : j’adorais ça. Il faut imaginer la propagande de l’époque : nous étions en pleine Guerre froide, on nous présentait ce Mur de Fer comme l’ultime limite, le « limes » (au sens où l’entendait l’empereur romain Hadrien), avant l’autre monde, l’inconnu barbare, l’Empire communiste, celui du Mal.

 

Je n’en croyais rien. J’étais parfaitement conscient que nous n’étions ni sur le Dniepr, ni sur la Vistule, mais au cœur de l’Allemagne, même si ce Mur séparait officiellement deux pays allemands. Bleckede, l’Elbe, c’était simplement la frontière historique entre la Basse-Saxe et le Mecklenburg, donc entre le monde saxon et l’univers prussien. Une vraie ligne de fracture interne à l’Histoire des Allemagnes, beaucoup plus importante que d’avoir été, de 1949 à 1989, un segment du Mur de Fer. Les occupants anglo-américains et soviétiques sont partis, les réalités de la Vieille Allemagne demeurent, les faits sont têtus, les vraies frontières, coriaces.

 

A l’âge de 14 ans, je n’imaginais pas que les Allemagnes se réuniraient un jour (ce fut le cas 17 ans plus tard, en 1989, 1990), mais j’étais parfaitement conscient de me trouver, non pas à la « limite du monde libre » (je n’ai jamais accepté cette expression de propagande américaine), mais au cœur de l’équation historique allemande. Non seulement je n’avais rien contre la DDR, dont nous regardions tous les soirs les émissions, mais je me méfiais du dénigrement systématique de ce pays, autour de moi. Plus tard, j’ai lu les auteurs de la DDR, parmi lesquels certains des plus grands de la littérature allemande : Christa Wolf, Heiner Müller. Jamais, de toute ma vie, tout en étant évidemment critique sur le régime, et le rôle de la police politique, je n’ai porté de jugement à l’emporte-pièce sur ce pays, où je me suis évidemment rendu. Mon rapport à la DDR pourrait même faire, un jour, l’objet d’un livre.

 

On parle toujours du Mur de Berlin, ville que je n’aime pas trop, mais pas des milliers de kilomètres de la ligne de démarcation, entre les deux Allemagnes. Soyons clairs : ces quarante ans de frontière interne étaient aussi artificiels que la ligne entre Zone occupée en Zone libre, entre juin 1940 et novembre 1942, au cœur de la France. Juste une frontière dessinée par les vainqueurs, froide, administrative, avec ses tonnes de barbelés. Je n’ai jamais cru, une seule seconde, à la thèse de la frontière entre le Bien et le Mal, le « monde libre » du beau gosse Kennedy face à la grisaille communiste. J’y voyais simplement ce qu’il fallait y voir : le résultat d’un rapport de forces, d’une défaite militaire, sans dimension morale ni théologique.

 

Ces voyages à Bleckede, tout près d’où nous habitions, ont contribué à forger ma vision des rapports politiques. Méfiance viscérale face aux apparences, aux discours de propagande. Observation du terrain. Entretien avec les témoins. Étude passionnée de l’Histoire. C’est le début, j’en suis intimement persuadé, du chemin de lucidité.

 

Pascal Décaillet

 

 

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Commentaires

C'est un témoignage vraiment intéressant.
Mais je me demande, si la part subjective n'est pas trop grande. Vous parlez de votre perception de cette frontière et d'abord de celle de l'adolescent que vous étiez. Votre compréhension a évolué avec le recul et grâce aux événements successifs.
On peut avoir une grande connaissance livresque, rencontrer des personnalités, se forger une vision très documentée, et décider de ne pas embrasser toute la réalité de l'objet d'études et oublier, ce que ce "mur de fer" a signifié pour ses riverains et pour ceux qui ont tenté de le franchir.
Des familles ont été séparées, des villages coupés en deux, des gens sont morts, parce qu'ils ont voulu passer ce mur. Je comprends que certains Allemands aient trouvé que ce mur était une honte, une plaie, un mal. Sans avoir besoin d'en être convaincus par les Américains.
Ce n'était pas une frontière de la même nature, que celle entre le Mecklembourg et la Saxe d'autrefois.

L'excès moralisateur de la rhétorique de la propagande occidentale ( mais également communiste) d'alors ne peut être utilisé pour minimiser le fait, que les personnes vivant du côté DDR ne pouvaient pas franchir ce mur.
De même, lorsque nous nous rendions à Berlin-Ouest en train, et exceptionnellement en DDR, nous devions passer des contrôles, qui ne faisaient pas penser à la liberté, en premier lieu.

Les Allemands ont vécu cette frontière comme une cicatrice non fermée. Elle était artificielle, oui, mais ça n'enlève rien à sa cruauté.
D'ailleurs, pourquoi a-t-elle été érigée ? Par qui, à quelle initiative ?

A l'époque de la Guerre Froide, on nous a certes forcé la pensé, il fallait stigmatiser ce qui se passait dans les pays communistes.
Cela ne me pousse pas pour autant à vouloir une revanche, qui consisterait à minimiser les faits, à postériori.
A l'époque, il y avait aussi " les compagnons de route", qui niaient mordicus l'existence de conditions et procédures inadmissibles du point de vue occidental.
La réalité de l'autre côté de ce "mur de fer" était difficile à connaître, puisque tout était verrouillé, mais on se rendait bien compte, qu'on n'aurait pas aimé y vivre. Au-delà de toute propagande.

Le fait actuel le plus troublant est l'existence de partis et de mouvements d'extrême-droite très organisés dans les Länder de l'ex-DDR.
Cela pose beaucoup de questions sur les conséquences de ce "mur de fer", qui a maintenu des divisions allant au-delà de la stricte territorialité.
Il aura aussi été, pour certains, un mur mental.

Écrit par : Calendula | 18/01/2017

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