26/10/2017

La mode régionaliste : dangereuse pour l'Europe

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 25.10.17

 

Nous suivons tous avec une très grande attention ce qui se passe entre la Catalogne et l’Espagne. C’est une affaire grave, elle touche aux questions de région et de nation, d’autonomie, de solidarités internes dans un pays. Il y a, parmi les lecteurs de cet article, des partisans d’un État indépendant de Catalogne. Il y en a d’autres, qui estiment que l’unité de l’Espagne doit être préservée. Chacun de ces points de vue mérite d’être respecté. Surtout vu de Suisse, un pays qui accueille beaucoup d’Espagnols (Catalans ou autres), et qui doit, selon moi, se garder de prendre parti dans cette crise. Et, au contraire, assurer à tous son estime, son état d’écoute et de dialogue, pourquoi pas ses bons offices.

 

Je ne me prononcerai donc pas sur le cas de la Catalogne, mais je veux dire ici, plus généralement, mon scepticisme de principe quant à cette mode intellectuelle qui voudrait sanctifier tout ce qui respire la région, la décentralisation, l’autonomie, et diaboliser tout ce qui rappelle l’État-nation. La région serait, par essence, bonne, porteuse d’avenir. La nation serait maléfique, archaïque, souillée par le sang des guerres. En Suisse, ce discours s’appuie sur la structure même de notre propre pays, ce fédéralisme, assurément un succès, qui devrait « servir de modèle » aux pays qui nous entourent.

 

La réalité est plus complexe. Que le système suisse soit un succès exceptionnel, c’est certain. Mais chaque nation a son Histoire. La logique de la construction française, ce sont des siècles d’augmentation du pouvoir royal, celui de Paris, contre les grands féodaux, et la Révolution qui, avec le jacobinisme, va encore plus loin dans la centralisation. L’Allemagne, c’est très différent : il faut attendre 1866 pour voir émerger l’unité, les régions demeurant puissantes. L’Italie, l’Espagne, le Royaume Uni, ce sont encore d’autres logiques, d’autres champs de tension entre le centre les périphéries. A la vérité, il n’existe pas de modèle, chaque nation a son Histoire propre.

 

Dans ces conditions, vouloir universaliser le principe de décentralisation, au nom des grands idées de Denis de Rougemont (1906-1985), cet écrivain et penseur suisse qui avait théorisé l’Europe des régions et fondé, à Genève, le Centre européen de la Culture, m’apparaît excessif. Parce que cette démarche enterre un peu vite l’idée de nation, née avec la Révolution française, beaucoup plus libératrice qu’on ne veut bien le présenter, et qui selon moi n’a pas dit son dernier mot. De Milan à Barcelone, la tentation n’est pas faible de couper le cordon avec l’Etat central. En clair, s’affranchir des liens de solidarité avec les régions du sud, plus pauvres. Chacun vivrait son destin, en rotant, bien à son aise, son produit intérieur brut. Telle n’est pas exactement ma conception d’un État, de ses énergies internes, de ses mécanismes de redistribution. Si la région, c’est l’égoïsme, les riches entre eux, les pauvres à l’extérieur, pour ma part, je n’adhère pas. Excellente semaine à tous.

 

Pascal Décaillet

 

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Commentaires

Je pense, cher Pascal, que la doctrine catholique fondamentale, celle qui est le plus accord avec les principes catholiques, a été énoncée par l'évêque Louis Rendu, lorsqu'il a dit que la loi étatique devait être universelle et chrétienne, et les nations n'apparaître que comme le fruit de la nature terrestre. Il la privait de toute légitimité morale, et en même temps l'admettait comme fait de nature incontournable. Il faut seulement voir si le régionalisme est une prétention à imposer les coutumes locales à une loi juste, ou une volonté d'articuler harmonieusement la culture locale avec une loi générale juste. Denis de Rougemont était indéniablement dans le second cas. Peu importe ensuite l'histoire de lui ou d'elle, il faut bien admettre que plus on s'éloigne de ce modèle, plus on a tort et plus on appartient à une doctrine dépassée. On pourrait aussi bien invoquer l'histoire des tribus africaines pour détruire les Etats issus des colonies.

Il reste seulement à prouver, peut-être que le cadre européen n'offre pas spécialement la possibilité d'une loi juste, que par exemple la loi nationale française ou espagnole l'est davantage. Mais quelle loi juste restreint les libertés culturelles locales, combattant les cultures qu'a formées la nature même selon Rendu? Si c'était la loi allemande ou suisse, je ne dis pas, mais les systèmes issus de l'empire latin sont difficiles à défendre en théorie. On peut seulement admettre qu'il est aussi difficile de sortir des habitudes à un Français, qu'à un Chinois, ou à un chef tribal africain. Il faut certainement respecter le réel, la force des coutumes; mais je ne vois pas comment la théorie peut l'approuver.

Écrit par : Rémi Mogenet | 26/10/2017

La mode européiste : dangereuse pour les peuples européens qu'on oblige a ne plus être ce qu'ils sont pour devenir un melting-pot pot à la mode européenne.

Écrit par : Maendly Norbert | 26/10/2017

Vous avez raison, en tant que Suisses neutres nous devons bien nous garder de donner notre avis sur cette affaire catalane qui ne nous regarde pas, et qui est certainement dangereuse.

Personnellement je sens qu'il y a un bras de fer entre divers milieux:

D'une part: certains super européistes qui voudraient vraiment pulvériser les nations en une kleinstaaterei de régions autonomes, qui toutes dépendraient directement de Bruxelles, court-circuitant leurs capitales nationales. C'est déjà le cas en Alsace avec la complicité du gouvernement français, cocu et content. Même en Suisse il faut savoir que les cantons lémaniques ont dejà signé des accords Interreg avec la Savoie, il y a aussi des accords avec la Franche Comté et pour la Regio Basiliensis existent aussi dans des accords Interreg entre le Bade Würtemberg, l'Alsace, et Bâle. Personnellement je ne crains pas trop que celà dissolve la Suisse, qui est trop solide. Mais c'est l'intention de ces accords.

D'autre part: il y a aussi un état profond allemand qui rêve d'un nouvel empire carolingien, ou saint Empire, avec des duchés et des comtés, mais plus de ces Grandes Nations puissantes comme la France ou l'Espagne, parce que dans cas, bien entendu, l'Allemagne, qui elle ne serait pas disloquée, ressortirait comme le pot de fer au milieu des petits pots de terre. En quelque sorte le retourkutsche de la politique de Richelieu, qui était la division des Allemagnes.

Face à cela il y a une inquiétude des apparatchiks l'Europe officielle, intergouvernementale, qui comprennent que défaire les nations c'est ouvrir une boîte de Pandore et que leur pseudo Union Européenne qui va à vau-l'eau n'a pas besoin de ça en plus de tous ses autres problèmes - insolubles. Alors ils tirent le frein, même si au fond ils seraient favorables au démembrement des nations.

Et puis il y a une mouvance très remuante, de gens qui veulent casser la baraque. Je mettrais Georges Soros dans le lot, dans ce cas réconcilié avec Israël. Cette mouvance a jugé, avec raison, que le rêve d'une Union Européenne harmonieuse avait vécu, et ils ont déjà passé des accords secrets donnant à l'Etat d'Israel autorité sur les pays du pourtour méditerranéen. Israël à déjà assuré la Catalogne qu'elle se chargerait d'organiser son infrastructure technique, monétaire et sa défense aérienne, notamment, en cas de déclaration unilatérale d'indépendance. Le tout bien entendu, en assurant le gouvernement de Madrid d'une parfaite loyauté. Principe de non contradiction connais pas.

Je ne sousestimerais pas cette tendance nihiliste boutefeu. Arthur Koestler, qui connaissait ces milieux, disait que les chasseurs de tigres n'obéissent pas aux mêmes règles que les joueurs de tennis. Ceci pour dire que Rajoy ne boxe pas dans la bonne catégorie.

Quelle est la marge de manœuvre du gouvernement espagnol dans ce champ de forces? Probablement assez étroite. Qui gagnera le bras de fer, entre les groupes décrits plus haut? Les jusqu'au-boutistes catalans oseront-ils franchir le Rubicon? On verra. Je ne serais pas étonné si on assistait à une montée aux extrêmes car s'agitent là derrière des gens capables, en d'autres temps, de mettre un Lénine dans un wagon plombé pour provoquer un choc géopolitique et historique violent.

Ce qui doit nous intéresser en tant que Suisses, c'est ceci: si cette opération de dépeçage d'une grande nation européenne aboutissait, - chose qui ne dépend pas de nous -, ce serait le début d'une réaction en chaîne où l'on verrait le Royaume-Uni voler en éclats, la Corse demander son indépendance à l'instar de la Catalogne et avec les mêmes soutiens, mettant l'establishment français républicain dans un dilemme terrible. Quant aux tendances séparatistes de l'Italie du Nord, elles resurgiront forcément car on ne peut pas s'attendre à ce que l'état italien accepte la demande d'autonomie fiscale des populations du Nord. (Référendum de dimanche dernier).

Étant donné que l'Union Européenne est un échec patent et irrémédiable, la Suisse, sans le vouloir, agira comme un aimant, attirant malgré elle des pays comme la Savoie qui verront leur heure venue et qui seraient bien fous, désirant devenir indépendants, de rejoindre ce bateau européen qui fait naufrage. Qu'en penses-tu mon ami Rémi Mogenet, comme Savoyard? De même la Suisse deviendra intéressante pour l'Italie du Nord tentée par l'indépendance, comme partenaire dans une alliance régionale et souverainiste.

C'est celà uniquement à quoi nous devons songer et à quoi nous devons nous préparer. Car celà nous concerne, pas la Catalogne en soi.

Écrit par : J.-V. de Muralt | 27/10/2017

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