27/11/2017

Ceux qui se retroussent les manches

 

Sur le vif - Lundi 27.11.17 - 12.20h

 

"Start-up", "innovation"... Je ne suis jamais tombé, une seule seconde, dans cette mystique lustrée de la modernité. Ces mots m'agacent, depuis toujours. Ils relèvent plus de l'incantation que du réel.

 

Mon père (1920-2007), mon grand-père paternel (décédé en 1941) étaient entrepreneurs. Mon père était, en plus, ingénieur, il a passé sa vie à construire des ponts, des tunnels, des galeries dans la montagne, des maisons. Moi-même, à mon minuscule niveau, je suis, depuis douze ans, entrepreneur. Cela signifie, principalement, que je suis mon propre patron, j'assume le risque économique, j'ai investi dans des locaux, du matériel, comme des dizaines de milliers de responsables de PME, en Suisse. Je prends le risque : tout peut s'écrouler, à tout moment.

 

Je ne dis pas qu'il ne faut pas innover. Je dis que je n'aime pas la facilité liturgique du mot "innovation". Je ne dis pas qu'il ne faut pas démarrer (je l'ai fait, le 6 juin 2006, au Registre du Commerce), je dis que le mot anglais "start-up" m'emmerde. Ensuite, chacun fait ce qu'il veut, utilise le vocabulaire qu'il veut. N'étant pas pour le langage inclusif, je ne vais évidemment pas plaider pour l'exclusif.

 

La vérité, je vais vous la dire. Le monde du travail me passionne, depuis l'aube de mes jours. Il y a des gens, tous métiers confondus, qui arrivent dans leur atelier, leur cuisine, leur pâtisserie, leur usine, leur bureau, sur leur chantier, peu importe, et qui se retroussent les manches. Et ils se mettent au boulot. Et ils bossent dur, toute leur vie. Et ils se montrent inventifs, réformateurs, parce qu'ils savent très bien qu'ils faut s'adapter, pour survivre.

 

Ce sont ces gens-là que j'admire. A commencer par les plus modestes d'entre eux. Ceux qui, malgré l'ingratitude du salaire, ou du revenu, considèrent, au fond d'eux-mêmes, que rien ne vaut un travail bien fait. Des délais respectés. Du professionnalisme dans le geste. Ce sont ces gens-là, depuis le commis de cuisine jusqu'à l'aide-infirmière, qui font avancer une société.

 

Ceux-là font leur boulot, toute l'année, toute leur vie. Sans nous bassiner avec le mot "innovation". Qu'il me soit permis, ici, de leur rendre hommage.

 

Pascal Décaillet

 

12:42 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Merci Pascal d'avoir fait l'éloge de l'amour du travail bien fait.
Ce rappel est urgent pour les patrons de PME qui se débattent en vain dans une cruelle concurrence au gain plus qu'à la qualité du travail et à la beauté de son rendu au final.

Moi non plus, je n'aime pas ce mot social-moderniste qui cache mal le libre échange commercial qui n'a amené que déséquilibre et frustrations.
Je plains les jeunes qui y croient - ils ne sont pas dépourvus de talents et sont capables d'inventions autant étonnantes qu'utiles - qui vont se faire déposséder vite fait bien fait. Il faut assortir le vocable "Innovation" de son pendant "absorption", car ils se font bouffer pour une bouchée de pain. Il est difficile d'être inventif à l'infini et de produire quelque chose d'innovant ou d'innovateur toutes les cinq minutes.
La gloire d'une Start-Up peut être simultanément un Final-Step-Down. Je m'explique: on a vu en France, une vente forcé aux Américains d'une jeune usine de connectique en fort bonne santé, fondée par un petit groupe d'ingénieurs, vente forcée par Mme Alliot-Marie, Ministre de la Défense sous Sarkosy. Ce fut des centaines d'emplois supprimés du jour au lendemain. Une dépossession impensable pour leurs fondateurs. Mais surtout, la France se fut rendue dépendante de ces pièces qui commençaient à équiper déjà de manière hégémonique des secteurs numérisés, banques, appareils domestiques, de télécommunication et aussi dans l'armement.

Si je puis me permettre un message à l'endroit des jeunes à la recherche de fonds ou simplement d'un job, je leur dirai: ce que vous inventez, ne vous le faites pas escroquer. Votre invention pourrait devenir une rente à vie alors que les quelques billets (même les centaines de milliers de francs) vous privent définitivement de cette rente. Les concours émis par des institutions publiques ou privées sont un système de vol de votre génie par excellence. La minable somme que vous recevez comme prix de l'innovation n'est guère plus qu'un médaille de décoration.

Innovation.
Les citoyens-lambda innovateur ne savent pas protéger leur propriété intellectuelle. Il est temps de légiférer dans ce sens, de créer un cadre standard juridique pour ré-équilibrer les transactions. Vendre une idée mais aussi, s'il y a un idéal social derrière, l'assortir de conditions de production (lieu, mode de production, limite dans le temps, quantité, modalité de diffusion, fixation des prix etc). Il est important de savoir pour qu'elle destination on invente tel ou tel produit, telle ou telle idée et comment on la cède. Derrière chaque innovation, il y a eu désir et plaisir de trouver des solutions aux problèmes mais il y a aussi un idéal humain et social qui a dû être le moteur de l'esprit inventif.

Je pense, d'autre part, que les gouvernements doivent aussi prendre conscience de ce danger qui concerne l'évasion des matières grises vers l'étranger ou pire, évasion sous forme d'appropriation par l'offre d'achat et du brevetage dans laquelle, souvent, les innovateurs ne sont pas accompagnés d'un conseil juridique. Dans la plupart des cas, cela ne donner lieu à aucun emploi dans le pays d'origine de l'innovateur ni que l'innovateur ne puisse plus s'y associer ou participer. Il a vendu tout son travail le sien celui de son équipe comme il a vendu un petit pain au lait. L'état aura manqué à sa stratégie basique de ne pas veiller à la portée des inventions, et à leurs conséquences en omettant de s'y impliquer alors qu'il a tous les moyens en main.

Formation c'est bien, innovation, c'est magnifique. Mais protection ensuite! Pour que les génies ne se fassent dépouiller dans un petite flambée de feu de quelques billets de banque.

Écrit par : Beatrix | 27/11/2017

>>>"Ces mots m'agacent, depuis toujours. Ils relèvent plus de l'incantation que du réel."

Bien dit ! Et cette phrase m'a instantanément fait penser à ça:

https://www.rezonance.ch/

Écrit par : K. Bereit | 27/11/2017

Excellent billet et tous ceux retroussant leurs manches ont tous un avantage sur ceux pratiquant le franglais ou l'anglais d'écurie comme Start machin ou autre ,ils vivent en parfaite harmonie avec le monde réel
Bonne journée Monsieur Décaillet

Écrit par : lovejoie | 28/11/2017

Je ne suis, et de loin, pas toujours d'accord avec vous pour apprécier le monde qui nous entoure. Mais pour une fois je me retrouve dans vos propos.

Comme vous, mais avant vous, j'ai "innové" : j’ai créé une petite entreprise avec mon épouse avec les tracas et les satisfactions qui l'accompagnent. Jamais nous n'avons regretté notre décision.

Et moi aussi les "start-up" m'emmerdent, pour reprendre votre mot.

Écrit par : Michel Sommer | 28/11/2017

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