06/12/2017

25 ans après : je vous raconte mon 6 décembre

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 06.12.17

 

6 décembre 1992 : il y a juste 25 ans, le peuple et les cantons disaient non à l’Espace économique européen (EEE). Du côté du peuple, un non de justesse, avec un clivage ville-campagne, très marqué. Du côté des cantons, une Suisse alémanique qui disait non, ainsi que le Tessin. Une Suisse romande, avec les deux Bâle, donc pour être précis une Suisse occidentale, qui disait oui, mais se trouvait minorisée. En 32 ans de journalisme politique, la campagne EEE a été la plus importante que j’aie eue à traiter, celle où les enjeux apparaissaient comme les plus vitaux. Correspondant, à l’époque, au Palais fédéral, je l’ai couverte à fond, dans toutes les régions du pays, suivant à la trace un homme d’Etat inoubliable, Jean-Pascal Delamuraz, ainsi que le valeureux combattant Adolf Ogi. Et voyant poindre, de l’autre côté, l’ombre d’un Commandeur qui allait dicter la politique suisse pendant le quart de siècle à venir : un certain Christoph Blocher. Que je connaissais déjà, depuis 1986.

 

Je le dis tout net : j’étais partisan de l’EEE. Dans mes commentaires, je défendais cette position, très franchement. Etais-je, comme beaucoup de correspondants parlementaires, sous l’emprise de Jean-Pascal Delamuraz, de son verbe, de son charme, de ses formules, de son humour ? La réponse, sans doute, est oui. Un quart de siècle plus tard, je mesure, non sans dimension critique à mon propre égard, à quel point nous, les Romands, avions tendance à reproduire le discours de ce diable d’homme, et… à sous-estimer la verticalité tellurique du non. Nous avons eu tort, c’est certain. Nous allions, en quelque sorte, à Waterloo, sans nous imaginer pouvoir y rencontrer Blücher, le redoutable Maréchal Vorwärts, ce Prussien de 73 ans qui allait décider de la victoire, au soir du 18 juin 1815. Blücher, Blocher, ça sonne un peu la même chose, non ?

 

Oui, nous étions partis la fleur au fusil, comme de jeunes soldats qui sifflotent, dans l’innocence de ce qui les attend. Le 1er mai 1992, sept mois avant, j’avais couvert, à Porto, la cérémonie de signature de l’Accord EEE, en présence de toutes les huiles de la Communauté européenne et de l’AELE (Association européenne de libre-échange). Il faisait beau. La délégation suisse était de bonne humeur. Il nous semblait, à tous, que la ratification par le peuple et les cantons, quelques mois plus tard, ne serait qu’une formalité. Pauvres de nous ! Epris de modernisme continental, nous avions juste totalement sous-estimé le poids de la Vieille Suisse, mais aussi la volonté inébranlable d’une majorité de nos compatriotes de demeurer un pays souverain, même si l’Accord EEE ne mettait pas, officiellement, en cause ce point. Bref, Berne était allé trop vite, le taureau Delamuraz en tête. Plus vite que la musique !

 

25 ans après, beaucoup me disent qu’au fond, les Suisses ont eu raison, le 6 décembre 1992, de voter non. C’est peut-être vrai. Mais cette campagne hors-normes a été celle de toutes les énergies de ma jeunesse. En suivant, à la trace, un homme que je ne suis pas prêt d’oublier, parce qu’il incarnait la passion joyeuse de l’Etat, frémissante comme le souffle de la vie : Jean-Pascal Delamuraz.

 

Pascal Décaillet

 

12:48 Publié dans Commentaires GHI | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Il avait dit "C'est un jour noir pour la Suisse". La Suisse va bien, mieux que l'Europe et lui il est six pieds sous terre. " Tu es poussière et tu retournera en poussière " Amen.

Écrit par : Maendly Norbert | 06/12/2017

Il y a une très bonne interview croisée, ou plutôt commune, de Christoph Blocher et Jakob Kellenberger dans la NZZ d'aujourd'hui (https://www.nzz.ch/schweiz/vom-kolonialvertrag-zum-bilateralen-koenigsweg-ld.1336212?reduced=true) .

Cette réponse, de Jakob Kellenberger, est éclairante: "Ich kann nur nochmals betonen: Wir starteten mit einem Verhandlungsmandat, das eine Mitsprache bei der Verabschiedung von EWR-Recht vorsah. Wir bekamen stattdessen ein informelles Konsultationsrecht. Wir hätten als Schweiz nicht einmal unsere eigenen Interessen vertreten können, weil die EU bestimmt hat, dass die Efta-Staaten mit einer Stimme sprechen mussten. Das war für mich und viele andere völlig inakzeptabel. Davon spricht heute niemand mehr." Le résultat obtenu dans l'accord d'adhésion à l'EEE ne permettait donc pas à la Suisse de défendre ses propres intérêts. Et, malgré cela, une importante majorité de notre Parlement voulait aller de l'avant.

Rien n'a changé. Les discussions et les communications relatives à un accord institutionnel avec l'UE auront lieu sur les mêmes bases. Les partis "traditionnels" n'ont toujours pas digéré la défaite de 1992. Ils se battent encore contre ce résultat, qu'ils essaient encore de contourner. 25 ans, l'âge adulte de la défaite?

Écrit par : Raphaël Baeriswyl | 06/12/2017

"demeurer un pays souverain, même si l’Accord EEE ne mettait pas, officiellement, en cause ce point." Rentrer dans l'EEE impliquait une reprise automatique du droit européen. Donc une sérieuse atteinte à la souveraineté...

Écrit par : Géo | 06/12/2017

Belle tranche de vie, que vous nous servez là. Vous étiez donc partisan de l'EEE à l'époque, tout comme le futur conseiller fédéral Parmelin. Mais comme lui, vous avez su faire preuve d'autocritique car aujourd'hui, à lire vos textes il semble bien que vous êtes devenu souverainiste. Pour ma part je me souviens que j'étais très hésitant. D'un côté j'étais tenté par l'idée que la Suisse se trouve en quelque sorte désenclavée. Mais au moment de voter, un réflexe irrésistible m'a fait choisir le NON car je ne pouvais pas me faire à l'idée d'abdiquer l'acquis de sept siècles: l'indépendance. Au soir du 6 décembre j'étais sur d'être dans la minorité mais d'avoir sauvé l'honneur par mon vote. Je me rappelle ce choc pour les welsches qui étaient certains d'être dans le sens de l'histoire et qui étaient brutalement remis dans le monde réel par les descendants de Winkelried. L'abjecte réaction des médias et de la classe politique, qui n'ont jamais accepté la décision de ce jour-là, ont fait de moi un eurosceptique de plus en plus marqué et aujourd'hui un anti européen total.

Puisque vous en êtes aux confidences, j'espère que vous nous raconterez un jour votre relation avec JPD. J'ai déjà noté souvent votre enthousiasme, à mon avis excessif, pour ce personnage surtout emblématique d'un style politique daté, mais dont je comprends qu'on puisse avoir la nostalgie: celui de la combine et du copinage radical à l'ancienne. À part ça je considère personnellement JPD comme un politicard d'envergure médiocre, même pas un homme d'esprit, ni cultivé, sans rien de brillant mais ayant surtout des qualités d'endurance comme batteur d'estrades et buveur d'apéros. Pour moi il était avant tout un porte parole du grand vieux parti radical, et de la loge. C'est essentiellement à ce titre qu'il s'élevait au dessus de son niveau de politicien local, car il était manifestement investi d'une mission d'envergure continentale. Considéré comme un homme proche du peuple il avait été choisi pour arrimer la Suisse de 1848 à la construction européenne maastrichtienne, dans laquelle il faut voir essentiellement un projet maçonnique pour parachever la "République Européenne", comme on disait en 1848. En somme il s'agissait de réaliser l'idéal de Mazzini avec un siècle et demi de retard. Celà a échoué, en partie d'ailleurs à cause des insuffisances intrinsèques d'hommes comme JPD. Et aujourd'hui de toute façon le projet d'intégration européenne dans son ensemble est en train d'avorter.

Il est vrai qu'autour de JPD gravitait un groupe d'intérêts et de personnalités diverses: diplomates et hommes d'affaires comme David de Pury (lui-même un fondé de pouvoir du trust Schmidheiny) des intellectuels et des journalistes comme vous. Sans doute il était intéressant pour un jeune homme de participer à cette cour, car on pouvait sentir là derrière le radicalisme des affaires, les grands intérêts, un cénacle d'initiés, un establishment puissant, bien au delà de la stature personnelle, petite, de JPD lui-même.

Si vous êtes en veine de révélations, pourquoi n'écrivriez-vous pas, comme le fit Victor Hugo, des "choses vues" sur cet épisode de notre histoire? Nul doute que ce faisant vous pourriez nous apprendre des choses intéressantes.

Écrit par : Rastignac | 07/12/2017

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