11/01/2018

Prends garde à toi !

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Commentaire publié dans GHI - 10.01.18

 

Celui qui veut monter Carmen est libre. Tout créateur est libre. Il a le droit de faire de Carmen un homme, d’en faire à la fin la tueuse plutôt que la victime, de placer l’action en Norvège plutôt qu’en Espagne, aucun problème. Ainsi fonctionnent les variantes : tout étudiant s’étant frotté aux mythes grecs, avec leur infinité de possibles, le sait bien.

 

Simplement, si on touche la moindre virgule au texte de Mérimée, ou la moindre note à la musique de Bizet, ça n’est plus ce Carmen-là. Mais une autre, qui a parfaitement le droit d’être. Toute œuvre est adaptation, toute nouvelle lecture passe par une forme de transgression. Toute nouvelle variante passe par la petite mort de l’auteur initial, ou tout au moins du précédent.

 

D’ailleurs, qu’est-ce qu’un auteur initial ? Ni Molière ni Mozart ne sont celui de Dom Juan, ni Hölderlin ni Brecht ne sont ceux d’Antigone, et sans doute pas même Sophocle. Versions antérieures, orales, perdues, retrouvées dans des légendes balkaniques. Infinité du prisme : c’est cela, la troublante fragilité du mythe.

 

Donc, oui, on peut revisiter la fin de Carmen comme on l’entend. Il ne faut juste plus la présenter comme celle créée le 3 mars 1875 à l’Opéra-Comique. Et, il faut, surtout, se montrer artistiquement à la hauteur de la dénaturation. En l’assumant. En lui donnant du sens. Et pas seulement, pour faire plaisir au vent des modes. Et là, toi le metteur en scène, si tu transgresses cela, alors oui, prends garde à toi !

 

Pascal Décaillet

 

14:23 Publié dans Commentaires GHI | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Intelligent.

Écrit par : Mère-Grand | 11/01/2018

Dans cette affaire édifiante, deux hommes (le directeur du théâtre et le metteur en scène) ont décidé de modifier la fin d'un livret au nom de la violence faite aux femmes, un thème qui imprègne et même empoisonne puissamment l'air du temps depuis le déclenchement de l'affaire Weinstein.
Je partage votre point de vue selon lequel "on peut revisiter la fin de Carmen comme on l’entend" pour peu qu'on le fasse dans un désir authentique de recréation artistique en lui apportant une sorte de plus-value. Or ici, il s'agit d'une opération opportuniste visant à s'aligner sur un diktat idéologique. Pour moi, c'est inadmissible. Carmen est prise en otage par deux haut-parleurs du politiquement correct qui opèrent une descente de police dans une œuvre majeure.

Écrit par : Malentraide | 12/01/2018

La force de ces grandes oeuvres classiques c'est qu'elles sont des remparts contre le politiquement correct. C'est dû au fait qu'elles sont profondément ancrées dans la nature humaine qui est patriarcale, autoritaire, tragique et impitoyable envers les cuistres. Par exemple Les femmes savantes et Les précieuses ridicules de Molière sont la plus parfaite démolition du féminisme et des études genre qui nous assomment de leur conformisme. Il faut s'attendre à ce que les théâtres ne jouent ces comédies à l'avenir. En effet il ne sera pas possible pour les metteurs en scène qui souhaiteraient se soumettre aux injonctions de la gender equality et qui voudraient effacer le gender gap, de s'en tirer comme pour Carmen, sans changer le texte lui-même.

Écrit par : Mallet du Pan | 13/01/2018

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