24/02/2018

Et ça surgit au moins du ventre !

 

Sur le vif - Samedi 24.02.18 - 17.08h

 

La radio est un métier. Il faut y faire ses gammes de longues années, pour apprendre tous les registres de la voix. Le rythme. Les césures. Les silences. Les ruptures de ton. Les éclats. La sourdine. La plénitude. Le murmure.

 

Apprendre tout cela, comme il en va d'un solfège, les premières années de l'apprentissage musical. Travailler avec le ventre, le diaphragme, le souffle, les tripes parfois.

 

Faire des centaines d'émissions. Des milliers, plutôt. Des flashes, des journaux, des revues de presse, des directs sur le terrain, des manifs de paysans sur la Place fédérale, de longues soirées électorales, des élections du Conseil fédéral, en décembre à Berne. Des directs à l'étranger, aux quatre coins du monde, au milieu des foules, sur la chaleur d'un événement.

 

Faire des centaines d'émissions en direct dehors, oui. Et pas en studio. Greffés sur l'événement. Comme le reporter sportif, sur son match.

 

Apprendre à improviser, tout en gardant la rigueur, l'exactitude, la densité de l'information. Mais sans texte pré-écrit. Juste un ou deux mots-clefs. Ou rien. Tout cela, dans un timing donné, à la seconde.

 

Si l'on tient à avoir un texte, alors apprendre à lui donner volume, intensité, souffle et vie. Chaque syllabe, chaque virgule, est un empire, un univers. S'exercer sur les Fables de La Fontaine. Le Héron, par exemple, avec ses "h" aspirés, sa versification virevoltante, suffocante de surprises.

 

Aujourd'hui, sur les ondes radiophoniques publiques, dans certaines chroniques, on balance le premier venu à l'antenne. On croit lui rendre service, en lui épargnant le parcours initiatique de l'apprentissage de l'oralité, comme si l'on pouvait accélérer la fermentation naturelle d'un vin. Hélas, on le tue.

 

Envoyer sur le front des jouvenceaux non-préparés, c'est les flinguer. Il ne s'agit pas d'en vouloir à ces victimes expiatoires, mais bien à l'irresponsabilité de ceux qui leur offrent cet aller-simple vers le casse-pipe.

 

Le jouvenceau, vous l'aurez compris, peut être sexagénaire. Il est, simplement, celui qui ne s'est jamais rompu à l'ascèse radiophonique. Ou qui s'imagine pouvoir échapper à cette dernière. Ainsi, dans les ineffables cénacles de bavards qu'on appelle aujourd'hui "chroniqueurs" (ce qui est un dévoiement du sens de ce mot), la glaçante solitude de celui qui, interrompant la palabre générale, a une minute pour nous lire, les autres soudain tus, son papier d'humeur. C'est ce moment-là le verdict, celui qui fait la différence. Tel roitelet de la presse écrite, qui règne par le syllogisme, soudain se perd et s'évapore, se meurt et balbutie.

 

Parce que pérorer en rond, tout le monde peut. Mais habiter cette minute-là, seul, c'est un peu plus difficile.

 

Mais d'où peut donc venir cette illusion que le premier venu puisse, comme ça, se saisir d'un micro et tenir une émission, ou une chronique, sans la lente, la patiente maturation d'un chemin personnel vers l'oralité ? Les cadres, mexicains dans le fatras de leurs armadas, qui affichent cette insoutenable légèreté en matière de formation, doivent être appelés à en répondre. Quand une bataille est perdue, on limoge le général, pas la soldatesque.

 

Parce qu'une émission (ou, plus difficile, une irruption, c'est cela la vraie chronique) ne se fait pas en se contentant de remuer les lèvres. Mais par un don de soi, généreux et puissant, qui passe par toutes les fibres du corps, tout ce qui génère et produit la voix, et ça surgit au moins du ventre. Une émission, ce sont des fragments d'âme, jetés là.

Ou alors, autant faire autre chose. Tiens, surintendant d'une usine à gaz, par exemple.

 

Pascal Décaillet

 

19:18 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

J'ai l'impression que cette poésie m'est accessible. Et cela semble suggérer que l'oralité se transpose sur le papier.

Écrit par : Pierre Jenni | 24/02/2018

Sans préjuger du temps nécessaire au passage de l'initiation radiophonique, on notera surtout la scandaleuse grossièreté des intervieweurs de l'émissions "Forum" de la RTS. Ne posant que des questions fermées, interrompant sans cesse leurs interlocuteurs, voulant faire passer leurs propres opinions plutôt que de mettre en exergue celles de leurs invités, ils donnent une piètre image de l'information de service public. C'est sans doute le reflet de ce qu'ils ont appris.

On ajoutera à cela leur élocution digne de la cour de l'EPFL (école primaire de Forel-Lavaux), des accents assez rupestres, des fautes de français et de liaisons monstrueuses et on a les ingrédients qui donneraient - presque - envie de voter la suppression de la redevance.

Écrit par : Nicolas D. Chauvet | 25/02/2018

Il y a quelque chose de pathétique dans la volonté de la RTS de faire du jeunisme à tout prix. C'est-à-dire d'envoyer au front des éclaireurs sans expérience pour racoler une population (les « jeunes ») qui de toute façon se détournent de la radio (et de la télé). Vous avez mille fois raison de le dire. Une Matinale menée tambour battant par un sergent-major féminin qui passe allègrement d'un sujet à un autre, sans en développer aucun, ni les hiérarchiser, en mâchonnant ses mots et en accélérant son débit : c'est non seulement pénible, mais un peu pathétique!

Écrit par : jmo | 26/02/2018

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