13/05/2018

La langue, petite musique de nuit

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Sur le vif - Dimanche 13.05.18 - 09.55h

 

L'Histoire de l'Allemagne est celle de la langue allemande. La correspondance, l'intimité, de l'une à l'autre, sont totales. À y regarder de près, c'en est troublant, effarant même de précision.

 

Luther, en traduisant la Bible en 1522, invente l'allemand moderne. Créateur de mots, génie du verbe. Il propulse les Écritures dans la langue parlée de chaque Allemand de son temps. Il dissout les cléricatures, parle à chaque humain. C'est l'une des plus grandes Révolutions de l'Histoire humaine.

 

Le Sturm und Drang, premier pas vers le Romantisme, prenant congé de l'Aufklärung, ces Lumières trop blafardes, juste destinées à la Raison, sèchement démonstratives, va puiser dans le trésor lexical et la puissance narrative de la Vieille Allemagne. La Révolution, par la langue.

 

Les Frères Grimm, consacrant chaque heure de leur vie à l'exhumation des textes et légendes germaniques, précisent, identifient et finalement subliment l'infinie richesse dialectale des Allemagnes.

 

Hölderlin, puis (bien plus tard) Brecht, lorsqu'ils travaillent à la syllabe l'Antigone de Sophocle, établissent une intimité époustouflante entre la langue grecque, sa métrique, la richesse de ses inflexions dialectales, et la langue allemande. Ces deux langues, ces deux univers littéraires, sont conçus pour se retrouver, dans une étreinte de feu. J'ai, vous le savez, un peu travaillé naguère, sur la comparaison de ces deux littératures.

 

L'Histoire des Allemagnes est celle de la langue allemande. Nul récit du destin allemand ne peut faire l'économie d'une profonde réflexion sur l'évolution de la langue.

 

Cette dernière, loin d'être un seul instrument, est peut-être le personnage principal de l'Histoire allemande. Plus que le simple solfège, elle en est la petite musique de nuit. Ou mieux : le fil conducteur, ou Leitmotiv, comme chez Wagner.

 

Jusqu'à Paul Celan (1920-1970), sans doute le plus grand poète de langue allemande du vingtième siècle. Un Allemand de Roumanie, toute sa famille disparue dans les camps. Lui, survit. Il ne lui reste rien, et dans son œuvre, il fait constamment allusion à ce rien, ce vide.

 

Il ne lui reste rien, si ce n'est la langue allemande.

 

Sur la seule richesse de ce matériau, le seul legs de cette Écriture, jusqu'à ce jour d'avril 1970 où, du Pont Mirabeau, il se jette dans la Seine, il tente d'établir les conditions de sa survie.

 

Entrer dans la langue allemande, pour ne plus jamais la quitter, c'est pénétrer dans un enjeu vital. Une histoire de vie et de mort. Un espoir de survie, face à l'inéluctable.

 

Pascal Décaillet

 

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