18/09/2018

Chemnitz, la DDR, la Gemeinschaft

 

Sur le vif - Mardi 18.09.18 - 08.25h

 

J'ai connu l'Allemagne au temps de la DDR, j'ai fréquenté des Allemands de l'Est, j'avais même demandé, il y a 40 ans, à passer un semestre à l'Université d’Iéna, ce qui ne fut pas possible.

 

J'ai parcouru la Prusse (Mecklembourg, notamment), la Saxe et la Thuringue. Je me souviens du temps où Chemnitz s'appelait Karl-Marx-Stadt. Et ma mère avait vécu en Allemagne à l'époque où Chemnitz... s'appelait déjà Chemnitz, et pas encore Karl-Marx-Stadt !

 

J'ai étudié les grands auteurs de l'Allemagne de l'Est. Je n'ai, de ma vie, jamais émis un seul mot négatif sur la DDR. J'aurais dû, bien sûr, puisqu'il y avait la Stasi. Mais des éléments intimes, que personne ne peut comprendre, m'ont amené à toujours considérer les quarante années de DDR avec une bienveillance qui, je le sais, étonne ici et aujourd'hui. C'est ainsi.

 

Concernant les récents événements de Chemnitz, il faut évidemment les considérer sous l'angle de la colère noire des gens de l'ex-DDR (notamment les Saxons) suite à l'incroyable brutalité de l'annexion par l'Ouest, sous Helmut Kohl. Oui, je dis "annexion" de l'Est par la gloutonnerie du système capitaliste, parce que "réunification" n'est pas le bon mot. Kohl, qui était un Rhénan et n'a jamais aimé les Marches orientales de l'Allemagne, s'est comporté comme un ogre. Les gens de l'Est en ont payé le prix.

 

La Saxe fut annexée, comme les autres Länder de l'ex-DDR, mais la prospérité n'a pas suivi. Dans les populations ouvrières (oui, il existe encore une classe ouvrière en Allemagne !), ou parmi les chômeurs, les délaissés, beaucoup regrettent le cocon protecteur de la DDR. Le phagocytage, par Kohl, s'est fait beaucoup trop vite, trop brutalement, sans le moindre égard pour l'identité saxonne, millénaire, qui avait bien évidemment survécu à la DDR : les identités nationales ont la vie beaucoup plus longue que les idéologies.

 

A cela, l'ogre Kohl n'a rien voulu voir : il se disait que l'implantation forcée du capitalisme emporterait la mise. Il a eu tort : les mécanismes profonds de relation à l'économie n'ont jamais été les mêmes, en Prusse ou en Saxe, que chez les adeptes du capitalisme rhénan, à l'Ouest. Faut-il rappeler ce paradoxe : Karl Marx lui-même était un Rhénan, un homme de l'Ouest. Et pas du tout un Allemand des parties orientales.

 

Pour expliquer Chemnitz 2018, il convient aussi - ce sera l'objet d'un texte ultérieur de ma part - de se référer en profondeur à la notion allemande de "Gemeinschaft". Ce mot, qu'on pourrait traduire par "communauté d'appartenance", s'oppose à celui de "Gesellschaft", la société normée, organisée. La montée, dès les Discours à la Nation allemande, de Fichte (prononcés en pleine occupation française, au nez et à la barbe des soldats napoléoniens, en décembre 1807, à l'Université Humboldt de Berlin) du sentiment profond de "Gemeinschaft", nourri par le Sturm und Drang, le Romantisme, puis l'exceptionnel travail des Frères Grimm sur l'identité germanique, constitue un paramètre fondamental de compréhension du rapport des Allemands avec l'altérité.

 

Les Allemands ne sont pas opposés au Refuge. Ils l'ont prouvé avec éclat, en accueillant et en intégrant, en 1945, 1946, des millions d'Allemands de l'Est (Pologne, Russie, Roumanie, etc.) fuyant la poussée soviétique. Ils les ont accueillis, alors que l'Allemagne, "bleiche Mutter" (Mère blafarde, Brecht), était en ruines ! Mais il se trouve que les demandeurs de Refuge étaient... des Allemands ! Dans le concept de "Gemeinschaft", on considère comme tel tout porteur de la langue germanique, même établi depuis des siècles sur les Marches orientales de l'Europe.

 

A l'automne 2015, Angela Merkel ne pouvait pas ne pas avoir en tête ce précédent de 1945. Mais, outre qu'elle a cédé beaucoup trop vite aux sirènes d'un patronat avide, elle a refusé de prendre en compte la difficulté viscérale, pour un chômeur, un délaissé, un oublié de l'ex-DDR, de voir affluer autour de lui une population extérieure au cercle d'appartenance de la "Gemeinschaft".

 

Pour saisir les événements d'aujourd'hui, dans la complexité des Allemagnes, il faut impérativement en appeler à l'Histoire politique et philosophique du monde germanique, dans sa diversité, son absence de centralisation, son rapport au passé, à ses morts, la très grande difficulté (quoi qu'on ait pu nous faire croire, dans l'Ouest prospère des années 1949-1989) de son rapport à l'altérité.

 

Nier cela, c'est faire preuve de candeur. Et de manque de rigueur dans la recherche de la vérité historique.

 

Pascal Décaillet

 

 

09:15 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Merci encore une fois ! mais qui, dans ce monde du superficiel et de l'instantané connaît encore l'histoire, s'y intéresse vraiment ? En tout cas pas la horde des normateurs de la pensée unique, sorte de police de la pensée autorisée. Qui s'intéresse à la richesse inépuisable de l'histoire des peuples bien au-delà des soubresauts organisés autour d'une UE qui a privé les peuples de bien de leur pouvoir mais sans être capable de décider autrement que dans la fixation de normes bureaucratiques rassurant ceux qui les écrivent (du moins je l'espère) mais n'étant , pour beaucoup, incompréhensibles quant à leur finalité réelle.
Oui c'est l'appel à l'histoire qui réveillera les penseurs de demain.

Écrit par : uranus2011 | 18/09/2018

L'attitude de Merkel a été -incredibile dictu - un acte de folie. Cela ne s'explique pas autrement. Vous parlez de cupidité patronale ? Ces réfugiés sont
inutilisables mais coûtent très, très cher. Et se comportent comme des sauvages.
Un vrai coup de folie...

Écrit par : Géo | 18/09/2018

Tout ceci semble montrer qu'il n'y a plus aucune réflexion au plus haut niveau de nos Nations. C'est normal d'accueillir toute la misère du monde.
Est-ce une impression ou y-a-t-il quelque chose de plus cynique, voire funeste, derrière cette acceptation de l'invasion migratoire par la quasi totalité des grands partis européens?


Géo dit que ces réfugiés nous coûtent très chers et il a raison. Il a juste oublié de dire que ce n'était pas perdu pour tout le monde. Il y a une gigantesque industrie économique qui se fait au nom de l'asile et des migrations, et tout ça se fait sur le dos des contribuables.

Écrit par : G. Vuilliomenet | 18/09/2018

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