L'Europe, oui ! Mais pas celle-là !

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Sur le vif - Vendredi 25.01.19 - 16.39h

 

Mon opposition à l'Union européenne - ou plutôt à ce qu'elle est devenue, depuis 1992 - n'est absolument pas une résistance à l'Europe, comme continent. Comme Suisse, parlant français et allemand, ayant étudié le latin et (de fort près) le grec, amoureux de la langue italienne, être anti-européen serait parfaitement absurde ! Notre pays est au centre de l'Europe, il en partage les langues, l'Histoire, les courants philosophiques et religieux : quoi de plus européen que la Suisse ?

 

En 1974, en Allemagne, j'avais écrit une longue dissertation, en allemand, sur la nécessité de construire l'Europe. J'étais très souvent en Allemagne, dans mon adolescence, je voyais bien la magnifique démarche de réconciliation, principalement avec la France. Mais en même temps, il y avait un immense Chancelier social-démocrate, qui s'appelait Willy Brandt (1969-1974), et qui avait lancé une idée fondamentale, l'Ostpolitik.

 

Jeune homme, passionné de politique et d'Histoire, lisant chaque semaine le Spiegel, extraordinairement intéressé par la DDR, je suivais de très près cette ouverture allemande vers l'Est, un quart de siècle seulement après la guerre. Les Américains, l'Otan, la CDU-CSU, les conservateurs allemands, ont tout fait, mais vraiment tout, pour que la grande idée de Brandt échoue. Pour ma part, j'étais persuadé que l'homme de Lübeck, de la génuflexion de Varsovie (décembre 1970), voyait juste. C'était quinze ans, et plus, avant la chute du Mur !

 

Jusqu'à fin 1992, peut-être encore un peu 1993, j'ai cru dans la construction européenne. J'ai couvert à fond la votation du 6 décembre 1992, suivant Jean-Pascal Delamuraz dans ses déplacements, multipliant les débats, pour la RSR. Mais 1992, ce fut aussi, en septembre, la votation sur Maastricht, avec cet incroyable débat Séguin-Mitterrand, un oui du bout des lèvres du peuple français, la porte ouverte à une monnaie unique, à une Europe libérale, libre-échangiste. Le libéralisme érigé en dogme. Partisan des Etats, des nations, de puissants systèmes de redistribution, de solidarité sociale, de mutualités, je me suis mis à rejeter cette Europe n'ayant plus d'autre credo que le marché. Mon opposition, dès lors, au système de Bruxelles, pendant un quart de siècle, n'a fait que croître.

 

Mais elle n'est pas une opposition à l'Europe ! J'aime profondément ce continent, j'en ai visité la plupart des pays, j'aime son Histoire, et je vois bien que mon pays, la Suisse, en a été secouée au même titre que tous ses voisins. La Suisse n'a rien d'insulaire, tout ce qui la concerne a été produit par l'environnement européen : Humanisme, Réforme, Révolution française, Guerres napoléoniennes, Restauration, Révolution industrielle, Printemps des peuples en 1848, Kulturkampf, réaction de Léon XIII (1891) à la précarité du monde ouvrier et au libéralisme de pur profit spéculatif, Guerres mondiales (même si elle en fut épargnée), Révolutions de 1917 (Russie) et 1918 (Allemagne), etc. Ce qui fait vibrer l'Europe atteint immédiatement la Suisse. Ceux qui nous brandissent la thèse de l’îlot solitaire sont des ignares.

 

Pour autant, la Suisse ne doit surtout pas se précipiter dans un quelconque Empire. Par son refus constant de le faire, elle a construit, au cours des décennies, sa stature de nation, certes modeste, mais crédible et respectée. Et justement, cette Europe-là, celle de la machinerie bruxelloise, dominée depuis la chute du Mur par l'Allemagne, ultra-libérale, absolument pas sociale, n'est pas, ne peut pas, ne doit pas être la nôtre. Nous avons une autre Histoire, d'autres traditions. L'événement le plus important du vingtième siècle suisse, c'est l'arrivée de l'AVS, en 1947, 1948. Un système de mutualité entre les générations, pour garantir la retraite de nos compatriotes. Eh bien je suis infiniment plus attaché aux grandes inventions sociales de cette immédiate après-guerre (Sécurité sociale en France, 1945 ; AVS en Suisse, 1948) qu'à ce culte du Veau d'or représenté par l'obligation dogmatique d'une Europe libérale et libre-échangiste, à partir de 1992.

 

Je demande à ceux qui, comme moi, combattent à fond l'Union européenne, de rappeler qu'ils sont, par les élans du coeur et les dispositions de l'âme, tout autant européens que les autres. Européens, par les langues. Européens, par la culture. Européens, par l'Histoire. Simplement, nous ne voulons pas de l'actuelle Europe de Bruxelles. Nous ne voulons pas de cette construction-là. Nous ne voulons pas du dogme libéral imposé après la chute du Mur, au début des années 90.

 

Nous sommes Européens. Mais nous voulons une autre Europe. Solidaire et sociale. Respectueuse des nations. Consciente de sa prodigieuse Histoire. Ne laissant personne sur le bord du chemin.

 

Quant aux spéculateurs, il leur reste New York, Singapour ou Hong Kong. Qu'ils vivent leur vie, dans leurs Temples du profit. Et qu'ils nous laissent construire, sans nous presser, le continent que nous aimons.

 

Pascal Décaillet

 

 

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Commentaires

  • La Suisse ayant su résister avec succès à l'Europe, l'Europe n'a d'autre choix que de se suissiser.
    Elle ne s'en portera que mieux car ses peuples se sentiront à nouveaux exister parce que respectés.
    L'occasion qui lui est offerte de se transformer selon le modèle suisse ne se représentera pas, si elle ne la saisi ce seront les extrêmes qui prendront le contrôle.

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