Chacun d'entre nous est un Vaisseau fantôme

Imprimer

 

Sur le vif - Samedi 02.02.19 - 17.00h

 

Pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui, en France, mais au fond un peu partout en Europe, il faut savoir qu'il existe, depuis en tout cas un siècle et demi, un anticapitalisme de droite.

 

Il existe, bien sûr, un anticapitalisme de gauche, cela nous le savons. Mais il existe - et cela est moins connu - un anticapitalisme de droite.

 

Des gens qui se sentent profondément de droite, dans leur rapport à la nation, à la souveraineté (encore que ces valeurs aient aussi été, naguère, de gauche), dans leur rapport à l'école, à la langue, à la culture. Et, peut-être, jusque dans le désespoir solaire de leur solitude. Quelque chose de noir, infiniment. Mais d'un noir indicible, d'ébène et de goudron : il faut voir les magnifiques tableaux de Soulages (j'ai eu cet honneur l'été dernier, à la Fondation Gianadda), pour saisir toute l'intensité plurielle de ce qu'on appelle, d'un mot beaucoup trop générique, le "noir". Il faut voir ces tableaux, de toute la puissance de ses yeux, prendre le temps, capter le grain, les nuances de bleu, les mille soleils cachés sous l'apparence nocturne.

 

Je sais, depuis toujours, que le noir est ma couleur politique. N'allez pas, je vous prie, tenter de lui coller une quelconque étiquette qui serait, de ma part, celle d'une adhésion inconditionnelle, vous perdriez votre temps. Le noir fut à la mode dans l'Italie des années 1922 à 1943, je n'ose dire 1943-1945. Mais il fut, tout autant, la couleur des conservateurs catholiques. Il fut celle des anarchistes. Allez chercher la cohérence. Pourtant, je sais, dans toute l'intimité d'une vie de réflexion politique, que ma couleur est le noir. J'admire le rouge, et ceux qui le défendent. Mais ma couleur, à moi, est le noir.

 

Il existe, depuis le dix-neuvième siècle, un anticapitalisme noir. Et aussi un jaune, si on veut bien se référer à l'un des textes politiques qui m'ont le plus touché dans ma vie, l'Encyclique Rerum Novarum, publiée en 1891 par Léon XIII. Il s'agissait d'une réponse, d'un souffle et d'une puissance hallucinants, au cataclysmiques injustices sociales créées par la Révolution industrielle. Une réponse fondée sur la cohésion sociale, la solidarité humaine, le sens du collectif, la primauté de l'humain sur le profit, en matière d'économie. Bref, une lumineuse tentative de réponse non-marxiste au capitalisme spéculatif de la fin du dix-neuvième siècle, juste après l'Affaire de Panama, juste avant l'Affaire Dreyfus.

 

L'anticapitalisme noir - ou noir et jaune - constitue, avec le Sillon de Marc Sangnier, mais aussi plus tard la Revue Esprit, d'Emmanuel Mounier, et au milieu de tout cela des dizaines de penseurs que je ne citerai pas, l'une des sources d'inspiration de mon rapport à la politique. Dans ma relation à la nation, à la souveraineté, à la langue, je suis peut-être bien un homme de droite. Dans mon désir de justice sociale, d'égalité entre tous les humains, de répartition des richesses, je suis un homme de gauche. Cette dualité n'a rien d'anormal, elle a nourri des générations. Et voyez-vous, il se pourrait bien - par exemple, à travers les gilets jaunes - qu'elle revienne au galop.

 

Le courant qui monte en Europe est celui d'un anticapitalisme non-marxiste. Les gens ne veulent plus entendre parler de la spéculation bancaire, ni du règne de l'usure, ni du profit de casino. Ils veulent un retour de l'Etat, de la régulation, des arbitrages. Et beaucoup d'entre eux, dont je suis, veulent un retour de la nation. Non pour opprimer, mais pour organiser, à l'interne, les flux de solidarité nécessaires à l'épanouissement d'une communauté humaine. L'anticapitalisme noir, dont je me réclame, se situe quelque part dans cette mouvance.

 

Je reviendrai, dans des textes ultérieurs, sur l'anticapitalisme de droite. Ne pas vouloir le percevoir, au nom d'une conception périmée de l'antagonisme droite-gauche, ne pas vouloir y inclure la dimension nationale, c'est courir le double risque d'errance et de dérive. Chacun d'entre nous est un Vaisseau fantôme, ignorant tout autant les rivages d'où il provient que ceux auxquels il est promis. Errons donc, puisque telle est notre nature. Mais sans jamais, une seule seconde, perdre le souci de la boussole. Ni celui de se situer, quelque part au milieu de l'azur.

 

Pascal Décaillet

 

 

Lien permanent Catégories : Sur le vif 5 commentaires

Commentaires

  • Et c'est en temps qu'anticapitaliste de droite que je vais voter avec enthousiasme pour l'initiative des Verts contre le mitage du territoire. Même si j'ai peu d'espoir dans la capacité de discernement des "droitards", j'espère que la branche "identitaire" de l'UDC saura déposer le bon bulletin dans l'urne.

  • Positionnement très intéressant: la droite sociale. C'est probablement l'avenir.

  • Je suis le capitaliste épargnant, bosseur et industrieux.
    Je voudrais pouvoir choisir Mon Capitalisme et sa gouvernance.

    Je n'ai pas les moyens d'être capitaliste, ni les aspirations pour le devenir, mais je ne suis absolument pas anti-capitaliste. Je suis anti-prédateurs en tous genres. C'est le libéralisme qui a fait dégénérer l'idée de plus-value pourtant comme une nécessité pour assurer la reproduction des biens et des services. Ce ne serait ni plus ni moins que la valeur du travail ajouté de son évaluation sur la durée pour lisser les effets de chaos par les aléas divers. C'est prévoir sur le long terme: Ce qui est fait aujourd'hui n'est pas assuré pour l'éternité, il faut donc épargner ou recollecter en plus du produit du jour - la recollecte, c'est aussi l'épargne et le bénéfice qui entrent dans les prévisions de budgets.
    Je ne vais pas développer ici la théorie de la planification bien que l'esprit de spéculation s'empare de certains.
    Ceci pour dire que je suis favorable au capitalisme industrieux et aux capitaux d'investissement, quoi qu'on peut aussi sélectionner en quoi on veut investir et on peut choisir un investissement équilibré pour pérenniser le cheptel mort: matériel, infra-structures, technologie, logistique et logiciels etc. et le cheptel vif: les humains, le social, la formation, la santé, la culture, les arts etc.
    L'économie de l'un et de l'autre assure un certain développement, au pire, un certain maintien de confort social et sociétal, la sauvegarde des calamités de la misère.

    Je suis donc une capitaliste industrielle comme au temps de historiques entrepreneurs radicaux. Ils défendaient dans une mesure révolutionnaire pour l'époque, l'émancipation des ménages et de petits travailleurs. L'ère industrielle était censée apporter une certaine abondance permettant la redistribution populaire des biens matériels et immatériels. C'est ensuite le libéralisme qui est venu en prédation avec ses astuces financiaristes. La démocratisation de l'actionnariat fut la première combine pour prendre en otage des usines et fabriques. Elle mettait les ouvriers, employés, artisans et salariés dans la position de propriétaires dépendants de la croissance des bénéfices dont ils ne détiennent que des poussières de leurs propres productions mais aucun droit de décision. Ni même de s'y opposer lorsque leurs entreprises étaient en vente avec des carnets de contrats qui explosaient.

    Je ne suis pas capitaliste au sens du profit immédiat ou rapide, ni au sens de vouloir concentrer des pouvoirs en mains de quelques privés obèses.

    Si je suis capitaliste, je requiers cependant que ces capitaux soient contrôlés afin qu'ils ne proviennent pas de vol ou de recel pour me faire concurrence frauduleusement, des spéculations handicapantes qui feraient mourir des travailleurs; mais qu'ils soient investis pour le plus grand nombre de citoyens; dans de grands ouvrages pour l'approvisionnement et la sécurité envisagés sous un angle largement global.
    Mais je suis opposée à l'esprit du moment qui prône l'éclosion de start-up avec des levées de fonds avant qu'elles ne fassent preuve d'utilité ou desdites innovations (reste à savoir si c'est vraiment innovant). Ces levées de fonds peuvent souvent s'avérer être des escroqueries: prudence est recommandée aux investisseurs.

    Je crois qu'on peut choisir son capitalisme tout en s'opposant au libéralisme et au libre-échange sans cadres et sans règles. Le peuple peut dire quel capitalisme il veut et comment il doit s'exercer. Dire aussi ses interdits.
    Je veux que mon capitalisme reste patriote, qu'il serve et non pas qu'il soit bouffé par la grande finance internationale.

    Je dirais Oui à plus d'état pour ce genre de capitalisme contributeur au bien commun et moins d'état pour les spéculateurs et le profit de court-terme. Oui pour des banques nationales d'investissement et Non aux Banques Centrales Indépendante comme la BNS ou la BCE qui pratiquent des politiques agressives de spéculation sur les devises puis qui pleurent ensuite la force ou la faiblesse de certaine monnaies.

    En conclusion, je dirais que le pays devrait se doter d'une banque nationale pour des investissement intra-muro. Je suis persuadée que les épargnes afflueront et la banque centrale ne pourra plus déplorer la dormance de cette masse qui ne réagit (investissement) pas et qui ne se déplace (placements) pas pour justifier le vol par son taux négatif.
    Capitaliste, je serais prête à saluer une institution nationale de dépôts qui rémunère les épargnes institutionnelles d'au moins 1,5% parce qu'une bonne partie de cette masse travaillera en continu et rapportera.

  • ...la droite sociale. C'est probablement l'avenir.
    c'est plutôt le passé. En Italie on l'appelle la gauche chrétienne et aussi, avec un peu de mépris, les catho-communistes !
    Depuis Leon XIII et, quelques années après la Rerum Novarum, la successive théorisation d'un Programme social-chrétien appelé Programma di Milano du Professeur d'Économie Giuseppe Toniolo, beaucoup d'eau a passé sous les ponts.
    En passant sur la longue histoire du Parti de la Democrazia Cristiana, ça suffira de savoir que, après la débâcle des Partis politique en Italie des années '90, le résidus de la gauche chrétienne (ou droite sociale) n'ont trouvé d'autre allié possible que.. les anciens communistes ! Ils sont, avec eux, dans le PD, Parti Démocrate, et ils n'arrêtent pas de.. rien faire sauf se chamailler entre eux.
    il est possible que ce soit dû aux péculiarités du tempérament latin, mais c'est probable aussi qu'il ait une incompatibilité plus profonde entre les différentes visions de la solidarité sociale. En tout cas c'est un problème à creuser pour l'avenir.

  • A l'aide ! Est-ce que quelq'un qui n'a pas mes difficultés en français peut expliquer à Beatrix ce qu'est le libéralisme pur en Économie ? le libéralisme d'Adam Smith (XVIIIe siècle !), bien avant les spéculations financières dont elle parle !
    Il faudrait nuancer et préciser sa lettre paragraphe par paragraphe, moi je n'ose pas m'y mettre...

Les commentaires sont fermés.