Cruellement, Franz Weber va nous manquer !

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 10.04.19

 

C’était un homme étonnant, affectif, impulsif, un homme d’exception, un homme de cœur. Il aimait la vie, les paysages, la planète. Il aimait les animaux, de toute son âme. Il aimait la dimension sacrée des sites : celui de Delphes, avec son temple d’Apollon, vingt-six siècles d’Histoire, le souvenir de la Pythie, dont les mots ambigus dessinaient les destins. Celui de Lavaux, ce miracle des vignes perchées entre lac et ciel, qu’il a tenu à préserver. Celui de l’Engadine, chère aux grands écrivains allemands. Seul contre tous, avec Brigitte Bardot, il a défendu les bébés phoques. Dans les années 1970, beaucoup riaient de ce combat, parlaient de sensiblerie. Aujourd’hui, tous lui donnent raison. Cette reconnaissance de l’animal comme notre frère dans l’ordre de la création, il en aura été, en Suisse et dans le monde, un merveilleux précurseur.

Toute sa vie, il nous aura parlé de notre planète comme d’une matrice, non seulement nourricière, mais spirituelle : par cette communauté d’appartenance, nous tenons ensemble. Face à l’incertitude du destin, face au néant, face à la mort, elle nous réchauffe et nous anime. Oui, Franz Weber (1927-2019) aura été l’un de nos plus grands contemporains. A la fois totalement suisse, dans les attaches, les racines, le culte des paysages, et simplement universel. Lorsque j’ai appris son décès, j’ai aussitôt pensé à mon écrivain valaisan préféré, le grand Maurice Chappaz (1916-2009), à la fois de Bagnes et du monde, du Valais et de l’univers, du terroir et de la trace lactée des comètes. Chappaz qui, comme Weber, s’était battu pour la nature : lisez les Maquereaux des cimes blanches, un livre publié en 1976, en pleine période de bétonnage de la montagne.

Et puis, Franz Weber, à sa manière, m’a toujours fait penser à Jean Ziegler, un autre contemporain que j’admire. Je ne partage pas trop les combats politiques de Ziegler, mais j’admire l’homme, son courage, son engagement, sa prise de risques, son rapport à la nature, à la beauté du monde. Il y a, chez Weber comme chez Ziegler, comme chez Philippe Roch, une puissante dimension spirituelle dans le rapport à la nature. Elle rappelle à la fois les Romantiques allemands et, plus loin dans le temps mais tellement présents par la fulgurance de leurs formules, les présocratiques. D’une manière plus générale, le rapport de Franz Weber à la nature rappelle infiniment le polythéisme des Grecs, chez qui chaque source, chaque colline, chaque bois peut devenir lieu de culte. Et ça n’est évidemment pas pour rien qu’il s’est passionné pour le site de Delphes !

La première fois que je me suis rendu à Delphes, en 1966, je me suis dit que j’étais arrivé dans la demeure des dieux. Le génie de Franz Weber, c’est de nous avoir montré que cette dimension sacrée se trouvait partout, autour de nous, là où vibrent la vie et la beauté du monde. Partout, face à la langue d’un glacier ou dans le silence d’une clairière. Franz Weber fait partie des quelques Suisses qui resteront dans l’Histoire.

 

Pascal Décaillet

 

   

 

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Commentaires

  • Pourquoi les hommes exceptionnels sont-ils des exceptions?

  • Du grand Maurice Chappaz et sur le sujet du billet:


    Le Valais de mon coeur est plus grand que l'autre.

    De toute éternité il existe.

    Je l'ai connu
    quand il avait du bois de raccard et du sang de gentiane...

    C'est la fin,
    les chapelles blanches telles des gourdes d'eau-de-vie
    sèchent au soleil.

    Adieu chère famille!
    On coupera les seigles
    comme on se coupe les veines.

  • "Pourquoi les hommes exceptionnels sont-ils des exceptions?"
    Ils le sont par définition. Mais cela vous le savez déjà.

  • Je suis agacé de voir les écolos tenter de récupérer Franz Weber comme prétendument des leurs, dans un sens étroit et partisan. Je trouve que c'est une imposture. Bien sûr Franz Weber se souciait de l'environnement et de la protection de la nature, mais plus dans l'esprit du Heimatschutz, mouvement de messieurs et de dames distinguées, cultivées, très conservatrices, de la Belle Époque, mouvement à la limite du nationalisme et de l'esprit völkisch, pour tout dire. Et d'ailleurs nos historiens de gauche à la Alain Clavien se sont chargés de nous éclairer là-dessus. Une chose m'a beaucoup frappé, c'est que la fondation de Franz Weber s'appelle Helvetia Nostra. N'y aurait-il pas là une référence discrète à l'Helvétisme? ce mouvement d'idées, contemporain et proche du Heimatschutz, lui aussi essentiellement patriote et résolument de droite, dont Gonzague de Reynold, autre poète, était à la fois le fondateur, l'animateur et le coryphée. Dans cette mouvance, avant la première guerre mondiale il y a Gonzague de Reynold bien sûr, le chef de file, la revue La Voile Latine, les frères Cingria, Ramuz, Robert de Traz, les étudiants de Zofingue, etc., c'était tout un monde, à l'époque, avant d'être qualifié d'"Avant-garde réactionnaire" par le marxiste Hans Ulrich Jost. La fameuse conférence de Carl Spitteler (prix Nobel): "Unser Schweizer Standpunkt" avait été tenue à une réunion de la toute jeune Nouvelle Société Helvétique, fondée par Gonzague de Reynold. Alors je trouve assez troublant que Franz Weber, bâlois comme Spitteler, certainement patriote, ait choisi ce nom pour sa fondation. Tout cela est très éloigné de l'idéologie du parti des Verts. Je pense que Franz Weber avait des convictions politiques, ou du moins des instincts et une tripe politique, et dans tout cela rien n'était "de gauche". Cela me paraît très évident. Bien plutôt il avait une conception conservatrice et traditionaliste de la civilisation qui n'était pas celle du progrès continu. Il s'était battu pour les Dieux de Delphes, pour l'Engadine, chantée par Nietzsche, Lavaux, chanté par Ramuz, Ramuz qui disait: "Il n'y a d'éternellement neuf que l'éternellement vieux". Franz Weber n'a jamais voulu s'exprimer sur ses idées politiques et il y avait sans doute des raisons à cela. Il n'aurait pas voulu qu'on puisse le reléguer dans une case. Tout comme Spitteler il voulait être "au dessus de la mêlée". Et il a réussi à l'être. Se serait-il affiché comme ce qu'il était, au fond, à mon avis, c'est à dire un romantique instinctif qui penchait plutôt du côté rétrograde anti-Lumières, kulturpessimistisch, il se serait coupé d'une moitié du pays et de l'opinion et il n'aurait pas pu rassembler des majorités pour ses initiatives flamboyantes. D'autre part, on oublie que Franz Weber était un poète. Il avait même publié des livres de poésie, que l'on devrait rééditer et faire lire. Je ne les ai pas lus, mais je suis sûr qu'ils en vaudraient la peine. Un poète, un tribun, un défenseur des racines les plus profondes et les plus traditionnelles de notre civilisation, tout cela fait partie d'une weltanschauung, que nous n'avons pas à caractériser, mais si on devait se livrer à cet exercice on s'apercevrait alors que tout cela fait partie de ce que la gauche intellectuelle appelle extrême droite. Il était aussi un journaliste et même un homme d'affaires, sachant habilement investir son argent dans des biens immobiliers qui lui plaisaient, de sorte que sans doute il laisse un beau patrimoine à sa fille, et à sa fondation. Un démocrate aussi, mais un démocrate césarien et plébiscitaire. Un homme étonnant, complexe, secret malgré sa faconde, oui un grand homme, mais qui n'était pas là où certains voudraient le mettre pour le récupérer.

  • Superbe message, Au pays des aïeux, tant sur le fond que sur la forme; il faudrait rajouter également Robert Hainard à ces patriotes écologues, Hainard qui avait vu bien en amont arriver les dérives ultragauchistes de l'antispécisme:

    "Un jour, le gauchisme s’en prendra, dans son désir d’effacer les structures, aux espèces et le malentendu au sujet de la protection de la nature sera éclairci. (Vertu de l’isolation, 1982)"


    Et sur l'écologie, doctrine de droite, qui a été "kidnappée" par le progressisme de gauche, le très bon Hervé Juvin:

    https://twitter.com/HerveJuvin/status/1115623784910852096?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1115623784910852096&ref_url=http%3A%2F%2Fwww.fdesouche.com%2F1189581-herve-juvin


    https://twitter.com/HerveJuvin/status/1115507919607488512?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1115507919607488512&ref_url=http%3A%2F%2Fwww.fdesouche.com%2F1189581-herve-juvin

  • Et dans le style pessimiste, ceci, écrit dans une langue proprement magnifique:

    +++++++++++++++++++++
    "Die geistige Verfall des Erde ist so weit fortgeschriten, dass die Volker die letze geistig kraft zu verlieren drohen, die es ermoglicht, den verfall auch nur zu sehen und als solchen abzuschatzen."

    La décadence spirituelle de la terre est déjà si avancée, que les peuples sont menacés de perdre la dernière force spirituelle, celle qui permettrait seulement aussi de voir et d'évaluer la décadence en tant que telle.

    "Die Verdüsterung der Welt, die Flucht der Gotter, die Zerstörung der Erde, die Vermassung des Menschen, Der hassende Verdacht gegen alles Schöpferische und Freie hat auf der granzen Erde bereits ein Ausmass erreicht, dass so kindische kategorien wie Pessimismus und Optimismus langst lächerlich geworden sind."

    Le devenir sombre du monde, la fuite des dieux, la devastation de la Terre, la grégarisation de l'homme, le soupçon haineux contre tout ce qui est créateur et libre, a déjà, sur tout la terre, déployé son règne dans de telle proportion que des catégories aussi enfantines que pessimisme et optimisme sont depuis longtemps devenues ridicules.

    Heidegger - Einfurhung in die Metaphysik - Die grundfrage der Metaphysik - Niemeyer verlag Tubingen - 1935

    +++++++++++++++++++++


    Pour ceux qui savent voir, on en est là.
    Pour les autres, ils restent provisoirement dans le brouillard,
    parce que le système n'a pas jugé encore nécessaire de déployer
    les forces brutales de son dispositif de coercition. (1)


    (1) quoique en France, un gouvernement relevant du Camp du bien en est déjà, couvert par l'indifférence volontaire des médias, à crever des yeux et à arracher des mains.

  • Vous faites allusion à Robert Hainard le peintre, graveur et sculpteur animalier? Je l'admire beaucoup comme artiste, mais je le connais mal. Je ne savais pas qu'il avait aussi écrit sur la politique. En tous les cas, je pense que si on est collectionneur on devrait accumuler les tableaux, sculptures et gravures de Robert Hainard. Ce sont des chefs d'œuvre et quand on sera enfin revenu de cet art moderne complètement déjanté, on s'apercevra que seules les artistes comme Robert Hainard, Pietro. Sarto et quelques autres, demeurent, comme créateurs de notre pays au XXe siècle. Ca ne peut que prendre de la valeur.

  • Oui, le peintre et sculpteur:

    https://www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique1-2012-1-page-29.htm#

    Et vous avez évidemment raison pour le merveilleux Pietro Sarto.

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