L'Europe et le Bien : histoire d'un malentendu

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Dissertation sur la moralisation de l'idée européenne - Lundi 15.07.19 - 11.43h

 

L'Histoire de l'Europe communautaire, depuis les premiers frémissements, juste après la guerre, pour conjurer la froidure des hivers dans des villes détruites, autour du charbon et de l'acier (CECA), jusqu'à aujourd'hui, c'est celle d'un immense malentendu. Dans les termes. Mais aussi, dans la conception même que les consciences avaient - et ont encore - de cette construction continentale.

Ce malentendu, au fil des décennies, a perduré. Il ne s'est jamais dissipé. Pire : il s'est considérablement aggravé lors de la deuxième période (cf. mes deux papiers précédents), celle de 1992 (Maastricht) à aujourd'hui, celle des équilibres rompus, du respect oublié, celle de la construction d'un Empire autour de son pays le plus puissant, l'Allemagne. Il n'y aurait évidemment jamais eu 1992, s'il n'y avait eu, trois ans auparavant (9 novembre 1989), la chute du Mur.

Le malentendu, c'est d'avoir, dans les esprits, associé l'idée européenne à l'idée du Bien. Il faut s'imaginer l'Europe en 1945. Les villes allemandes sont détruites. Certaines, comme Hambourg (1943) et Dresde (1945) l'ont été avec une sauvagerie inimaginable, qui en passant ne relevait pas des Américains, mais des Britanniques. Peut-être avez-vous entendu parler du boucher Harris, nous y reviendrons. Dans le Nord de la France, notamment en Normandie, ça n'est pas mieux. Ne parlons pas de nombreuses villes italiennes, belges, hollandaises, sans oublier bien sûr l'Europe centrale et orientale, ni les Balkans.

Bref, notre continent est dans un état catastrophique. L'idée de "mettre en commun" le charbon et l'acier, notamment entre l'Allemagne (dont les ressources en matières premières, au milieu des décombres, sont intactes), la France et l'Italie, est une idée géniale. Elle recrée un certain équilibre entre anciens belligérants, permet aux foyers les plus déshérités de se chauffer, répartit le redémarrage industriel sur le continent. Qu'on en ait profité, en passant, pour piquer aux Allemands vaincus leur charbon, ou le leur acheter à vil prix, constitue un élément modérément relevé, jusqu'ici, par l'historiographie officielle de l'Europe.

Mais la CECA, ça marche. Et lorsque, en 1957, le Traité de Rome, pierre angulaire de la construction européenne, fixe un cap commun à six pays (Allemagne, France, Italie, Belgique, Luxembourg, Pays-Bas), douze ans seulement après l'Année Zéro, et dix-sept ans seulement après la plus grande défaite jamais connue par la France, les esprits s'enthousiasment. On commence à croire à un continent sans guerre, on commence à parler de la fin des nations, on commence à rêver d'une construction néo-carolingienne, solide et crédible, entre les deux blocs qui dominent ce monde de la Guerre froide.

Alors, du coup, on commence à associer cette construction européenne, qui n'en est à l'époque que dans sa phase économique, au camp du Bien. Les nations n'ayant conduit, après un épisode qu'on peut dater de 1813 (Leipzig) à 1945 (Année Zéro), ou de 1792 à 1945, qu'à la destruction du continent, on se dit qu'on pourrait donner sa chance à un autre modèle, avec délégations de souverainetés à un pouvoir supranational. Le camp du Bien, ce serait la vision continentale. Le camp du Mal, ce serait l'attachement à la nation.

Nous sommes là dans une vision de géomètres. Une vision de philosophes des Lumières. Une vision qui met en avant l'idée de progrès. Une vision qui croit à l'amélioration de la nature humaine, avec les générations. Une vision qui a foi dans le triomphe de la Raison. Après le Sturm und Drang, après le Romantisme allemand, après les Frères Grimm, après la Guerre de 1870 et l'horreur de deux Guerres mondiales, il y aurait là comme un retour aux dix-huitième siècle de l'Aufklärung (Lumières) et de la Vernunft (la Raison, celle dont disserte le philosophe Kant). En clair, la camp du Bien, pour écraser à jamais le camp du Mal.

Le problème, c'est la chute du Mur. Là aussi, on nous serinait la victoire du camp du Bien (le capitalisme occidental) contre le camp du Mal (le communisme planificateur, avec ses queues devant des commerces vides). Pour généraliser le Bien, il fallait donc se réjouir de la chute du Mur, passer par pertes et profits un pays qui s'appelait la DDR, accepter que l'Allemagne se réunifie, c'était tout bonus : on allait, avec une gloutonnerie sans précédent, gommer de la carte un État du monde, passer sous silence ce qu'il avait de positif (éducation, écoles, Universités, système social très avancé pour les plus démunis), on allait laisser l'Ogre Kohl phagocyter tout cela. Et en plus, on applaudissait. Le camp du Bien, comme dans les tableaux représentant Saint-Georges et le Dragon, terrassait le camp du Mal. Pour les esprits manichéens, souvent recrutés dans ceux qui ne se donnent pas la peine de lire les livres d'Histoire, le scénario était idéal.

Le problème no 2, c'est qu'on laissait se recréer une Allemagne totalement délivrée de ses complexes politiques. J'ai maintes fois, ici même, décrit la politique sournoise - parce que nationale, sous paravent européen - de l'Allemagne de Kohl dans les Balkans, puis de celle de Merkel en Europe centrale et orientale, notamment dans les Pays Baltes et en Ukraine. Là aussi, nos esprits moralistes et manichéens ont associé au Bien tout ce qui venait de l'Allemagne augmentée appelée "Europe", et au Mal ce qui cherchait à en contrarier les desseins devenus franchement dominateurs, notamment face aux Slaves russophones, dans l'affaire ukrainienne.

Oh, le paroxysme avait déjà été atteint auparavant, dans les Balkans, entre 1990 et 1999 : diabolisation de ce qui avait tenté, depuis 1919, de tenir une Fédération des Slaves du Sud ; exaltation de la reconquête économique, par l'Allemagne et l'Autriche, de leurs Marches d'antan, en Slovénie et en Croatie. Ces années du mensonges, sous couvert de morale et de droit d'ingérence, furent les abominables années BHL et Kouchner.

Aujourd'hui, dans les consciences continentales, la mythologie du camp du Bien contre le camp du Mal prend un sacré coup dans l'aile. D'en bas, on se rend compte avec quelle perversité l'idée nationale a été diabolisée. A l'inverse, à quel point les véritables enjeux (qui demeurent des rivalités nationales) de la "construction européenne", notamment la puissante renaissance politique de l'Allemagne, l'affaiblissement de la France, ont été passés sous silence. De partout, on se rend compte que le langage tenu n'a pas été un langage de vérité. D'un bout à autre du continent, on prend conscience avec effroi du déficit démocratique dans l'édifice européen.

La thèse du camp du Bien ne tient plus. Il va falloir trouver autre chose. En commençant par l'essentiel : lire des livres d'Histoire, plutôt que des traités de morale. Laisser parler toutes les voix, tous les témoins, à commencer par ceux qu'on s'était empressé de maudire. Ne laisser aucune communauté s'approprier, par exemple sous prétexte de morale victimaire, le champ historiographique. Bref, constater les faits, dans leur complexité, leurs chocs de paradoxes. Corriger continuellement sa propre vision, en fonction des lectures nouvelles. Laisser le Bien ou le Mal aux moralistes, ou aux théologiens, comme on voudra. Affronter le tragique de l'Histoire sans tabous, les yeux ouverts.

 

Pascal Décaillet

 

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Commentaires

  • "...mais des Britanniques."

    Avec Churchill pour démon en chef:

    "«L’air a ouvert des voies par lesquelles la mort et la terreur pouvaient être apportée, loin derrière les lignes de l’ennemi réel, aux femmes, aux enfants, aux personnes âgées, aux malades, qui auraient nécessairement été épargnés lors des guerres d’autrefois. »– Winston Churchill, The Great War. Vol. 3 P1602."

    https://lesakerfrancophone.fr/1943-45-les-bombardements-allies-en-allemagne

    Oui, le "Bien" peut avoir un visage bien particulier ...

    https://duckduckgo.com/?q=dresde+cadavres&t=opera&iax=images&ia=images





    PS: évoquant les "guerres d'autrefois", Churchill pensait probablement aux camps d'extermination des Boers ou encore aux bombardements chimiques de villages insurgés en Irak, opérations auxquelles il participa.

  • " Ne laisser aucune communauté s'approprier, par exemple sous prétexte de morale victimaire, le champ historiographique. "


    Il n'est pas élégant d'abuser de la malchance; certains individus, comme certains peuples, s'y complaisent tant, qu'ils déshonorent la tragédie. (Cioran / Syllogisme de l'amertume, page 772)

  • "Pour généraliser le Bien, il fallait donc se réjouir de la chute du Mur, passer par pertes et profits un pays qui s'appelait la DDR, accepter que l'Allemagne se réunifie,"
    Doit-on comprendre que vous étiez contre ? Que cela vous a déplu ? Cela mériterait d'être un peu développé...
    On notera que vous avez écrit "carolingien" et non "lotharingien".
    La reconstruction d'un Empire en Europe, le voeu de Napoléon, est bien davantage français qu' allemand. La France le jockey, l'Allemagne le cheval, selon de Gaulle.
    "Ces années du mensonges, sous couvert de morale et de droit d'ingérence, furent les abominables années BHL et Kouchner."
    BHL et Kouchner sont-ils allemands ?=
    "

  • @UnOurs

    Très intéressante citation de Cioran. C'est un indice imperceptible mais il confirme mon intuition que Cioran, au fond de lui-même, et sur un certain sujet, n'avait jamais changé la vision du monde qu'il avait au temps où il appartenait à la garde de fer. Simplement il a passé sous silence ces opinions, se contentant de ce genre d'aphorismes tellement sibyllins que personne n'y voit que du feu.

  • @ Exégète
    Cioran n'a jamais appartenu à la Garde de fer ni, d'ailleurs, à aucun autre group, il était trop intelligent pour ça. En outre il n'a pas passé sous silences ses opinions, il en a supprimées plusieurs dans les éditions françaises en expliquant qu'elles étaient "prétentieuses et stupides"... on peut changer d'opinion, n'est-ce pas ? Regardez Daniel Cohn-Bendit ou Romain Goupil...que, mon Dieu, je ne devrais même pas mettre à côté de Cioran ! Malheureusement de nos jours, ce sont ces gens là qu'on a sous la dent et c'est désespérant.

  • Je tombe sur ceci dans le dernier livre de Eric Zemmour :
    "Je crois plus que jamais que la France n'est pas en Europe, mais est l'Europe". p.30, Destin Français.
    Imagine-t-on un Allemand écrire que l'Allemagne n'est pas en Europe, mais est l'Europe ?

  • @Vita Bruno

    Je ne comprends pas ce que vous voulez dire. Émile Cioran a été tout à fait enthousiaste du mouvement légionnaire et de son "capaitaine" Corneliu Codreanu. Pareil pour un autre écrivain et intellectuel roumain célèbre: Mircea Eliade. Je n'approuve absolument pas pas ceux qui aujourd'hui cherchent à les diaboliser pour cela. Ces hommes ont été des fascistes, des antisémites convaincus, et aussi, des grands écrivains. C'est un fait. Selon moi, en leur for intérieur, ils n'ont jamais changé. Il faut les accepter tels qu'ils, tout comme Céline, Drieu La Rochelle et tant d'autres. Au maximum on pourrait leur reprocher de ne pas avoir eu le courage de leurs opinions et de s'être reniés après la guerre. Ou alors disons au moins d'avoir voulu passer l'estompe un peu trop sur leur passé. Pas très courageux, mais excusable, vu le contexte. De toute façon c'est moins grave que le mensonge total des types comme Maurice Blanchot. Celui-là, c'est le roi des imposteurs, et des enfumeurs. Il est méprisable.

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