La vraie question c'est l'Allemagne, pas l'Europe

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Sur le vif - Mercredi 17.07.19 - 19.09h

 

La question n'est pas d'être pour ou contre l'Europe. L'Europe existe, elle est notre continent, nous sommes profondément européens.

La question n'est pas, non plus, d'être pour ou contre l'Union européenne. L'UE existe, la Suisse n'en est pas membre, la question d'une adhésion n'est pas aujourd'hui à l'ordre du jour. La Suisse existe, l'Union européenne aussi, chacune de ces entités vit sa vie, et nous verrons bien.

La question fondamentale, pour notre continent, qu'on soit à l'intérieur ou à l'extérieur de l'UE, c'est le déséquilibre croissant engendré par l'émergence, depuis trente ans, d'un pays beaucoup plus fort que tous les autres, l'Allemagne.

Beaucoup plus fort que le Luxembourg, il le sera toujours. Beaucoup plus fort que la Belgique, que les Pays-Bas, il le sera toujours. Mais, depuis bientôt trente ans, BEAUCOUP PLUS FORT QUE LA FRANCE. C'est cela qui est inquiétant. La thèse, magnifique au demeurant, de la construction d'une Cathédrale par une voûte fondée sur l'équilibre, ne tient plus. Depuis 1989, depuis 1992, l'un des membres fondateurs du Traité de Rome (1957) s'est littéralement envolé. Il a démarré en côte, comme au Tour de France, il a laissé ses concurrents figés sur la route du col.

Le poids que prend l'Allemagne en Europe n'a pas seulement de quoi inquiéter les 27 autres membres de l'Union européenne. Mais aussi les pays non-membres, comme la Suisse. En matière aérienne, en matière postale, en matière de télécommunications, en matière d'approvisionnement en acier, en automobiles, en matière de banques et d'assurances, pour ne prendre que quelques exemples, le gigantisme économique et commercial de l'Allemagne représente pour notre pays une menace de phagocytage. Nos amis alémaniques en sont, d'ailleurs, bien plus conscients que nous.

Avec l'Union européenne, la Suisse négocie. Depuis des décennies. Nous verrons ce que cela donnera. Négocier, il y a des diplomates pour cela ; puissent-ils simplement le faire en demeurant aux ordres du politique, et non en fonctionnant en roue libre. Mais les politiques, eux, à commencer par chaque citoyenne, chaque citoyen de notre pays, doivent impérativement garder à l'esprit l'essentiel.

L'essentiel, ça n'est pas tant notre rapport avec les institutions complexes de l'Union européenne. L'essentiel, c'est la survie, en tant que nation souveraine et indépendante, de notre tout petit pays, riche de son magnifique système politique, de son fédéralisme, de sa démocratie directe, de son respect des différences. Sa survie, non face à Bruxelles, qui n'est pas si dangereuse. Mais sa survie, dans un continent où, Union européenne ou non, son énergique et redoutable voisin du Nord, premier partenaire commercial, prend un ascendant de plus en plus inquiétant. D'autant plus que les esprits prétendument éclairés - à vrai dire aveuglés par un cosmopolitisme béat et vain - se refusent à en prendre acte.

Je parlais de la Belgique ou des Pays-Bas. Dans une construction européenne devenue incapable de garantir des équilibres promis au départ (Rome, 1957), et où hélas le plus fort dicterait sa loi, notre petit pays, à terme, ne pèserait pas beaucoup plus que ces deux nations amies du Benelux.

En clair, le citoyen, ou la citoyenne, lucide et sage doit impérativement raisonner en termes stratégiques et réalistes, et non sur les sirènes des grands discours. Cela signifie évaluer le terrain, les rapports de forces. Situer le vrai danger. Ne pas se tromper d'adversaire. Vaste programme, extraordinairement difficile à mettre en œuvre dans une Europe en pleines mutations, où le destin de ceux qui sont à l'intérieur (de l'UE) n'est au fond en rien différent du destin de ceux qui sont dehors (la Suisse, par exemple).

En plus clair encore : il n'y a pas vraiment de problème européen. Mais il existe, à coup sûr, depuis le prodigieux réveil sous Frédéric II (1740-1786), une question allemande, centrale et déterminante, en Europe.

 

Pascal Décaillet

 

 
 
 
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Commentaires

  • On a de la peine à vous suivre: eh oui, l'Allemagne est la nation la plus forte en Europe. C'est ainsi. C'est une donnée de fait. En plus vous aimez l'Allemagne, cela se sent. Moi aussi je l'aime. Alors qu'est-ce qui vous préoccupe? L'Europe demain verra la prépondérance allemande, il faut l'accepter. On ne peut pas le changer. Rappelons que la prépondérance française n'a existé pendant un siecle et demi environ, que parce que Richelieu, avec sa politique de "division des Allemagnes" avait réussi à créer, après cette guerre atroce de trente ans, une situation qui ne correspondait pas au rapport de forces intrinsèque entre les deux nations. C'était en somme une anomalie dans l'histoire, qui nous a donné la brillante civilisation française du XVIIe et XVIIIe siècle. De Gaulle à rêvé un instant que la France puisse prendre le leadership ou au moins jouer à armes égales avec l'Allemagne. Mais n'oublions pas que de Gaulle se réjouissait que l'Allemagne soit divisée en deux Etats. Il savait très bien que si tel n'était pas le cas la France ne pourrait, au mieux, être qu'un "brillant second".

    Du point de vue de la Suisse, nous devrons nous arranger avec l'Allemagne - le moyen de faire autrement? - tout comme sous Louis XIII, XIV, XV, XVI, nous nous arrangions avec la France.

    Je me demande ce que vous regrettez, déplorez ou voulez éviter.

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