L'intangible noirceur du pouvoir

Imprimer

 

Sur le vif - Mercredi 27.11.19 - 16.25h

 

Rien, ni personne, ne "fait de la politique autrement".

Les femmes ne font pas de la politique autrement.

La gauche ne fait pas de la politique autrement.

Les jeunes ne font pas de la politique autrement.

"Faire de la politique autrement", c'est la promesse électorale de ceux qui veulent le pouvoir.

Dès qu'ils l'ont obtenu, ils se mettent à faire de la politique exactement comme les autres. Comme eux, ils s'endurcissent. Comme eux, ils s'isolent. Comme eux, ils fonctionnent avec des gardes rapprochées, des commis aux basses oeuvres. Comme eux, ils s'accrochent. Comme eux, ils font tout pour demeurer au pouvoir.

Rien, ni personne, n'échappe à cela.

La grande saloperie du monde, c'est le pouvoir. D'où qu'il vienne, il vous corrode, il vous corrompt, il fait de vous un prédateur, il vous salit, il vous marque à jamais.

Tant que les postes politiques seront des postes de pouvoir, avec capacité de choisir les gens, jouer de leurs ambitions, actionner des sommes d'argent, donner aux uns plutôt qu'aux autres, valoriser Jean pour humilier Paul, il n'y aura aucun changement.

Adolescent, très tôt, j'ai eu l'immense privilège de lire en grec Thucydide (La Guerre du Péloponnèse) ou le génial biographe Plutarque, parmi beaucoup d'autres. Et puis, les grands tragiques. Et puis, tout le reste, Brecht évidemment. L'impression qui domine, au-delà des sublimes vertus littéraires, est celle de la permanence et de l'immanence d'une infinie noirceur humaine, dès que se trouve en jeu le principe même du pouvoir.

Je ne crois pas au progrès. Je crois à l'éternité d'ébène des ambitions. Et au fond, bien qu'admirant tant de grands hommes dans l'Histoire, de Charles de Gaulle à Willy Brandt, de Nasser à Mendès France, je crois nourrir en moi une immense détestation du pouvoir.

 

Pascal Décaillet

 

 

Lien permanent Catégories : Sur le vif 7 commentaires

Commentaires

  • Le seul vrai pouvoir, c'est l'arbitraire. Pouvoir décider, exercer un pouvoir d'appréciation, sans rendre de compte à personne. Le bon plaisir du prince. Avec le délitement de nos institutions, les lignes des parties qui se floutent, les barbichettes de plus en plus longues, l'arbitraire règne en maître, et ouvre la porte à la corruption. La constitution est oubliée, tout comme la loi. Et l'on utilise le pouvoir pour se faire bien voir des lobbyistes (qui nous ficellent des dossiers où tout est expliqué à leur façon, et qui diront ensuite qu'untel connaît bien "ses" dossiers (les leurs, en fait...)), ou de ses clients (ceux que l'on favorise pour avoir des voix), ou d'amis activistes (ceux dont on partage les combats, avec les moyens mis à disposition pour l'Etat). Voilà à quoi tout cela ressemble.
    Les philosophes du droit se sont posé beaucoup de questions sur la nature, le fondement du droit et de la souveraineté. Hans Kelsen parlait des voiles qui nimbent les fondements du droit, et disait que celui qui se risquerait à les soulever allait immanquablement se trouver nez-à-nez avec la face hideuse de la gorgone du pouvoir.

  • Magnifique ce billet, j’en admire l’intangible noirceur qui sourd de l’analyse objective. Des phrases à graver sur les frontons des monuments dévolus au pouvoir (Assemblée nationale, Elysée, Palais fédéral, Cortes….). Une parmi d’autres, un peu longue pour les frontons quand même :

    La grande saloperie du monde, c'est le pouvoir. D'où qu'il vienne, il vous corrode, il vous corrompt, il fait de vous un prédateur, il vous salit, il vous marque à jamais.

    Peu de chances que cela se fasse.

  • Deux solutions, le distributisme et la subsidiarité pour les affaires courantes...

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Distributionnisme

    ... et quand ça barde, un Cincinnatus:

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Lucius_Quinctius_Cincinnatus

    Evidemment, tout cela n'est possible que dans une société ethniquement homogène.



    PS: Monsieur Baeriswyl, très intéressant les propos de Kelsen sur les "voiles qui nimbent les fondements du droit", puis-je vous demander où l'on pourrait trouver ce passage précis, cela m'aiderait bien dans une discussion que j'ai actuellement dans le monde "non-virtuel" ;-)

  • UnOurs: voici le passage original de Kelsen, propos oral prononcé lors d'un congrès de juristes dans les années 1920. Puis repris dans toutes les langues. Aujourd'hui, on traduit souvent "Gorgonenhaupt" par "la face hideuse de la Gorgone", car presque plus personne ne sait qui est Gorgo Medusa. Et d'ailleurs presque plus personne ne sait non plus pourquoi Kelsen précise "et ne ferme pas les yeux".

    Kelsen était l'un des auteurs de la constitution autrichienne de 1920. Témoin d'une époque - révolue - où le droit se formait avec l'idée de la nécessaire cohérence de l'édifice juridique dans son ensemble. Bonne chance, donc, si vous entendez utiliser Kelsen (ou n'importe quelle idée sérieuse) dans une situation juridique actuelle. Et soyez prudent, si vous voulez vraiment regarder la face de la Gorgone du pouvoir.

    „Die Frage, auf die das Naturrecht zielt, ist die ewige Frage, was hinter dem positiven Recht steckt. Und wer die Antwort sucht, der findet, fürchte ich, nicht die absolute Wahrheit einer Metaphysik, noch die absolute Gerechtigkeit eines Naturrechts. Wer den Schleier hebt und sein Auge nicht schließt, dem starrt das Gorgonenhaupt der Macht entgegen.“
    Hans Kelsen, « Die Gleichheit vor dem Gesetz im Sinne des Art. 109 der Reichsverfassung [Aussprache] », VVDStRL, 1927, n° 3, p. 54-55

  • Si les questions de pouvoir sont universelles et s'articulent à tous les niveaux, même à l'intérieur du corps entre les différentes cellules qui obéissent au cerveau dictateur, elles deviennent incompréhensibles en politique.
    Car lorsqu'on arrive enfin à la dernière marche après une longue carrière à lécher des cul et se compromettre, nous devenons le serviteur suprême, celui qui "exécute" la volonté populaire. Dans les faits, ces petits roitelets se prennent pour dieu sait qui et abusent de leur maigre marge de manoeuvre pour justifier une vie entière de prosternations et de servitude. C'est leur rétribution. Ils en abusent. Comment leur en vouloir ?

  • Salaud de pouvoir ! Seulement, des qu´il y a deux hommes quelque part (ou un homme et une femme), il se crée une relation de pouvoir, plus ou moins bien vécue. Alors vous pensez, quand il y en a plus que deux...

  • Un grand merci, Monsieur Baeriswyl, c'est parfait, exactement ce dont j'avais besoin :-)

Les commentaires sont fermés.