Le pari perdant de Mme Merkel

Imprimer

 

Sur le vif - Vendredi 07.02.20 - 10.48h

 

Que s'imagine gagner Mme Merkel, avec sa pression sur l'homme qui avait la légitimité des urnes pour gouverner le Land de Thuringe, que j'ai le privilège de connaître de l'intérieur, et dont je rappelle au passage qu'il est l'un des berceaux de la plus haute civilisation allemande ?

Que s'imagine-t-elle gagner, que s'imagine-t-elle sauver ?

La démocratie ? Certainement pas ! Nous sommes dans le déni de démocratie le plus parfait. D'autant plus grave qu'une intervention de la Chancellerie fédérale sur un scrutin régional est totalement contraire au fédéralisme allemand de 1949.

Les valeurs de l'Allemagne ? Mais qui les définit, qui d'autre que le peuple souverain lorsqu'il vote ? Un comité de sages ? Le cabinet particulier de Mme Merkel ?

Et puis, quoi ! Il faudrait laisser le peuple s'exprimer. Mais, s'il a le mauvais goût de le faire dans un sens qui déplaît au pouvoir en place, on lui dit que ça compte pour du beurre.

Quelle place Mme Merkel occupe-t-elle, depuis quinze ans, dans la politique allemande ? Réponse : la place de Bismarck ! Elle est Chancelière fédérale. Elle est l'un des successeurs de ce très grand homme, pour qui l'essentiel en politique, c'était le résultat.

Or là, dans l'affaire de Thuringe, quel résultat Mme Merkel va-t-elle obtenir ? Loin d'affaiblir l'AfD, elle va la renforcer !

Le précédent de Thuringe fera office, pendant des années, d'exemple le plus achevé de combinazione des élites au pouvoir pour continuer de s'en partager les prébendes. L'AfD va continuer, inlassablement, en Prusse, en Saxe, en Thuringe, à faire de la politique de proximité, sur le terrain, avec une authentique écoute des plus démunis, avec des antennes sociales, avec un verbe concret, qui parle aux plus défavorisés.

Elle va continuer à leur parler du sentiment de Gemeinschaft, enraciné dans le destin allemand, pour en avoir accompagné les heures de pires souffrances (1648, 1945), et à opposer toute l'intimité sacrée de ce sentiment à la froideur cosmopolite de l'universalisme.

Et l'AfD, d'élection en élection, va continuer de marquer des points. Et les vieux partis qui se partagent le pouvoir depuis 1949, la CDU/CSU, héritière du Zentrum bismarckien, et le SPD, le parti de Willy Brandt, vont continuer d'en perdre. Et il y aura un moment où ils en auront tellement perdus, et où les nouveaux partis en auront tellement gagnés, où la combinazione de la survie ne sera plus possible. Ce jour-là, Mme Merkel et les siens auront tout perdu.

C'est dans cette spirale que s'engage la Chancelière. Quant à ceux qui, pour définir l'AfD, en sont encore à un système de langage et de références vieux de 87 ans et huit jours, style "peste brune", il serait peut-être temps qu'ils adaptent un peu leur logiciel. La reductio, ça va un moment. Ils voudraient croiser le fer avec votre serviteur, en profondeur et en précision, par éditos interposés, sur l'Histoire allemande ? Votre serviteur est à leur disposition.

 

Pascal Décaillet

 

Lien permanent Catégories : Sur le vif 7 commentaires

Commentaires

  • Comme une image (ou une vidéo) vaut mille mots:

    https://www.youtube.com/watch?v=9t5fH_ywo_g

  • Félicitations pour ce commentaire courageux, qui va complètement à l'encontre du consensus mou des médias en Suisse romande.

    Mais vous êtes trop intelligent pour ne pas savoir qu'Angela Merkel ne fait qu'appliquer des directives (avec lesquelles elle est d'accord mais de toute façon il ne serait pas en son pouvoir de les contester), et ces directives viennent de lobbies extérieurs au Volksgeist allemand. Ce sont des injonctions de maintenir l'"extrême droite" en quarantaine comme si c'était le corona virus. Le vrai pouvoir est là. Elle le sait, et elle s'incline. Ou plutôt elle sert ce pouvoir.

    Les mêmes directives, de la même origine, ont été appliquées en France contre le Lepénisme, pour les mêmes raisons. Cela n'a pas empêché le mouvement populaire lepéniste de progresser inexorablement. Mais la reductio ad Hitlerum permanente laisse des traces et crée un plafond de verre presque impossible à crever. C'est sans doute le but visé par l'axe du bien dans ce pays occupé qu'est encore l'Allemagne (et la France aussi d'ailleurs, mais la France fait semblant de croire qu'elle n'est pas un pays occupé). Il paraît aberrant de faire passer un parti de notables conservateurs, anciens de la CDU (comme Alexander Gauland) et hostiles à l'Euro, pour une bande de nazillons. Mais tout est possible à qui contrôle les médias. Si vous-même n'aviez pas un petit pouvoir médiatique à vous, que vous avez créé vous-même, et qui vous protège dans votre ressort d'activité, il y a longtemps que vous auriez été estampillé "populiste" et même pire.

    L'AfD continuera à progresser, mais il est peu vraisemblable qu'elle puisse jamais rassembler plus d'un tiers de l'électorat. Du moment que le vrai pouvoir est capable d'interdire aux forces dites "républicaines" tout arrangement avec ce parti, il ne participaera jamais au pouvoir, aussi longtemps que le système actuel de domination oligarchique sera en place.

    L'Allemagne finira bien un jour par se rétablir, et redevenir souveraine. Cela ne se fera pas sans conflit du moment que le pouvoir aura réussi à travailler pendant des générations pour créer une société bigarrée, peau de léopard ethnico culturelle, précisément dans le but de déposséder le peuple allemand de ses droits et d'empêcher toute renaissance nationale. Mais l'Allemagne ne sera pas tuée. Elle revivra tôt ou tard. Sur ce point je suis d'accord avec vos analyses.

    En attendant il faudra vivre encore quelques temps dans ce monde à l'envers où le déni de démocratie nous est vendu comme un combat nécessaire pour sauver la démocratie.

  • Elle était perdante à partir du moment où elle ouvrait la bouche.
    Soit elle ne disait rien, et elle affaiblissait son électorat centriste de l'Ouest, soit elle intervenait, et c'est l'électorat de l'Est, qui n'est pas en phase totale avec elle qui se déporte à droite.

    Merkel a pris la moins mauvaise solution pour son parti, mais venant de l'Est, elle doit savoir que la morale ne fait pas les élections, et que son intervention est probablement ressenti comme une forme d'arrogance de l'ouest du pays qui "dicte" ce qui ne doit pas être voté.

    En caricaturant, on peut dire que l'Est voit l'Ouest comme une région de décadence soumis à la loi économique, et l'Ouest voit l'Est comme une région qui n'a pas un sens moral élevé (refus de l'immigration,...)

    En démocratie, c'est toujours le peuple qui a le dernier mot, du moins une influence suffisante pour modifier la politique. Ne pas écouter les doléances de l'Est, c'est assurer la désintégration d'un parti symbole de l'Ouest.
    Les gens ne votent pas forcément "pour" l'Afd, mais parfois par défaut, en votant le moins pire pour eux avec comme motivation : Ne pas ressembler à une société de l'Ouest.

  • Merkel est tombée dans le piège qu'elle dit tant redouter, le fascisme. Au nom de son idéal à elle elle n'hésite pas à agir pour faire modifier le résultat des urnes.
    Autre similitude avec le système totalitaire... vouloir rester en place par tous les moyens. C'est une piètre fin de règne pour la chancelière, surtout que comme vous le soulignez si justement cela ne fait que renforcer l’extrême droite.

  • Un triste exemple du consensus mou des médias en Suisse romande : le quotidien La Côte titre : – Le "cordon sanitaire" a failli lâcher – et 2/3 de page d'un article à l'avenant, sans aucun esprit crique sur ce déni de démocratie.

  • "L'Allemagne finira bien un jour par se rétablir, et redevenir souveraine."

    https://youtu.be/iQRtfU4IX5c

  • Triste démonstration d'une démocratie à géométrie variable. Mais plus personne n'est dupe et tout cela se paiera un jour de moins en moins lointain. Tant pis pour les donneurs de leçons et les tricheurs.

Les commentaires sont fermés.