05/07/2013

Le monde n'existe pas

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 05.07.13


 
Le monde n’existe pas. La prétendue dimension planétaire des problèmes nous donne certes l’impression d’englober notre bonne vieille terre, jouer de sa légèreté, comme le Dictateur de Chaplin. Mais je tiens cette vision pour une fiction. Bien sûr, la terre existe, l’air que nous respirons, notre stratosphère, notre eau si précieuse, tout cela constitue un trésor commun, qu’il s’agit de respecter, préserver. Mais politiquement, je ne crois pas trop à l’existence du « monde ». Je me méfie de la mondialisation, du mondialisme. Je nous vois tous encore si différents, surgis de coins de terre bien précis, avec des systèmes de langages, des références qui déterminent notre rapport à la pensée. Celui que l’idéogramme a façonné peut-il vraiment percevoir le monde comme l’enfant d’une syntaxe indo-européenne ?


 
Le monde n’existe pas. Et pourtant, j’ai commencé par être mondialiste, le jour de mes sept ans, lorsque j’ai reçu une magnifique mappemonde que je pouvais, le soir, illuminer de l’intérieur, grâce à une ampoule. J’ai passé des centaines d’heures, assis par terre, à la contempler, apprenant chaque fleuve, chaque ville, chaque montagne. L’URSS était verte, le Brésil rose, c’était magique. Je n’avais (juste) pas encore commencé à étudier l’Histoire des nations, qui n’est faite que de guerres, de sang versé, de sacrifices, de lieux de mémoire. Au point que depuis ce jour de juin 1965, bien des frontières ont changé sur la vieille mappemonde : le géant vert URSS a éclaté, l’Allemagne est unie, Tchèques et Slovaques ont divorcé, la Yougoslavie n’est plus.


 
Le monde n’existe pas. Dès que vient à poindre, en un lieu de la planète, un véritable danger de résurgence de la pire sauvagerie, la « communauté internationale » fout le camp. D’un coup, elle n’existe plus. Elle se retranche dans ses états-majors genevois, le bord du lac étant d’une fréquentation plus agréable que le tragique de l’Histoire. Fondée au lendemain de la Grande Guerre, la SDN, chère à Solal et Adrien Deume, n’a strictement servi à rien. Je ne suis pas sûr que l’ONU, son successeur, soit infiniment plus utile. A quoi ont-ils servi, ces palabreurs aux langues simultanées, aux pires moments des guerres balkaniques ?


 
Le monde n’existe pas. Et même l’Eglise catholique, la seule matrice dont je me reconnaisse, il m’arrive de lui en vouloir de sa prétention planétaire. Catholicos : universel, en grec. Oecouméné : la terre habitée. Quelle prétention, au fond, pour un mouvement spirituel, certes de premier plan, mais surgi des rives du Jourdain, né de dissidences juives du premier siècle, arraché au Proche-Orient par la Grèce et par Rome, totalement lié à l’Histoire. Le monde n’existe pas. Mais nos racines, oui. Notre adhésion à une terre, un paysage ou aux inflexions d’une langue. Nous sommes tellement plus telluriques que nous l’imaginons. Mais que surgisse une mappemonde, avec une ampoule à l’intérieur, et nous revoilà tous des enfants. Emerveillés.


 
Pascal Décaillet
 
 

 

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21/06/2013

Le téléphone ? Jamais !

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Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 21.06.13


 
Lorsque j’étais petit, nous habitions dans un ancien immeuble, plein de charme, à quelques mètres du lac, et, comme je déteste tout changement, je vis à nouveau, depuis vingt ans, à côté de ce magique lieu d’enfance, miraculeusement retrouvé après mes années bernoises. Quelque part contre un mur, très haut, inaccessible pour moi, il y avait le téléphone. Quand il sonnait, c’était l’événement. Soit la famille, en Valais, qui appelait. Soit un événement sur un chantier, qui mobilisait mon père. Mais cet étrange instrument demeurait, la plupart du temps, totalement muet, et c’était très bien.


 
On sait la place que le téléphone a prise dans nos vies. Tous, nous avons grandi avec. Premiers émois, interminables conversations d’amoureux, on passait son temps au bout du fil, on s’écrivait moins. Je n’ai pourtant, pour ma part, outre ces passionnels épisodes de jeunesse, jamais été un fanatique de cet instrument. Aujourd’hui, bien qu’accroché à mon portable, je déteste y entretenir des conversations téléphoniques. Des SMS, des mails, oui, par milliers, rigoureusement gérés, en petit entrepreneur qui fait (presque) tout, tout seul. Mais raconter sa vie à un importun au bout du fil, pas envie. A mon propre téléphone, je ne réponds qu’à ma famille proche, quelques rares amis, ou alors des personnes que je sais suffisamment âgées pour n’avoir d'alternative. Pour les autres, pas de pitié.


 
Sans parler du come-box. Les messageries vocales, voilà, ami lecteur, la pire invention depuis les orgues de Staline ! Une absolue catastrophe. A part quelques hommes et femmes de radio, ayant appris à libeller un message nickel, moutardé, ficelé, dense, concis, avec info en tête, en dix ou quinze secondes, l’immense majorité des gens vous racontent leur vie, perdent le fil, ne savent plus eux-mêmes pourquoi ils vous ont appelé, vous bouffent trois minutes, pour au final ne rien vous dire du tout. J’en ai envie parfois, de rage, d’avaler mon portable, retourner à l’arsenal récupérer l’arme d’ordonnance que j’avais eu la faiblesse de rendre à 42 ans, rétablir la peine de mort, réclamer des têtes, monter des échafauds.


 
Le téléphone a cru, un moment, qu’il allait remplacer le message écrit, oui le bon vieux pneumatique de l’Affaire Dreyfus, le Petit Bleu. C’était sans compter l’évolution des techniques. J’envoie et reçois chaque jour des centaines de SMS et de mails, je peux conclure une invitation TV pour un conseiller d’Etat en quinze secondes, il me dit oui ou non, on fout la paix à sa secrétaire, d’ailleurs qui, aujourd’hui, a encore besoin (je veux dire professionnellement) d’une secrétaire ? Oui, le petit message écrit, bref et complet, a remplacé le temps d’attente des conversations vocales. Cette revanche de l’écrit sur l’oral, qui d’entre nous l’aurait imaginée il y a vingt ans ? Le monde change, et n’a pas fini de nous surprendre.


 
Pascal Décaillet

 

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07/06/2013

L'herbe sur les tas de foin

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 07.06.13


 
Ici, mes ultimes salves dans un combat que je mène depuis 25 ans, et que je sais perdu d’avance : mes compatriotes, ce dimanche 9 juin, voteront contre l’élection du Conseil fédéral par le peuple, et j’accepterai bien sûr cette décision. Au rythme où l’objet revient sur le tapis (1900, 1942, 2013), je ne me fais aucune illusion : de mon vivant, je ne connaîtrai pas cette réforme. Même pas sûr que mes filles (21 et 18 ans) la voient venir. Disons que les choses ne sont pas mûres, pour peu qu’elles le deviennent jamais.


 
En ces derniers jours de campagne, je dirai d’abord ma colère. Non contre les opposants, qui ont fait leur job, mais contre les partisans, qui eux ne l’ont pas fait. A part votre serviteur, qui s’est fendu d’un nombre incalculable de chroniques et d’éditos, jusqu’à tenter de convaincre ses amis tessinois en une du Giornale del Popolo, à part deux ou trois francs-tireurs, ils étaient où, les partisans du oui, dans cette campagne ? Vous en avez beaucoup croisés, sur votre chemin ? A commencer par l’UDC, qui n’a tout simplement pas fait son boulot. C’est tout de même incroyable : l’initiative vient de ses rangs, on s’attend dans ces cas-là à la grosse artillerie, orgues de Staline, fusées éclairantes. Au lieu de tout cela, nada. Au repos, les gaillards ! Ils faisaient quoi, les fiers enfants du parti du peuple, pendant la campagne ? Ils fumaient de l’herbe sur des tas de foin, en attendant que la pluie cesse ?


 
Dès lors, deux possibilités. Ou bien ce parti n’est plus capable de donner de puissantes impulsions dans les grands enjeux de démocratie directe qu’il suscite lui-même. Dans ce cas-là, c’est l’amorce d’une décrue. Ou bien, les quelques  têtes pensantes zurichoises n’ont pas jugé bon de se battre, parce qu’ils n’y croyaient plus. Dans les deux cas, le signal n’est pas bon. Et va restituer quelques ailes aux installés de la démocratie intermédiaire, ceux qui ont tenté de nous sacraliser l’Assemblée fédérale comme seul Conclave digne de ce nom. Ceux qui auront réussi à nous faire croire que 246 grands électeurs valaient mieux que quatre millions, jaillis du tellurisme profond de notre pays. Ceux qui ont tenté de nous faire oublier les combinazione des nuits des longs couteaux, les erreurs stratégiques de certains choix : prendre Alain Berset plutôt que Pierre-Yves Maillard, Johann Schneider-Ammann plutôt que Karin Keller-Sutter, bref surtout pas une sale tronche, un cochon de caractère qui pourrait résister au Parlement. Nous sommes sous la Quatrième République, la Suisse est un régime exagérément parlementaire, tout cela sera confirmé et prolongé dimanche, c’est triste, mais c’est ainsi.


 
Reste que, dimanche soir, rien ne sera réglé. Les partisans du suffrage indirect auront gagné. Mais nous aurons toujours un Conseil fédéral aussi faible, aussi peu taillé pour la tempête. Sans doute est-ce là la volonté des Suisses. Jusqu’au jour où la tourmente aura commencé à nous emporter.


 
Pascal Décaillet

 

 

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24/05/2013

Richard Wagner, 200 ans, pas une ride

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Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 24.05.13


 
Ma première rencontre avec Richard Wagner date du premier de mes nombreux séjours en Allemagne, en 1971. Pour un pré-adolescent amoureux de musique, au tout début de ses découvertes dans ce domaine, ce fut un choc. Plus de quatre décennies plus tard, mon étonnement premier demeure : celui d’une musique surgie de nulle part ailleurs, ne faisant écho à aucune antériorité. Les premières notes de Mozart rappellent (entre autres) Haydn, les débuts de Beethoven font penser à Mozart, l’univers de Bach et celui de Haendel – si puissamment différents soient-ils – usent de codes musicaux communs qui nous amènent, non à les confondre, mais tout au moins à les comparer.


 
Avec Wagner, rien de cela. L’œuvre surgit. Je sais, nombre de musicologues, s’appuyant sur les premières œuvres, celles qui précèdent les dix opéras immortels, s’emploient à nous démontrer le contraire, notamment  la richesse de l’héritage beethovenien. Mais enfin, prenez la première grande œuvre, le Vaisseau fantôme, composé à l’âge de trente ans (1843) : dès l’ouverture et jusqu’à la note ultime, le fracas, le ressac et jusqu’à la tempête d’un nouveau style. Nous ne sommes que seize ans après la mort de Beethoven, un demi-siècle après celle de Mozart, mais cette musique-là relève d’un autre univers, d’autres altitudes, d’autres abysses, d’autres imaginaires. Richard Wagner n’est pas le musicien que je préfère : il est beaucoup plus que cela. Il est l’homme de l’œuvre totale (paroles, musiques, décors, tout de lui !), le magicien qui invente un monde. De peu d’artistes, on peut dire cela.


 
J’ai vieilli avec Wagner. Adolescent, sur mes vinyles, je me passais en boucle les ouvertures et les tubes : Tannhäuser, Liebestod dans Tristan, Chevauchée de la Walkyrie, Maîtres-Chanteurs. Nourris de mes voyages en Allemagne, de ma grotte de Linderhof, de mes passages à Bayreuth et Nuremberg, je cultivais une image trop romantique de cet homme unique, oui je crois que je cédais au cliché Wagner. Plus tard, entre vingt et trente ans, j’ai lu les textes de ses livrets, en allemand, creusé son rôle politique autour des événements de 1848. Et, seulement après la trentaine, j’ai commencé à entrer dans l’aspect physique, corporel de l’œuvre : l’écoute attentive des parties chantées, notamment les solos et les duos. Cette dernière approche, qui m’aurait parue ennuyeuse à dix-sept ans, est aujourd’hui celle qui m’occupe le plus. Sur l’époustouflante chaîne musicale Mezzo, je ne manque pas un Wagner.


 
Demeure la puissance d’une œuvre. Originale, « ursprünglich ». La totalité d’une pensée artistique. Le duo final de la Walkyrie avec son père. La puissance, après les Lumières et l’Aufklärung, après l’occupation napoléonienne, du retour aux mythes fondateurs de la culture allemande. Disons que tout cela pourrait s’appeler le génie d’un homme. Et que, le désignant ainsi, nous n’aurions encore rien dit du tout.


 
Pascal Décaillet

 

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10/05/2013

Tinguely, le génie en moins

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 10.05.13

 

A quoi sert l’Office fédéral de la Culture ? Si elle ne veut pas enterrer une carrière jusqu’ici brillante, la Fribourgeoise Isabelle Chassot devra donner à cette question, par l’acte et sans tarder, une réponse précise, séduisante, de nature à convaincre le vaste public, et pas seulement les officines. Vaste programme. Parce que jusqu’ici, dans la population suisse, personne ne connaît cet Office, n’en ressent les effets, ne saisit à quoi il sert. Un machin lointain, quelque part à Berne, avec des fonctionnaires fédéraux. Au mieux, un truc organique, sans souffle ni vision. Au pire, une structure inutile. Tinguely, le génie en moins.

 

En Suisse, ce sont les cantons qui sont responsables de la culture. D’ailleurs, si par hasard quelqu’un pouvait m’expliquer en quel honneur on en a écarté Oskar Freysinger, j’en serais très heureux. Les cantons, donc. Avec des exceptions historiques, comme la Ville de Genève, où quelque 250 millions par an sont investis dans les activités culturelles, la part cantonale demeurant congrue. S’il est un domaine où les vertus du fédéralisme sont les plus efficaces, c’est bien celui-là. Proximité des centres de décisions, connaissance du terrain, réseaux de relations, ancrage dans l’économie locale pour s’ouvrir à des partenariats avec le privé. La Suisse, ce sont vingt-six Etats, vingt-six Histoires, vingt-six horizons d’attentes culturelles, vingt-six théâtres d’opération. Dans quatre langues, au moins.

 

Mais la Berne fédérale, que vient-elle faire dans cette galère ? Franchement, pas grand-chose. Son budget global navigue dans des eaux comparables à celui de la seule Ville de Genève (qui est certes somptuaire, je me souviens encore de la tête de l’excellent Philippe Nantermod le soir où, devant une pizza, je lui ai indiqué le chiffre). Surtout, comme son nom l’indique, il n’est pas, comme en France, un ministère à part entière, mais juste un office, une entité administrative, créée en 1975, un quart de siècle avant l’article constitutionnel conférant quelque légitimité à sa mission. Il chapeaute l’encouragement au cinéma, la Bibliothèque nationale, quelques musées, mais franchement, rien d’extraordinairement excitant, rien de galvanisant, rien qui rappelle Malraux ou Jack Lang. Lorsque le conseiller fédéral de tutelle est lui-même éclairé ou cultivé, comme un Pascal Couchepin, on s’y emmerde un peu moins. Lorsque c’est Didier Burkhalter, je n’ose imaginer l’ambiance. Et Alain, Berset, quel homme est-il ?

 

Reste qu’Isabelle Chassot, nommée par son compatriote fribourgeois, devra faire ses preuves. Elle a du boulot. La tâche est immense. Son prédécesseur est gris comme une souris. Puisse le passage de l’actuelle conseillère d’Etat fribourgeoise, présidente de la Conférence des directeurs de l’Instruction publique, ancienne collaboratrice personnelle de Ruth Metzler, s’y affirmer comme autre chose que comme un placard de reconversion.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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26/04/2013

L'acte de Prangins, juste et souverain

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 26.04.13


 
Il faisait beau à Prangins, ce mercredi 24 avril 2013, le décor était magnifique, tout cela a-t-il inspiré le Conseil fédéral, réuni hors les murs ? Ce qui est sûr, c’est que la décision qu’il a prise dans cet auguste château est l’une des plus importantes de la législature. Elle donne un signal, fixe un cap, et surtout affirme l’autorité de la Suisse à prendre son destin en mains, ne tenant compte que de l’intérêt supérieur de ses habitants, sans se laisser impressionner par les cris ou les menaces de l’Union européenne. L’acte de Prangins, juste et souverain. On avait pu douter, ces derniers mois, que la Suisse eût un gouvernement. On recommence doucement à y croire.


 
En activant la clause de sauvegarde, et en l’étendant pour un an à l’ensemble des pays de l’Union européenne, la Suisse, en parfaite conformité avec l’Accord bilatéral, réintroduit des contingents de travailleurs en provenance de l’UE, pour un temps qu’elle définit elle-même. Il n’y a là strictement rien de scélérat, rien de contraire à ce qui a été convenu. La Suisse juge, souverainement, que la puissance du flux migratoire pose problème. Elle met en action, pour la contenir, des outils parfaitement légaux, prévus pour cela, les mêmes d’ailleurs dont se dotent de très nombreux pays du monde. Vous avez déjà essayé d’aller travailler aux Etats-Unis ?


 
Surtout, notre gouvernement recommence à faire un peu de politique. Deux initiatives, autrement radicales que ces mesures-là, seront bientôt sur la place publique : celle de l’UDC, mais aussi Ecopop. L’une et l’autre entendent lutter contre la surpopulation, ou l’immigration massive, suivant les termes. Ces sujets-là sont parmi ceux qui préoccupent les Suisses. Pourquoi faudrait-il le nier ? Notre petit pays compte huit millions d’habitants, il n’est pas extensible, notre géographie de montagnes laisse peu de places aux grands espaces urbains. Les Suisses sont très attachés, et ils ont parfaitement raison, à l’extrême qualité de leurs paysages, ils n’ont aucune envie que le Plateau devienne une immense cité-dortoir. Nous avons le droit de façonner le pays que nous voulons, dans des limites que nous définissons souverainement, aucun conglomérat multinational n’a à le faire pour nous.


 
Aucun, et surtout pas l’Union européenne. Institution respectable, mais dont nous ne sommes pas membres. Pour la simple raison que nous ne le voulons pas ! Avec cette clause, notre pays ne jette pas aux orties la libre circulation, il utilise simplement de légitimes outils de régulation. Bruxelles n’a pas à nous faire la leçon. Le grand patronat, qui joue les pleureuses, doit avoir le comportement citoyen de comprendre que l’intérêt de ses actionnaires n’a pas nécessairement à primer sur le bien-être général du pays. Oui, l’acte de Prangins est salutaire. Merci au Conseil fédéral d’avoir entendu les souffrances et les inquiétudes d’un nombre croissant de nos concitoyens.


 
Pascal Décaillet
 
 
 

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12/04/2013

Margaret et les torrents de haine

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 12.04.13
 
 
De monstrueux torrents de haine et de fiel. Un esprit de rancœur, nourri d’automatismes de pensée, les mêmes depuis trois décennies. Un manichéisme glacial, binaire. Une absence de décence devant la mort. Dès l’annonce, lundi 8 avril, 14h, du décès de Margaret Thatcher, une partie de la gauche suisse a arraché le masque. Elle a montré un inquiétant visage : celui de la mise à l’index, dans un climat d’Inquisition et d’Epuration. On a eu l’impression que le diable lui-même, pour peu qu’il existât et qu’il fût mortel, avait tiré sa révérence : on le renvoyait chez lui, dans ses appartements de l’Enfer. Triste spectacle, qui en dit long sur le comportement de certains, le jour où d’importants pouvoirs viendraient à leur échoir.


 
Ceux qui me lisent, depuis tant d’années, dans ce journal, commencent à me connaître : je ne suis pas un libéral, encore moins un ultra, je crois en un Etat solide, efficace et solidaire, la pensée économique de Mme Thatcher n’est donc vraiment pas la mienne. En même temps, j’admire la femme d’Etat, son courage contre vents et marées, sa solitude face à tous, sa totale indifférence envers l’idée d’être impopulaire, d’être traitée de tueuse d’Irlandais ou de marins argentins. Alors oui, elle divise, et même après sa mort. Elle divise, comme les plus grands. Partisan acharné, dès mon enfance, du général de Gaulle, il m’est arrivé, juste après sa mort, en novembre 1970, d’avoir des discussions enflammées avec des amis Pieds Noirs. Ils le haïssaient, je l’adulais. C’était ainsi. Ceux qui, dans leur vie politique, ont pris des risques, ne laisseront jamais une mémoire lisse et glissante. Ils suscitent les passions. La Dame de fer était de ceux-là.


 
A partir de là, chacun d’entre nous est libre de l’aimer ou non, tout cela se discute. Ce qui m’a donné la chair de poule, c’est bel et bien le déversement de haine, parfois jusqu’à la vulgarité, dès qu’on a appris son décès. Je ne demande pas à ses ennemis de lui trouver miraculeusement des qualités sous le prétexte de sa disparition. Mais enfin, il me semble, et disons et que je parle ici avec mon rapport au spirituel, que face au mystère de la mort, un minimum de retenue s’impose. Même pour son pire ennemi. Qu’on démolisse son legs, aucun problème. Mais cette manière, chez certains, de lui promettre les flammes éternelles. Cette systématique reprise, sur les réseaux sociaux, de la chanson de Renaud, comme si une décennie aux affaires, tellement décisive dans l’Histoire, se résumait à ça. Et jusqu’à Mélenchon, Inquisiteur en chef, se réjouissant qu’elle connaisse l’Enfer. Cette gauche-là, heureusement pas tous, c’est la gauche de la haine et de la vengeance. Elle est sans pitié. A ses adversaires, elle ne fera jamais le moindre cadeau. Parce qu’elle est persuadée d’être détentrice du Bien et de la morale. Cette gauche-là, oui, me donne des frissons.


 
Pascal Décaillet
 
 

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29/03/2013

L'étincelle du Passage

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 29.03.13


 
Bon, on nous dit que c’est un passage. On fait allusion au sens hébraïque, la traversée de la mer Rouge, on nous parle d’une libération, d’une nouvelle naissance. Et de fait, ça coïncide avec le printemps. Il y aurait aussi une initiation. Nous passerions d’un état à un autre, plus évolué. Une affaire de vie et de mort, de nuit et de lumière. Il y a aussi le mystère de ce tombeau vide, le sens que chacun de nous tente de lui donner, l’irrationnel que cela représente, la part de révolte et de folie. Pâques, la plus belle fête du christianisme, nous laisse devant l’irrésolu. Fable, ou vérité ? Je n’ai pas la réponse à cette question.


 
Mais le mystère pascal me touche infiniment. L’histoire qu’on nous raconte est celle d’une infinie souffrance, sur la croix, un homme rejeté, vilipendé, mis à la porte des vivants, acceptant cet état. Et, le troisième jour, il serait passé ailleurs. Croire en ce passage, contre toute logique de matière et tout constat vécu, relève de l’irraisonnable, voire de la folie. Il y a quelque chose à quoi on se heurte, un mur. Je n’aime pas trop, pour ma part, les récits de miracles, ni le surnaturel. Je serais plutôt enclin, avec mon cerveau, à reléguer cette histoire dans le chapitre des grandes superstitions. Ou, comme le font les historiens des religions, l’inscrire dans la continuité de mille sources antérieures au christianisme, ici la Pâque juive, là les mythes du Phénix, ceux de Déméter. Ou d’une étape majeure dans l’histoire du sacrifice dans les religions antiques, comme cela fut maintes fois brillamment démontré.


 
Oui, avec mon cerveau, je relativise. Sinon, à quoi bon penser ? Mais je ne suis pas persuadé que le christianisme soit avant tout une affaire de réflexion cérébrale. Il y a quelque chose de puissant, d’irrémédiable, qui surgit de l’instinct. Comme le feu. Oui, je crois que cette religion est celle du feu, et des petites lumières, et des poudres d’étoiles dans la nuit d’été, et de l’huile et de l’eau, et du pain et du vin. Et que ces éléments, loin de n’être que ceux du rituel, nous habitent par leur corps et leur simplicité. Je pense au tableau de Rembrandt, les Pèlerins d’Emmaüs, je revois le visage de cet homme à droite, le barbu, illuminé par une révélation qui le dépasse. Ce passant, qui partage avec lui le pain, qui est-il, d’où vient-il, où va-t-il ? Je n’ai pas la réponse à ces questions.


 
Je n’ai d’ailleurs la réponse à aucune question. C’est bien ça le problème. Je suis, comme tant d’entre nous, heurté, remué, mais aussi comme magnifié par la beauté de cette histoire. Elle ne conclut rien, ne résout rien, ne clarifie rien. Elle ouvre simplement une porte. Celle du tombeau ? Elle allume l’étincelle d’une espérance. Rien de plus. Mais enfin, par rapport à la trahison du jeudi soir et l’abandon mortel du vendredi, oui cet abandon hurlé sur la croix, il y a déjà un chemin. Un Passage.


 
Pascal Décaillet

 

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15/03/2013

Terre habitée, maison commune

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 15.03.13


 
Un homme en blanc, 76 ans, propulsé sous le regard du monde, un destin qui bascule. On me demande ce que j’attends de lui, comme s’il fallait à tout prix attendre que les choses viennent d’en haut. Je ferais mieux de me demander ce que j’attends de moi. Mais enfin, d’un personnage aussi mondialement exemplaire, oui, formulons quelques espoirs. On a souligné sa simplicité, puisse-t-elle continuer. Comme son sens du terrain, sa proximité des plus démunis, nous sommes là au cœur de quelque chose de puissant dans le christianisme, une valeur de l’exemple surgie des Ecritures.


 
Chaque chrétien rêve-t-il de son pape idéal ? Et si cette forme abstraite, rêvée, se nourrissait des exemples déjà donnés, et qui ne sont, après tout, pas les moindres ? Le sens politique de Léon XIII, la sainteté de Pie X, la bonté de Jean XXIII, la ferveur pastorale de Jean-Paul II, l’ascèse textuelle de Benoît XVI. Catholique, en grec, signifie universel, prenons ce mot à la lettre, sans prétention ni arrogance, juste cette globalité sémantique, cette rotondité planétaire, ou maternelle. La terre, habitée, délimitée, familière et nôtre, la maison commune. Non pour l’occuper tout entière nous seuls, quelle horreur, mais pour y définir notre place, au milieu des humains. Universel, comme l’eau nourricière, la terre porteuse, le feu soudeur, le vent chasseur de nuages.


 
Je suis pour un christianisme de l’instinct. Nulle démonstration rationnelle ne m’emporte, il me faut l’émotion. Mais aussi, la démonstration de l’action. A cet égard, le choix d’un membre de la Compagnie fondée en 1534 par Ignace de Loyola est tout, sauf innocent. Je veux bien que l’élu, aussitôt de blanc vêtu, oublie ce passé régulier, on ne me fera pas croire que des décennies passées dans l’Ordre n’auront pas façonné jusqu’aux entrailles une dynamique de l’action.  Reste à la mettre en œuvre.


 
Tout résonne, dans l’irruption de l’Argentin. A commencer par le choix de ce magnifique prénom. Ils sont tous partis sur François d’Assise, le saint universel, dans lequel tout chrétien se reconnaît. Mais enfin, le nouveau pape venant d’où il vient, on nous permettra d’envisager, pour le moins, une lecture équivoque avec Saint François-Xavier, l’Apôtre des Indes, ami d’Ignace, missionnaire de l’Asie, noyau dur de la préhistoire jésuite. Assise, la bonté contemplatrice, Xavier la ligne pure de l’action.


 
Toute l’Histoire de l’Eglise est là, entre l’inaltérable et la vie qui va, ce qui change et ce qui demeure, ce qui échappe au monde et ce qui se consume d’y participer, au cœur de la fournaise. D’autres parleront de dialectique rénovation-tradition, méditation-action. Tout cela, oui. Avec l’exemple d’un homme, à vrai dire premier des serviteurs. Responsabilité écrasante. Du fond du cœur, je souhaite bonne chance au pape François.


 
Pascal Décaillet

 

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01/03/2013

Eh Viva Italia !

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 01.03.13


 
Un ancien comique qui rafle une voix sur quatre, Berlusconi qui revient, Monti au tapis, les chancelleries européennes qui n’en peuvent mais, les moralisateurs qui crient au populisme, ce mot-valise qui nous exonère d’une véritable réflexion sur la nature et l’ampleur du phénomène, voilà notre grand voisin du sud, ce pays si cher à nos cœurs, dont le parler est l’une de nos langues nationales, qui, une nouvelle fois dans son Histoire, nous surprend, nous interloque, nous laisse pantois. Comme si une figure de la Commedia Dell’arte, contre toute convenance, toute prévision, surgissait des coulisses. Horreur, surprise, hilarité, dérision, les masques tombent, d’autres les remplacent, le gendarme est à terre, la foule admire. Les grincheux grinchent. N’ont-ils jamais rien fait d’autre que de grincher ?


 
Il fallait les entendre, nos beaux esprits, d’ici et d’ailleurs, de Genève ou de Paris, de Londres ou de Berlin, de n’importe où mais surtout pas de la Péninsule, réclamer, à longueur d’éditoriaux, la victoire du grisâtre technocrate Monti, adulé malgré son échec patent, juste parce qu’il est la contre-figure de celui qu’ils haïssent tous. A la place du peuple souverain d’Italie, ils définissaient par avance ce qui devait être le juste choix, mesuré, convenable, adoubé par les capitales européennes, comme si un improbable Saint Empire faisait office de souverain supranational. Avant toute chose, le signal du peuple italien, c’est une gifle cinglante à cette cléricature du prévisible. Nous voulons Beppe Grillo. Nous voulons aussi Berlusconi. Nous ne voulons plus de Monti. Ratiocinez si voulez, mais c’est notre démocratie, notre décision.


 
Alors, méprisants, ils haussent les épaules, nos grands clercs, et expectorent le mot « populisme ». Depuis pas mal d’années, chaque fois qu’apparaît un parti nouveau, qui obtient du succès par la voie parfaitement démocratique des urnes, donc évidemment pique des voix aux partis plus anciennement implantés (c’est le principe d’une compétition électorale), on dit qu’il est populiste. Du latin « peuple » ou « peuplier », c’est selon, allez tranchons pour la première variante. On espère, surtout, que son émergence ne sera qu’une parenthèse, un mauvais rêve. A la fois suivante, tout rentrerait dans l’ordre. Mais quel ordre, bon sang ? Le leur, bien sûr. Celui d’avant. Lorsqu’ils étaient au pouvoir, nommaient leurs copains, se partageaient postes et prébendes. Oui, c’est le retour de cet Âge d’Or-là qu’ils appellent de leurs vœux. Cette hystérie dans l’emploi du mot « populisme », en Suisse comme en France en Italie, c’est juste une peur de disparaître soi-même de la scène.


 
Parce que si on invite les peuples à choisir leurs gouvernants, et qu’aussitôt ce choix opéré, on leur dit qu’ils sont tous des nuls et qu’ils ont mal voté, alors autant rétablir le Saint Empire, l’Ancien Régime, la régale et la gabelle. Et aller se coucher.


 
Pascal Décaillet

 

 

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01/02/2013

Vers quels rivages ?

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 01.02.13


 
La Suisse est une petite fleur fragile. Petit pays, l’un des plus menus d’Europe, pas tant de richesses naturelles, une Histoire complexe et passionnante, vingt-six Etats en un, comme un condensé ventral des tensions de l’Europe. Nous sommes au cœur de ce continent, en parlons les langues, lui livrons les eaux de nos fleuves, y passons nos vacances, et eux chez nous. Nous avons juste fait le choix de ne pas être dans l’actuelle institution appelée Union européenne. Mais européens nous sommes, jusqu’aux tréfonds de nos identités.


 
Fragile, parce que le pays, au moins depuis 1848, s’est construit sur la magie de quelques équilibres. Les langues, les religions, la ville et la campagne, la plaine et la montagne, les régions prospères et la périphérie. Mais aussi, la dialectique de la Raison, chère aux radicaux historiques, avec ou sans l’Equerre, face à la chaleur émotive, plus immédiate, de l’appartenance. Dans « pays », il y a paysage, paysan, toute cette dimension de l’indicible, ce qui nous relie. Je ne puis, par exemple, depuis l’aube de mon âge, apercevoir le Catogne (en arrivant, depuis le Léman), ni le Grand Combin, ni le Dolent, sans être aussitôt saisi d’émotion. Ce lien est aussi celui avec la mort, le souvenir de ceux qui nous ont quittés, si présents.


 
Je ne puis penser au pays sans songer à la mort. Sans tristesse, juste la puissance du lien. Aimer le pays, c’est avoir infiniment parcouru son Histoire. Vingt-six Histoires ! Toujours à réécrire. Ni le mythe béat du Grütli, ni la coulpe excessive des années Bergier. La lente maturation d’un pays, puis celle d’une démocratie. Avec, à partir de 1848, des institutions exemplaires, que l’étranger nous envie. Ces vingt-six Histoires cantonales, toutes plus passionnantes les unes que les autres, il nous faut les pénétrer, doucement. Elles nous offrent un tableau saisissant de nos réalités multiples, loin de l’archaïsme, à vrai dire une modernité sans cesse réinventée. Ils ont chassé le patricien, érigé le bourgeois, codifié leur vies communautaires. Et puis, dès le milieu du dix-neuvième, ils ont ajouté à leurs vingt-cinq communautés un échelon supérieur. Librement consenti !


 
J’ai à peu près tout lu ce qui était lisible sur le Valais du dix-neuvième, les bagarres entre conservateurs et radicaux, idem sur Vaud, Genève. L’Histoire industrielle, aussi, des premières filatures de Suisse orientale à nos biotechs d’aujourd’hui. Bien sûr que le pays avance, il n’est de régression que dans nos peurs. J’ai aussi, passionnément, aimé  l’Histoire de notre presse : vingt-six Histoires. Et les idées qui passent, et s’entrechoquent. Et le pays qui, doucement, se construit. Et les morts, ces chers morts, qui revivent. Et la vie qui nous emporte, la vie sublime, la vie qui va. Vers quels rivages ?


 
Pascal Décaillet

 

10:04 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Imprimer |  Facebook | |

18/01/2013

Oui, je soutiens François Hollande

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 18.01.13


 
Homme de droite, je soutiens François Hollande. Je l’ai fait ici, dans cette chronique, bien avant la présidentielle, puis pendant la campagne, et après son élection. De même, jeune homme de droite, naguère, j’ai toujours soutenu François Mitterrand. Enfin, disons en 1981, et même en 1988. Il y a, dans la fonction présidentielle française sous la Cinquième République, quelque chose de puissant, à la fois un lien direct avec le peuple, et quelques essences de monarchie qui rassemblent, au-delà des clivages.


 
Homme de droite, j’ai détesté Giscard, exagérément j’en conviens, encore plus Sarkozy, parce qu’ils donnaient l’impression, malgré leurs qualités, de ne point s’être affranchis des forces de l’argent. Oui, cette droite orléaniste qui n’a jamais été mienne, ni en France, ni dans ses équivalents suisses. Il me faut la République. Il me faut le verbe. Il me faut la rigueur de l’Etat. Ensuite, droite, gauche, alternance, c’est la vie : vous ne voudriez tout de même pas avoir toujours les mêmes cliques au pouvoir, les mêmes sacristies, les mêmes chapelles, les mêmes obédiences.


 
Homme de droite, je soutiens François Hollande, non sur ses choix, en tout cas pas économiques et fiscaux, mais parce qu’il est le chef, élu en parfaite légitimité et pour cinq ans, de ce pays qui nous est si proche. Et je déteste les discours actuels, ce fiel qui nargue et vilipende, sous le seul prétexte que l’homme est en difficulté. Bien sûr qu’il l’est ! Et il est là pour ça ! Où diable serait-il écrit que la première fonction de France ne serait que flottaison sur long fleuve tranquille, se laisser bercer par le vent, dire oui à tous ?


 
Homme de droite, je déteste l’actuelle UMP, je veux dire ses chefs, à commencer par Copé, qui n’a rien trouvé de mieux, à l’Assemblée, que de faire de la politicaillerie alors que les soldats de France se battent au Mali. Je l’ai déjà écrit ici, l’UMP n’est plus aujourd’hui (sauf à aller chercher Juppé) l’alternance à la gauche. Il faudra aller la trouver ailleurs, peut-être sur des rivages longtemps tabous, jusqu’ici.


 
Homme de droite, je soutiens François Hollande. Parce qu’il est président de la République, et qu’au-delà des choix de son gouvernement, il incarne avec dignité sa fonction. C’est exactement ce qu’on attend de lui. Oh, comme Suisse, il m’exaspère, je ne supporte pas la guérilla fiscale qu’il mène contre mon pays, ni l’histoire des 75% d’impôts, ni plein de choses. Mais là n’est pas la question : cet homme a été porté au pouvoir pour incarner le destin de la France, en partager les souffrances, la représenter à l’étranger. Oui, la période est difficile. Oui, il devra tenir compte de la grande manifestation de dimanche dernier. Mais il n’est écrit nulle part qu’il ait échoué. Il est élu pour cinq ans. Il peut devenir un grand président.


 
Pascal Décaillet

 

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04/01/2013

L'empire des pisse-vinaigre

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 04.01.13


 
Eh, quoi, il faudrait s’excuser d’aimer son pays ! Venir en pénitence, en chemise, comme à Canossa, quêter repentance de cette petite flamme du cœur qui nous habite, oui, la plupart d’entre nous, qui sommes des êtres simples et d’émotion, pas des pisse-froid ni des ratiocineurs. Comme si le sentiment, celui de patriotisme par exemple, devait raser les murs. Se courber, aller savoir pourquoi, devant la puissance des raisonnements. Avoir honte de lui-même. Demeurer silencieux, réprouvé, dans l’intimité de nos êtres. Ne jouir d’aucun droit de cité. Ils sont bien gentils, les raisonneurs : ils ont déjà obtenu que le sentiment religieux soit relégué dans le plus profond du privé. De l’attachement sentimental au pays, ils exigent la même chose.


 
Au final, on pourra parler de quoi ? Même pas de poésie ni de musique, pourtant les seules choses qui nous accrochent à la vie. Juste de géométrie ? Avec des compas, des équerres, des syllogismes, des enchaînements démonstratifs ? Moi, je dis qu’il y en a marre. Trop d’avocats, trop de juristes, trop de philosophes. Trop de géomètres ! Regardez les structures des dissertations, pour les élèves : ce ne sont plus des cours de français, mais l’école du raisonnement. Thèse, antithèse, synthèse, prouver, appuyer, démontrer. Et la petite musique des mots ? Et le rythme, et le souffle, et les silences, et les respirations, tout ce qui fonde la puissance sonore d’un texte ?


 
Colère, oui. Parce qu’une bande de glaciaux démonstrateurs, obsédés par l’idée d’avoir raison, est en train de tout nous confisquer, et la langue, et l’appartenance, et l’incandescence de l’instinct. Lorsqu’une campagne politique commence, on redoute aussitôt qu’elle devienne « émotive ». Lorsqu’un politicien, pour une fois, sait parler au grand public, avec des mots simples et clairs, le langage du peuple, on le taxe aussitôt de « populiste ». La parole publique, aseptisée, n’aurait droit  d’existence que parfaitement argumentée, reléguant dans les flammes de l’intime la prière, l’incantation, la prophétie. Des paroles pour les fous ! L’empire du vinaigre. Celui qu’on pisse froidement, et articulant des « or » et des « donc ».


 
Le plus dingue, c’est le rapport au pays. Il faudrait en évacuer toute la part d’émotion. Ces contractuels de la démonstration, incapables d’admirer un paysage, ni Catogne, ni Combin, ni Vélan, ni Dolent, ne voient le pays que comme une circonscription administrative. Ils n’ont en eux que l’extase de la préfectorale, le cantique du régisseur, au mieux celui qui compte les arpents. Et ils seraient qualifiés, ces orphelins de l’affect, pour nous donner la moindre leçon sur la nature de notre rapport au pays ? Moi, je leur dis le mot de Cambronne. Je retourne à Barrès et Gonzague de Reynold. Je retourne à D’Annunzio. Je vous embrasse fraternellement. Et vous souhaite une année 2013 illuminée de déraison.


 
Pascal Décaillet

 

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21/12/2012

Luc le Raisonneur

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 21.12.12

 

Un français impeccable. Un débit rapide, trop. Une musique de phrase qui rappelle le piano mécanique, celui des saloons du Far West, qui lit des cartes perforées. Luc Ferry, qui était hier matin (jeudi) à la radio, parle bien, trop bien, surtout beaucoup trop vite. Il raisonne puissamment, s’écoute enchaîner les syllogismes, avec des « donc », c’est l’extase de la pensée démonstrative. D’aucuns adorent. Moi, comme souvent les philosophes lorsqu’ils pérorent, ça m’a toujours fatigué. Pas tous les philosophes ! Lorsque j’écoute François-Xavier Putallaz me parler de la montagne, je pourrais rester des heures dans le vertige de cette émotion, quelque part sur l’arête, entre base et sommet. Lorsque je lis Bachelard, ou les présocratiques, ou certains passages de Platon, je suis dans un sentiment proche de la poésie. Ne parlons pas de Simone Weil, la Pesanteur et la Grâce, ce livre qui vous transporte, vous arrache, vous ramène à la terre.

 

Luc Ferry est brillant. Il a réponse à tout, plus rapide que le vent, anticipe les questions, les pose lui-même pour gagner du temps. En plus, aimable, d’un commerce très agréable, toujours clair, le souci du grand public, il ne se camoufle pas derrière des mots savants. Presque un bonheur d’écoute. Pourquoi presque ? Parce que, dans ce mitraillage de la Raison démonstrative, il oublie le silence. Les pauses. Les soupirs, ou demi-soupirs. Les respirations. La suspension des points. Trop de notes ! Et il n’est tout de même pas Mozart. Parler, ça n’est pas seulement aligner des concepts, fussent-ils géniaux. C’est donner à entendre le murmure d’une voix, ou parfois son rugissement. Câliner, tonner, vrombir, insinuer, laisser croire, s’écouter, se reprendre, rire de soi. Dieu merci, la parole n’appartient pas aux seuls démonstrateurs. Elle en serait si triste, si grise.

 

Voyez comme je suis. J’étais parti pour parler du fond, l’humanisme républicain de cet homme qui me plaît infiniment, sa foi dans le capitalisme qui me convient déjà moins, sa culture magnifique, enfin rien à dire, j’ai passé un formidable moment à l’écouter. Et Simon Matthey-Doret, dans l’interview, était excellent. Et puis,  comme toujours, je reviens à la forme. Parce que son intervention était de la radio. Et qu’à ce média, j’ai l’oreille hyper-sensible. Ce qui nous retient, nous invite à l’éveil, s’agrippe à nous, ne nous lâche plus, voilà, je suis parqué, ma voiture est arrêtée, je n’ai plus qu’à sortir, et pourtant je reste. Ecouter jusqu’au bout le type qui nous parle. J’aime ça. Cette captation. Ce piratage. Comme un petit miracle de la parole, l’imprévu qui surgit, l’inouï qui se fait entendre. Dans ce registre-là, j’ai toujours préféré le murmure de la résonance à la puissance  des raisonnements. Parce que la radio doit être musique, silence, rythme, pulsations. Ou alors, n’être point.

 

Pascal Décaillet

 

11:19 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Imprimer |  Facebook | |

07/12/2012

Conspuer Ueli Maurer : quel courage !

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 07.12.12


 
« Demi-président » : le titre, sur la une, hier, d’un quotidien romand, suivi d’une double page de dénigrement total, est franchement indigne de la presse de ce pays. On peut penser ce qu’on veut d’Ueli Maurer, de son parti, de ses idées, on ne traite pas comme cela, avant même qu’il ait pu administrer la moindre preuve de sa stature dans la fonction, le nouveau président de la Confédération. Au-delà de cette titraille nauséabonde, il vaut la peine de s’interroger sur la manière dont la plupart de nos braves médias romands s’époumonent à conspuer un homme qu’ils ne connaissent manifestement pas. Avec quel mépris. Avec quelle hargne. Avec quelle morgue urbaine face au paysan de l’arrière-pays zurichois. Avec quel dédain, juste parce qu’il est UDC, défend l’armée, ne correspond pas aux normes de civilité de nos cocktails mondains.
 


Il est de bon ton, chez nos fines plumes, de considérer Ueli Maurer comme un parfait demeuré. C’est très mal le connaître. Peut-être n’est-il, en effet, pas le plus adéquat pour une conversation de snobinards éthérés sur les ultimes tendances de l’art contemporain, version Moritz (vous savez, celui qui était toujours fatigué), dans les galeries branchées de Zurich. Mais tentez une fois de parler avec lui du pays. Le pays profond ! Celui de nos terres et de nos montagnes, ceux qui s’y accrochent pour survivre, en harmonie croissante avec le respect de la nature, nous offrent à longueur d’année des produits de terroir, de qualité, appréciés dans toutes les contrées qui nous entourent. Parlez avec Maurer de l’émotion de cette appartenance, l’amour des plantes et de la faune, celui d’un paysage. Cette Suisse-là existe, cet arrière-pays sans lequel nous ne serions rien, lui, il le comprend. Avec beaucoup d’intelligence et de finesse.
 


Seulement voilà, il est UDC. Oh, pas de la branche présentable, celle des Ogi ou des Samuel Schmid, ni Canal trahison, comme Mme EWS, aujourd’hui PBD (son fan's club perso), mais un bon vieil UDC blocherien, ligne dure, Zurich, de surcroît l’homme qui a le plus fait progresser le parti lorsqu’il était président ! Bref, le parfait pendable. Le gibet de potence idéal pour toute la Sainte Cléricature de notre presse, celle qui a mieux compris que les citoyens ce qui convient au pays, ce qui lui est nuisible, ce qui est convenable, ce qui est condamnable. Ils écrivent comme des papes, lorsqu’il s’agit de mettre à l’index. Certains d’entre eux ne savent faire que cela.


 
Le pays, pourtant, pourrait bien avoir besoin de ce président-là. Un homme simple et aimable. Un Suisse, parmi les Suisses. Il s’intéresse à l’intérieur du pays, n’ira pas trop se pavaner à l’étranger. Et alors ! Et si, justement, le pays profond, malmené de toutes parts, avait besoin, ces temps, qu’on lui parle de lui ? De son petit miracle d’équilibre et de fragilité, au milieu des tourmentes. Bienvenue, M. Maurer.


 
Pascal Décaillet
 
 
 

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23/11/2012

Copé-Fillon : au théâtre, ce soir !


Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 23.11.12

 

A part la chaîne musicale Mezzo, je ne regarde presque plus la télévision. Principalement, par manque de temps. Le soir, après une journée de boulot, je suis raide mort ! Et justement, ce dimanche 18 novembre, en revenant de mon émission TV Le Grand Oral, à Lausanne, je m’étais promis de me coucher tôt. C’était compter sans MM Copé et Fillon ! Comme beaucoup d’entre nous, j’ai branché BMFM TV, et il faut bien avouer que nous eûmes là l’un des spectacles les plus palpitants de ces dernières années. C’était un peu « Au théâtre ce soir », de Pierre Sabbagh, qui avait enchanté les samedis soir familiaux de mon enfance, avec des portes qui claquent, des impromptus, des imprévus, une surprise toutes les trente secondes. A une heure du matin, j’étais encore scotché sur mon canapé.


 
Chapeau, donc, côté spectacle. Eussions-nous d’ailleurs imaginé que ces deux messieurs pussent jamais nous faire rire ? Jusqu’ici, la verve comique, chez eux, n’éclatait pas d’évidence, en tout cas pas chez M. Fillon, dont le dernier rire ou le dernier sourire doivent bien dater du début des années soixante, et encore c’était sans doute parce qu’un camarade d’école le chatouillait. Quant à l’orléaniste Copé, je me dois de confesser une retenue quasi physique, depuis toujours, face au monceau d’arrivisme que le personnage a toujours incarné à mes yeux. Encore que son apparition spectaculaire, pour proclamer unilatéralement sa victoire, ne manque ni de souffle, ni de courage : là, il a joué sa carrière. Si la fameuse commission de contrôle ne l’avait pas, le lendemain, déclaré vainqueur, il était cuit. Cette pure créature du sarkozysme, produit  dérivé d’une droite de l’argent dans tout ce que je déteste, doit donc bien avoir quelques qualités, admettons-le.
 


Le plus pitoyable, hélas, fut Fillon. En l’espace d’une tragi-comédie, cet homme dont les Français appréciaient l’austérité, la sobriété, l’engagement soldatesque au service de l’Etat, a ruiné son crédit, en tout cas pour un moment. Il se serait contenté de reconnaître la défaite, tout en émettant quelques doutes sur la procédure, il sortait grandi, homme d’Etat. Mais en revenant, trois jours après, avec Wallis et Futuna, dont on n’avait plus entendu parler depuis le regretté Michel Dénériaz, il a levé le masque sur des aspects moins reluisants de sa personne, parachevant une impression de boulevard qui a amené pas mal d’entre nous à rire jusques aux larmes.


 
Un peu moins drôles : les conséquences politiques. La grande famille de la droite française, issue à la fois de la tradition gaulliste et du libéralisme, a littéralement explosé au sol. La gagnante s’appelle évidemment Marine Le Pen. Pour un bon bout de temps, en France, pour la gaudriole, on ira voir chez MM Fillon et Coppé. Pour un vrai discours de droite, on se tournera vers d’autres horizons. La ligne bleue des Vosges, suite à ce lamentable pataquès, a changé de camp.

 


Pascal Décaillet

 

 

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09/11/2012

La presse et Obama: où est le sens critique ?

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 09.11.12


 
Il est beau, il est grand, il est l’homme fort. Le Messie. Il y a quatre ans, déjà, on nous l’avait présenté comme une icône, le Sauveur. Il y a trois ans, alors qu’il n’avait encore rien fait, on lui a attribué, parce qu’il est une icône, l’un des Prix Nobel de la Paix les plus foireux de l’Histoire. Ensuite, ces dernières années, ceux-là même qui l’avaient encensé se sont un peu calmés. Ils sont redevenus critiques, ce qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être. Ils ont reconnu le fossé abyssal de la dette, la mise en application folle de la planche à billets pour faire du dollar une valeur surestimée, fictive, dénuée de toute garantie. On se disait que nos beaux esprits, dans la presse suisse, étaient revenus à la raison, et pouvaient désormais parler d’Obama de manière normale, et non comme prostrés devant l’autel.


 
Las. Le temps d’une campagne de réélection, dans la dernière ligne droite, une bonne partie de la presse nous a, une fois de plus, livré le spectacle de sa capacité d’unanimes dévotions. Comme il y a quatre ans, il n’y en a plus eu que pour Obama. Systématiquement, Mitt Romney se trouvait ravalé au rang de vieux réac, son conservatisme jugé d’un autre âge, ses options religieuses (Mormon) décrites comme dangereuses pour l’Amérique et pour le monde. Dans le même temps, toute la part négative du bilan d’Obama, en matière économique et financière notamment, était passée sous silence, sa discrétion en politique internationale aussi, il fallait laisser la place à la recréation du mythe. Et le mythe, le temps d’une réélection, fut à nouveau activé !
 


Ce qui m’intéresse ici, ça n’est pas Obama, assurément un homme de grande valeur. Mais ces éternelles postures de génuflexion, chez nombre de nos beaux esprits, face à qu’ils considèrent comme l’incarnation du Bien. Une génération qui n’arrive pas à concevoir la politique autrement que sous l’angle de la morale. Alors, parce qu’Obama « a l’air » d’un type très bien, on le sanctifiera. Et le challenger, du coup, issu de ce parti de brutes auquel on n’a jamais rien compris en Europe, on le diabolisera. L’idée même que l’image Obama ait pu être le produit  - certes génial – d’une construction médiatique, avec les attributs du Sauveur, ne les traverse pas.
 


Nous ne sommes plus dans les années trente. Il n’est plus nécessaire, aujourd’hui, pour accéder au rang d’idole, de marcher sur Rome à la tête de quelques faisceaux, partir à la reconquête de Fiume ou annoncer triomphalement la chute d’Addis-Abeba. On y parvient beaucoup plus simplement en respectant le jeu de la démocratie, en façonnant avec génie (il faut en avoir, c’est sûr) une image. En jouant surtout, non plus sur la noirceur, mais sur les vertus immaculées du bien. Que cela fonctionne sur une groupie, est une chose. Que cela aveugle toute vision critique chez ceux dont ce devrait être le métier, m’inquiète un peu plus.


 
Pascal Décaillet
 


 

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26/10/2012

Le PDC et les feux éclatants de l'automne

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 26.10.12


 
Cent ans ! La démocratie chrétienne suisse existe, elle vit, ici elle flamboie, là elle laisse miroiter ses braises. Elle a les couleurs de l’automne, au reste exceptionnelles par les journées que nous vivons. L’automne, ça n’est pas l’antichambre de la mort, les saisons simplement se succèdent, « Mourir pour renaître », avais-je titré ici même au lendemain de la non-réélection de Ruth Metzler (2003). C’est un parti étrange et fascinant, le réduire à l’état de Centre, de Marais, est totalement insuffisant. Il vaut à vrai dire beaucoup plus que cela, n’a pas à se définir par annulation physique de deux forces antagonistes. Il doit affirmer son existence propre, ses valeurs, son ancrage.


 
Je ne vous ferai pas ici l’Histoire passionnante de ce parti, encore que je la connaisse par cœur, depuis la Doctrine sociale (1891) jusqu’aux réalités polymorphes de nos cantons d’aujourd’hui, parti centriste (limite gnangnan) à Genève, fier parti majoritaire en Valais, clairement conservateur dans les cantons de Suisse centrale, incroyablement ancré à Fribourg, dans le Jura, au Tessin, dans les Grisons, en Suisse orientale, et j’en oublie. Ça n’est certes pas, sur le plan national, le parti le plus fort numériquement, mais son attachement tellurique est tel, son rapport à la terre, aux familles, aux traditions locales, qu’il est sans doute l’un des plus inoxydables.
 


On n’en a pas fini avec le PDC, sous toutes ses coutures et dans toutes ses composantes, avec ses contradictions, ses hésitations, sa volatilité. Terrestre et aérien, surgi des racines et pourtant si sensible au vent, enfant de cette double appartenance, robustesse et souplesse, voilà une aptitude à la survie qui mérite d’être saluée. Je dois vous dire, pourtant, que j’ai été un peu inquiet pour ce parti, jusqu’à l’arrivée de Doris Leuthard, et surtout de Christophe Darbellay. Avant ces deux-là, une succession de présidents nationaux insignifiants, centristes qui me faisaient penser aux montres molles de Salvador Dali, sans vision, sans rhétorique (depuis le départ du plus grand d’entre eux, Kurt Furgler), une politique indécise, bricolée, opportuniste. Je le dis ici, Christophe Darbellay a donné à ce parti une incarnation, une classe, un savoir-faire, une visibilité qui étaient absolument nécessaires pour demeurer dans la cour des grands.


 
J’aime le PDC, pour ma part, lorsqu’il arrive avec des valeurs, solides, qui lui sont propres. Je le déteste lorsqu’il me donne l’impression d’atermoyer, chercher à tour prix le consensus comme but en soi, en réalité pour survivre dans tous les cas dans les allées du pouvoir. Je n’aime pas non plus ses tiédeurs. Ce parti a, dans son Histoire, sa philosophie, son expérience dans les cantons, largement  de quoi brandir un message original. Un peu moins convenable, un peu plus « mauvais garçon », il pourrait presque commencer à me plaire. Dans une autre vie. Bon Anniversaire.


 
Pascal Décaillet

 

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12/10/2012

Vivant, au milieu des vivants

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 12.10.12

 

Je suis un être plutôt solitaire, ne fréquente aucune amicale ni société, consacre mon temps libre à ma famille, la marche et la lecture. Je ne suis d’aucune faction, d’aucun parti, d’aucune obédience. Pourtant, dans la sauvagerie librement choisie de cette indépendance, il existe une grande communauté invisible, seule et unique, dont je me reconnais puissamment comme membre : l’Eglise catholique. Je pourrais tout autant dire le christianisme, les protestants étant mes frères, et sans doute les orthodoxes aussi. Mais enfin, il se trouve que mon éducation est catholique, les maîtres qui m’ont formé (dont certains admirables, au-delà de tout) le furent. Mes lectures, aussi, innombrables, grâce à des Editions comme Saint-Augustin, je pense par exemple aux œuvres du Cardinal Martini, qui nous a quittés le 31 août dernier, et qui était un intellectuel de premier ordre.

 

Je dis communauté invisible. Je ne parle pas de la foi, n’en étant tout simplement pas capable. Vous me direz, à juste titre, que je viens ici me réclamer d’une appartenance – puissante, tellurique, tenace, nourricière – en refusant d’en dire plus long sur l’essentiel, ce qui fonde et justifie l’ensemble. Je reconnais le paradoxe. Il n’est pas mince. Mais enfin, osons la question : et si l’immense majorité des baptisés de 2012, en nos contrées, n’étaient pas, au fond, dans une situation similaire ? Chrétiens, oui, habités d’une petite lumière qui n’extorque pas tous les jours, ni dans toutes les vies, l’aveu de feu du martyre, ce témoin des premiers temps qui risque sa tête pour l’équation d’une identité : « Je suis chrétien ». Serions-nous tous, ici, les ultimes reliquats d’une ancestrale Théogonie, le temps des dieux, comme chez Hésiode, celui des héros, admirable certes mais lointain, à la lisière de l’oubli ?

 

Je suis un mauvais chrétien. Je pressens l’incandescence du lien. Mais n’entreprend pas grand-chose de très concret, dans ma vie, pour mettre en œuvre, en énergie, en actes, ce qui pourrait être un engagement. A la vérité, comme pour la politique, je me retiens. Des milliers d’heures à observer, intérioriser, décortiquer, décrypter, tenter de comprendre, expliquer aux autres, prendre des positions éditoriales, oui, marquées. Mais au moment suprême qui serait celui de l’engagement, sous une flamme ou sous une bannière, la rétention de l’acte. Je préciserai simplement à ma décharge qu’une vie de chroniqueur et d’éditorialiste peut être conçue, assurément, comme une grande aventure en soi, avec du risque, un ou deux amis et des armées d’ennemis, c’est la vie. Elle est paradoxale. Car un mauvais chrétien est avant tout un chrétien. Il rumine en son for sur sa tiédeur, mais il est de la famille. Il en est de tout son sang, de tous son corps, de toute son âme. Déraciné ? Qui ne l’est pas ? Vivant, c’est sûr. Au milieu des vivants. C’est peu. Mais ça n’est pas rien.

 

Pascal Décaillet

 

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29/09/2012

Nos villages, ces parcelles d'âmes

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Samedi 29.09.12


 
Evolène, plus beau village de Suisse romande ! Ainsi en ont donc décidé les lecteurs de l’Illustré : bravo à Evolène. Rien à dire sur le choix, ce village est magnifique, tout comme le sont tant d’autres, ne serait-ce que La Sage, pour rester dans la région. Du coup, comme sans doute beaucoup d’entre nous face à cette opération de mes confrères, j’ai pris quelques minutes, me suis demandé quel aurait été mon choix. Et je me suis rendu compte du nombre de villages, principalement valaisans, que j’aimais ! J’ai fermé les yeux, pensé à eux, et c’est avec une incroyable précision, surprenante, que je les ai vus défiler dans ma tête. Parce que le village, davantage qu’un quartier de ville, se dessine. Il forme paysage, se voit en entier, d’un coup d’œil, il est au fond repérable, comme un visage.


 
Oui, nos villages ont une âme. Oui, leur existence est indispensable au pays. Que serait la Suisse, territoire déjà très densifié, si elle était appelée à devenir une sorte de zone semi-urbaine continue, ni vraiment ville ni vraiment campagne, comme l’est hélas déjà une bonne partie de l’arc lémanique, en tout cas entre Genève et Lausanne. Comme l’est de plus en plus le triangle d’or, aux abords de Zurich. Je combats cet urbanisme-là, ou plutôt ce laisser-faire. J’aime que la ville soit la ville, et la campagne, la campagne. La récompense obtenue par Evolène est  celle d’un développement intelligent, esthétique, soucieux du bien vivre, mais aussi du visuel, l’allure du village. Ce qui, hélas, fait défaut à certaines de nos stations, à cause des errances architecturales des années 70, notamment.
 


J’ai donc fermé les yeux, vu défiler, en vrac, Finhaut, Sarreyer, Bruson, Orsières, Ferret, Grimentz, Salvan, Saint-Jean, Fionnay, Champex, Trient, tant d’autres. Davantage, je dois le dire, dans les vallées ou sur les hauteurs que dans la plaine du Rhône : je dois être, dans mon arrière-pays cérébral, un type de plus de huit cents mètres. Bien sûr, j’ai pensé à d’autres villages, ceux du Haut-Valais, ou du Val Maggia, ou des vignes vaudoises, Toscane, Provence, Grèce. Et je crois que, si mon destin n’avait été urbain (j’adore Genève), j’aurais été infiniment heureux dans un village. Ces regroupements humains, souvent deux fois millénaires quand on remonte à l’époque romaine, voire au paléolithique, ne sont jamais là par hasard, l’eau y joue un rôle majeur, des générations se sont battues pour y vivre, parfois y survivre, les fiertés se sont dressées, les armoiries se sont imposées, de longues généalogies familiales se sont formées.


 
Oui, la Suisse romande a besoin de ses villages. Comme elle a besoin des villes. Les uns rêvant des autres, dans les deux sens ! Les uns nourrissant l’imaginaire des autres. Mais tous, enfants du même pays. Avec ses valeurs, sa fragilité. La part du sentiment qui nous relie à lui, inestimable.


 
Pascal Décaillet

 

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