31/08/2012

Avec Christian Varone

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 31.08.12

 

Un homme seul. Il a certes sa famille, ses amis, d’innombrables messages de sympathie. Et, au sein de sa formation politique, son clan de partisans. Mais dans la vie, et surtout dans la difficulté, on est toujours seul. Je mesure ce que doit éprouver Christian Varone, le poids du lâchage et de la trahison, la mielleuse délicatesse des défections, ceux qui s’en vont, vous savez, sur la pointe des pieds, sans faire de bruit. Ceux, prétendument de votre camp, qui vous traitent ici même de « page blanche », ou n’attribuent votre mérite, votre vertu, qu’à la « bienveillance du camp majoritaire ». Comme si, depuis 75 ans, cette compatibilité n’avait été un élément déterminant pour faire élire les grands magistrats radicaux de ce canton.

 

Page blanche ! L’image est belle, elle a la moiteur blême de la main qui tient la dague. J’ignore tout de cette candeur, mais je sais, lorsqu’il a fallu gérer l’affaire du tunnel de Sierre, là où nous tous aurions flanché, qu’on ne se souciait guère de savoir si la page était blanche ou grise. Parce qu’on avait face à nous la rudesse d’un courage, la trempe d’un caractère. Une attention infinie, aussi, à la dimension du tragique, la rupture de tous ces destins, ce malheur qui fait chavirer les âmes. Ça n’est certes pas un blanc-seing pour devenir ministre, mais enfin je ne sache pas non plus que ça détermine le contraire, ni de subtils distinguos sur « la main ferme » et « la main heureuse ». En un mot comme en mille, lorsqu’il fallait être là, Christian Varone le fut.

 

Le 6 septembre, à Conthey, le PLR fera son choix. Je ne suis pas sûr qu’il ait absolument besoin des « Lumières de la Raison » pour se déterminer. Laissons chacun de ces militants écouter le fond de son cœur, la petite voix de l’intérieur qui se passera bien de l’Appel aux Equerres pour dessiner la géométrie de la décision. Si cette instance devait élire Christian Varone comme candidat, alors tout deviendrait possible. Pourquoi ? Mais parce que l’autre instance, finale, la seule qui vaille, le peuple valaisan du printemps 2013, je peux vous dire qu’elle donnera avec une souveraine majesté sa réponse à tout cet océan de miasmes et de salissures qui, de l’interne bien plus que de Turquie, aura sévi en cet été caniculaire. Parce qu’il s’agit d’élire un conseiller d’Etat. Et que la seule instance apte à le faire, est le corps électoral. Pas la justice turque. Pas l’ambassade turque. Pas la presse satirique. Pas les éditorialistes. Pas vous. Pas moi. Non : le peuple en armes, non celui qui fait du bruit, mais celui qui vote.

 

Et ce peuple électeur, nul n’a de leçon à lui donner. Si M. Varone est candidat, seul le peuple jugera. Il l’élira. Ou ne l’élira pas. Mais foin des juges, foin des censeurs, foin des moralistes de la 25ème heure. Il y aura le peuple. Il y aura une décision. Cela s’appelle, tout simplement, la démocratie.

 

Pascal Décaillet

 

 

17/08/2012

Les séraphins de la perfection morale

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 17.08.12

 

La récente affaire fiscale avec la France, à propos des successions, a enfin réveillé les consciences dans notre pays. Il y a eu les rapides, comme Philippe Nantermod, qui ont immédiatement dit leur colère. Il y en eut d'un peu plus lents, et même certains, d'inspiration chrétienne, qui ont attendu de sentir le vent, mais enfin maintenant, une bonne partie de la classe politique suisse exige des explications. Comment Eveline Widmer-Schlumpf a-t-elle pu, à ce point, se laisser avoir ? Que fait Didier Burkhalter ? Existe-t-il, d'ailleurs, vit-il ? Quelle est la stratégie d'ensemble du Conseil fédéral ? Réponse : néant.

 

Notre pays est en train de vivre, autour de sa place financière, des attaques d'une violence inouïe. Les pays d'où proviennent ces salves, à commencer par les Etats-Unis, n'ont strictement aucune leçon à nous donner en termes de moralité financière. Ne parlons pas de la Grande-Bretagne. Encore moins de la France, dont la gestion des finances publiques, depuis des décennies, sous la droite comme sous la gauche, est catastrophique. Et qui ne cherche, par ses actions contre la Suisse, qu'à se renflouer. C'est cela, la vérité des choses, cela et rien d'autre.

 

Face à cette guerre - c'en est une, et sur plusieurs fronts - tout pays normalement constitué réagirait par la guerre. Préciser nos valeurs. Expliquer à la population que les banques suisses ne sont pas, à la base, une émanation du diable, qu'elles ont certes commis des erreurs, mais qu'elles demeurent d'immenses sources d'emplois et de richesse nationale. En guerre, il faut une stratégie, une cellule de crise, une vision claire, une volonté inébranlable de défendre les intérêts du pays. Franchement, vous sentez cette ivresse dionysiaque chez Mme Widmer-Schlumpf ? Chez M. Burkhalter ?

 

Le pire, ce sont les ennemis de l'intérieur. Les gentils moralisateurs. Ceux qui, en pleine guerre, alors qu'il faut monter au front et parer au plus pressé, nous dispensent la leçon sur la Suisse pourrie, la Suisse qui doit se mettre au diapason, la Suisse qui doit accepter toutes les exigences de nos chers voisins. Ces puristes de la morale abstraire, ces séraphins de la perfection, ont-ils seulement compris que nous étions en guerre ? Que certains avaient décidé, là-bas, en invoquant le paravent de l'éthique, d'avoir notre peau ? Ne voient-ils pas, ces braves gens, que l'Histoire humaine n'est rien d'autre qu'une succession de rapports de force ? Quelle culture historique ont-ils ? Qu'ont-ils lu ?

 

Ceux qui, depuis plus de douze ans, me lisent dans ce journal, savent bien que je ne roule pas pour les forces de l'Argent. Et que je veux une primauté de l'Etat, et de l'intérêt public, sur les désordres de l'économie. Mais enfin, il y a le temps de la réforme, de la discussion. Et il y a, un peu plus urgent, le temps de la guerre. Nous sommes dans le second cas de figure. Si nous dormons, nous sommes morts.

 

Pascal Décaillet

 

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03/08/2012

Eveline et le néant

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 03.08.12

 

Je n'ai certes, pour ma part, jamais attendu de Mme Widmer-Schlumpf qu'elle gravisse le balcon du Gouvernement Général, à Alger, s'empare du micro, et déclare nous avoir compris. Ni qu'elle se proclame Berlinoise. Ni qu'elle nous fasse le récit de la mort de Madame. Bref, il me semblait à peu près acquis que la présidente 2012 de la Confédération n'était pas nécessairement le prototype de l'orateur, celui qui nous emporte et nous envoûte. J'étais prêt à m'en accommoder. Jusqu'à ce 1er août. Oui, jusqu'à ce pénible alignement de mots qui, sans aller jusqu'au mot discours, ne mérite assurément même pas celui d'allocution. C'était juste rien. Au milieu de nulle part. Et encore, je suis sévère avec le néant.

 

Je vous le dis tout de suite : qu'on ne vienne pas me parler de la langue. Il est parfaitement possible, dans une langue qui n'est pas la sienne, avec un peu d'exercice et d'effort sur les intonations, pour peu simplement qu'on veuille croire dans la vertu de la parole, d'être efficace, touchant, émouvant. Furgler, Ogi en français, Delamuraz dans son allemand à lui, qui n'était pas celui de Brecht ni de Thomas Mann, l'avaient montré. En plus, Mme Widmer-Schlumpf parle français, pas trop mal, elle comprenait donc parfaitement ce qu'elle lisait. Elle y a mis autant de cœur qu'un gardien de prison luthérien, en déprime pour cause personnelle, dans les pires années de la DDR.

 

À la vérité, ces « allocutions » de 12.05h des conseillers fédéraux, à la RSR, ont toujours été, pour tout le monde, un abominable pensum. Pour les ministres eux-mêmes, pour leurs conseillers, et avant tout pour les auditeurs. Le ton de notre présidente, ce 1er août, était en retrait - et je pèse mes mots - par rapport au pire des tons du plus grisâtre des conseillers fédéraux dans les années cinquante. Et nous sommes en 2012 ! Et personne, dans son entourage, ni à la SSR, n'a jugé bon de lui dire que c'était catastrophique. Une honte radiophonique. Une cure de Valium gratuite. On a laissé passer « ça », par facilité, par convenance, par insensibilité aux règles les plus élémentaires de la rhétorique.

 

Résultat : les Romands, qui déjà connaissent mal leur présidente grisonne, en ont, cette fois vraiment, l'image d'un éteignoir. Mme Widmer-Schlumpf, qui vaut sans doute beaucoup mieux que ce non-lieu sonore, n'en sort pas gagnante. La fonction présidentielle, non plus. C'est très dommage, parce que la politique, en Suisse, a justement besoin d'un peu de lustre et d'éclat. Le verbe, certes, n'est pas tout. Mais l'absence de verbe, c'est le début du néant. Il n'est écrit nulle part que l'efficacité politique passe par l'endormissement des consciences, le nivellement du ton, la mort du désir. Désert, donc, sur ce coup. Et colère.

 

 

Pascal Décaillet

 

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09/07/2012

L'avis du Conseil fédéral. Bof !

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 06.07.12



Ce mercredi 4 juillet, le Conseil fédéral a recommandé de rejeter sans contreprojet l'initiative de l'UDC dite « contre l'immigration de masse ». C'est bien : le gouvernement de ce pays a bien le droit de donner son avis. Mais, si j'ose me montrer quelque peu impoli envers cette éminente instance, j'ai juste envie de dire que son opinion sur une initiative populaire, c'est intéressant dans le dossier, sans plus. En un peu moins poli encore : la prise de position du Conseil fédéral, on s'en fout.

Pourquoi ? Eh bien tout simplement parce qu'une initiative, et c'est là le miracle de notre système suisse, n'est pas l'affaire du Conseil fédéral. Ni celle du Parlement. Je ne parle pas ici des questions d'invalidation, mais bien du fond. Une initiative, c'est une affaire du peuple avec le peuple. Le défi d'une poignée d'hommes et de femmes au début, de plus en plus nombreux lors de la phase de récolte de signatures, face au souverain ultime, qu'on appelle « le peuple », le suffrage universel. Ça passe ou ça casse. On peut rater la récolte de signatures (le PLR en sait quelque chose avec son texte sur la bureaucratie), rater la validation, et surtout échouer, un certain dimanche, devant le peuple. La prise de risques est immense, il est des baffes dominicales dont on ne se relève pas. Il est, au contraire, des triomphes qui vous font entrer dans l'Histoire, exemple Franz Weber, pardonnez-moi de citer ce nom dans ces colonnes.

Alors oui, j'ai toujours trouvé qu'on attachait beaucoup trop d'importance à l'avis du Conseil fédéral. Voilà une instance qui dispose déjà du pouvoir suprême. Elle tient les rênes de l'exécutif, dirige l'administration, édicte des messages à l'attention du Parlement, bref gouverne. L'idée même de l'initiative, encore plus que du référendum, est justement de faire agir, dans le pays profond, des leviers politiques hors de ce cénacle-là. Hors de ce jeu de miroirs, dans la molasse du Palais fédéral, entre exécutif et législatif, 253 personnes en tout. Justement pour corriger leurs erreurs. Sanctionner leurs errances. Leur ouvrir les yeux sur des réalités telluriques que, de leurs altitudes, ils auraient oubliées.

Nous sommes là dans un mécanisme correctif, l'un des meilleurs du monde, que d'aucuns, à commencer par nos amis français, nous envient. Alors oui, que le Conseil fédéral donne son avis, aucun problème, mais sans plus. Cet avis n'a pas plus d'importance que celui de sept citoyens sur environ quatre millions que compte notre corps électoral. Il n'y a donc pas lieu, cet avis, de le sanctifier. A moins, bien sûr, de faire partie de cette caste politico-médiatique qui gravite autour du pouvoir en place, tellement qu'elle s'en trouve satellisée. En résumé, le jour où vous voterez sur ce texte, n'écoutez que votre intime conviction. Votez oui, votez non. Mais ne le faites pas en fonction de l'avis du Conseil fédéral.



Pascal Décaillet

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09/06/2012

Conseil fédéral : des tronches, SVP !

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Samedi 09.06.12

 

« Panne de carburateur au Conseil fédéral », titraient avant-hier, dans le Temps, mes confrères Yves Petignat et Bernard Wuthrich. Et de regretter un Conseil fédéral « fragile depuis quelque temps, et au sein duquel n'émerge plus de figure forte depuis le départ de Micheline Calmy-Rey en décembre dernier ». Alors voilà, chers lecteurs, le Temps, éminent épigone du Journal de Genève où j'ai commencé ma carrière et où j'ai tout appris, est un journal sérieux, pour bourgeois de salon, un journal poli. Mais moi, naguère comme eux, j'ai méchamment évolué, comme vous le savez, vers le statut de sale gosse. Alors, le diagnostic, sur l'actuel Conseil fédéral, je vais le dire avec des mots un peu moins pesés.

 

D'abord, va pour Micheline Calmy-Rey, mais la dernière vraie sale tronche, c'était Pascal Couchepin. Dieu sait s'il m'est arrivé souvent de me trouver en désaccord, me frotter à lui, mais enfin nous avions là un profil, un parcours, un caractère. A quoi s'ajoute une rare culture historique, et même philosophique. A partir de là, qu'on fût d'accord ou non, avec lui, sur l'âge de la retraite ou les prestations AI, m'est toujours apparu comme largement secondaire. Il avait le format. Mme Calmy-Rey aussi, à laquelle, sans être socialiste (vous l'aurez noté, je pense) j'ai très souvent, ces dix dernières années, rendu hommage, ici même. Dans ces deux cas, et encore plus dans celui de Jean-Pascal Delamuraz, ne parlons pas de Kurt Furgler, le Parlement, en les élisant, ne s'était pas trompé. Il avait senti, flairé, anticipé la place que l'élu pourrait, une fois au parfum des affaires, occuper, pour l'intérêt supérieur du pays, dans notre vie politique.

 

Mais là, depuis quelques années, quoi ? La cata ! Election après élection, l'Assemblée fédérale accumule les erreurs de casting, nous sort des souris grises à la Didier Burkhalter, choisit un Johann Schneider-Ammann alors qu'elle tient l'occasion historique d'une Karin Keller-Sutter, préfère le très poli et très consensuel Alain Berset au bulldozer Pierre-Yves Maillard. Dès qu'une tête dépasse, c'est la machine à niveler, ratiboiser qui se met en place. La tondeuse ! Et voilà comment, toutes erreurs accumulées, on en est arrivé, se méfiant à tel point du pouvoir personnel, à une immense et désespérante impuissance impersonnelle. Plus personne ne décide de rien. Nul n'émerge. Il n'y a plus d'île Saint-Pierre, plus de vision d'avenir, fût-elle dérangeante. Il n'y a plus ni tunnels ni avions de combat, plus de grande réforme historique, comme le fut l'AVS à la fin des années quarante. Non, il n'y a plus que la juxtaposition courtoise et grisâtre de sept impuissances. C'est cela, votre conception d'un gouvernement ? Point n'est besoin, me semble-t-il, d'avoir lu Maurras, ni Machiavel, pour répondre : non, non et non.

 

Pascal Décaillet

 

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25/05/2012

Boum, boum, badaboum !

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 25.05.12

 

Faut-il que chaque traité international signé par notre pays soit, systématiquement, soumis au peuple ? La question, sous la forme d'une initiative de l'ASIN (Action pour une Suisse indépendante et neutre), nous est soumise, le 17 juin prochain. Je n'ai pas encore pris ma décision face à cette initiative, il y a du pour et du contre, je vais, comme chaque citoyen, soupeser. Et le corps électoral élargi qu'on appelle « peule », dans moins d'un mois, tranchera. Mais autant vous dire, et c'est l'objet de cette chronique, qu'une chose, déjà, m'exaspère : la machine de guerre, boum boum badaboum, des opposants, avec les millions du patronat, et les éternels refrains du style « Trop de démocratie tue la démocratie ».

 

Bien sûr, le peuple peut déjà, aujourd'hui, attaquer, par référendum facultatif, les traités internationaux. Bien sûr aussi, la plupart de ces accords sont d'ordre technique, et les soumettre, quatre fois par an, au suffrage universel, aurait quelque chose de fastidieux. Mais la démocratie est fastidieuse ! Allez voir les travaux du Parlement fédéral, à Berne, où j'ai passé quelques années de ma vie : on y pèse chaque virgule, pour parvenir à des majorités. Et, pour ma part, il ne me déplaît pas de soumettre à la sagesse, ou la sagacité, de quatre millions de votants potentiels, ce que 246, certes légitimes, décident pour nous. Et si cela vous chante de me taxer d'antiparlementaire, faites-le, si ça peut vous faire du bien. Et si cela vous réjouit encore plus de m'imaginer marchant sur Rome, en 1922, lâchez-vous un bon coup.

 

Venons-en maintenant à economiesuisse, entendez le patronat. Le président de cette éminente organisation, Pascal Gentinetta, lâchait mardi matin (22 mai), sur les ondes de la RSR, le chiffre de ce qu'il mettait pour la campagne du non : entre 3 et 5 millions ! C'est beaucoup plus que le budget de l'ASIN ! Pourquoi un tel engagement financier ? Eh bien, parce que nombre d'accords internationaux, qui passent totalement inaperçus aux yeux du grand public, concernent de très près les intérêts des patrons : domaine bancaire, exportations, etc. En mettant un tel paquet contre l'initiative, notre bon patronat donne hélas l'impression de continuer à vouloir s'arranger entre soi, loin des légitimités démocratiques.

 

Le bon sens populaire pourrait bien s'en rendre compte. Et réagir comme le fit le peuple suisse le 6 décembre 1992, lors de la votation sur l'Espace économique européen. Ou le peuple de France en mai 2005, lors du vote sur le Traité européen, alors que la quasi-totalité des médias était pour. Bref, le souverain n'aime guère les unanimités de pensée, ni les propagandes dissimulées. Cela dit, encore une fois, sur cette initiative, ma religion n'est pas faite. Simplement, j'aime bien décider en conscience. Et pas sous la pression des bienpensants, surtout lorsqu'ils sont alliés, en l'espèce, aux forces de l'argent.

 

Pascal Décaillet

 

 

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11/05/2012

Bleu des Vosges, bleu Marine

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 11.05.12

 

J'écris ces lignes le 10 mai, soit 31 ans, jour pour jour, après la victoire de François Mitterrand. Sans être socialiste, j'avais, avec ardeur (et pas mal d'antigiscardisme),  souhaité cette arrivée au pouvoir, dans ma jeunesse. Sans l'être, non plus, aujourd'hui, j'ai finalement souhaité, comme vous le savez, celle de Hollande face à Sarkozy. Oh, bien sûr, elle m'ensorcèle moins, et l'attente, dimanche dernier, fut bien moins insupportable qu'il y a trois décennies. Hollande n'est pas Mitterrand, il n'a pas cette part de mystère ni de romanesque, ni sa plume, ni les fantômes qui l'accompagnent. Mais cet homme a une stature présidentielle, et les Français ont eu raison de lui laisser sa chance.

 

Les déclarations, en ce dimanche 6 mai 2012, celle du sortant comme du nouvel élu, furent simples et dignes, comme il sied à la tradition française. J'ai aimé l'accordéon dans les rues de Tulle, comme un hommage à la profondeur de la Province. Comme toujours, il y aura un état de grâce, puis la douche glacée des réalités. Les temps, pour la France, sont extraordinairement difficiles : pour Hollande, le risque d'échec, et de finir conspué, est immense.

 

Sur le plan politique, Marine Le Pen apparaît comme le véritable vainqueur de l'élection. Défavorisée aux législatives de juin prochain par le système électoral, elle ne va évidemment pas jouer les figurantes dans la législature qui s'annonce. Comme toujours sous la Cinquième République, l'ennemi à abattre, pour l'extrême droite, n'est pas tellement la gauche que la droite traditionnelle. En ce sens, Marine a atteint son objectif : Sarkozy à terre, ses lieutenants (Fillon, Juppé, Copé) prêts à s'entre-déchirer pour le contrôle de l'UMP, elle au contraire droit dans ses bottes, en ordre de bataille. Assurément, elle sera une figure incontournable, l'un des chefs de l'opposition. Et si, par hasard, Hollande devait échouer, elle pourrait sérieusement, cette fois, commencer à être perçue comme le recours.

 

La force des grands leaders de la droite, jusqu'à Chirac, fut de reléguer le Front national sur les bords. Cela, Sarkozy ne l'a pas réussi. C'est son très grand échec. Mais franchement, qui, aujourd'hui, dans le champ de la défaite, pour porter avec crédit le bleu horizon de la droite française ? Fillon ? Juppé ? En juin, le réflexe républicain pourrait bien amener les Français à donner au nouveau président les moyens de sa politique, en envoyant au Palais Bourbon une majorité de gauche. Et si, dans les années qui viennent, Hollande réforme le système électoral en instillant une dose de proportionnelle, le FN fera, comme en 1986 mais avec beaucoup plus de députés, son entrée à l'Assemblée nationale. Deviendra-t-il, avec le temps, un parti comme un autre ? Le bleu des Vosges deviendra-t-il bleu Marine ? Observons la France, aimons-la : elle est finalement une part de nous-mêmes. En attendant, bonne chance, M. Hollande.

 

Pascal Décaillet

 

 

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27/04/2012

France : je voterais Hollande

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 27.04.12

 

Je l'ai dit et répété : j'aurais voté, si j'étais électeur en France, pour François Bayrou au premier tour. Comme il y a cinq ans, j'ai aimé, chez cet homme, le discours de vérité, le rapport à la terre, l'exigence de rigueur. Nous voilà maintenant, comme dans le plus classique des scénarios, en présence d'un traditionnel duel gauche-droite. D'un côté, la France libérale, celle de Nicolas Sarkozy. De l'autre, la France socialiste de François Hollande. Deux grandes traditions politiques s'affrontent. Comme dans six seconds tours sur huit, depuis 1965. Il n'y eut que deux exceptions : le duel Pompidou-Poher (interne à la droite) de 1969 ; le fameux deuxième tour Chirac - Le Pen de 2002.

 

Une fois écrémées les candidatures populistes de gauche (Mélenchon) comme de droite (Marine Le Pen), l'une et l'autre habitées par le sel de la rhétorique et un sacré talent, il est vrai que les deux finalistes ne sont pas les plus excitants. A droite, un président usé, lâché, réduit à diaboliser son adversaire. A gauche, un homme dont il est difficile d'oublier la très grande discrétion lorsqu'il était premier secrétaire du PS, avec ses allures de Charles Bovary, ex-rondouillard aux airs de notable de province : il pourrait figurer le mari trompé d'un film de Chabrol. Avec Isabelle Huppert dans le rôle-titre, of course.

 

C'est pourtant pour cet homme-là que je voterais, le 6 mai. Même si ses propos sur les niveaux d'imposition m'exaspèrent. Même si son charisme ne m'a, pour l'heure, que très moyennement ensorcelé. Mais simplement parce que Sarkozy, ça n'est pas, ça n'a jamais (pour moi) été possible. Doué, certes, énergique, travailleur, et même sincèrement attaché à la réussite de son pays. Mais le rapport au monde de l'argent ! La fascination pour les riches, que relève cruellement Franz Olivier Giesbert dans son livre « Monsieur le Président » (Flammarion, 2011). Mais l'impossibilité d'une fierté d'Etat face aux possédants. Ça n'est pas dans la gestion courante que le président sortant a échoué, mais bel et bien dans son inaptitude à adopter la posture présidentielle. Laissons ici le Fouquet's et la croisière maltaise, qui sont ses diamants à lui, mais il y a tant d'autres signaux de manque de hauteur, déficience d'Etat.

 

Alors voilà, si j'étais Français, je donnerais sa chance à François Hollande. Pour réhabiliter la primauté de l'intérêt public. Relancer l'enseignement, qui est la clef de tout, et qui est notoirement malade. Restaurer une justice sociale - en espérant qu'elle ne soit pas thermidorienne - dans un pays dont c'est la tradition, la fierté, le fleuron. Ecole : pensons à Guizot et Jules Ferry. Equité : pensons à Blum, mais aussi aux grandes lois sociales de la Libération, à l'époque du Général de Gaulle. Oui, ce pays qui fut celui des grands ordres chrétiens avant d'être celui d'une République à laquelle je crois, mérite mieux qu'une éternelle génuflexion devant l'Argent spéculé. Oui, je voterais François Hollande.

 

Pascal Décaillet

 

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13/04/2012

L'argent se mérite. Par le travail

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 13.04.12

 

2500 francs par mois pour chaque personne, active oui non, vivant légalement en Suisse. On appelle cela un « revenu de base inconditionnel ». Le montant, certes, ne figure pas dans le texte de l'initiative, mais des membres du comité l'articulent eux-mêmes. 2500 francs qui tomberaient du ciel, manne d'Etat, non parce qu'on aurait produit un travail, mais simplement parce qu'on existe. J'existe, donc je touche le revenu inconditionnel. Aberrant. Lunaire. Totalement irréaliste quant au financement. Surtout, jailli de cerveaux totalement théoriques, tellement éloignés de la réalité du monde du travail. Où il s'agit se retrousser les manches pour obtenir un salaire.

 

Dieu sait si je suis attaché à l'Etat social. Il n'est pas question de laisser sur le bord du chemin les plus démunis, les plus faibles, les infirmes, les personnes âgées dépourvues de moyens, ni les jeunes en formation. Dieu sait, et mes lecteurs ici, depuis plus de douze ans, peuvent en témoigner, si j'ai toujours rejeté le libéralisme de casino, celui que condamne déjà Péguy, celui de l'Argent roi, l'Argent spéculé, gagné sans efforts. Dieu sait, aussi, si j'ai toujours prôné les mécanismes régulateurs permettant à l'Etat d'accomplir son devoir de solidarité. Cela me rapproche à la fois des radicaux historiques, de la Doctrine sociale de l'Eglise, et même, eh oui, de certains socialistes, lorsqu'ils puisent leurs racines ailleurs que dans la vengeance de classe.

 

Tout cela, oui. Responsable d'une PME, indépendant avec une employée, je trouve tout à fait normal, sur le bénéfice qui me reste une fois réglées toutes les charges, de payer des impôts, et même pas mal d'impôts, pour la sécurité, la santé, la solidarité, les grandes infrastructures de la ville, du canton, du pays où je vis. Je dis simplement qu'il y a une limite, et que toute la dialectique gauche-droite s'organise autour de cette limite : où placer le curseur ? Quand j'entends les taux fiscaux annoncés par François Hollande, candidat qui par ailleurs me séduit, je ne suis plus d'accord. Il y a un moment où ça n'est plus possible !

 

Bien sûr, l'initiative sur le « revenu inconditionnel » sera (pour peu qu'elle obtienne les signatures) balayée par le peuple suisse. Parce que c'est un peuple incroyablement mûr et responsable. Capable de refuser des baisses d'impôts, des vacances supplémentaires. Parce qu'il sent bien que rien, dans le monde du travail ni d'ailleurs dans la vie, ne peut surgir de la facilité. Il faut se battre ! Et c'est cela qui m'inquiète tant dans le cerveau des initiants : cette idée d'une rémunération arrosoir, indépendante de tout mérite, de tout effort. Pour les faibles, les démunis, les écorchés de la vie, aucun problème, je dis oui. Pour un homme en pleine santé, en pleine force de l'âge, osons le dire : ce serait tout simplement une honte.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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16/03/2012

J'aime pas les mous !

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 16.03.12

 

Me revoici à vous parler de François Bayrou ! Décidément, l'homme m'impressionne, sa candidature me touche. Je ne reviendrai pas ici sur la texture humaine, mais sur la chance inouïe, avec ce programme, de réinventer un champ politique totalement broyé par la Cinquième République. Je ne dirai pas « le Centre », parce que j'ai toujours haï ce mot, mais je dirai la démocratie chrétienne française, naguère appelée MRP. A laquelle, dans la galaxie Bayrou, il convient d'ajouter une partie (par les ralliements) de cette très grande famille politique française, celle de Clemenceau, d'Herriot et même de Mendès France, que fut le parti radical. Deux galaxies, non pas éteintes, mais profondément éclipsées par la machine bipolaire de la Cinquième.

 

Parlons du « Centre ». Ce ne sont pas les idées des centristes qui me dérangent ! Non. C'est cette manière, chez pas mal d'entre eux, de se poser au milieu, entre la droite et la gauche, et de dire, avec une bonasse tranquillité joufflue : « Ben voilà, je suis au centre ». Cette posture, en M. Homais, le caricatural apothicaire de Madame Bovary, a quelque chose d'insupportable. Elle sublime l'opportunisme, érige le slalom en remplaçant officiel de la ligne droite, sécrète la compromission en valeur suprême : non, non et non ! Non qu'il faille, avec la raideur d'un monolithe, être totalement de droite, ou de gauche. Mais enfin, j'aime les politiques, de n'importe quel bord, qui fondent leur action sur des VALEURS. Et non sur la simple ductilité passagère de l'occasion.

 

La puissance d'un Bayrou, c'est qu'il ne transige pas avec ses valeurs. Il ne dit pas : « Je suis au centre », mais « Voici ce que je suis. Me voilà, face à vous, avec mes qualités, mes défauts, l'enchevêtrement de mes racines ». Il ne se définit pas comme un intermédiaire (cette euclidienne stupidité du mot « centre »), mais énonce ce qu'il est, à prendre ou à laisser. Avec son sale caractère, ce côté tête de lard, bourru, j'ai toujours aimé ces gens-là. J'aime pas les mous ! En cela, il renoue avec les grandes figures MRP (sa famille) ou radicales de la Troisième et de la Quatrième Républiques. Sans donner le moindre signe de renoncement, bien au contraire, il redonne vie à une conception très ancienne du dialogue politique français, mélange d'écoute et de convictions, profondément ancrée dans la province de ce pays. Et je me demande si cette posture n'est pas un peu celle de nos politiciens vaudois ou valaisans, surgis de la vigne ou des terres céréalières, où on discute. On s'engueule sur la politique, mais au fond on se respecte. On partage une même terre. Et on boit les mêmes verres. Chez un Darbellay, un Nantermod, un Tornare, et bien d'autres de chez nous, je reconnais des similitudes avec Bayrou. Tellement loin de Paris ! Mais tellement plus justes que l'arrogance, parachutée de tout là-haut.

 

Pascal Décaillet

 

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18/02/2012

Ouvrez votre blog ! Ecrivez ! Publiez !

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Samedi 18.02.12



J'ai commencé le journalisme par de premières piges, au Journal de Genève, à l'automne 1976. Dans ce même journal, quelques années plus tard, j'ai accompli mon stage pour devenir professionnel, en rubrique nationale. Par tournus, jusqu'à une heure du matin, voire plus tard, j'ai assumé la responsabilité d'édition : nous restions au journal jusqu'à ce que nous puissions toucher, humer, les exemplaires qui sortaient tout chauds d'une rotative se trouvant au rez-de-chaussée de notre propre rédaction, rue du Général-Dufour ! Et puis, avec les typographes, nous allions boire une bière à l'Inter, le seul bistrot encore ouvert.

Ça n'était juste plus le plomb (que j'ai connu au début), mais enfin c'était quelque chose d'incroyablement fort, familial, artisanal. Cela sentait l'encre, le papier, nous communiquions nos textes à la mise ou à la saisie par pneumatiques ! Et tous, journalistes, typographes, opérateurs de saisie, rotativistes, employés d'expédition, je crois que nous étions heureux. Nous tirions à la même corde, avec en point de mire un seul produit : le journal. J'aimais aussi les dimanches après-midi, lorsque nous n'étions que trois ou quatre en rédaction. Et nous sortions un journal ! C'est dire mon émotion lorsque, le 28 février 1998 (j'étais entre-temps passé à la RSR), je suis retourné rue du Général-Dufour, dans ce bureau qui avait été celui de René Payot, pour une émission spéciale, en direct avec toute l'équipe chargée de fabriquer le dernier numéro d'une immense aventure, qui avait commencé avec James Fazy en 1826.

Trente ans après, face à mon blog, je me retrouve à exercer seul tous les métiers à la fois de cette époque-là : je rédige mes commentaires, je les titre, je les illustre, je détermine la graisse et le corps du caractère, je publie, et j'assure même le courrier des lecteurs, puisque je viens de publier, à l'instant, mon neuf-millième commentaire depuis octobre 2007 ! Et ce rôle d'homme-orchestre, nous tous pouvons le tenir, c'est très facile, il suffit d'avoir des choses à dire, aimer écrire, mettre en page, réagir à vif à l'actualité. Oui, publier est aujourd'hui à la portée de tous. Pourquoi s'en plaindre ? Sur le principe, je trouve cela plutôt extraordinaire, démocratique, de nature à revaloriser le goût de l'écriture, de la chronique, du journal intime. Sans papier, certes. Mais le papier est-il un but en soi ?

Dans mon métier de journaliste indépendant, j'ai la chance de travailler pour tous les supports : presse écrite, radio, télévision, internet. Mais ce moment d'intimité du blog, cette solitude éditoriale, trouver des dizaines de milliers de « visiteurs » au rendez-vous, m'apportent un rare bonheur. Si vous êtes hésitant, vous qui me lisez, franchissez le pas : créez votre blog. Ecrivez. Publiez. Conquise de haute lutte par les combats de nos ancêtres, la liberté d'expression est garantie en Suisse. Et elle ne s'use, c'est bien connu, que lorsque les citoyens ne s'en servent pas.



Pascal Décaillet

 

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03/02/2012

Bayrou 2012

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 03.02.12

 

« Il faut un François à l'Elysée », titrais-je ici même, fin décembre. Je confirme. Et j'ajoute, en ce début février, que ce François devrait, selon moi, être Bayrou. Me voilà donc repiqué de la même fièvre qu'il y a cinq ans, lorsque je plaidais, dans ces mêmes colonnes, pour la candidature du Béarnais. Oui, il me séduit. Oui, quelque chose en lui me touche. Non, il ne ressemble à nul autre. Je sais, bien sûr, qu'il a très peu de chances, n'étant pour l'heure que quatrième dans les sondages, derrière François Hollande, Nicolas Sarkozy et une Marine Le Pen qui pourrait bien surprendre au premier tour. Tout cela, je le sais. Mais, comme il y a cinq ans, j'ai envie de croire dans la candidature de cet homme attachant, atypique.

 

Pourquoi, au fond ? Alors que je ne suis pas spécialement centriste, ni franchement tétanisé par l'Union européenne, deux valeurs assurément fondatrices de l'engagement de Bayrou. Eh bien, parce que l'homme recèle en lui une incroyable détermination ! Il m'apparaît comme très seul, ce qui peut s'avérer une qualité majeure. Il ne doit rien qu'à lui-même. Il aime la terre et la littérature, oui, à la fois la culture, au sens propre, celle de la tâche paysanne pour récolter des fruits de son travail, et aussi dans le sens élaboré des lettres, de la poésie, des humanités, qui sont le sel de sa formation. Le labour de la terre, le labeur des syllabes, voilà un rapprochement d'antique teneur, où le bucolique le dispute à le vertu de l'effort, quelque chose de difficile à obtenir, à l'image du verbe de cet homme, ancien bègue, tout le contraire du Parisien facile, mais désespérant de légèreté.

 

Et puis, Bayrou, c'est l'anti-Sarkozy. Il parle moins bien, enfin avec moins d'aisance. Il ne fut jamais l'homme du clinquant. Il a toujours montré, face aux forces de l'Argent (j'emprunte à Péguy, et à ses lumineux Cahier de la Quinzaine, la majuscule à ce mot), la plus inflexible indifférence. Non pour fuir le Capital, ni le diaboliser, simplement ne point en être dépendant. Hélas, l'actuel président a parfois livré cette impression, ce qui en France ne pardonne pas. J'adhérerais enfin, si j'étais électeur en France, aux quatre points de son programme : produire français, lutter contre l'endettement, mettre l'accent sur la formation, moderniser la démocratie française. Ce sont là des questions capitales, reconnues d'ailleurs par d'autres candidats.

 

Alors, quoi ? Alors, bien sûr, mon héros d'il y a cinq ans et d'aujourd'hui risque bien de se retrouver quatrième, ou troisième, au soir du premier tour ! C'est la vie. Tout au moins, il aura fait surgir, comme en 2007, des éléments de terre et de racines, de pesanteur, oui des fragments de vérité, qui nourrissent vraiment le débat politique. C'est à cela que sert une élection. Jeter des idées, les confronter, les mesurer à celles de ses concurrents. Cela s'appelle, simplement, la démocratie.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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11/01/2012

Le rôle du diable

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Mercredi 11.01.12



Il faudrait enseigner l'affaire Hildebrand dans les écoles de journalisme. Comme un exemple extraordinaire d'inversion des rapports de responsabilité. D'un côté, le président d'une banque nationale empêtré dans une affaire où ses fonctions publiques et ses choix d'investisseur privé peuvent électriquement se toucher, ce qui est au mieux une lourde incurie, au pire une collusion d'une rare gravité. De l'autre, un conseiller national ayant contribué à ce que la chose, manifestement d'intérêt public, et même national, soit connue de tous. Et, pendant des jours, jusqu'à la démission du premier, on tombe sur qui, à bras raccourcis ? Sur le second ! Oui, on l'a fait jusqu'au dernier moment, tant qu'on pouvait. Oui, on a réinstallé Blocher dans son rôle taillé sur mesure : le rôle du diable. Oui, la majorité des éditorialistes de ce pays, désolé Chers Confrères, sont désespérants.


Imaginons, une seconde, que le conseiller national ayant eu vent de l'affaire (via une indiscrétion de la banque) n'ait pas été Christoph Blocher, bête noire absolue de nos beaux esprits, mais un élu lambda, bien centriste, bien poli, n'élevant jamais la voix, bien rasé. Allez, disons un gentil PLR, un gentil PDC, ou même un gentil Vert. Dans ce cas-là, le messager, tout le monde s'en foutrait comme de l'an 40 ! Imaginez que ce fût un Dick Marty : on ferait révérence, bien aplatie, devant le courage du chevalier blanc. Mais là, l'aubaine ! Le colporteur, le délicieux petit salopard, c'est Blocher ! Ah, les belles étrennes, ah le somptueux cadeau de début d'année : le Mal absolu, la main dans le sac.


Alors, pendant des jours, on n'a pas parlé « d'affaire Hildebrand », mais « d'affaire Blocher-Hildebrand », voire « d'affaire Blocher ! ». On a tout cherché, dans tous les sens, pour exonérer le patron de la BNS de la moindre charge possible. A l'inverse, on a défini comme cible unique « l'élu ayant enfreint la loi ». On s'est fait juriste, procureur, exégète du juste et du rigoureux. Tout cela, pour mieux oublier Hildebrand lui-même, évidemment victime, l'Agneau, d'une cabale. Et cela a failli marcher. Jusqu'au jour où l'intéressé lui-même, acculé par les siens pour des raisons qui restent d'ailleurs à éclaircir, a quitté le navire. Et même là encore, on a crié à la victime, l'homme d'honneur cédant à la meute. Et jusqu'à la présidente de la Confédération lui réitérant, peu auparavant, sa confiance. Ah, le délicieux petit monde ! Ah, la douce Confrérie ! Je te tiens, tu me tiens, et la barbichette est reine, souveraine. Tellement bien, entre soi ! Surtout, qu'on ne vienne pas nous déranger. Ni Blocher, ni personne ! Qu'on nous laisse, entre nous, couler des jours paisibles. Nous qui sommes du côté du Bien. Dans la neige immaculée de nos consciences.



Pascal Décaillet

 

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29/12/2011

La France aux François !

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Jeudi 29.12.11

 

Les lecteurs du Nouvelliste s'en souviennent : j'ai passionnément roulé, il y a cinq ans, pour la candidature de François Bayrou. Il ne fut pas élu, même pas qualifié pour le deuxième tour, mais enfin ce solitaire provincial de caractère avait, très largement, emporté mon adhésion, bien que je ne fusse ni pro-européen, ni adepte du centre. Ces frontières-là, il les avait transgressées. C'est cela qui m'avait touché. Le choix d'un président, pour les Français, est, depuis un demi-siècle, celui d'un homme, bien davantage que celui d'une idéologie. Pour cela, il existe des législatives.

 

Cette instillation, au service de la République, depuis 1962 (l'élection au suffrage universel), d'une fragrance de monarchie, n'a jamais été pour me déplaire. Profitons-en : la Sixième République approche, et avec elle, sans nul doute, le retour au banal. Le régime d'exception créé en 1958 par un homme d'exception, il fallait bien qu'un jour, le sel de tout ce miracle vînt à se tarir. Lorsque la France sera devenue un pays comme un autre, je consacrerai ma vie à mes autres passions : observation des oiseaux, arbres, fleurs, bisses, rivières. Il y a tant de choses à faire, vivifiantes, dans ce chemin terrestre qu'on appelle la vie.

 

Elle se meurt de quoi, la Cinquième ? Mais d'elle-même, pardi ! De l'incroyable médiocrité de l'actuel locataire de l'Elysée. Elle aurait pu mourir, déjà, avec Giscard, mais il y eut Mitterrand pour la ressusciter. Mais là, cet homme, Sarkozy, pour lequel je n'aurais jamais voté, c'est le crédit présidentiel lui-même qu'il a ruiné. La hauteur de l'ambition. La stature d'Etat. Plié devant les forces d'Argent. Devant les Etats-Unis d'Amérique. Devant la Chancelière d'Allemagne fédérale. Echec, oui. Echec au Roi. Echec et mat. Pour lui succéder, si la France veut recouvrer son rang, et je ne parle pas ici des triples A et autres godemichets inventés par la finance spéculative, il faudra quelqu'un qui ait la classe. Je ne vois que François Hollande ou François Bayrou. Bref, il faut un François. Comme Mitterrand. Ce prénom-là n'est pas un hasard : il est le choix du tellurisme face à la dilution des repères. Il faut l'un de ces deux François, un homme qui enracine son ouverture dans le pays profond. Sinon, ce sera le pire : le retour de ces valeurs-là, dont a si bien parlé Barrès, les Français n'iront pas le chercher chez un politique « traditionnel », Mais chez Marine Le Pen. Et cela, je ne le souhaite en aucun cas à nos amis d'Outre-Jura.

 

Quant à l'hypothèse - hélas plausible - d'un Sarkozy se succédant à lui-même, je n'y vois que la permanence du funeste et la sublimation du banal. Non qu'il ruinerait le pays, bien sûr. Mais il continuerait d'en atténuer la part de miracle. Péché mortel. Il faut un François, du Béarn ou de Corrèze, à l'Elysée. La France aux François !

 

Pascal Décaillet

 

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30/11/2011

Pierre-Yves Maillard, évidemment

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Mercredi 30.11.11

 

J'ai rédigé ici même, pour le Nouvelliste, il y a des années, une chronique intitulée : « Pierre-Yves Maillard, le meilleur de tous ». Longtemps après, je n'en démords pas : au-delà des positions idéologiques, la Suisse tient, avec cet homme-là, une très grande chance. Un homme de tempérament. Un homme de courage. Une puissance de travail. Une clarté de stratégie et d'engagement. La possibilité d'un nouveau Delamuraz. A l'époque des souris grises, des Burkhalter et des Schneider-Ammann, c'est une occasion très rare. Le Parlement, le 14 décembre, saura-t-il la saisir ?

 

Avant de parler de Maillard, un mot du tandem retenu par les socialistes : ticket de rêve ! Jamais, dans l'Histoire, depuis Ernst Nobs, le premier socialiste conseiller fédéral en 1943, ce parti ne nous a offert un duo aussi lumineux. Berset le brillant, Maillard le fonceur, Berset le cérébral, Maillard l'instinctif, Berset le négociateur, Maillard le frontal. Deux hommes d'une rare valeur, un ticket d'une exceptionnelle complémentarité. Je plaide ici pour Maillard, parce que je crois en son étoile depuis toujours, mais pourrais très bien vivre avec Berset, vous l'avez compris.

 

Surtout, revoilà des hommes qui nous font un peu rêver. Revoilà un parti socialiste qui, pour la première fois depuis très longtemps, recommence à nous donner envie de croire en l'un des siens. Ce parti a donné à la Suisse de grands conseillers fédéraux, on pense évidemment à Tschudi, il nous offre l'occasion de renouer avec ce standard. A côté de l'arrivée d'un Berset ou d'un Maillard aux affaires, la question de la réélection de Mme Widmer-Schlumpf, qui tétanise mes confrères, m'apparaît d'un intérêt bien mineur.

 

Maintenant, Maillard. Pourquoi lui ? Mais enfin, regardez-le ! C'est un Couchepin de gauche ! Un attaquant. Tronche. Tête de lard. Insupportable. Très exactement les ingrédients pour être un chef. Seul contre tous, alors que son parti s'égarait dans un blairisme illisible, incarné en Suisse par la lunaire irréalité d'un Moritz Leuenberger, Maillard ferraillait à propos du marché de l'électricité. Seul, il affrontait les snobinards de salon de son propre parti. Un jour, à Infrarouge, il a même attaqué Couchepin, enfin deux hommes, unis dans l'odeur de la poudre et un respect mutuel qui n'est pas celui des fatigués, mais des combattants.

 

Et moi, qui ne suis pas socialiste, je préfère mille fois être représenté par un type opposé à mes opinions, mais avec une puissance de conviction et de caractère, que par un gentil administrateur de haut niveau, style Burkhalter, qui ne provoque en moi ni désir ni envie, ni projection sur l'avenir, ni envie de mordre le destin. Le temps des souris grises est révolu. Pour affronter les défis qui nous attendent, la Suisse a besoin de trempes. Il se trouve que Pierre-Yves Maillard en est une. Le pays aurait grandement tort de s'en passer.

 

Pascal Décaillet

 

 

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16/11/2011

Salaire minimum : je vote oui

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Mercredi 16.11.11

 

Après mûre réflexion, je voterai, le 27 novembre à Genève, pour l'instauration d'un salaire minimum. J'ai pesé le pour, le contre, organisé des débats sur le sujet, écouté avec intérêt tous les avis : au final, il m'apparaît qu'il faut donner un signal fort contre les abus de certains employeurs, les salaires à vil prix, la sous-enchère (dumping), au fond le bradage du Contrat social, qui implique un minimum de respect entre les parties. Ce signal, j'en conviens, passe par une mesure un peu arbitraire (quel plancher ? 4000 francs ?), à la française, avec une kyrielle de défauts que le patronat ne se gêne pas de nous brandir. Eh bien, tout de même, osons le signal.

 

L'idée d'un salaire minimum, en Suisse, fait son chemin. Dans plusieurs cantons (Neuchâtel et Genève votent le même jour), mais aussi au plan national, avec une initiative de l'Union syndicale suisse. La route promet d'être longue, ardue, tellement ce concept s'oppose à tout ce qui, depuis en tout cas la paix du travail de 1937, fonde nos rapports contractuels : discussions par secteurs, conventions collectives. Un système, il faut l'avouer, qui a bien fonctionné. Mais les temps ont tellement changé : l'entrée en vigueur des bilatérales, l'ouverture des frontières, la libre circulation des personnes, la très claire sous-enchère salariale en zone frontalière (criante, à Genève), tout cela doit nous amener à augmenter la protection sociale pour les plus défavorisés. A Genève, avec 3000 francs pour un plein temps, on ne peut tout simplement pas vivre.

 

Je suis moi-même responsable, depuis plus de cinq ans, d'une petite entreprise : mon bureau indépendant de journalisme. Je sais ce que payer un salaire veut dire. Des locaux professionnels. Investir dans du matériel. Avoir peur, au fond. Alors qu'on est soi-même indépendant, justement démuni des garanties sociales qu'on accorde à son employé. Mais c'est le jeu, justement : on a choisi, soi-même, d'assumer le risque économique. Le salarié, en revanche, doit pourvoir bénéficier de la protection sociale. Payer correctement les gens avec qui on travaille, c'est cimenter un climat de confiance qui, finalement, augmentera les chances compétitives de l'entreprise. Le vrai libéralisme, qui est tout sauf celui du casino, n'est-ce pas quelque chose de cet ordre-là ?

 

On me dira qu'un contrat existe dans la mesure où il est accepté par chacune des parties. Je veux bien, mais c'est une vision absolue. La liberté de fixer les salaires, la manœuvre de négociation, tout cela doit demeurer. Mais encadré par un Etat-arbitre. Qui ne joue pas à la place des joueurs, mais siffle les abus. Le génie du jeu, la volonté de vaincre, doivent rester du domaine des entreprises. Mais ces dernières évoluent dans un champ plus large, celui d'une société. Où il convient que chacun ait sa place. Avec un minimum de décence pour pouvoir vivre.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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04/11/2011

Le sort de Mme Widmer-Schlumpf : on s'en fout !

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 04.11.11

 

Vous avez remarqué ? Impossible d'allumer un poste sans entendre immédiatement parler du destin d'Eveline Widmer-Schlumpf ! Les ondes publiques, radio et TV d'Etat, se sont fait une spécialité de se gargariser sur le sort de cette Grisonne totalement inconnue en Suisse romande. Plus fou encore : le lendemain même d'élections fédérales qui consacrent une incroyable continuité dans le rapport droite-gauche en Suisse, la SSR de M. de Weck nous balance, dûment stipendié par la redevance, un sondage en forme de plébiscite pour que cette conseillère fédérale soit réélue le 14 décembre prochain. Comme si c'était là le premier souci du peuple ! Alors que Mme Widmer-Schlumpf, l'immense majorité des gens s'en contrefoutent.

 

Il s'est passé quoi, le 23 octobre ? Un scrutin de continuité ! L'UDC perd certes des sièges, mais demeure de très loin le premier parti du pays. Si vous lui ajoutez le corps amputé qu'on appelle PBD (et qui n'est certainement pas un parti du centre !), vous arrivez même à un meilleur résultat qu'il y a quatre ans. Le PS ne perd pas trop, et c'est une excellente nouvelle, car notre dialectique politique a besoin de ce grand parti qui a contribué à faire le pays. Le PLR et le PDC s'érodent sérieusement. PBD et Verts libéraux viennent compliquer et morceler l'univers sis entre la gauche et l'UDC. Bref, recomposition à l'intérieur des grandes tranches, mais maintien des équilibres qui nous régissent depuis très longtemps : la Suisse, au niveau fédéral, est deux tiers à droite, un tiers à gauche. C'est un pays foncièrement conservateur.

 

Ce qui doit nous intéresser, c'est l'avenir de nos relations avec l'Union européenne, la bataille pour une véritable économie nationale, au service de l'humain et non du casino, les conditions de la sortie du nucléaire, le refus du libre-échangisme dogmatique en matière agricole, la priorité aux résidents dans le retour à l'emploi, l'aide aux familles, l'instauration d'une Caisse unique efficace dans l'assurance maladie, ce sont là les questions qui touchent les gens ! La gauche, tout autant que la droite, doit être écoutée sur ses propositions. Mais, désolé, le sort de Mme Widmer-Schlumpf ne passionne que le tout petit cercle d'initiés qui gravitent autour du Palais fédéral. La génération de journalistes qui étaient à Berne lors du putsch parlementaire contre Blocher, donc lors de l'avènement de la Madone grisonne. Persuadés, au fond d'eux-mêmes, qu'il y avait là un acte de salut public, pour la morale, pour la grande cause du Bien. Et tout en haut de cette Pyramide du Convenable, il y a un croisé nommé Roger de Weck. Celui qui commande les sondages sur le destin de Mme EWS.

 

A partir de là, qu'ils réélisent ou non la Grisonne. Nous verrons bien. La politique suisse, entre 2011 et 2015, se fera sur des valeurs conservatrices et sociales, environnementales aussi. En jetant, Dieu merci, aux orties la finance de spéculation. Cette politique-là, on peut la faire avec ou sans la traîtresse de Coire. Cela n'a strictement aucune importance.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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20/10/2011

Vade-mecum anti-molasse

 

Chronique parue dans le Nouvelliste - Jeudi 20.11.11



Au milieu d'une Europe qui ne nous veut guère de bien, et se porte elle-même fort mal, au milieu d'une crise financière, monétaire, et sans doute plus globale encore, à qui voulons-nous confier le destin de la Suisse pour les quatre ans qui viennent ? Chaque citoyen, en son âme et conscience, en jugera d'ici dimanche. Pourvu, simplement, qu'il le fasse dans l'urne : le mot « peuple », en démocratie, n'a de sens et d'issue que par la voie électorale, dans le cadre d'institutions. Bref, de gauche ou de droite, allons tous voter ! Plus la participation sera grande, plus sera légitime le Parlement fédéral 2011-2015.

Une légitimité dont il a bien besoin. Il convient de s'interroger sérieusement sur certains aspects vieillots de cette institution, qui à certains égards fonctionne encore comme au temps des diligences. A l'heure d'internet, des réseaux sociaux, qui permettent d'incroyables simultanéités à distance, d'un bout à l'autre de la planète, à quoi rime encore cette convergence physique, quatre fois par an, selon un calendrier totalement figé plusieurs années à l'avance, de 246 élus dans un même lieu, la ville de Berne ? Bon an, mal an, qu'il pleuve ou qu'il vente, il est acquis que les parlementaires siègent en mars, en juin, en septembre, en décembre. Un décalage total, en termes d'efficacité, par rapport au monde de l'économie.

Et puis, lâchons le mot : et si la Suisse était un régime parlementaire hypertrophié ? Savez-vous qui est, statutairement,  le premier citoyen du pays ? Réponse : le président du Parlement. Sans vouloir froisser mon ami Jean-René Germanier, qui accomplit d'ailleurs sa fonction à merveille, je ne trouve pas ce statut normal. Le premier, dans une démocratie, doit être le chef de l'exécutif. Qu'il ne le soit pas, en dit long sur la castration, dans la mentalité politique suisse, de tout ce qui peut incarner une fonction de décision, de prise de risque. Tout ce qui dépasse : on choisit Johann Schneider-Ammann à la place de Karin Keller-Sutter, décision catastrophique non seulement pour le PLR, mais pour le pays. On trouve ça très bien, on a mis un type qui nous dérangera moins que la redoutable Saint-Galloise, on a nivelé par le plancher. Et on s'en lave les mains. Et on s'en va boire un verre au Café fédéral.

Oui, la politique fédérale déifie l'institution législative, jusqu'à cette carte de visite, ahurissante, de « correspondant parlementaire », alors que les équipes journalistiques à Berne traitent aussi du Conseil fédéral, de l'administration, de la vie syndicale, patronale, et des partis politiques. Glorifier le cénacle des faiseurs de lois (hélas aussi faiseurs de rois, mais peut-être plus pour longtemps), au détriment du gouvernement, c'est l'un des paradoxes de notre système où la molasse est reine, et la pierre précieuse, appelée à demeurer dans l'ombre.



Pascal Décaillet


 

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21/09/2011

A quoi joue le PLR ?

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Mercredi 21.09.11

 

A Genève, mais aussi en Valais, sur Fribourg, sur Vaud, dans les cantons de Suisse alémanique (le combat des chefs à Saint-Gall sera passionnant!), j'observe de très près la campagne pour les élections fédérales. J'y vois des partis bien dans leurs bottes: les socialistes, les Verts, l'UDC. Un parti traditionnellement plus fluctuant, disons que c'est dans sa nature: le PDC. Et un parti à la stratégie, mais aussi à la rhétorique duquel je n'entends strictement rien: le PLR. Si ça n'était qu'un obscur groupuscule, cette illisibilité ne serait pas trop grave. Venant du grand vieux parti qui a fait la Suisse, et nous a donné des personnalités comme Jean-Pascal Delamuraz, ça donne tout de même quelques frissons.

 

Que se passe-t-il? A de notables exceptions près (Jean- René Germanier, Philippe Nantermod, Christian Lüscher), la grande majorité des candidats PLR romands passent leur temps à quoi? A tomber à bras raccourcis sur l'UDC. Bien sûr, ces deux univers sont très différents, il y a la ligne de fracture des bilatérales, la différence de tonalité politique (langage de la raison, «Vernunft», contre usage de l'image, de l'émotion), oui toutes ces frontières existent, et c'est bien pour cela qu'il y a deux partis. Mais enfin, regardez les votes de ces deux familles politiques sur la plupart des sujets, à Berne, et vous y noterez bien des convergences. Et puis, l'attaque anti-UDC, chez certains caciques PLR, est devenue tellement récurrente, obsessionnelle, qu'elle amène une question majeure: nos braves radicaux ont-ils oublié que l'ennemi premier de la droite, avant d'être une autre composante de cette même droite, était peut-être, tout simplement... la gauche?

 

Dans certains cantons, comme Vaud, on n'est pas loin de l'axe radical-socialiste, oui les bons vieux rad-socs de la Troisième République, avec leurs Compas et leurs Equerres, contre la bête immonde de l'UDC. Sous l'apparence d'arguments moraux, cela traduit d'incroyables faiblesses au PLR. D'abord, parce qu'un parti (a fortiori celui qui a fait le pays!) a mieux à faire que se définir en constante opposition à un autre. Mais aussi parce que la gauche - ils l'apprendront à leurs dépens - ne fait JAMAIS de cadeaux à la droite. De cette soi-disant lutte commune «humaniste», les «PLR gentils» ne tireront nul profit. Ils sont toujours, dans ces cas-là, les dindons de la farce: rappelez-vous Georges Pompidou, en 1969, remontant les bretelles de son premier ministre Jacques Chaban-Delmas suite au discours sur la «Nouvelle Société », qui voulait donner des gages à la gauche. Bref, le PLR, au niveau national, pourrait bien payer assez cher, au soir du 23 octobre, l'erreur de direction dans laquelle il a tourné ses canons. Je terminerai avec une exception déjà mentionnée plus haut: l'excellent Nantermod. Dix types comme ça, et le vieux parti est sauvé.

 

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10/08/2011

François Hollande : un espoir pour la France

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Mercredi 10.08.11

 

La France n'a jamais aimé les parvenus. Ni les nouveaux riches, ni les spéculateurs, ni le cliquetis du bling bling. Pour ses chefs d'Etat, elle a toujours accordé sa faveur à des hommes capables de tenir à distance les forces de l'Argent. J'orthographie avec un grand A, empruntant à Péguy le titre de l'un de ses ouvrages les plus saisissants. La France, définitivement, n'est pas un pays libéral, malgré d'heureuses tentatives dans ce sens, par exemple sous le Second Empire. Sous la Cinquième République, elle a cru bon, à deux reprises, de confier son destin à la droite orléaniste du marché. Ce furent, en termes de tonalité et de stature présidentielles, deux échecs : relatif avec Giscard, cinglant avec Sarkozy.

 

L'ampleur de cette erreur de casting, les Français en tireront-ils les leçons au printemps 2012 ? Pas sûr ! Aujourd'hui en difficulté, le Président sortant peut se ressaisir, galvaniser son camp, retourner l'opinion, finalement conquérir un nouveau mandat. Et aujourd'hui, nul ne sait qui l'emportera dans neuf mois. Un homme, pourtant - je l'ai déjà écrit ici, et mon sentiment, au fil des jours, se renforce - impressionne par la qualité de sa campagne : François Hollande. Il y a, chez ce provincial de Corrèze, la tranquillité, la détermination de celui que rien n'altère, et qui creuse son sillon. Je ne dis pas qu'il sera élu, c'est beaucoup trop tôt, simplement il m'apparaît déjà, dans sa gestuelle et sa rhétorique, comme présidentiel.

 

Le François Hollande de 2011 me rappelle le Mitterrand de l'automne 1980, ou le Chirac de fin 1994. C'est un homme seul. L'Appareil veut sa peau. Il est l'homme à abattre. Fini, le patron du PS aux airs d'énarque un peu éteint, l'homme a vécu des revers, il a dû faire face, il a tenu, en est sorti grandi, transfiguré. Aujourd'hui, il ne doit rien à personne, développe un projet social qui n'a plus rien à voir avec le Plan des années 1981, un projet de solidarité moderne pour son pays. Socialiste, il incarne autant la France des campagnes que celle des villes, ne rejette pas le marché, veut simplement la justice. Il n'est pas l'homme de l'Internationale, ni même de la Rose. Non, juste un Français parmi les autres, à la rencontre du peuple.

 

Le rencontrera-t-il ? Il faudrait déjà que les socialistes, en octobre prochain, lui en confient le mandat. Ils seraient fous, à mon sens, de choisir une autre option. Et puis, pendant plus de six mois, il faudra que l'homme tienne le coup, au milieu d'attaques d'une violence inimaginable. Et puis, il y a tant d'inconnues : Marine Le Pen n'est pas la moindre. Nous verrons bien. Ce qui est sûr, c'est que la campagne de Hollande, comme celles de deux autres François, a déjà les atours d'une fière et lumineuse passion française. L'un de ses deux homonymes, hélas malheureux en 2007, s'appelait Bayrou. L'autre, prince inégalé de la politique, s'appelait Mitterrand.

 

Pascal Décaillet

 

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