04/06/2010

Les droits, les droits, toujours les droits

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 04.06.10

 

Droit au logement. Droit à respirer un air pur. Droit à ceci, droit à cela, ils n’en peuvent plus, la frange de gauche de la Constituante genevoise, de décréter les « droits » les plus multiples. Chargés, comme naguère le Jura, Fribourg, Vaud, de réinventer une Charte fondamentale pour leur canton, certains élus de cette étrange assemblée se sont transmués en hallucinés de la position déclamatoire, n’ayant pour toute sécrétion salivaire que la requête tétanisée de « droits ». Des droits, des droits, toujours des droits. Jamais de devoirs. Toujours prendre. Jamais donner de soi. Et Kennedy ? Et sa fameuse phrase, si belle, ils en ont entendu parler ?

 

Etrange conception du monde, tout de même. Singulière idée de la mission de l’humain sur cette terre. Nous serions ici bas, non pour façonner notre destin, mais attendre du Ciel qu’il veuille bien nous concéder des « droits » n’ayant été inventés que dans l’onanisme collectif de quelques surexcités rêvant d’une société meilleure. Les droits, les droits, toujours les droits ! Il faudrait coucher sur le papier tous les rêves de douceur du monde, mobilité douce, développement durable, paix sur la terre, toutes choses assurément fort honorables mais n’engageant que la part de désir et de projection de ceux qui les fantasment. Autrement dit, pas grand-chose.

 

Et puis, surtout, cette idéologie. Recevoir, toujours recevoir. Il y aurait un Etat protecteur, un cocon, et l’assurance que les « droits » décrétés seraient respectés. Alors que tout, dans la vie, de la naissance à la mort, est affaire de combat. Bien sûr qu’il faut les droits de l’homme, là oui, bien sûr que cette conquête des Lumières et de la Révolution française demeure un but constant à atteindre. Mais jamais acquis. Toujours à réinventer. Pendant que j’écris ces lignes, hélas, partout dans le monde, on les bafoue, ces droits, on torture, on tue. Pour les défendre, ces droits, il faut se battre, et non les décréter du haut de ses sandales, tout installé dans sa tranquillité.

 

La vérité, c’est que la vie est dure. Nul progrès n’est acquis. La barbarie, à tout moment, peut revenir. Oui, il faut lutter pour la civilisation. Mais par des actes. Et non par des postures déclamatoires. Aussi ridicules que totalement vaines.

 

Pascal Décaillet

 

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07/05/2010

Et si on changeait les Français ?

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 07.05.10

 

De Gaulle, Mitterrand, Chirac, Pompidou, Giscard, Sarkozy. Tel est l’ordre qualitatif des six présidents de la Cinquième République. Classement assumé par votre serviteur, tenant compte non seulement du bilan, mais de la stature, l’équation à la fonction présidentielle. Sur ce seul deuxième critère, Mitterrand serait d’ailleurs premier ex-æquo. Ce qui est sûr, c’est la sixième place de l’actuel Président : en clair, Sarkozy, aux trois cinquièmes de son mandat, c’est l’échec. Cela en fait-il pour autant un homme fini ? Bien sûr que non ! En politique, tout est réversible, la gloire comme les revers.

 

Aujourd’hui, selon un sondage BVA établi pour Canal+, sept Français sur dix jugent mauvaise l’action du Président. Maladresses initiales (yacht maltais, Fouquet’s), acharnement sur Villepin, manque de majesté dans la fonction, comme si le costume n’était pas taillé pour lui. L’homme, pourtant, ne manque ni d’intelligence, ni d’ardeur à la tâche, mais il y a quelque chose qui ne passe pas. Cela pourrait tenir à ce sentiment profond, obscur, liant les Français à leur pouvoir suprême : de Gaulle était le moine-soldat, incorruptible ; Mitterrand le génial Rastignac de Province, Pompidou le père tranquille. Sarkozy, qui est-il ? Le sait-il, lui-même ?

 

Oh, certes, la conjoncture ne le favorise pas. Mais enfin, fut-elle plus clémente face au de Gaulle de l’insurrection algérienne, au Pompidou ou au Giscard du choc pétrolier, au Mitterrand des manifestations pour l’école libre ? Non, c’est ailleurs qu’il faut chercher : sans doute cette impossibilité historique de la France à s’assumer comme un pays libéral, à de très rares périodes près, dont le Second Empire. Le problème numéro un de ce sixième président, ça n’est peut-être pas Sarkozy, mais les Français eux-mêmes.

 

Les Français, oui. Cette grève de la SNCF en pleine affaire du volcan islandais, quand aucun avion ne peut voler. Cette hypertrophie des syndicats. Cette retraite à soixante ans. Cette insatisfaction permanente. Cette manière de vouloir tout attendre de l’Etat. Oui, ce sont peut-être les Français qu’il faudrait changer. Le problème, c’est qu’ils sont soixante millions. Et que Nicolas Sarkozy est un. Il lui reste deux ans pour renverser la vapeur. Ca n’est ni gagné, ni perdu.

 

Pascal Décaillet

 

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24/04/2010

La Belgique est morte. Et nous ?

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Samedi 24.04.10



« La Belgique, c’est fini ». Jacques Neirynck, vendredi matin, a été très clair : ce pays qu’il définit lui-même comme totalement artificiel, né du Congrès de Vienne (1815) et de la Révolution belge de 1830, où on a obligé à vivre ensemble des communautés qui ne le voulaient pas, est mort. Belge lui-même, ayant côtoyé Brel à l’école, vu la Gestapo venir chercher un enfant juif dans sa classe, travaillé comme ingénieur dans un Congo colonial digne de Tintin, le conseiller national démocrate-chrétien sait de quoi il parle.

Et la Suisse ? Les latins, les germanophones risquent-ils un jour le divorce ? Dans l’absolu oui, bien sûr : nul Etat n’est éternel. Pourtant, la manière dont s’est tissé notre pays, notamment depuis 1798, ou 1848, la patiente construction d’une culture politique commune, au-delà des langues, des confessions, de la plaine ou de la montagne, de la ville ou de la campagne, peuvent nous préserver de nos propres ferments de dispersion, qui ne sont pas moins puissants, au fond, que sur les rives de l’Escaut.

Ils peuvent nous en préserver, mas rien n’est garanti. Parce que la Suisse n’est rien d’autre qu’une petite fleur fragile. Il faut s’en occuper, l’arroser, peut-être même lui parler. Cette culture politique, il faut la faire vivre. Beaucoup, à l’extérieur, nous l’envient. Discutez avec des Français : ils ne cessent de réclamer des droits venus d’en bas, comme nos initiatives ou nos référendums.

Cette culture politique, surtout, n’a rien de statique : elle n’a de sens que par la réforme permanente, l’adaptation, souvent dans la douleur, aux nouveaux défis. Oui, la démocratie, c’est s’engueuler, se battre, chercher à convaincre. Parce qu’en se querellant, au moins, on se parle. Et peu importe que ce soit dans la langue de Voltaire, de Brecht, de Pasolini ou même, eh oui, dans celle d’Ismaïl Kadaré.

Nous ne sommes en rien meilleurs que les Belges. Nos démons n’ont rien à envier aux leurs. L’humain est ce qu’il est, avec la noirceur de son âme et le retour, à tout moment possible, de la barbarie. Si nous survivons, en tout cas pour l’heure, c’est parce que nous continuons à nous parler. Parfois, les assiettes volent et vont se fracasser au mur. Mais ce bruit-là est celui de la vie. Il en est de bien pires.

Pascal Décaillet

 

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27/02/2010

Le passager de la pluie

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Samedi 27.02.10

 

La Suisse va mal, c’est vrai. Notre gouvernement fédéral n’est pas bon, il est sans épine dorsale, sans cohérence, sans stratégie, sans anticipation. Jamais il ne donne l’impression que les choses procèdent de lui : il ne fait que tenter de suivre. Tout le monde, ou presque, reconnaît que ce système-là, vieux de 162 ans, a vécu. Mais personne n’entreprend rien pour le changer. La Suisse, pourtant truffée de talents individuels, apparaît ces temps comme une entreprise collective impossible. Une Belle au bois dormant. Jusqu’à quel prince ?

Alors bien sûr, il y a l’extérieur, les méchants Français, les méchants Allemands, il y a la crise. Oui, les temps sont difficiles, et il n’y a même plus le génie de Ferré pour nous le dire, en chanson. Mais la vraie léthargie est d’abord au fond de nous-mêmes. Quel grand projet avons-nous pour notre vie commune, nous les sept millions d’habitants de ce coin de terre, au demeurant l’un des très beaux du monde ? Ce ne seront pas de nouvelles structures qui nous réveilleront, mais le regard d’amour d’un passant, qui s’éprendrait de nous.

Quel passant ? Cet Autre, ce passager de la nuit, ou de la pluie, peut-être cet exilé, avons-nous seulement envie de le séduire ? Je veux dire, autrement que par des forfaits fiscaux. Quelle part de charme de nous-mêmes, de mystère, d’accueil à l’imprévu, l’inconnu, au mage venu d’Orient, offrons-nous ? C’est pourtant, au fil des siècles, l’altérité qui a sauvé notre pays, oui le métissage. Refuge huguenot, charivari de 1848, appels migratoires de l’après-guerre. Tous, finalement, se sont intégrés, ont construit notre pays. Chaque Suisse, au fond, est un autre, ça n’est pas grave : ce qui compte, c’est ce qui nous rassemble.

Au fond, il manque une inflexion spirituelle. Je n’ai pas dit religieuse. Je n’ai pas parlé du feu du 1er août. Il manque l’émergence d’une parole forte pour le pays, du fond du ventre, un cri. Pas un cri de guerre, plutôt celui d’une reconnaissance. Un éveil. Une déclaration d’amour au pays. A ce qu’il est par la nature. Mais surtout par ce qu’en font les sept millions d’humains qui le composent. Contemporains dans la même aventure. Qui mérite beaucoup plus que le silence. Beaucoup plus que le sommeil.

 

Pascal Décaillet

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12/02/2010

En attendant l’iceberg

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - 12.02.10

 

La Suisse, en ce mois de février 2010, n’a pas de gouvernement fédéral. Tout au plus, un collège de sept personnes s’appliquant chacune, dans son coin, à diriger son Département. Lorsqu’elle le dirige. Sept personnes, sept visions, sept voix. Un collège sans cohérence (il n’en a jamais eu), où les nouveaux ministres n’arrivent, en cours de législature, que parce que d’autres, fatigués, ont décidé de partir. Alors, on bouche les trous. On colmate. On va en chercher un, quelque part dans le pays, parfois même contre son gré. Si possible, pas trop brillant. Les fulgurances, chez ces gens-là, restent au vestiaire.

Et encore ! Si au moins on allait quérir, comme on l’a fait pour Pascal Couchepin en 1998, celui qui, frénétiquement, brûlait, depuis des années, du désir de décrocher le poste. Mais non : au royaume des souris grises, c’est à qui trottinera le plus silencieusement au pied des vieux murs. Transparent. Diaphane ! Et il y a toujours d’autres souris, encore plus grises, ayant blanchi leur pelage sous la mollasse du cénacle fédéral, pour nous dire à quel point il est certes un peu austère, le monsieur, mais tellement compétent. C’est le syndrome de l’expert, vieux mythe suisse. Et ça marche !

Enfin, disons que ça marche par beau temps. Lorsque commence à se lever la tempête, les failles du système éclatent au grand jour : une présidente de la Confédération qui n’hésite pas, au plus fort de la crise, à se rendre quatre jours à Vancouver. Un ministre des Finances qui ne semble plus contrôler le poids contextuel de sa parole, et qui d’ailleurs en change, d’une fois à l’autre. Une cheffe des Affaires étrangères qui dérape. Nul cabinet de guerre, nulle délégation d’urgence, nulle cellule de crise : juste sept destins qui se côtoient dans les couloirs du navire, en attendant l’iceberg.

Le même gouvernement depuis 1848 ! Le temps des diligences, des lampes à huile, des bœufs qui remontaient les canaux, avec des charretiers, pour tirer les chalands. Et les souris grises, immuables, hors du temps, qui vont et se multiplient. Et le vent de l’Histoire qui souffle. Mais ailleurs. Autres cieux, autres altitudes. Là où le destin du monde, peut-être, se jouerait. Quelque part. Hors de nous.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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01/02/2010

Oui, bien sûr, l’UDC monte

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Lundi 01.02.10

 

« Si le peuple suisse votait aujourd’hui, déclarait il y a quelques jours Christoph Blocher, l’UDC dépasserait la barre des 30% ». Je pense qu’il a raison. Beaucoup de facteurs y concourent, certains nous sont extérieurs, comme une tuile qui vous tombe sur la tête, d’autres sont clairement dus à la faiblesse de nos structures, la manière complètement hasardeuse dont est composé notre gouvernement fédéral, le manque de charisme des leaders de la droite traditionnelle, à la notable exception de Christophe Darbellay et quelques rares autres.

 

Les raisons externes ? La crise mondiale, l’effondrement (provisoire ?) d’un capitalisme de casino où on a fait des affaires pour le simple profit spéculé, la volonté hargneuse de certains de nos voisins, et pourtant amis, de désigner la Suisse comme un mouton noir de la fiscalité, comme si leurs propres systèmes de perception étaient autres que confiscatoires. A cela s’ajoute la très grande fatigue de l’Union européenne lorsqu’on lui parle de la Suisse, et, réciproquement, la nôtre, lorsqu’on évoque Bruxelles, sa machine, son arrogance, son déficit démocratique. Enfin, cerise sur le gâteau, deux de nos compatriotes sont toujours retenus en Libye, et nul, hélas, ne parvient à les sortir de ce pétrin.

 

Voilà pour la tuile, ce qui ne dépend pas de nous. Mais il y a le reste, beaucoup plus grave : les faiblesses structurelles de notre système qui nous entravent, nous paralysent. Un Conseil fédéral patchwork, rassemblement d’individus jetés là par hasard, ici une Grisonne arrivée par le seul jeu d’une trahison interne, là un Dormeur du Val zurichois qui n’en peut plus de s’éterniser, là encore un éteignoir aux allures de souris grise, entre eux nulle cohérence, nulle épine dorsale, juste un septuor de fortune.

 

Alors oui, l’UDC monte. Et la faiblesse des autres partis, face à elle, est impressionnante. Et elle lance des initiatives. Et les autres partis, toujours en retard d’une longueur, ne font qu’élaborer des contre-projets à ces initiatives. Pourtant, Blocher n’est plus là (officiellement). Ni Maurer, qui se liquéfie d’inexistence au gouvernement. Mais la machine, bien rodée, continue d’elle-même. Les autres parviendront-ils, d’ici octobre 2011, à renverser la vapeur ? Pour l’heure, rien n’est moins sûr.

 

Pascal Décaillet

 

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19/01/2010

Identité nationale : et pourquoi pas ?

 

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - 19.01.10

 

Identité nationale : en quoi ces deux mots devraient-ils être tabous ? Pourquoi certains, à gauche mais aussi dans une frange métalliquement cérébrale de la droite républicaine, semblent-ils les considérer comme un binôme explosif, à ne toucher en aucun cas ? De quoi ont-ils peur ? Au nom de quoi une nation n’aurait-elle pas le droit, sans la moindre haine pour les autres, sans arrogance, sans supériorité, d’affirmer ce qu’elle est, ce qui fédère ses citoyens, quelles sont ses valeurs ? Si elle ne le fait pas, son extrême-droite le fera pour elle, confisquera le thème, se l’appropriera, ce qui est un peu dommage, non ?

Prenons la Suisse, vous me direz que ça n’est pas exactement une nation, au sens de Valmy ou de Jemmapes, je vous l’accorde. Mais enfin c’est un pays, qui est le nôtre et que nous aimons. De gauche, de droite, hommes, femmes, jeunes ou vieux, latins ou germanophones, avec toute l’étendue de nos différences, nous nous reconnaissons, l’immense majorité d’entre nous, dans le charme discret de cette petite démocratie d’Europe centrale, son système politique, la nécessité de nous respecter mutuellement. N’est-ce pas là, déjà, un sacré début d’identité ?

Le danger, ça n’est pas l’identité nationale. Le danger, c’est définir cette dernière comme une valeur du sang, ou de la race, ou de la génétique. Alors qu’il s’agit, à l’évidence, et comme l’a remarquablement montré Anne-Marie Thiesse, d’une construction. Le dix-neuvième siècle récupère Jeanne d’Arc ou Guillaume Tell, brandit des mythes, façonne des générations d’élèves. Mais être le fruit d’une construction (intellectuelle ou sentimentale), ça n’est pas rien, c’est déjà un début d’identité. Etre les héritiers de ceux qui ont construit notre démocratie directe, notre fédéralisme, nos assurances sociales, c’est déjà l’amorce d’un trésor commun : notre pays, notre Histoire, nos forces, nos fragilités, nos engueulades aussi, c’est tout cela un pays.

Identité nationale : deux dérives possibles. L’une, c’est d’en faire le vecteur de la loi du sang, donc de l’exclusion. L’autre, c’est la gommer, comme si elle n’existait pas. Comme si la part du sentiment, surgi du sol, ne comptait pour rien dans le tellurisme de l’appartenance. Librement consentie. Pour un pays qu’on aime.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

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06/01/2010

La presse est en révolution : tant mieux !


Chronique publiée dans le Nouvelliste - Mercredi 06.01.10



Le monde de la presse, en Suisse romande, est en pleine révolution. Mutation passionnante, beaucoup plus fulgurante qu’on ne l’imagine. Sauf à s’accrocher à des prés carrés, comme à la marine à voile dans les premiers temps de la vapeur, il n’y a pas lieu de s’inquiéter : depuis quand une génération doit-elle baisser les bras face aux défis du renouveau ?

Et d’abord, « la presse », ce noble mot, que j’aime tant, auquel j’ai consacré ma vie : qu’évoque-t-elle encore de concret, cette métaphore née de Gutenberg ? Lorsque j’ai commencé, il y a si longtemps, au Journal de Genève, on imprimait à peu près comme au dix-neuvième siècle. C’était génial, j’adorais ça, on couvrait un spectacle, on rendait la copie à minuit et demi, on allait boire un dernier verre avec l’équipe technique, on se couchait à deux heures, on frémissait d’avoir son texte, à soi, dès l’aube, devant des dizaines de milliers de paires d’yeux. L’excitation d’un chroniqueur du Second Empire, surgi de Maupassant, ne devait guère, au fond, différer de celle-là.


Aujourd’hui, il se passe quoi ? Il se passe que ce temps d’attente entre la rotative et la lecture, c’est fini. Un journal a un bon scoop ? Il n’attend plus la version papier, il livre immédiatement la nouvelle sur son site Internet. Et du coup, le bon vieux titre de presse écrite, qu’on disait moribond, grille la politesse aux radios et aux télévisions. Lesquelles, dès qu’elles ont une nouvelle, s’empressent de la mettre, aussi, « en ligne » sur leurs sites. Radios, TV, journaux font donc de plus en plus la même chose : tel site de journal commence à glisser des interviews, avec  son et image, tel site radio accompagne ses « podcasts » de commentaires écrits. Les barrières, entre les genres, s’écroulent. Lorsque, bientôt, nous accéderons à l’ensemble de ces offres sur un même support, elles auront carrément disparu.

Le papier ne mourra pas, mais il continuera de perdre en importance. On abattra des millions d’arbres en moins, au grand dam des forestiers, et pour la plus grande joie des Verts. Avoir des responsabilités, dans la presse romande d’aujourd’hui, c’est se retrousser les manches, relever ces défis-là. Les jérémiades, laissons-les aux conservateurs. On ne sauvera pas des emplois en enfonçant sa tête dans le sable. A tous, excellente année 2010 !

 

Pascal Décaillet

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19/12/2009

Méfions-nous des pèlerins et des amateurs d’architecture

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 18.12.09

 

Dédier une chapelle à une sainte. Vouloir que ce lieu de recueillement s’érige dans le plus beau paysage possible, là où soufflerait l’esprit. Et puis non, pas seulement l’esprit, quelque chose de la terre et puis de la lumière, cette sorte de matière ou de glaise qui, reflétée dans un coin de ciel, porterait la solitude du pèlerin à une forme d’élévation. De rencontre. Depuis la nuit du christianisme, c’est cela une chapelle. Ca n’a rien de grand, rien d’arrogant, c’est à des années-lumière de la majesté d’une cathédrale.

Le Valais, pays de montagne, est terre de chapelles. Comme le Piémont, le Val l’Aoste, la Haute-Savoie, le Haut-Adige, quand on descend du Brenner vers le lac de Garde, et que, d’un seul regard, on peut parfois en embrasser cinq ou six, sur le flanc de la vallée. Les Grecs aussi avaient leurs lieux de magie (Delphes, Epidaure), leurs divinités tutélaires, leurs Athénas protectrices ou éponymes, et bien souvent le culte du petit, qui n’était ni Parthénon, ni Pergame. Les Napolitains ont leurs madones, aux joues roses, posées sur leurs postes TV. C’est ainsi, c’est la vie, les rationalistes ricanent, rien n’y change.

Dédier une chapelle, donc, à ce tout petit bout de femme qu’on tient pour une sainte, Mère Teresa. Confier sa construction à l’un des plus grands architectes de notre temps, Mario Botta. Choisir le Moosalp, à Törbel. Et finalement, suite au recours d’une Ligue en adoration devant le patrimoine, buter sur le Tribunal fédéral. Elle craignait quoi, cette Ligue : le trop-plein de pèlerins et d’amateurs d’architecture !

Les voilà donc, les grands dangers du troisième millénaire : les pèlerins et les amateurs d’architecture. On aurait pu penser au loup, à la grippe noire, aux ravages du profit spéculé, au manque d’amour sur la terre, à la douleur des familles déchirées, à la Grande Faucheuse qui nous guette nous, à la petitesse de nos pauvres âmes, aux maquereaux de Chappaz, à ces amours errantes qui, à peine rencontrées, déjà nous quittent et nous délaissent. Mais non, le péril suprême, ô mes douces sœurs, ce sont les pèlerins et les amateurs d’architecture.

J’ai enfin compris à quoi servaient les juges : ôter à des pèlerins l’idée saugrenue d’aller dans une chapelle. Je vais y réfléchir, tiens : à l’ombre d’un minaret.

 

Pascal Décaillet

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06/11/2009

Et revoici Moritz!

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 06.11.09

 

Lorsque l’esprit lunaire se nourrit de l’esprit lunaire, lorsque mille comètes n’en peuvent plus de s’entrechoquer dans le bleu orangé de l’infini, cela porte un nom : cela s’appelle Moritz Leuenberger. Depuis des années, dans ce journal, il m’est loisible de souligner la singularité de casting de la présence de ce Pierrot poétique au milieu de cette bande de brutes qu’on appelle le Conseil fédéral. Ils sont de terre et de glaise. Il est, lui, de la mathématique la plus éthérée de l’apesanteur, celle où se diluent les inconnues, quelque part, là-haut.

Dernière en date des trouvailles de cet éternel ministre, le plus anciennement en poste en Europe (1995) : taxer les pendulaires qui, parce qu’ils ont le très mauvais goût de se déplacer pour aller travailler, empruntent un véhicule privé, ou même les transports ferroviaires, aux heures de pointe. Autrement dit, ami lecteur, tu te lèves à l’aube pour filer gagner ta croûte, tu te tapes une journée complète de boulot, tu reviens entre 18h et 19h ; résultat, tu passes à la caisse. A l’inverse, tu restes chez toi toute la journée, à siroter un drink, no problem, Moritz te fout la paix.

Quatorze ans au Conseil fédéral, quelque chose comme 650 séances, des centaines de galerie d’art contemporain visitées à Zurich, pour en arriver là. Continuer de planer dans la vision punitive, taxatrice, du monde du travail, de ceux qui se sortent un peu les pouces pour aller nourrir leur famille, n’ont pas peur d’avaler des kilomètres, bref se bougent. Et cette dîme sur le déplacement, cette gabelle sur le mérite, à quelles fins, je vous prie ? Réponse : pouvoir construire de nouvelles infrastructures. Donc, percevoir de nouvelles taxes. Avec des puces horaires, des poux taxateurs, des hiboux fiscaux. Chouette, non ?

L’homme, certes, est brillamment complexe. Mais voilà, quelque chose comme l’ingratitude du temps qui passe s’est chargé, au fil des ans, de gommer peu à peu le brillant et d’amplifier la complexité. Un peu, beaucoup, frénétiquement, enfin bref, Moritz la lunaire est devenu, à lui tout seul, une usine à gaz. Laquelle ne produirait même plus de gaz, mais juste une taxe sur l’idée de produire du gaz. Tiens, disons de l’éther par exemple. Cette substance volatile qui égaye et qui endort. Tout doucement. Comme le passage de la lune, derrière l’orangé d’un nuage.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

 

 

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09/10/2009

Les gueux de hasard

 

Chronique Nouvelliste + Edito Radio Cité - Vendredi 09.10.09

 

« Au suivant ! ». En approche seulement triviale, cela pourrait faire penser à la chanson de Brel. De fin août à ce jeudi 8 octobre, j’ai eu le privilège de voir défiler sous mes yeux, tous les matins dans mon émission radio « Le 7-8 », sur Radio Cité, près de 200 des 390 candidats au Grand Conseil genevois ! Hommes, femmes, jeunes, vieux, éloquents, bègues, gauche, droite, sincères, margoulins, candides ou briscards. De beaux échantillons d’humanité, dans l’aube d’un arrière-été d’exception, quelque part dans la zone industrielle de Carouge.

 

De l’extrême gauche à la droite dure, l’immense majorité de ces gens m’ont touché. Parce qu’ils sont venus là avec la tenace et puissante solitude de leurs rêves. Leurs projections, entre naïveté et réalisme, pour l’avenir d’une communauté humaine. Il y a la candeur des débutants, la parole qui parfois se dérobe dans l’émotion d’un premier passage au micro, il y a les rires, les mots sous les mots, l’imprévu des glissements, le bonheur de défier la pesanteur sur une peau de banane. C’est cela, le direct, un accouchement à deux où nul, parfois, ne sait plus très bien qui tient la main de l’autre. Souvent, j’ai pensé à Mounier, son personnalisme, la Revue Esprit, toute la grande réhabilitation, en ces années-là qui étaient de noirceur, de l’humain dans l’anfractuosité que voulait bien lui laisser la raideur des idéologies.

 

Et puis quoi, ce sont des gens ! Des sourires. Des sales tronches, parfois, mes préférés. Parce qu’il faut aller chercher, gratter. Chatouiller l’orgueil. Tenter le lien, le contact. Ils nous parlent de la chose commune, et en même temps nous parlent d’eux. Et c’est cela qui est passionnant : la jonction d’une intimité, celle d’un parcours personnel, avec un projet de société. En cela, plus les partis viennent de la marge, ces bas-côtés que l’officialité de la politique genevoise laisse gésir comme des gueux de hasard, plus le récit personnel est troublant. Chômeurs. Paumés. Révoltés. Ecorchés. Et ils sont là, comme des revanches du silence, avec leurs mots à eux, pour tenter, quand même, de dessiner un avenir. C’est aussi cela, la politique, ce mélange de rêves et de réalité fracassée, de dents brisées sur le bitume et d’envols dans l’éther. A ces 200 rencontres du matin, je dis merci. Elles m’ont infiniment apporté.

 

Pascal Décaillet

 

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13/06/2009

Un homme d’Etat

Publié dans le Nouvelliste - Samedi 13.06.09

Bien sûr, il y aura le bilan, les hauts et les bas, le droit d’inventaire. L’impasse des derniers mois, l’affaire des trente francs, la levée de boucliers du corps médical. Bien sûr, des maladresses, des coups de menton, des pulsions prétoriennes, de solitaires rêveries sur l’Ile Saint Pierre. Tout cela, par pertes et profits, sera passé, comme passent les chiffres et les hommes, tout cela sera décortiqué, analysé. Le temps des historiens viendra, celui des biographes. Les hagiographes, les courtisans, très vite, deviendront plus rares, l’homme mesurera la valeur des amitiés réelles, le temps s’épurera, les contours du destin, plus précisément, se dessineront.

Bien sûr, il y aura tout cela. Mais restera aussi, et c’est cela qui compte, la stature et la dignité d’un homme d’Etat. Passionné, comme peu d’autres, par la chose publique. Habité par la passion de l’Histoire, une rigueur mendésiste attachée aux faits et à l’importance de l’économie, un respect des institutions jusqu’à cette lettre de démission adressée avant tout à la présidente du Conseil national. Tout cela n’est pas surgi de rien. Un homme, c’est un passé, des milliers d’heures de lecture, le gouffre d’une solitude, l’ambition divinement déraisonnable de réaliser des rêves de gosse.

Alors, quoi ? Quelle trace ? Pour moi, chez cet homme, la férocité d’une ambition républicaine. Un incroyable sens du combat, aussi : vivre, c’est se battre, c’est cela et pas grand chose d’autre. J’ajoute enfin la passion des idées, la jouissance de leurs antagonismes, l’attachement à un logos rationnel où la puissance de l’image n’a pas toujours sa place, et où doit s’effacer ce qui n’est pas porté par une rigueur. Delamuraz, plus poétique, plus allusif, plus serti et plus virevoltant dans la faconde, nous faisait davantage rêver. Là, non : la parole est constat, borne de partage, on est davantage dans la précision du cadastre que dans la fermentation céleste. Mais préciser, délimiter, n’est-ce pas l’une des tâches cardinales du vivre ensemble ?

Quels que soient ses succès ou ses échecs dans ses tâches sectorielles, à l’Economie puis à l’Intérieur, Pascal Couchepin restera avant tout un homme de dimension d’Etat, le meilleur des trois conseillers fédéraux que le Valais ait, en 160 ans, donnés à la Confédération.

Pascal Décaillet



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05/06/2009

Uli et les censeurs

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi  05.06.09


 

Qu’a donc commis le professeur Uli Windisch de si criminel, dans ces mêmes colonnes où j’écris, cet espace de liberté et d’échanges appréciable en Suisse romande, pour avoir sur le dos une armée de censeurs qui veulent sa peau ? Il a émis, certes de façon tranchée et incisive, virulente même, ce qu’on appelle une opinion. On la partage ou non, on peut la combattre, l’attaquer, la démonter, la décortiquer, lui tendre le miroir de ses contradictions. Mais la censurer, non, désolé. Ourdir, par derrière et de façon particulièrement sournoise, pour faire rouler la tête de son auteur, non, vraiment. Saisir le recteur, comme on va chercher le maître d’école, non, merci. Il y a d’autres procédés, dans le débat d’idées, que celui de la délation. Ce dernier, lâche et malodorant, suinte certaines époques, qu’on imaginait révolues.

 

Dans cette chronique, consacrée au ministre allemand des Finances, Peer Steinbrück, et à ses incessantes pressions sur la Suisse, Uli Windisch défend la thèse que la volonté aveugle et fanatique de vouloir changer l’homme et la société peut avoir des conséquences totalitaires. Cette idée, il la développe avec une plume et des arguments qui n’auraient pas été les miens, mais enfin il le fait sans que la loi, à ma connaissance, en soit ni transgressée ni même seulement affectée. Bien sûr, il heurte la sensibilité d’un grand parti de notre pays, le parti socialiste. Cela n’est pas très gentil. Mais cela est-il interdit ?

 

Et c’est bien là le problème. La susceptibilité de la Chapelle, dès qu’on la met en cause. La mise en action du Réseau, ici un délateur anonyme du service public, là une demande d’exécution auprès du décanat, là encore, le Grand Maître, Christian Levrat, qui saisit les plus hautes autorités, pour obtenir des sanctions. Dans l’univers des sociologues lémaniques, où Windisch, pour n’être pas de gauche, fait figure de grand méchant loup, l’occasion est évidemment trop belle pour ne pas s’engouffrer dans les surexcitantes délices de la curée et de l’épuration. Et voici nos grandes âmes, si promptes à la défense des droits de l’homme, en joyeuse chasse à l’homme, chasse aux sorcières. Par insidieuses missives, toujours derrière le dos. Le vrai scandale est-il dans les propos d’Uli Windisch, ou dans la démesure de la réaction ?

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

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25/05/2009

Le dauphin

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Lundi 25.05.09

 

 

Pascal Couchepin serait-il sur le départ ? De partout, ça suinte, ça bruisse, ça roucoule, ça murmure. A la vérité, pourtant, personne n’en sait rien ! Peut-être même pas l’intéressé lui-même, à qui, seul, la décision d’un retrait appartient. Qu’on l’aime ou non, l’homme a acquis suffisamment de dignité et de stature d’Etat pour qu’aucun d’entre nous n’ait à le mettre sous pression. Ce serait, d’ailleurs, aller à fins contraires : il est des êtres, ici-bas, que la seule apparition de l’adversité réveille et galvanise.

 

Patience, donc. Mais qui n’empêche en rien de supputer sur quelques scénarios de succession. Il ne s’agit, rien de moins, que du poste radical romand au Conseil fédéral, lequel n’a été tenu, depuis 1973, que par trois titulaires, dont deux Vaudois. Au fait : radical, ou PDC ? On sait à quel point le poids de ces deux partis s’est équilibré, on sait l’appétit vorace du président du PDC suisse pour la « Reconquista » du siège « volé » à Ruth Metzler, en décembre 2003, lorsque Blocher est entré dans la bergerie. Depuis plusieurs mois, Christophe Darbellay ne fait plus le moindre secret de son ambition de ravir aux radicaux ce siège, mais oui, à ces chers amis des faux beaux jours, avec qui il est toujours aussi délicieux de s’expliquer, quelque part sur les bords du Trient.

 

Une chose est sûre : lorsque la succession sera à l’ordre du jour, il faudrait (mais c’est un vœu, j’en conviens, d’une déraisonnable piété) que le centre-droit suisse, disons tout ce qui existe entre la gauche et l’UDC, ait la sagesse de penser « globalement », en se demandant qui, chez le PDC, les radicaux ou même les libéraux, serait le mieux placé. Dans l’intérêt supérieur du pays. Dans cette optique-là, quelles que soient les éminentes qualités du président du gouvernement vaudois, d’un timide mais compétent Neuchâtelois, ou d’une ancienne conseillère d’Etat genevoise ayant conservé quelque acuité dans l’extrémité des incisives, la solution Darbellay apparaît de loin comme la plus convaincante. Parce qu’à tout choisir, lorsqu’il y a la jeunesse, le tempérament, l’instinct du chasseur, une capacité de travail phénoménale, et la connaissance des dossiers, on dira – pour demeurer mesuré – que nous sommes dans l’émergence naturelle, hors de l’écume, de ce mammifère marin qui se joue à la fois de la terre et du ciel. Et qui s’appelle un dauphin.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

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14/03/2009

Dom Helder, revenez !

Commentaire publié dans le Nouvelliste - Samedi 14.03.09

Une petite fille de neuf ans enceinte de son beau-père, par viol. L’horreur absolue. Même pas la tragédie grecque. Non, au-delà. Quelque chose de plus archaïque, de plus primitif, de l’ordre de quelque théogonie dont les monstruosités divines se dévoreraient entre elles. Mais ça n’est ni la Grèce d’Hésiode, ni l’obscurité d’un conte ancestral, c’est le Brésil d’aujourd’hui. Dans la région de Recife.

La petite fille avorte. Il me serait très agréable que quelqu’un, ici, veuille bien venir, dans les yeux, m’expliquer ce qu’elle aurait pu faire d’autre. Elle a avorté, parce qu’elle n’avait strictement aucune autre solution. Parce qu’elle avait neuf ans, qu’elle avait été violée, que par surcroît cette ignominie s’était produite, comme souvent, au sein même du cercle familial. Alors oui, elle a avorté. Qui d’entre nous oserait remuer une seule lèvre pour juger ? Et encore moins pour condamner.

L’archevêque de Recife, lui, a osé. Dom José Cardoso Sobrinho a été saisi de la lumineuse idée d’excommunier la mère de la fillette, ainsi que l’équipe médicale ayant procédé à l’interruption de grossesse. Décision qu’il n’a, au demeurant, pas jugé bon d’étendre au beau-père violeur : « le viol, a déclaré le prélat, est moins grave que l’avortement ».

Voyez-vous, chers lecteurs, je suis catholique et vous le savez tous. J’aime mon Eglise, j’y suis attaché, j’aime cette communauté invisible à travers le monde. Je suis même le premier à rougir et m’échauffer lorsqu’un humoriste salarié, dimanche après dimanche, l’insulte, cette Eglise, en s’acharnant sur son chef spirituel.

Mais là, c’est trop. Je ne connais pas Dom José Cardoso Sobrinho, mais il se trouve qu’il est archevêque de Recife. Et que lorsqu’on évoquera à jamais cette fonction, devant l’Histoire, ça n’est pas son nom à lui qu’on retiendra, si ce n’est pour cette misérable prise de position. Mais le nom de son prédécesseur, qui aurait cent ans cette année, Dom Helder Camara (1909-1999), cette figure d’amour et de lumière, de tolérance et d’ouverture. Archevêque de Recife de 1964 à 1985, il aura illuminé le monde de son témoignage, dans une région pauvre parmi les pauvres.

Dom Helder, une fois de plus, comme au soir de votre mort, je pense à vous. Dom Helder, libérez-nous de la bêtise. Dom Helder, s’il vous plaît, revenez.

Pascal Décaillet

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23/10/2008

Détestable arrogance

Chronique publiée dans le Nouvelliste du jeudi 23.10.08

 

En chargeant Micheline Calmy-Rey de convoquer l’ambassadeur d’Allemagne pour lui signifier sa façon de penser, le Conseil fédéral a pris, hier, une décision salutaire et courageuse. Il n’y avait aucune autre réponse à donner à ce pays certes ami, mais dont le ministre fédéral des Finances, Peer Steinbrück, avait totalement dépassé les bornes mardi, en déclarant que la Suisse méritait d’être inscrite sur la « liste noire » des paradis fiscaux. Comme une vulgaire République bananière.

Micheline Calmy-Rey ne devrait pas avoir à forcer sa nature pour transmettre à l’Allemagne le vif mécontentement du gouvernement suisse. A contre-courant de son parti, la ministre des Affaires étrangères a souvent rappelé, dans toutes les questions concernant le secret bancaire, le principe de souveraineté de la politique fiscale suisse. Elle avait même ajouté que ce principe n’était pas négociable. Cela lui avait valu les écumes de rage de nombre de socialistes, les quolibets des humoristes, mais elle avait tenu. Et c’était courageux.

Faut-il réformer la fiscalité suisse, mettre fin au distinguo entre évasion fiscale et fraude fiscale ? On peut en discuter, mais il n’est pas question de le faire sous pression. Encore moins lorsque cette pression ne vient même pas de nos partenaires de négociations, l’Union européenne, mais d’une informelle réunion à Paris. Si l’Allemagne, dont tout le monde sait qu’elle finance un système social extraordinairement onéreux en étouffant ses contribuables, souffre d’évasion fiscale, elle pourrait peut-être se mettre en question. Idem pour la France, véritable machine à faire fuir les contribuables, et dont le ministre du Budget, Eric Woerth, a aussi manqué une occasion de se taire.

Au système suisse, à l’imposition à la source (35%), au fédéralisme, tous ces beaux esprits défenseurs d’Etats dépensiers et tentaculaires, ne comprennent strictement rien. Ou ne veulent pas comprendre. Il en va de ces affaires fiscales comme de celles des fonds en déshérence : sous couvert de morale, ce sont des places financières concurrentielles qui essayent d’affaiblir la nôtre. Cela, les angélistes le voient-ils ? A l’heure de la crise financière mondiale, génératrice de pressions, notre pays doit impérativement garder son sang-froid. Il en va de sa survie et de sa souveraineté.

 

Pascal Décaillet

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09/10/2008

Monsieur Brel, vous me manquez


Jacques Brel, arraché à ce monde par le cancer, à l’âge de 49 ans, il y a tout juste trente ans, n’était pas seulement un grand poète et un immense chanteur. Il était la vie même, sa stridence et sa fureur, sa passion, ses excès. Dans ma chambre d’adolescent, à longueur de soirées, je n’écoutais que lui. Et puis Ferré. Et puis Barbara. Le reste, je n’y connaissais rien. Ces géants-là me suffisaient.

Si vous pouvez, écoutez la Radioscopie que lui avait consacrée Jacques Chancel au printemps 1973, sur France Inter, à l’occasion du Festival de Cannes, où Brel était venu présenter un film, d’ailleurs mauvais. Ce garçon-là n’était pas cinéaste, évidemment ! Il n’était fait que pour une chose : chanter sur une scène, se lacérer l’âme en public, crier sa douleur, ou sa joie, en les transfigurant par des mots.

Chez Chancel, Brel se raconte. L’enfance, la solitude, la guerre qui dure trop longtemps, la peur des femmes, la fureur de se dépasser. Quatre ans après, il est encore cet Homme de la Mancha, ce héros à la triste figure qu’il avait si sublimement incarné sur les planches. Il lui reste quatre ans à vivre. Le sent-il ? Le sait-il ?

J’ai vu six fois Ferré sur scène, deux fois Trenet, jamais Brel. Comme tant de gens de ma génération, je traînerai toujours ce regret de n’avoir pas eu sous les yeux la plus formidable bête de scène de la grande chanson française. Il nous reste le film de ses chansons, le miracle noir et blanc de cette pellicule si précieuse, Bobino, l’Olympia, cette énergie et cette sueur, ce désespoir et pourtant cette folie de vivre. Ce sourire, aussi, avec ces dents immenses, cette gueule d’enfant, ce regard parfois si tendre.

Jacques Brel était bien davantage qu’un simple génie. Il était juste un homme. Un écorché d’humanité qui avait abouti dans cette vie, et réussi à dire avec des mots, et des notes, le fond de ses sentiments. Un homme n’a pas pour fonction d’être meilleur qu’un autre, ni pire. Mais d’être ce qu’il est, même si ce chemin-là est justement le plus dur.

Chantait-il, ou bien, au fond, tentait-il d’accomplir un destin ? Ce qui est sûr, c’est ce que cette voix, ce verbe, cette sainte fureur, je les emporterai partout. Ici, et ailleurs. Dans ce monde, et dans d’autres.

 

Pascal Décaillet

 

 

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25/09/2008

La queue et les oreilles

 

 
Chronique publiée dans le Nouvelliste du 25.09.08

 

Le rejet du programme d’armement, hier, par le Conseil national, n’est ni une affaire de chars, ni une affaire d’avions. C’est un rituel, une corrida, un jeu de sang et de pleine lumière qui devait avoir lieu un jour : l’exécution de Samuel Schmid.

Depuis des mois, par harcèlement, par banderilles, la mise à mort se préparait. Une pique dans la presse dominicale alémanique, une indiscrétion, des menaces à peine voilées. Du mobbing, au grand jour. Il était clair qu’il fallait une victime expiatoire, un agneau sacrificiel. Ou un taureau du dimanche. Au choix. Pourvu qu’il y ait une queue, pourvu qu’il y ait des oreilles à brandir au public.

En réponse à quoi ? – Mais au 12 décembre 2007, pardi ! Vous n’alliez tout de même pas imaginer que le parti arrivé en tête des dernières élections fédérales se laisse allègrement faucher son porte-drapeau, l’orfèvre de sa victoire, par un pronunciamiento de passage, avec la bénédiction des naïfs et des bien-pensants, sans concocter une petite vengeance.

La vengeance, ce fut hier. Pour avoir la peau du traître, l’UDC n’a pas hésité à s’allier avec la gauche, dont les valeurs militaires sont à l’opposé diamétral des siennes. Le centre-droit s’épanche, s’époumone, hurle à l’alliance malsaine : le parti de Blocher a beau jeu de lui tendre le miroir d’une autre alliance de bric et de broc, le trio du 12 décembre.

Match nul, donc. Restent les vraies questions. A ce niveau de tension, auquel s’ajoute le malheureux accident de santé de Monsieur Merz (conseiller fédéral de grande valeur, dans la droite ligne de Kaspar Villiger), parler de crise politique, ce mot qui fait peur jusqu’au plus haut niveau du Conseil fédéral, relève de l’euphémisme. La Suisse est au bout d’un système de concordance qui n’a plus aucun sens : de l’UDC ou des socialistes, l’un de ces deux partis est de trop dans la coalition. Et ne venez pas me parler de l’UDC Canada Dry de Samuel Schmid et Evelyne Widmer-Schlumpf. Il n’y a qu’une seule UDC : celle de Blocher.

Il est temps de revenir à des valeurs politiques simples. Que la droite gagne les élections, et elle gouvernera. Idem pour la gauche. Voici venu le temps des programmes clairs et des choix de société courageux. Le PS et l’UDC n’ont strictement rien à faire ensemble. Si ce n’est se combattre.

 

Pascal Décaillet

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12/09/2008

Suffrage universel

Chronique parue dans le Nouvelliste du jeudi 11.09.08

 

Je suis partisan, depuis de nombreuses années, de l’élection du Conseil fédéral au suffrage universel. L’exécutif doit être la clef de voûte de nos institutions. Je le dis et l’assume, dans un pays qui a exagérément cru bon d’octroyer cette fonction au Parlement. Ainsi, ce très étrange titre de « premier citoyen du pays » pour le président du Conseil national. Il y a là quelque chose d’incongru : le premier de tous, dans une démocratie, doit être le chef de l’exécutif, pas l’homme du perchoir.

Encore faut-il que l’exécutif ait un vrai chef. Non seulement pour un an, ni même pour deux, mais pour l’ensemble d’une législature. Cela se fait dans tous les pays du monde, il n’y a là rien de grave, rien de scélérat. D’autres pays ont plusieurs langues, plusieurs religions, et n’ont pas pour autant instauré l’impuissance impersonnelle, ni la division par sept du pouvoir, pour faire leurs preuves.

Suffrage universel : l’exécutif, qui offre actuellement un spectacle bien difficile, tout le monde attaquant tout le monde (un peu comme dans le merveilleux poème « Les Ouménés de Bonada » de Michaux) a besoin de restaurer sa légitimité. La dernière élection du Conseil fédéral, le 12 décembre 2007, riche d’une « combinazione » sur laquelle je ne reviendrai pas, a prouvé avec éclat les limites du suffrage indirect. S’il fallait ne pas réélire Christoph Blocher, que ce fût au moins par le désaveu du peuple, et non pas celui d’un cartel de passage, au demeurant aussi vite dissous qu’il s’était formé.

L’exécutif doit tirer sa sève, sa légitimité, des profondeurs du peuple souverain. Bien sûr, avec quelques garanties, simples et tenant sur cinq ou six lignes de la Constitution fédérale pour garantir la représentativité des régions.

Avec ce système, émergeront de grandes figures nationales : Pierre Maudet, Pierre-Yves Maillard, Christophe Darbellay en ont la carrure. Des hommes forts, avec une intelligence, une vision, un rayonnement dépassant de loin des frontières de leur canton, et même de leur région. Franchement, qui s’en plaindra ? Faut-il, en politique comme dans la vie, craindre la puissance et le talent ? Faut-il craindre les caractères, les tempéraments ? Et recommencer à élire des passe-murailles en complets croisés ? A chacun de se forger sa religion. Pour moi, depuis longtemps, c’est chose faite.

 

Pascal Décaillet

 

 

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18/04/2008

Aimé Césaire, les racines et les ailes

Chronique parue dans le Nouvelliste du 18.04.08


 
Il y a des jours, comme cela, où les îles sont en deuil, la France entière aussi, et avec elle, sa langue, la musique de ses syllabes, la puissance de feu de ses incantations. Aimé Césaire, là-bas, s’est éteint, il avait 94 ans, grand âge d’un grand homme, immense parcours dans le siècle. Ségolène Royal demande qu’il repose au Panthéon. Et, ma foi, elle a raison.
 
Car un jour, dans les îles, un homme s’est éveillé à cette langue, qui, avant lui, avait été celle de Racine et de Rimbaud. Elle n’était peut-être pas la plus originelle, mais enfin elle était là, et c’était la sienne. Nous dirons tout au moins qu’il l’avait faite sienne, reconnue comme part inaltérable de lui-même. Chantre de la négritude, infatigable combattant contre le colonialisme, il se trouve que toute son œuvre, c’est dans la langue de la lointaine métropole qu’il la pétrira, la façonnera, la rythmera. Le Sénégal a eu Senghor. La Martinique, Césaire.
 
Ou plutôt : nous, francophones, d’où que nous soyons, de Sion ou d’Alger, de Québec ou de Fort-de-France, de Dakar ou de Liège, de Lille ou de la Réunion, nous avons eu ces hommes-là. Ils sont nôtres, leur trésor est nôtre, le sel de leurs strophes brûle nos langues. A les lire, il n’est plus de races ni de nations, il n’est plus que l’humanité : « Aimé Césaire, avait écrit Breton, est un Noir qui est non seulement un Noir ; mais tout l’homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases, et qui s’imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité ».
 
Aimé Césaire a beau avoir été, pendant 56 ans, le député-maire de Fort-de-France, le défenseur si ardent de la dignité de son peuple, c’est en vain, pourtant, qu’on ira quérir une once de régionalisme dans son œuvre. Etant d’où il est, il est universel, et c’est là sa leçon. Son univers, c’est la langue, le rythme : cela, pour longtemps, pourra tout autant se lire dans les écoles du Valais ou de Provence que dans celles des Antilles. Je dirais même les écoles primaires, où la lecture de la poésie à haute voix ne doit pas surtout pas faire peur.
 
A la vérité, Césaire n’est pas plus Martiniquais que Chappaz n’est Valaisan, c’est-à-dire qu’il l’est totalement, avec toute la force de son verbe. Et c’est là le miracle de ces œuvres, du Châble ou de Fort-de-France, d’ici ou d’ailleurs : arrachées à la terre, elles en viendraient presque, allez savoir comment, à nous donner des ailes.
 

 
 
 
 
 
 
 
 

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