23/04/2009

Adieu, les hommes

Tribune de Genève - Jeudi 23.04.09

 

Vous êtes un homme ? Vous caressez l’intime espoir, un jour, de laisser votre nom à une école ? Alors, une seule recette : foncez vers la clinique la plus proche. Et changez de sexe. Juste un petit moment un peu douloureux. Vous y perdrez quelques attributs. Vous y gagnerez une épithète. Tout là-haut. Sur le frontispice.

Oh, je sais, ces quelques lignes feront pleurer Amelia Christinat : que de larmes l’ignominie de mes syllabes n’a-t-elle pas fait rouler, en tant d’années, sur la noble candeur de ses joues. Alors, d’emblée, pardon ! Pardon, Ella Maillart, pardon Emilie Gourd, pardon Alice Rivaz. Pardon aussi, ma bonne Germaine, fille de Necker. Pardon de m’en prendre à vous, filles du vent, filles du sable, icônes du temps.

Car non seulement le DIP ne donne plus qu’à des femmes les noms de ses écoles, mais il s’en fait une religion. Dans un communiqué, hier, il déclare appliquer, en bon soldat, « la volonté du Conseil d’Etat de donner aux femmes pionnières une visibilité accrue ».

Alors, va pour le temps, va pour le monde. Adieu cochons, couvées, adieu mon Charles-Albert, adieu poètes, artistes, nés sous le ciel genevois, ayant promené vos âmes dans la beauté du monde. Mais charriant à jamais la pire des malédictions, noire comme la terre vengeresse : celle d’être un homme.

 

Pascal Décaillet

 

 

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16/04/2009

La Bande des Quatre

Tribune de Genève - Jeudi 16.04.09

 

C’est fait. Avec une fulgurance d’épervier en inavouable désir d’un souriceau, la puissante présidence tétracéphale de la Constituante vient de pulvériser le mur du son. Six mois seulement après l’élection de cette noble assemblée, six misérables mois, elle réalise l’impossible : la nomination de cinq présidents de commissions thématiques. Chapeau. A plume d’aigle, of course.

Ce qui frappe, depuis le 19 octobre, dans la folle aventure de la Constituante, c’est ce rythme, ce tempo, ce sprint contre le temps, qui confine à la tachycardie. On n’arrive plus à suivre. Shimmy dans la vision. Bonnie and Clyde, quand ils sèment les flics, après leur huitième hold-up. Et qu’ils s’embrassent, haletants, sur le siège avant. Sueur. Bonheur de vivre.

Et puis, une présidence à quatre, c’est tellement simple : à part qu’il faut le blanc-seing du quatuor in corpore, contresigné en huit exemplaires, pour s’exprimer devant un micro, c’est la vie qui va, furtive et futile.

Tout va bien, donc. A ce rythme, on devrait avoir, d’ici l’automne, les premiers débats, d’ici l’hiver les premiers ébats, d’ici un an l’ébauche de l’esquisse d’un premier texte. Evidemment provisoire. Peut-être un préambule ? Une forme de préliminaire ? Pour mieux caresser la folle impatience du désir qui gonfle en nous. Nous, pauvres rampants. Qui contemplons, de la misère de notre tarmac, le vol oraculaire de l’épervier.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

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06/04/2009

Brûleur d’âmes

Tribune de Genève - Lundi 06.04.09

 

Freddy Thielemans, est arrivé, rubicond. Ecarlate. Flamand jailli de Bruegel l’Ancien. Yeux clairs, moustache d’or blanchi. Rugbyman. Corrida. Il s’est pointé, vendredi, Salle des Abeilles, le bourgmestre de Bruxelles. Et il a osé ce mot, qu’on croyait expurgé des langues : « fraternité ».

Quatre syllabes. En écho au « cœur viril des hommes » de la Condition humaine, quatre jets de sang bouillant dans la cérébrale sagesse d’un colloque. La dernière fois, au fond, la dernière vraie, c’était Mostaganem, 6 juin 1958 : un général mystique, dans l’improbable rougeur des sables, avait dit « fraternité ».

Thielemans, c’est l’anti-caviar. Lui, c’est la mine et c’est Jaurès. Le Nord, mâtiné de sang d’Espagne, des louches de soupe populaire, le rutilant des étendards, des tonnes de crème fraîche, juste pour la route. Dans la ruche aux Abeilles, il a piqué au vif. Un socialiste avec du verbe, brûleur d’âmes.

Mendès France, il n’en a quasiment pas parlé. Mais on s’en fout. Des moments, comme ça, dans la vie : on est venus pour rencontrer un conférencier. Et on tombe sur un homme. Rougeaud, excessif. Modéré comme un picador. On imagine ses colères, comme des orages sur la grande plaine. Mais un homme. Un tempérament. Et ça fait du bien, tellement. Comme une pluie de printemps.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

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02/04/2009

L’âne, le bœuf

Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Jeudi 02.04.09

 

C’est chaud, c’est poilu, ça exhale des océans de tendresse, c’est beau, un papa qui biberonne. Dire le contraire, c’est pousser l’épaisseur de la brute, la bestialité de l’immonde dans des confins au-delà de l’Antarctique. Non ?

Dans ces conditions, j’imagine déjà la douillette unanimité qui saluera la décision du Conseil d’Etat de porter à deux semaines le congé paternité pour les employés de l’Etat. Plumes et cocons, réhabilitation du père, partage des tâches, aurores aux doigts de rose, monde nouveau, humanité changée, plus douce, paraboles de progrès, sandales, vélos, chandails de coton. Le souffle de l’âne et puis celui du bœuf. Et, dans la tiédeur de la paille, Joseph.

C’est beau, tout cela. Entre deux porteurs de myrrhe ou d’encens, il y aura peut-être l’une ou l’autre Fée Carabosse, crochue et purulente, pour oser demander combien tout cela va coûter. L’ignoble créature. Jaillie des entrailles de la saleté terrestre. Médisante. Croûteuse.

Le coût ! Mais comment ose-t-elle, va-t-en sorcière, va, fille de Belzébuth, oser parler d’argent face à la Sainte Famille ! Tu ne respectes rien. Ni les pères, ni les mères, ni le progrès qui va, ni le chant des matins. Ni cette échéance d’octobre, brûlante et sacramentelle, là où se croisent les chemins et se défont les destins. Cela porte un beau nom. Cela s’appelle les élections.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

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19/03/2009

Le noir, la mémoire

 

Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Jeudi 19.03.09

 

Faut-il tirer la comparaison, comme l’a fait Alberto Velasco, jusqu’à la rafle du Vel d’Hiv, à Paris, les 16 et 17 juillet 1942 ? Non, bien sûr, c’est excessif. Mais tout de même : la dernière motion du MCG trempe sa plume dans l’encre la plus noire. Celle d’une Histoire qu’on espérait abolie.

De quoi s’agit-il ? Parquer les SDF étrangers en situation irrégulière, la nuit, à la Caserne des Vernets, sous la surveillance de l’armée. Les SDF suisses ? A eux, logements adaptés et services sociaux. Bref, d’un SDF l’autre, on crée un apartheid. Du bon ange à l’âme damnée, voici les cieux déchirés. A l’élu, la préférence nationale. A l’apatride, le mirador.

Soit. Voilà qui est au moins clair. Et qui donne une tonalité : celle de la campagne que s’apprête à mener Eric Stauffer pour les élections de cet automne. L’enjeu, c’est la victoire au sein de la droite de la droite. Avec un adversaire à abattre : l’UDC. Alors on mise, on surenchère. Et l’automne est encore loin.

L’eau vive de cette motion, c’est l’eau de Vichy. A quoi se mêle un doux parfum de Vigilance, élégant comme un épouvantail, quelque part dans la grande plaine. Celle où passent les trains dont on connaît la gare de départ, mais pas toujours celle d’arrivée. Et dont les passagers n’ont que très rarement l’occasion de faire valoir leur billet retour.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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16/03/2009

La nuit, mentons

 

Hommage - TG + Radio Cité

 

C’est quoi, c’est qui, un grand chanteur, un artiste, un poète ? Ca parle pour qui, ça nous dit quoi, ça vient effleurer quelles meurtrissures ? Et lui, là, derrière ses lunettes noires, il était qui ? Il voulait quoi ? Dans la nuit bleue du bitume, nous l’écoutions, vers ce micro de matinales qui nous attendait. C’était il y a longtemps. C’était demain.

La voix. Si virile et si douce, profonde, caressante, elle te parle à toi, juste toi. Il y a lui, il y a le cosmos, il y a toi, tu t’agrippes à ton volant dans l’encre de la nuit. Il parle à des femmes. Celles qu'il aime, ou qu’il n’aimera bientôt plus. Elles sont quelque part. Mais, dans sa voix, c’est toi qu’il traverse, toi le voyeur, le troisième homme. Tu voulais juste prêter l’oreille, il t’arrache quelques haillons de l’âme.

Alain Bashung était un grand. Dessous chics et pudeur des sentiments, extase de la syllabe qui se détache et s’évapore, gutturale sans rien qui grince, obscure, profonde, une voix de nuit marine, juste l’azur sans l’alizée. Juste le démon, sans l’enfer.

L’enfer, c’est ce départ. Cette saloperie, qui a fini par gagner. Et lui, jamais plus grand que dans ce combat-là. Elle était là, la dame en noir. Il avait feint de n’en rien voir. Juste un mensonge nocturne, encore. Et cette voix, d’en bas et du dedans, jusqu’au profond de nos blessures. Au-revoir, Monsieur. Et merci.

 

Pascal Décaillet

 

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12/03/2009

Le désir de l'ogre

 

Portraits de campagne - No 1 - TG - 12.03.09

 

Quand vous lui parlez de son âge, il vous défie de tous les feux de sa prunelle et vous invite à courir avec lui le semi-marathon.  Cet homme-là est fontaine de jouvence, Docteur Faust, désir demeuré désir, boulimie. D’ailleurs, dans son nom de famille, il y a « ogre » : Christian Grobet. Il faut croire aux lettres, aux syllabes, elles nous façonnent.

Il ne travaille pas, il dévore. Il n’ambitionne pas, il engloutit. Il ne rêve pas de retour sur la scène, non, il y travaille avec intelligence, tactique, acharnement. Peu importent les masques, Alliance de gauche, AVIVO, ils ne sont que des haillons d’éphémère.

Qu’importe la couleur, la bannière. Pourvu qu’il y ait combat. Le chevalier errant ne meurt pas : il tombe, se relève, repart en guerre. Contre des moulins ? Peut-être. Mais il se bat. Et se battant, il vit, se régénère. On le dit d’un autre temps, déjà il nous dépasse, nous survit, nous succède.

Conseiller d’Etat, Christian Grobet a marqué son époque. Opposant, imprécateur, laboureur de la Reconquista, il ne cesse de se pencher à terre pour ramasser tous les foulards. Relever tous les défis. Ce serait bien le diable s’il ne finissait par tenir un rôle signalé dans la campagne de cet automne. Le diable, oui. Méphisto. Ce compagnon du Docteur Faust. Pour la vie et pour la mort. Pour le meilleur et pour le pire.

 

Pascal Décaillet

 

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09/03/2009

Souliers de satin

Chronique parue dans la Tribune de Genève du 09.03.09

 

Plus s’écoulent les années, plus le courage exceptionnel de Laurent Flütsch attise mon esprit et aiguise mes sens. Blesser, dimanche après dimanche, les catholiques de Suisse. Donner de « Sa Sénilité » (hier, 11.08h) à leur chef spirituel, en se recroquevillant derrière l’immunité de la satire. Brandir l’ostensoir de la Raison triomphante face à l’obscure folie du religieux. Avoir avec soi les rieurs, la mode, le monde et les mondains, la modernité qui pétille et qui fait « pschitt ».

C’est cela, le petit monde de Monsieur Flütsch. Feu libre, au nom de la liberté d’expression, sur une communauté tout entière, ses valeurs, ses références. Et la doxa dominante qui se rit et qui se gausse, et toute cette obédience qui n’en peut plus d’applaudir. C’est l’humour au service du pouvoir et des majoritaires, qui se croit de catacombes mais danse et se dodeline sur les marches du trône.

Fou du roi ? Fou engraissé par le roi, qui sautille en souliers de satin sur le ventre repu du souverain. Contre-pouvoir en pantoufles, tellement officialisé qu’il en devient, par inversion, le pouvoir lui-même, riche de ses seules routines, illuminé de ses propres certitudes. Dimanche après dimanche. Ca n’est plus une émission. C’est l’Angélus. Et le pays profond qui s’agenouille. Pour rire de la bonne parole. Jetée aux quatre vents. Amen.

 

Pascal Décaillet

 

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19/01/2009

Haute Route

Si douce était sa voix, et minérale son écriture, de Dranse et de limon mêlés, là voilà donc, cette œuvre, elle ne fait que commencer. J’aurais voulu être au Châble ce lundi matin, l’église de mon baptême, j’y serai en pensée. Là-bas, tout le Valais, tradition et révolution, Dieu et Diable, terroir et ciel, pays et diaspora. Quel pays ?

Auteur régional ? Vous voulez rire. L’infinité de ce cadastre-là, on en redemande. Valais, Judée, mêmes Bibles, mêmes Psaumes, poussières de désert, fragments de solitude. De la bassesse à l’Elévation, quel chemin ? La Haute Route de l’Ecriture ?

Oui, l’œuvre de Chappaz ne fait que commencer. Samedi, dans une grande librairie de Genève, nul rayon spécial, rien. Comme un hommage du vide et du silence à cette œuvre qui foisonne.

Mais la vraie vie est-elle celle des bornes de nos existences ? Sainte Ecriture ou vaine pestilence, eau de source ou boue d’alluvions, la voilà cette œuvre, à nous offerte, et pour longtemps.

Merci Kuffer, merci Jean Romain pour vos hommages. Merci Pierre-Marie, de Chamoson et de Poitiers, de m’avoir, un jour de 1976, indiqué que cet auteur-là existait. Merci à tous les profs qui le liront avec leurs élèves. Merci à lui, surtout, d’avoir porté si haut l’art d’écrire. Sur les cimes. Si universelles qu’elles en perdent leur accent.

Pascal Décaillet

 

Tribune de Genève - Lundi 19.01.09

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15/01/2009

Chez nous, chez eux

Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Jeudi 15.01.09

 

Ils représentent la Synagogue ou la Mosquée, se côtoient dans Genève depuis tant d’années, s’interpellent par leurs prénoms, se tutoient. Cela s’appelle le dialogue interreligieux, notre ville cosmopolite s’y prête à merveille. Cela, en temps de paix, donne presque l’impression d’un monde réconcilié.

 

Lorsque, là-bas, les armes se font entendre, même ces hommes de paix, d’ici, redeviennent les représentants de leurs clans respectifs. Comme si l’appartenance, avec ses petites griffes lacérantes, était plus forte que le verbe de lumière de leurs discours.

 

Oh, certes, nulle douceur ne les déserte, mais en ces temps d’horreur (et les événements de Gaza en sont un), certains, et des plus brillants, et des plus translucides dans la métaphysique, deviennent aveugles aux victimes de l’autre camp. Ou les sous-estiment. Tellurisme de l’appartenance, auquel, sans doute, nul d’entre nous n’échappe.

 

Et nous, d’ailleurs, qui serions-nous pour les juger ? Avons-nous des familles à Gaza, écrasée par l’attaque ? Ou dans des villages israéliens à portée des roquettes du Hamas ? Dire aux uns et aux autres que nous demeurons leurs amis. Aider les efforts humanitaires. Tout faire pour la coexistence, un jour, de deux Etats, là-bas. Leur dire, aussi, aux uns et aux autres, qu’ils sont ici chez nous. Chez eux, tout simplement.

 

Pascal Décaillet

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12/01/2009

Etoiles brûlées

Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Lundi 12.01.09

 

Des drapeaux israéliens brûlés, des étoiles de David assimilées à des croix gammées, cela se passe en Suisse, cela donne la nausée. Si vraiment le président de la commission de politique extérieure du National, le Vert argovien Geri Müller, a participé à de telles manifestations, il doit s’en expliquer.

 

Dès le jour de l’attaque sur Gaza, j’ai parlé de disproportion, rappelé les droits du peuple palestinien, énoncé que l’amitié du peuple suisse était la même pour les deux parties en conflit, dans cette région du monde où j’ai eu souvent l’occasion de me rendre.

 

Des manifs anti-Israël, cela fait partie de notre libre expression démocratique. Mais lorsque la symbolique utilise le feu et associe l’Etat hébreu au pire régime du vingtième siècle, il faut dire halte. Pas seulement pour le Proche-Orient, mais aussi, et surtout, parce qu’il y a des Juifs en Suisse, qu’ils y sont, Dieu merci, totalement chez eux, qu’ils ont largement contribué à faire ce pays. Brûler l’étoile, même si certains d’entre eux ne sont pas sionistes et désavouent l’action militaire présente, c’est porter atteinte à tout ce qu’ils sont. Et c’est inadmissible.

 

A Genève, donnons l’exemple. Quelles que soient nos positions dans ce conflit, souvenons-nous que les antagonistes vivent aussi chez nous. Et qu’ils y sont chez eux. En les déshonorant, c’est aussi la démocratie suisse, si précieuse, qu’on bafoue.

 

Pascal Décaillet

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30/10/2008

Ziegler dérape

Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Jeudi 30.10.08

 

Depuis trente ans, j’éprouve pour Jean Ziegler amitié et admiration. Il ne m’en voudra donc pas (ou plutôt si, il m’en voudra) d’affirmer ici que sa dernière déclaration sur les banquiers relève du populisme et de l’amalgame les plus honteux. Interrogé sur le site d’informations et de débats Rue89, il appelle à la création d’un « tribunal de Nuremberg pour juger les prédateurs qui ont provoqué ça ». Si, il a dit cela : je viens de visionner la bande, pour en avoir le cœur net.

Longtemps, j’ai aimé cette complexité, cette dimension culturelle de l’homme, avec qui on pouvait réciter des vers d’Hölderlin, sur des terrasses d’été. Son courage également, sa solitude, son sens du combat, aussi éloignées ses idées fussent-elles des miennes. Mais là, c’est trop. « Nuremberg », ça ne passe pas. J’ai trop lu sur Panama, Stavisky, ces moments de l’Histoire où une société tout entière se met à rejeter, en vrac, le monde des affairistes. On sait, in fine, où cela peut nous mener. Lisez certains passages de la « Dépêche du Midi », du temps de Jaurès, vous comprendrez.

Dieu sait si la crise actuelle doit nous amener à redéfinir l’économie réelle par rapport aux spéculations de casino. Mais « Nuremberg », cette mise au ban d’infamie, sur le même plan que les responsables du pire régime du vingtième siècle, de la part d’un intellectuel, cela ne passe tout simplement pas. Je demande à Jean Ziegler de revenir sur ces mots.

 

Pascal Décaillet

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09/06/2008

La Soupe à l'huile

Chronique publiée dans la Tribune de Genève de ce lundi 09.06.08

 

Il devait être la tête de Turc, il s’est révélé grand vainqueur : ce fut un réel plaisir, hier, d’entendre Yves Nidegger déjouer, les unes après les autres, les ficelles et chausse-trappes du gourou militant Flutsch et de ses acolytes. De quoi en perdre son latin : pour un archéologue, un cauchemar.

Dur, pour la puissance invitante, gorgée de missionnaires certitudes sur l’équation « UDC = peste brune », lorsque les réponses de l’invité surpassent nettement, en humour et en finesse, le degré zéro des questions et provocations. Dur, d’avoir face à soi un UDC convenable : il est tellement plus aisé de s’offrir Fattebert.

La civilité de la forme est, nous l’avons déjà souligné, le grand atout de Nidegger. Hier, l’étoile montante (et sans la moindre rivalité interne, d’ailleurs) de l’UDC genevoise n’eut qu’à tendre à la Soupe le miroir de ses préjugés. Le miroir fut tendu, la Soupe se renversa.

Quand je pense à Flutsch, je me dis souvent que le problème du missionnaire, c’est sa position. Dominante, en l’occurrence, horizontale comme le niveau de ses attaques. Tellement confortable, la chaire offerte, dimanche après dimanche, pour s’en aller prêcher. Héros de l’antifascisme, humoriste salarié, en pantoufles. Et nul, en Suisse romande, qui n’ose l’attaquer. On n’attaque pas un missionnaire. On prépare juste une Soupe d’huile bouillante. Et on l’y installe, délicieusement.

 

Pascal Décaillet

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10/01/2008

Parquets et glissades

 

Chronique parue dans la Tribune de Genève du jeudi 10.01.08

 

Ca pourrait sonner comme une chanson de Jean Nohain : quand un procureur attaque un autre procureur, que se jettent-ils, d’une hermine l’autre : des histoires de procureurs, of course !

 

Mais quand ledit procureur, dans toute la perversité du système genevois, se trouve issu d’un parti, les missiles deviennent évidemment politiques. Ca n’est plus une compétence contre une autre, mais une conception de la justice, une vision du parquet. Hier, dans les colonnes du Temps, c’est bel et bien le socialiste Bertossa qui assassine le radical Zappelli. Au fait, on prend combien, pour meurtre avec préméditation ?

 

J’ai une idée de verdict, pour Monsieur Bertossa : juste un rappel, amical. Que sont certaines affaires russes devenues, qui devaient, nous disait-on, révolutionner le rapport de la justice à l’argent sale ? Cette croisade incantatoire contre les crimes en col blanc, qu’en reste-t-il, aujourd’hui, en termes de résultats concrets ?

 

Oh, je ne prétends pas que Monsieur Zappelli soit parfait, le parquet est chose trop glissante pour y laisser s’aventurer la perfection du monde. Mais son recentrage sur une criminalité plus prosaïque, certes moins prestigieuse à pourchasser, moins sonore à claironner, a pu rencontrer çà-et-là, quelque succès.

 

Enfin, la gauche ayant un candidat officiel contre Daniel Zappelli, peut-on espérer que ce dernier prenne le droit de ferrailler lui-même, sans tirs de couverture de la part du Commandeur ?

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

 

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19/11/2007

Choisir son camp

 

 

Chronique parue dans la Tribune de Genève du lundi 19.11.07

 

La non-élection de Guy Mettan, jeudi soir, à la première vice-présidence du Grand Conseil, ne se résume pas à une somme d’aigreurs contre un seul homme. Il y a peut-être un problème Mettan face à ses pairs. Mais il y a surtout, à Genève, un problème avec le PDC. L’extrême centre, comme donnée de départ, c’est la négation du choix et du courage, la négation de la politique.

 

Autant, ce printemps, face aux affiches sur les pacsés, les réactions de MM Bonny et Barazzone étaient compréhensibles, autant il serait suicidaire, pour l’Entente, de continuer de faire comme si l’UDC, premier parti du canton depuis le 21 octobre, n’existait pas. Il ne s’agit pas de s’aimer, mais d’établir, rationnellement, une base de dialogue.

 

Pour y parvenir, deux conditions. D’abord, l’UDC genevoise doit s’engager à mettre au pas, dans ses propres rangs, les quelques énergumènes qui nous sortent régulièrement des affiches plus proches de Vichy que de l’esprit républicain. En contrepartie, il est urgent que le PDC, parti de l’Entente depuis sept décennies, se souvienne qu’il appartient, avec toutes les nuances sociales qu’on voudra, à la grande famille de la droite. Et à nulle autre. Cette appartenance, le PDC doit la rappeler, fermement, à son aile chrétienne-sociale.

 

A cet égard, l’appel de Jacques Neirynck, le week-end dernier, à soutenir la gauche vaudoise, ajoute quelques couches supplémentaires de brouillard dans un slalom où seuls les piquets, dressés verts le Ciel, semblent avoir encore quelque prétention à la droiture.

 

Pascal Décaillet

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08/11/2007

La plaie, la cicatrice

Chronique parue dans la Tribune de Genève du 08.11.07


Il y aura 75 ans demain, l’armée suisse, à Plainpalais, tirait sur la foule. Le 9 novembre, cette frémissante date, fille de la tragédie et du destin, qui fut à la fois Brumaire, Nuit de Cristal et chute du Mur, aura donc aussi, et au fer rouge, marqué la mémoire genevoise. Le revoilà, ce temps des passions, que nous fait si bien revivre Claude Torracinta, dans son documentaire, tout récemment rediffusé.

 

13 morts, 65 blessés. En comparaison internationale, surtout pour l’époque, l’événement reste à vrai dire bien modeste. Heureux pays, heureuse ville, n’en finissant plus de commémorer ce qui hélas, chez nos voisins, relèverait du banal : fusillés du Mont-Valérien, déportés de Drancy, martyrs italiens des Fosses ardéatines, millions d’Allemands morts au combat. Cela, juste, pour rappel des dimensions.

 

Alors, pourquoi la plaie, la cicatrice ? D’autres armées, si souvent, ont tiré sur leur propre peuple, c’est monnaie courante, à commencer par Clemenceau qui fait donner la troupe contre les Vignerons du Midi ; et tant de grèves, dans tant de charbonnages, ou de houillères, par les fusils matées.

 

Mais c’était la Suisse, et c’était Genève. En tirant, c’est le corps social qu’on a lacéré, ce qui nous unit et nous rassemble, l’essence même de la Suisse, sans laquelle ce pays ne serait rien. C’est cela qui fut grave. Car sans le lien, sans la solidarité, notre pays est mort. Et c’est cette grande peur-là, dans la mémoire du 9 novembre 1932, qui, à chaque fois, s’empare de nous, et nous saisit.

 

Pascal Décaillet

 

 

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05/11/2007

Election partielle

Chronique parue dans la Tribune de Genève du lundi 05.11.07

 

Élection partielle
 
Ce qui m’a le plus frappé, de retour sur la place genevoise après de longues années de politique fédérale, c’est la surprotection dont semblait jouir Robert Cramer de la part de l’univers entier : politiciens, y compris la droite, journalistes, et même les humoristes, ne brocardant, tout au plus, que son goût pour, disons, le terroir.
 
Là, j’ai cru saisir que les choses étaient un peu en train de changer. Alors, j’ai passé mon week-end à sonder la droite pour voir qui, attiré par l’éventualité, à vrai dire bien improbable, d’une élection partielle, engouffrerait son destin dans cette aubaine. Et, à ma grande surprise, nos héros de l’Entente, à commencer par les plus vifs lorsqu’il s’agit de planter quelques banderilles sur des affaires de tram ou de régies, ne voyaient strictement aucune urgence à se lancer dans l’aventure d’un scrutin anticipé.
 
Alors, quoi ? L’homme, décidément trop fort, les aurait-il tous anesthésiés, comme il a gentiment chloroformé, hier soir, 18.15h, les auditeurs de la RSR ? Ou plutôt, les actuels caciques de l’Entente auraient-ils à ce point étouffé toute relève ? Il y a portant des gens pour reprendre le flambeau. Le courageux radical Thomas Buechi, parmi quelques autres, en fait partie.
 
À vrai dire, Robert Cramer n’a rien à se reprocher. Il a parfaitement raison d’user de toutes les ressources dont-il dispose, la ruse, la malice et le charme. Et quand on a, face à soi, une droite aussi apeurée qu’elle est belle parleuse, on aurait tort de se gêner.
 
Pascal Décaillet
 

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01/11/2007

Morue au cidre

Chronique parue dans la Tribune de Genève du 01.11.07

 

Il aime la cuisine, passionnément, et aussi la politique. Pour autant, il affirme détester la cuisine politique, mais, aussitôt, son nez s’allonge, tant il excelle dans les concoctions d’officine. Ueli Leuenberger, 55 ans, candidat genevois à la présidence nationale des Verts, est l’un des hommes qui montent sous la Coupole fédérale.

 

Il y a le politique, il y a l’homme. Le premier, venu de la gauche dure, dont il n’est au fond jamais sorti, est aussi Vert que je suis Javanais. Le second, aimable, cordial, sachant composer avec l’adversaire, se révèle beaucoup plus suisse, dans la pratique, que la dureté de son idéologie. Cet homme complexe est tissé de contrastes. C’est une partie de son charme.

 

Une origine modeste, une enfance dans la campagne bernoise, des débuts à la Spirou, comme groom dans un hôtel lucernois, une volonté de fer, un parcours de vie qu’il ne doit qu’à lui-même, et qui fait plaisir à voir. Au fond, jusqu’à cette récente déclaration de succession à Ruth Genner, ce cuisiner raffiné, spécialiste de la morue au cidre, avançait plutôt caché, laissant chauffer, à petit feu, son ambition.

 

Là, il se lance. Il aura contre lui beaucoup de monde, à commencer par la frange féministe du parti. Mais peu importe. Il a raison de se plonger dans cette bataille. Habile, bilingue, passionné, il donnerait à ce parti, trop éparpillé dans un fédéralisme d’un autre âge, l’ossature et la cohérence nationales qui lui font encore défaut. Oui, franchement, Ueli Leuenberger ferait un excellent président.

 

Pascal Décaillet

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25/10/2007

Le grave et l'aigu

Chronique parue dans la Tribune de Genève du 25.10.07

 

Je ne partage, et elle le sait très bien, à peu près aucune des options politiques de Liliane Maury Pasquier. Elle est socialiste. Je ne le suis pas. Elle est féministe. Je ne le suis guère. Elle croit au progrès, moi pas. Elle confond l’accent grave avec l’aigu, et j’aime la précision sonore.

 

Seulement voilà, malgré ces différences, avec lesquelles on peut vivre, c’est une femme que je respecte pour la qualité et la sincérité de son engagement au service du pays. Elle est l’antipode de cette gauche caviar, ou d’esturgeons hallucinés, qui se délecte de Zola à l’arrière d’une Porsche Cayenne. Son idéal social, elle ne se contente pas de le rêver, elle le vit, par l’exemple.

 

Dans ces conditions, comment ne pas être écœuré par le soupçon que d’aucuns, dans l’affaire de ce don de rein qui ne se fera finalement pas, tentent de laisser planer dans la République ? Imaginer, ne serait-ce qu’une seule seconde, que l’ancienne présidente du National ait pu tenter un coup marketing, n’est pas digne de notre débat politique. C’est sous la barre, sous la ceinture, tout simplement.

 

Je suis totalement partisan d’un monde éditorial où les journalistes puissent attaquer de front les politiques, et sans cadeau. Mais dans les yeux, et dans l’honneur. Sur des questions de fond. La dureté, la virulence, oui, l’impertinence, et jusqu’au blasphème. Mais la bassesse, non. La nouvelle conseillère aux Etats, brillamment élue par le peuple, ne mérite tout simplement pas cela.

 

Pascal Décaillet

 

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Les mots de trop



Édito Lausanne FM – Jeudi 25.10.07 – 07.50h

« Fascisme », « Duce ». Deux mots de Pascal Couchepin, il y a quelques semaines. Deux mots, clairement dirigés contre Christophe Blocher. Deux mots de trop, je l’avais immédiatement écrit dans un commentaire au moment des événements. Il est normal, aujourd’hui, que certaines dents, au sein même du parti radical, commencent à grincer autour du ministre valaisan. Et moi qui proclame cela, Dieu sait si je suis infiniment plus proche de Pascal Couchepin, de son univers politique, de son rapport au monde, que de Christoph Blocher.

Seulement voilà, en politique, il faut savoir reconnaître ses erreurs. Et ces deux mots, proférés par opportunisme au moment où Blocher semblait affaibli par la campagne contre lui, relèvent de la faute politique.

Pourquoi une faute ? Tout simplement parce que Couchepin a transgressé la vérité. L’UDC, ça n’est pas encore le fascisme. Blocher, ça n’est pas encore le Duce. Cela, le Martignerain, pétri d’Histoire, le sait très bien. Il sait parfaitement que l’UDC n’a jamais conquis aucun poste, dans aucune commune, aucun canton, ni à Berne, autrement que par la voie démocratique. Nulle marche sur Berne, à ma connaissance, ne s’est encore produite, nul faisceau, nulle phalange dans nos rues, nulle remise en cause – bien au contraire – du principe démocratique n’a été faite par l’UDC.

Couchepin et Blocher sont deux démocrates. Ils ont simplement des conceptions différentes du modèle de pouvoir par le peuple. Pour Blocher, le peuple est le souverain absolu, son suffrage universel doit primer sur toute chose, y compris sur les décisions des juges fédéraux. Pour Couchepin, ce pouvoir doit être tempéré par la force des institutions intermédiaires, à commence par celle du parlement. Eh bien, depuis la Révolution française, ces modèles co-existent, dialoguent, s’affrontent, au sein de la grande famille de la droite, et d’ailleurs aussi à gauche. Le modèle Blocher se rapproche d’une conception bonapartiste de la République, plébiscitaire, qui n’était pas loin de celle du général de Gaulle, dont je ne sache pas qu’il fût anti-démocrate.

Blocher, c’est la droite dure. Et j’ajoute : la droite xénophobe, cela, oui, c’est un authentique problème, cette image toujours négative d’un Etranger, un Autre, qui, au fil des siècles, a tellement, d’où qu’il vînt, enrichi notre pays. Mais tout cela, désolé, ça n’est pas encore le fascisme. Abuser de la puissance sémantique, dévastatrice, de ce mot terrible, n’était pas opportun. Il n’est donc pas étonnant que certaines voix s’élèvent, aujourd’hui, pour demander des comptes à Pascal Couchepin. Si Monsieur X, à demi-vin, dans quelque heure pâle de la nuit, au fond d’un bistrot, avec ses seuls copains, dit « fascisme » et « Duce », aucun problème. Si un ministre en exercice, l’un des meilleurs, excellent connaisseur de l’Histoire et du poids des mots, prononce les mêmes mots, il doit s’attendre, un peu plus sérieusement, à en répondre.

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