10/06/2010

Neuf membres : un faux problème

 

Commentaire publié dans le Giornale del Popolo - Jeudi 10.06.10

 

Un Conseil fédéral à neuf membres : le Conseil des Etats, aujourd’hui, va se pencher sur la question, via une motion du Vert vaudois Luc Recordon. Si le thème n’a rien de tabou (il est bel et bien urgent de réformer le gouvernement), la proposition, hélas, apparaît comme un peu courte : c’est d’une refonte beaucoup plus drastique que l’exécutif suisse a besoin.

 

Sur un point, les Verts ont raison : certains Départements actuels, celui de Moritz Leuenberger (ministre en exercice depuis le Neandertal) et celui de Didier Burkhalter sont de taille disportionnée. Alors que celui d’Ueli Maurer doit sans doute laisser pas mal de temps libre à son titulaire pour des lectures (bandes dessinées ?), des parties de golf, ou simplement siroter un drink (bio, of course).

 

Le nombre de sept, si biblique soit-il, n’a rien, non plus, de tabou. On peut l’élever à neuf, l’abaisser à cinq, cela n’a, en soi, aucune importance. Ce qui compte, c’est dans quel contexte de réforme beaucoup plus globale ce changement de nombre interviendrait. Si la Suisse se dotait d’un vrai gouvernement, en dégageant du temps pour les ministres, en laissant des secrétaires d’Etat assister aux commissions parlementaires, le nombre de cinq ferait parfaitement l’affaire.

 

Et puis, ne soyons pas naïfs ! De qui émane ce projet de réforme ? D’un Vert ! Cosigné par un autre conseiller aux Etats Vert, le Genevois Robert Cramer. Donc, d’un parti qui aurait, immédiatement, tout à gagner à un collège plus large : il pourrait, sans tarder, y placer l’un des siens. Par exemple qui ? Par exemple, Luc Recordon ou Robert Cramer ! Ah, les braves gens, ah que le monde est bien fait lorsqu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même !

 

Passer à neuf membres, why not ? Mais il n’y aurait là qu’un emplâtre sur une jambe de bois. Les vraies questions sont ailleurs : rompre avec ce système de passants, où on ne fait que boucher les trous, parce que certains, en pleine législature, alors qu’ils ne sont ni malades ni touchés par un scandale, décident de déposer les plaques. En finir, aussi, avec ces candidats à l’éternité, ces Moritz Leuenberger qui n’en peuvent plus de s’accrocher. Elire des gens en fonction d’un programme, pourquoi pas des listes. Ensuite seulement, il serait temps de voir s’il faut trois, cinq, sept, neuf ou onze ministres.

 

Le projet Recordon est donc de pure convenance pour le bien des Verts. Il ne repose sur aucune réflexion globale, ne propose aucune anticipation imaginative de réforme, ne tire pas les leçons terribles du dernier rapport des commissions de gestion sur la gouvernance en temps de crise (affaire UBS). Il ressemble à une refonte administrative de l’équipage du Titanic, alors que personne ne songerait à pointer son nez dans le hublot. Histoire d’entrevoir cette sublime masse bleutée, qui s’appelle l’iceberg.

 

Pascal Décaillet

 

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12/01/2010

La géant, l’Arche Sainte, le matou

 

Commentaire pour le Giornale del Popolo


Dans l’affaire qui secoue la Poste, il y a deux géants, sans doute un de trop : il y a le géant jaune, et il y a Claude Béglé (2 mètres de haut !). Deux géants qui se cherchent, s’entrechoquent, comme la raison et la passion, le poids du passé et les pulsions d’avenir, la vie au fond. Et puis, quelque part, hors du cercle, comme hors de l’histoire, à la lisière du clair de lune, il y a Moritz Leuenberger. L’homme qui réussit à sauver sa peau en dormant d’un œil. Et en sortant une griffe de temps en temps, comme un matou.

 

Depuis la séparation en deux des « PTT », d’un côté la Poste, de l’autre les télécommunications, personne, en Suisse, n’a réussi à définir clairement, entendez dans quel choix fondamental de société, la Poste devait accomplir son mandat. On lui demande de rester un service public, un service « universel », et en même temps il faudrait qu’elle soit une entreprise privée, avec toute la férocité de survie que cela implique. A l’époque d’internet et des messageries électroniques, presque plus personne ne s’envoie des lettres en papier, mais on continue d’imaginer la Poste dans sa tâche héroïque, mythique, fondatrice du ciment national, de celui qui court le plus vite possible (à cheval ?) pour acheminer un pli. Cette schizophrénie-là, entre l’image et le réel, n’a jamais été tranchée. Et surtout pas par Moritz Leuenberger. L’homme qui ne dort que d’un œil, mais d’un œil quand même !

 

Malgré tout, il a pris une bonne décision, Moritz : l’engagement de Claude Béglé. Un fonceur. Un dérangeur. Un manager. Avec, notamment, cette stratégie d’investissements sur les marchés étrangers qui n’est peut-être pas, au fond, une si mauvaise idée. Elle mérite, en tout cas, d’être étudiée plutôt que d’être jetée dogmatiquement aux orties par une gauche protectionniste et, au fond, conservatrice, pour qui la poste est une Arche Sainte, inviolable.

 

Car il y a la question de fond : en quoi l’envoi de messages, papier ou virtuels, l’envoi de colis, doivent-ils relever, dans la Suisse de 2010, d’une entreprise publique ? On a libéralisé les télécommunications, le pays n’en est pas mort pour autant. On a créé des chaînes privées de radio et de TV, la Suisse a survécu, et plutôt bien. On s’est attaqué à pas mal de cartels, dans ce pays, depuis un quart de siècle (il en reste encore, trop, ne serait-ce que dans l’agriculture), mais la Poste, non : on ne touche pas ! Un tabou. Un souvenir d’enfance, aussi : celui de ces trains électriques, en miniature, dans le paysage desquels il y a toujours une montagne, un lac, un soldat qui s’en va faire son cours de répétition, et….. un bureau de poste ! N’avoir jamais voulu dire clairement aux Suisses que cette représentation relevait plus de l’idylle que de la réalité concurrentielle qui nous attend, sera à mettre, parmi de nombreuses autres choses, au passif d’un ministre qui commence à ressembler à l’éternité, quand elle se fiance avec l’ennui.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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23/12/2009

Serions-nous devenus des porcs de hasard ?

 

Chronique pour le Giornale del Popolo - 23.12.09

 

Des mirages de Libye à l’évaporation du secret bancaire, des colères de Monsieur Woerth, le ministre français du budget, à celles des Allemands, des Italiens, ou même des Yankees, en passant par l’une des présidences de la Confédération les plus évanescentes depuis des lustres, 2009 apparaît, disons au moins en première lecture, comme l’annus horribilis des trente ou quarante dernières années. Année sombre. Année à oublier. Une sorte de « Dies irae », multiplié par 365. Qu’aurions-nous fait, nous les Suisses, pour mériter cela ? A quel dieu vengeur aurions-nous oublié d’adresser nos offrandes ? Aurions-nous marché impoliment sur le pied délicat de la Providence ? Serions-nous fatigués de vivre notre destin national ? Grippés, comme des porcs de hasard ? Désignés par la vindicte céleste ?

 

Bien sûr, on nous dira, en cette opulence de Fêtes, que le pays ne va pas si mal. Les indicateurs économiques commencent à faire frissonner la timidité d’une reprise, la consommation n’est pas en reste, les Suisses ne sont pas au bord du suicide, nos skieuses pulvérisent les records, Simon Amman saute plus loin que son ombre, Vancouver nous ouvre les bras, le réchauffement de la planète n’a pas encore fait fondre nos espoirs de nous aimer et de nous séduire mutuellement, bref, comme le chantait Charles Trenet, « C’est la vie qui va ! ». Et elle ne va pas si mal, au fond. Allez, quoi, ressaisissons-nous, ré-empoigons la fureur de vivre, nous n’allons tout de même pas nous laisser dicter nos états d’âme par quelque improbable campeur, surgi des profondeurs désertiques de la Cyrénaïque ou de la Tripolitaine. Vous n’avez jamais été traversé par l’idée que tout cela ne serait qu’un mauvais rêve ? L’heure sonnerait, et d’un coup, adieu prince du désert, adieu listes noires, adieu espions italiens, adieu comptes cachés, adieu les chérubines impuissances de Monsieur Merz. L’heure sonnerait, et la vie reprendrait, la vraie, celle qui fleure le désir. La vie, quoi.

 

Donc, nous ne serions plus que des porcs malades. Des pourceaux, dans la fange. On nous jetterait des perles, on nous jetterait des sorts. Nous ne serions plus que les animaux domestiques de notre destin. Nous n’aurions plus ni compagnons de voyage, ni espoir de retour. Il nous faudrait oublier la Suisse comme d’autres ont oublié Ithaque. Et même pas l’ombre d’un minaret pour échapper aux feux de la vengeance : nous les avons, nous-mêmes, interdits ! Nous serions donc là, seuls. Seuls avec nous-mêmes. Seuls avec notre viscérale méfiance de l’étranger. Seuls, désertés par ce qui fut notre fierté. Seuls, comme Monsieur Merz, lorsqu’il doit prendre une décision. Seuls, au milieu des comptes cachés des autres, les mêmes peut-être qui nous vilipendent. Imaginez ce rêve : le compte de Monsieur Woerth, le compte de Monsieur Steinbrück, le compte du chef des douanes italiennes, le compte du Pape. Nous ne serions plus, nous les Suisses, que les concierges de la cupidité du monde. Des porcs de hasard, qu’on veut bien tolérer, en attendant le destin de tout porc qui se respecte : l’équarrissage.

 

C’est une optique, au fond : on sous-estime les secrètes délices de la condition porcine. Elle mène à la saignée, c’est vrai, mais sur un long chemin d’engraissement qui peut être vécu, avec un peu d’optimisme, comme une intéressante logique de vie. Le porc est omnivore : nulle nourriture ne lui est étrangère. De tout, du régal comme de l’immondice, il s’enrichit. C’est peut-être cela, la Suisse : point d’équilibre entre l’auge et le palais, grise platitude et élan bleuté des sommets. L’aigreur du cauchemar et ce qu’il est convenu d’appeler, dans la chanson, le « brillant réveil ».

 

A tous, excellente année 2010. Elle ne pourra, assurément, qu’être meilleure.

 

Pascal Décaillet

 

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14/11/2009

Demain à Genève: calme plat ou séisme?

Commentaire publié ce matin en une du Giornale del Popolo - Quotidien tessinois - Samedi 14.11.09

Demain, dimanche 15 novembre, Genève : le calme plat ou le séisme ? La bonne, vieille, ronronnante continuation avec les mêmes équipes, les mêmes pactes transversaux entre la droite et la gauche ? Ou l’amorce d’une rupture ? C’est tout l’enjeu de l’élection au gouvernement cantonal. Il est majeur.

La rupture, à Genève, porte un nom : Eric Stauffer, 45 ans, député, président du Mouvement Citoyens Genevois, le MCG, parti dont il est tout à la fois le fondateur, l’âme, l’inspirateur permanent, le gourou, le directeur opérationnel et stratégique. Bref, le MCG, c’est lui. Zéro député en 2001, neuf en 2005, dix-sept depuis le 11 octobre 2009. A coup sûr, l’une des ascensions politiques les plus impressionnantes de l’après-guerre, à Genève.

Selon Stauffer et les siens, le MCG ne serait « ni de droite, ni de gauche », mais juste au service des citoyens. De fait, il est arrivé à ce mouvement, dans la dernière législature, de voter avec la gauche sur des sujets sociaux. Mais tout de même, disons le clairement : ses positions en matière de sécurité, son verbe court et musclé, sa constante stigmatisation des frontaliers (les Français de Haute-Savoie et de l’Ain qui viennent, en effet nombreux, travailler à Genève) classent plutôt le MCG à la droite de l’échiquier. Et sans doute même à la droite de la droite.

Un homme, d’ailleurs, ne s’y est pas trompé : un certain Christoph Blocher ! Mercredi dernier, en direct sur Radio Cité, il décochait une véritable volée de bois vert à la section genevoise de l’UDC, en effet en très petite forme en cet automne 2009, elle qui était arrivée en tête, en suffrages, lors des élections fédérales d’octobre 2007. De véritables apprentis, à en croire Blocher, des bleus, des puceaux, qui se seraient faits complètement doubler par des professionnels. Pragmatique, l’ancien conseiller fédéral souhaite même un rapprochement entre l’UDC et le MCG. Numériquement, une fusion donnerait naissance au premier parti du canton, et de loin. Mais culturellement, elle n’est absolument pas à l’ordre du jour, tant les deux équipes se détestent.

D’ailleurs, la force du MCG, c’est que tout le monde le déteste. La gauche socialiste (qui a certes la détestation aussi facile que sa propension à distiller, tous azimuts, des leçons de morale), mais aussi les partis dits de « l’Entente », démocrates-chrétiens, radicaux et libéraux. Particulièrement faible dans cette campagne, le parti radical genevois, héritier de la grande figure de James Fazy (1794-1878, le père de la Genève républicaine, celui qui a abattu les fortifications et donné au canton ses institutions), passe son temps à regretter l’existence du MCG, la tonalité du MCG, le verbe du MCG, la visibilité du MCG. Il fait campagne sur des thèmes trop cérébraux, et ne peut plus guère compter que sur l’intelligence et le talent politique de son conseiller d’Etat sortant, François Longchamp, ainsi que sur le jeune et brillant Pierre Maudet (31 ans, membre du gouvernement de la Ville de Genève), pour survivre. Jusqu’à quand ?

Calme plat, ou séisme : voilà donc Genève cramponnée à une élection dont on sait déjà (par le vote par correspondance) que la participation sera très bonne. Genève retient son souffle. En attendant, une chose est sûre : si les cinq partis qui se partagent le gouvernement (socialistes, Verts, PDC, radicaux, libéraux) sauvent leur quintet d’arrangement, et s’imaginent qu’ils pourront continuer comme si rien ne s’était passé, Monsieur Stauffer leur donnera rendez-vous dans quatre ans. Et là, la République des copains et des conciliabules pourrait très sérieusement trembler.

Pascal Décaillet





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07/11/2009

Affaire libyenne : la Suisse humiliée par elle-même

 

Commentaire publié en une du Giornale del Popolo - Samedi 07.11.09

 

L’affaire des otages suisses en Libye : non seulement une question très délicate, dont dépendent deux destins humains, mais avant toute chose, l’une des plus grandes catastrophes de communication de cet étrange et disparate collège qu’on appelle le Conseil fédéral. Un président de la Confédération qui multiplie les maladresses et les ratés, chaque ministre qui donne son petit mot ou sa tentative de signal, une stratégie à laquelle personne, dans l’opinion publique, ne comprend rien. Résultat : la Suisse humiliée. Par la Libye, ou plutôt par elle-même ?

Car au fond, dans cette lamentable affaire, le principal ennemi de la Suisse est peut-être moins le colonel Kadhafi que le système ahurissant qui est le nôtre lorsqu’il s’agit d’affronter une crise. Le tout aggravé par une présidence faible, très faible, chose d’autant plus étonnante qu’elle concerne un homme de valeur, bon ministre des Finances, intelligent, ouvert sur le monde. Comme si Hans-Rudolf Merz, depuis un an, était un autre homme, arrivant moins à s’imposer. Voyage raté à Tripoli, non annoncé à ses collègues, retour sans les otages, rencontre étrange à New York, annonces, petites phrases, sous-entendus, semi-silences : une communication totalement ratée.

Du côté de la diplomatie suisse, dont les socialistes ne cessent de nous dire le plus grand bien, on peine à déceler, pour l’heure, le moindre résultat, non plus. Et puis, qui dirige le dossier ? Hans-Rudolf Merz ? Micheline Calmy-Rey ? Une cellule secrète ? Personne ? L’impression d’un vaisseau-fantôme, un gouvernement en douce dérive, un gouvernail laissé à lui-même, personne – ou trop de monde – sur le pont.

Cette triste affaire – dont il faut évidemment espérer qu’elle ne tourne pas au drame – s’avère un puissant révélateur de la faiblesse de nos institutions et du manque de moyens, et d’organisation, de l’exécutif lorsque se lève la tempête. Ca n’est d’ailleurs pas par hasard si des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour demander, en Suisse, une présidence sur l’ensemble d’une législature (quatre ans), doublée du Département fédéral des Affaires étrangères. Cette réforme, qui devrait sauter aux yeux depuis des années et que mille résistances internes freinent, pourrait bien s’accélérer suite à cette affaire. Une fois de plus, la Suisse ne se serait pas réformée à froid, mais en tirant la leçon d’une pression venue de l’extérieur. Peut-être, un jour, dans des circonstances analogues, hélas le pistolet sur la tempe, déciderons-nous d’aller dans l’Europe. Ce sera notre petit 1803 (les Tessinois en savent quelque chose), notre petit 1798, notre petit 1815.

Décryptée ainsi, la question des otages se révèle moins un conflit entre la Suisse et la Libye qu’un psychodrame, amplifié par mille miroirs grossissants, de la Suisse avec elle-même. Comme à l’époque des fonds en déshérence. Pour l’heure, après avoir rasé les murs, on bombe le torse. Après avoir trop parlé, on joue les grands, les adultes qui observent le plus mystérieux des silences. Autour de quel secret ? Secret d’Etat ? Ou secret de famille ?

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

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14/09/2009

Vraie campagne ou songe d’une nuit d’été ?

 

Edito pour le Giornale del Popolo - Publié en page une, ce lundi 14.09.09


Plus que deux jours ! Elle aura été longue, cette campagne pour la succession de Pascal Couchepin. Haletante. Spectaculaire. Chaotique. Après-demain, 16 septembre, soit trois mois et quatre jours après la démission du conseiller fédéral valaisan, nous saurons enfin qui, à sa place, assumera le septième du pouvoir exécutif fédéral. Jamais, sans doute, la vacance d’un siège n’aura autant échauffé le verbe, aiguisé les joutes et les débats.

Il est vrai que le partant, comme son prédécesseur Jean-Pascal Delamuraz en 1998, laisse un grand vide. Parce qu’il est une bête politique, un tempérament, une nature. Aussi, parce qu’au-delà de ses choix politiques, il aura finalement acquis la stature d’un homme d’Etat, ce qui n’est pas si fréquent. Ce vide, en l’état, ni Urs Schwaller, ni Didier Burkhalter, ni Christian Lüscher ne pourront immédiatement le combler. A celui de ces trois-là (ou un autre, peut-être !) qui sortira des urnes, il faudra des années pour s’installer, se patiner, se corser : on ne devient pas, vraiment, conseiller fédéral du jour au lendemain.

Alors, qui ? Franchement, je n’en sais rien ! Ce qui est sûr, c’est que le paramètre des compétences techniques ne doit en aucun cas être le seul. Il ne s’agit pas d’élire un secrétaire d’Etat, ni un chef d’office, ni un spécialiste de la santé, ni un mathématicien des assurances sociales, ni un statisticien des primes maladie, mais bien un conseiller fédéral. Un homme avec une vision, du courage, une profonde ambition pour le pays, un vrai amour pour ce coin de terre, ses quatre langues, ses minorités, sa magique pluralité. Un homme capable de reprendre n’importe lequel des sept Départements. D’ailleurs, une rocade n’est pas impossible, des bruits bernois évoquant une reprise du Département fédéral de l’Intérieur par Micheline Calmy-Rey.

Trouver un format, voilà ce qui devrait être la priorité. Un capitaine pour temps de crise ! Un vieux loup de mer, taillé pour les tempêtes, pas pour le calme plat. Alors, certains ont tenté des solutions alternatives, ont évoqué le nom d’un Dick Marty. Mais ils l’ont fait bien tard, et une candidature au Conseil fédéral ne s’improvise pas : sauf exception (Ruth Dreifuss, 1993), les écuries préparent (discrètement) leurs candidats depuis des années, et la dernière ligne droite (les semaines qui suivent l’annonce d’une vacance) n’est que l’aboutissement d’un long parcours souterrain. Sauf incroyable coup de théâtre, c’est donc bel et bien entre les deux candidats officiels du PLR et celui du PDC que tout, le 16 entre 8h et 10h, devrait se jouer.

Reste que cette étrange campagne – d’un autre âge – laisse un goût amer. Celui d’une bataille qui, paradoxalement à l’époque d’internet et de l’information immédiate – se sera jouée dans de tout petits cercles de décideurs, parfaitement étanches, derrière le dos de la population suisse, qui n’a pas voix au chapitre dans cette élection. Théâtre de sérail, donc. Même pas théâtre : coulisses ! La Suisse, cette belle démocratie, exemple pour bien des pays environnants, ne mérite-t-elle pas mieux que le songe – même agréable et distrayant – d’un bel été ?

 

Pascal Décaillet

 

 

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02/10/2008

Samuel Schmid seul contre lui-même

Chronique publiée dans le Giornale del Popolo du jeudi 02.10.08

 

Cette session d’automne 2008 aura présenté, avec le débat sur l’armée et celui sur le programme d’armement, l’une des lignes de front les plus surréalistes depuis la très regrettée guerre de 14-18. Un ministre seul au monde, seul contre tous, seul contre lui-même, nu, au milieu de nulle part, dans un grand terrain vague où ne règne plus qu’une épaisse fumée. Pas la fumée blanche des papes, non : juste celle, grisâtre, opaque, de l’incertitude, et, peut-être même, de la déroute. De quoi lui rappeler, comme dans « Amarcord », quelques délicieux souvenirs d’enfance : non pas Rimini, hélas, mais le Seeland, et la suave humidité de ses marécages.

Aux Chambres fédérales, on a discuté des chars sans y croire, on a parlé des avions sans vraiment s’y intéresser : le problème, manifestement, n’était pas là. Il était – mais nul ne l’avouait vraiment – dans l’extrême fragilité politique de Samuel Schmid, conseiller fédéral sous perfusion : on guette l’encéphalogramme, on se demande combien de temps il tiendra. Tout est prêt, déjà : les fleurs, l’ultime oraison, le cortège. Et, bien sûr, quelques successeurs. Prêts à bondir, tous. Mais simulant l’indifférence. Comme dans un jeu de séduction qui, bien sûr, ne dupe personne. Mais c’est le jeu.

Sur quelle alliance s’est construit le rejet du programme d’armement ? Sur un compromis de passage, aussi hasardeux qu’il est dénué de sens, entre l’UDC blocherienne (ce qui demeure, au passage, un pléonasme) et la gauche rose-verte. La belle alliance ! Le voilà donc, l’axe du monde de l’après -12 décembre ! La vague mixture des partisans de l’armée de papa avec ceux qui, au fond, rêveraient de l’abolir. Parler d’alliance malsaine est un euphémisme : nous sommes là dans le degré zéro de la politique. Même les brumes du Seeland, dans toute leur fatigue d’automne, sont le soleil d’Austerlitz, en comparaison.

Dans ce casse-pipes ouaté d’incertitude, un seul axe de cohérence demeure : la fidélité – un moment encore – des radicaux et des démocrates-chrétiens à la construction raisonnable d’une future politique de sécurité. C’est bien. Mais c’est trop tard. L’UDC a obtenu ce qu’elle voulait : venger le 12 décembre, venger Blocher, humilier le parlement et, plus encore, celui des conseillers fédéraux qu’elle tient pour un traître. Pour y parvenir, elle n’a pas hésité à prendre en otage le thème, pourtant essentiel, de l’avenir de notre politique de sécurité. On savait déjà que cette législature allait être celle de l’impossible. Elle est bien partie, aussi, pour devenir celle du ridicule. Heureusement, ce dernier, contrairement aux guerres et aux batailles, ne tue pas. Ou alors, tout juste, symboliquement. Comme aux échecs. Ou comme dans les rêves d’automne.

 

Pascal Décaillet

 

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05/09/2008

Le général de l’armée morte

Commentaire publié par le Giornale del Popolo du vendredi 05.09.08

 

Depuis cet été, la situation de Samuel Schmid était déjà de plus en plus difficile. Là, elle devient franchement intenable. Accumulant les erreurs, ou les « oublis », attaqué de toutes parts, le conseiller fédéral a perdu le crédit nécessaire pour pouvoir, décemment, poursuivre son mandat. Dans n’importe quel autre pays du monde, un ministre acculé à une telle situation en aurait déjà tiré les conséquences. Mais la Suisse, décidément, n’est pas un pays comme un autre.

Dernier rebondissement : le ministre de la Défense a admis, hier, qu’il était au courant, en novembre 2006 déjà, de la plainte déposée contre Roland Nef. Mais il aurait, ensuite, « oublié » cette affaire ! « Moi aussi, je suis un être humain ».

Cet argument de « l’oubli » ne passera pas. L’affaire Nef est jugée, par les Suisses, comme grave, car les errances dans la vie privée du chef de l’armée suisse se doublent d’une crise majeure de notre politique se sécurité : les objectifs en sont pas clairs, les achats de chars rappellent la guerre froide. A bien des égards, par rapport à l’excellent travail de réforme engagé par Kaspar Villiger et Adolf Ogi, l’ère Schmid aura marqué une régression.

Maintenant, Samuel Schmid est un homme seul. Comme Elisabeth Kopp fut, à un certain moment, une femme seule. Qu’il y ait une certaine grandeur à se maintenir malgré tout, est tout à son honneur. Mais la politique, avant d’être une affaire morale, est un rapport de forces. Vilipendé par son ancien parti, l’UDC, attaqué par les Verts qui veulent profiter d’une vacance pour placer l’un des leurs au Conseil fédéral, le général de l’armée morte est maintenant lâché par les socialistes.

Déjà, on parle de ne pas l’élire, cet automne, à la vice-présidence du Conseil fédéral. Mais ce terme même est bien lointain. A coup sûr, en coulisses, c’est la succession du Bernois qui capte les attentions. Combien de temps tiendra-t-il encore ? Avec quelle marge de manœuvre politique ? Quelle autonomie de décision ? Quelle crédibilité ? Quelle vision d’avenir pour notre politique de sécurité ? Ce sont là les vraies questions, bien au-delà des péripéties de la vie privée de Monsieur Nef.

 

Pascal Décaillet

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24/07/2008

A qui profite l'affaire Nef?

Commentaire publié dans le Giornale del Popolo du jeudi 24.07.08

Ainsi, le chef de l’armée suisse serait un affreux monsieur, une sorte d’Ogre domestique, à faire frémir les chaumières. Personne, jusqu’ici, ne s’en serait aperçu. Et, tout à coup, miracle en pleine torpeur de l’été, on en aurait reçu, comme une météorite tombée du ciel, la révélation. Quelle belle histoire, non, simple comme un conte de fées, avec un méchant, un gros naïf, sept nains grugés, et le pays en émoi. Voilà comment se construit un feuilleton d’été, avec épisodes, rebondissements, un Dallas pour presse boulevardière, et sujets de discussions goguenardes assurées sur toutes les terrasses du pays.

Il se pourrait bien que la réalité des choses soit un peu moins lustrée, un peu plus prosaïque. La première question qu’un esprit un peu critique doit se poser, face à la soudaine émergence d’une telle affaire, est : « A qui profite le crime ? ». Autrement dit, la vraie personne visée n’étant évidemment pas le fusible Nef, mais bel et bien son patron : « Qui a intérêt à une démission, dans les semaines ou les mois qui viennent, à coup sûr avant l’automne 2011, de Samuel Schmid ? ». C’est la question politique qui compte, la vie privée de Monsieur Nef n’étant guère d’importance nationale.

La première personne, évidemment, à qui on pense, est Christoph Blocher, le grand méchant loup en personne. Et, à travers ses longues dents, l’aile orthodoxe de l’UDC, celle qui n’a pas « trahi », celle qui luttera jusqu’au bout pour l’indépendance du pays, celle qui a gagné les élections du 21 octobre 2007. Celle, surtout, qui a été poignardée le 12 décembre, par un trio hétéroclite, dont un certain Ueli Leuenberger, devenu entre-temps président des Verts suisses, l’homme (est-ce un hasard ?) qu’on entend le plus, ces jours, exiger les têtes. Au point que chacune de ses innombrables apparitions sur les ondes donne l’impression qu’on va entendre Fouquier-Tinville, le redoutable procureur du Tribunal révolutionnaire, sous la Terreur.

Mais Blocher et sa garde noire (Christoph Mörgeli, notamment) croient-ils sérieusement à un retour aussi rapide aux affaires, après la gifle du 12 décembre ? La réponse est évidemment non. Pour mille raisons, ces hommes-là ont intérêt à attendre. Le pays, à part la situation très difficile de sa première banque, est loin d’être en crise, l’été est heureux et tranquille, nul mouvement de foule ne va venir exiger, pour l’heure, un retour de balancier. Cela, Christoph Blocher doit le savoir, ou alors c’est sa lucidité qui commence à être en cause.

Du côté bourgeois, en revanche, un parti pourrait être tenté de jouer sa carte : le PDC. Reconquérir en douceur, à la faveur d’une élection partielle, le siège « volé » à Ruth Metzler le 10 décembre 2003, doit, à coup sûr, constituer une sacrée tentation pour ce parti qui, depuis, sous l’impulsion de Doris Leuthard, puis de Christophe Darbellay, s’est refait une santé. À tenter le coup, au fond, il n’aurait pas grand-chose à perdre : les radicaux ont déjà deux conseillers fédéraux, et nul ne sait exactement, aujourd’hui, dans quel no man’s land sont Eveline Widmer-Schlumpf et Samuel Schmid. Bref, il y a, à coup sûr, une « fenêtre d’opportunité ». Christophe Darbellay (jusqu’ici modéré dans l’affaire Schmid/Nef) tentera-t-il, un de ces jours, un démarrage ?

Restent les Verts, et les très voraces ambitions de leur président, Ueli Leuenberger, qui multiplie les interventions, sur toutes les ondes, pour exiger le départ de tout le monde, une réforme totale de l’armée (sujet qui ne l’a guère tétanisé jusqu’à maintenant), et, en filigrane, l’entrée de l’un des leurs (lui-même, si possible) au Conseil fédéral. Un petit jeu dont nul n’est dupe, si ce n’est quelques naïfs : la fameuse « percée » des Verts, au-delà de 10%, tant promise, ne s’est pas produite le 21 octobre dernier, même si le parti a progressé. Il est peu probable qu’ils puissent placer un conseiller fédéral avant 2011.

Dès lors, à part l’hypothèse PDC, on conclura que, pour toutes sortes de raisons, une majorité de la classe politique suisse n’a pas vraiment intérêt à un départ précipité de Samuel Schmid. Le salut par l’immobilité, l’équilibre des forces par l’inertie, c’est, parfois, l’une des lois de la politique suisse.

Pascal Décaillet


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21/01/2008

La droite Canada Dry

Commentaire publié dans le Giornale del Popolo du lundi 21.01.08

 

Il paraissait qu’on allait faire de la politique autrement. Que le ton Blocher, c’était fini. Qu’on allait mettre un terme à la politique-spectacle, la personnalisation. Qu’on allait revenir au débat interne dans les partis, à la subtile fragmentation de la politique, complexe, nuancée, polymorphe. Revenir à l’avant-Blocher. Retrouver ce temps, de redingotes et de queue-de-pie, où le charme premier de la politique suisse était d’être un brin ennuyeuse.

 
En lieu et place de cela, ce week-end, qu’avons-nous vu ? Une UDC, vendredi soir à l’Albisguetli, qui a fait de l’UDC. Des radicaux, samedi à Rapperswil, qui ont fait de l’UDC. Des démocrates-chrétiens, samedi à Altdorf, qui ont fait de l’UDC. Sur la forme, tous ont fait de l’UDC. Sur le fond, c’est paradoxalement le PDC, le plus « centriste » des partis modérés, nous l’allons voir, qui s’en est allé chasser le plus loin sur les terres de Monsieur Blocher. La géométrie vous fait éprouver parfois de ces fermentations qui vous transportent l’âme.

 

L’Albisguetli, vendredi, c’était la grand-messe tant attendue, la première depuis l’humiliation du 12 décembre, la vingtième depuis la création de ce rendez-vous électrique et sacré. L’occasion, pour les fidèles, de se requinquer en présence du Grand-Maître, se refaire une santé. Le gourou, à peine troublé par la présence d’un fumigène, est venu, il a parlé, séduit, fait rire la foule, défini les grandes lignes de « l’opposition », menacé de référendums les futurs accords avec l’Union européenne. Bref, Christoph Blocher a tenu son rôle. Il a fait du Blocher. Il a fait de l’UDC.

 

A Rapperswil, samedi, le président des radicaux suisses, Fulvio Pelli, a lancé un appel à la clarté et à la discipline. Ramener la prochaine campagne électorale à trois ou quatre thèmes simples, faciles à identifier par le public. Fixer les limites du débat interne, ce que le Tessinois a fait avec une certaine virilité, annonçant, tel un général en 1917, qu’il ne « tolérerait plus les mutineries ». Un vocabulaire auquel cet homme nuancé et cultivé ne nous avait, jusqu’ici, guère habitués. La clarté, l’unité de doctrine, la discipline interne, voilà qui rappelle étrangement le parti de Monsieur Blocher. La nouvelle communication radicale serait-elle devenue le Canada Dry de l’UDC ? Canada Dry : cette boisson dont la pub nous dit qu’elle a le parfum de l’alcool, le goût de l’alcool, mais qu’elle n’est pas de l’alcool.

 

A Altdorf, samedi, non loin de la statue de Tell, les démocrates-chrétiens suisses ont lancé un slogan qui sonne un peu comme un tube mondial de Michael Jackson : « Nous sommes le centre ! ». Là aussi, un programme (enfin !) clair, l’affirmation de la primauté du parti suisse sur les sections cantonales, et quelques excellentes idées comme l’adhésion nationale directe pour ceux qui veulent aborder les questions au niveau fédéral. Bref, on serre les boulons et on lance une vraie stratégie anticipée pour 2011. On s’autoproclame « le centre », mais, paradoxalement, on délivre un programme, autour de la sécurité intérieure, qui n’a guère à envier aux thèses de Monsieur Blocher. Comme chez les radicaux, et au fond plus encore, on commence à comprendre quelques préoccupations profondes du peuple suisse, mais il ne faut surtout pas donner l’impression de faire de l’UDC. Alors, on en fait quand même, mais sous une autre étiquette. Le parfum de l’UDC, le goût de l’UDC, mais surtout pas le label. Cela porte un nom. Cela s’appelle la droite Canada Dry.

 

Pascal Décaillet

15:48 Publié dans Editos Giornale del Popolo | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Imprimer |  Facebook | |

04/11/2007

Une pièce sans personnages

 

Mon commentaire sur l'évolution de la démocratie chrétienne suisse - Giornale del Popolo - Samedi 03.11.07

D’abord, il y a ce tailleur noir. Superbe. Le noir de Ruth Metzler, devant les parlementaires qui la trahissaient, le 10 décembre 2003. Le noir de l’adieu, le noir du deuil, celui des temps difficiles et des déserts à traverser. Ce jour-là, la démocratie chrétienne suisse était poignardée par ceux-là même qui avaient, pendant plusieurs décennies, fait un magnifique bout de route avec elle, dans l’Histoire suisse : les radicaux. Ce jour-là, le PDC touchait le fond. Oui, le fond glacé du torrent, où erre la mort.

A partir de ce moment-là, il n’avait plus qu’à organiser sa renaissance. Car après la mort, pour un démocrate chrétien, c’est bien connu, il y a la vie, non ? Et aujourd’hui, quatre ans après la journée noire, la reconquête, doucement mais sûrement, est en marche. Cela, très clairement, grâce à deux personnes : Doris Leuthard et Christophe Darbellay. Enfin, quelqu’un ! Enfin, des chefs. Enfin, des responsables, une ligne, une stratégie, un plan de bataille, le don de la communication. Finies, les années grises, finis les passants sans relief, trop sages, trop technocrates, les Deiss et les Koller.

Car la politique, avant tout, loin de n’être que des idées, ce sont des hommes, des femmes. Des tempéraments, des ambitions (et pourquoi pas personnelles ?), un passé, des cicatrices, des combats. Pouvoir personnel ? Et alors ? Mieux vaut cela que l’impuissance impersonnelle, les fantômes raseurs de murs que ce parti, beaucoup trop, a mis en avant depuis le départ, en 1986, d’un certain Kurt Furgler. Oui, le PDC, cruellement, pendant une vingtaine d’années, a été comme une pièce de théâtre sans personnages, sans scénario, sans jeu de lumières. Et sans doute, aussi, sans spectateurs.

Pendant ce temps, et à cause de cette inexistence de la « droite traditionnelle », l’UDC n’a fait que progresser. Un chef charismatique (Blocher), du courage contre la grisaille et le politiquement correct. Une dionysiaque fureur de conquête, dont la dernière proie, ces huit dernières années, et aujourd’hui avalée, aura été la Suisse romande. Dieu sait si je ne partage pas les thèses de l’UDC, notamment sur l’immigration et l’image de l’Autre, mais comment ne pas admirer la puissance créatrice, stratégique et communicative de ce parti ?

Le drame de la démocratie chrétienne suisse, pendant toutes ces années, c’est d’avoir érigé le Centre comme but en soi. On arrive, on se pose, on prend des grands airs de sacristie, et on dit : « Je suis au Centre ». Cela n’a aucun sens, cela est lâche, cela discrédite la politique. Le Centre, oui, pourquoi pas, mais comme résultante de forces antagonistes (et même d’une dialectique, au sens où l’entendent Aristote ou Hegel), pas comme finalité ! Cet extrémisme du Centre a fini par accréditer l’image d’un parti de slalomeurs, un coup à gauche, un coup à droite : la trahison permanente. Pour parler clair, le Centre n’existe pas. En politique, il y a la droite, il y a la gauche. Et c’est tout.

Pour continuer sa progression, encore timide, vers l’horizon 2009, le PDC doit clairement restaurer sa crédibilité au sein de la droite. Social, certes, ouvert, égalitaire, européen, tout cela est excellent, mais dans une famille de pensée, clairement, d’inspiration libérale. A cet égard, les récents rêves de « tripolarité », où un PDC confortablement installé au Centre voterait une loi avec les Verts, et une autre avec les radicaux, est une pure illusion, la ruine de tout crédit, de tout honneur. Ce serait une erreur fondamentale.

L’avenir de la démocratie chrétienne suisse, c’est se remettre à travailler avec son partenaire de toujours (au plan fédéral) : les radicaux. Aujourd’hui, à part le souvenir, bien éclipsé, du Sonderbund, à part la loi des clans, dans les cantons, presque plus rien ne sépare ces deux grandes familles de pensée. La prochaine grande aventure de la droite traditionnelle, en Suisse, c’est de réinventer les valeurs qui la rassemblent. Il serait bon que l’actuel président du PDC suisse, Christophe Darbellay, se montre un peu moins timide dans ce grand dessein. Il serait bon, aussi, que les grandes figures du PDC assument un peu mieux la troisième lettre de leur parti, ce « C », qui est sa fierté, son honneur, son ancrage dans l’Histoire, face aux facilités des modes et à l’esprit du temps.

Pascal Décaillet

09:20 Publié dans Editos Giornale del Popolo | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Imprimer |  Facebook | |