28/04/2008

Ombres chinoises et sphinx des ondes



Édito Lausanne FM – Lundi 28.04.08 – 07.50h



TSR 2, hier soir : remarquable documentaire sur Deng Xiaoping. Ne manquez pas sa rediffusion, ce soir, 22.25h, sur la même chaîne. Comment ce tout petit homme, né en 1904, passant une partie de son adolescence en France, s’inscrivant très jeune au parti communiste, épouse, pendant près d’un siècle, le destin de son pays. Comment, surtout, dans ses périodes d’exil et de relégation, il sait compter sur la force absolue de sa solitude intérieure, pour, un jour, mieux rebondir.

L’histoire de Deng, c’est celle de la Chine au vingtième siècle. Compagnon de Mao pendant la Longue Marche, passionné d’économie, pétri de pragmatisme, traçant son chemin à lui, son sillon, à travers toutes les tempêtes, Deng n’arrivera vraiment au pouvoir qu’à l’hiver de son âge, une fois Mao mort, et la bande des quatre neutralisée.

Mais il y arrivera. Il ouvrira, comme on sait, son pays à l’économie de marché, tout en maintenant la férule, sur le plan politique, d’un communisme pur et dur. L’histoire de Deng, c’est celle de ce contraste. Vu d’Europe, il nous apparaît insensé. Dans la logique chinoise, l’est-il vraiment ?

Dans ce documentaire d’hier, toutes les grandes figures de la Chine du vingtième siècle : Sun Yat Sen, le père de la République, Tchang Kaï Tchek, l’homme du Kuo Min Tang, Mao bien sûr, mais aussi Chou En Laï, Lin Piao et tous les autres. Et puis la Longue Marche, le Grand Bond en avant, la Révolution culturelle.

Et, dans les plus hautes sphères, quelque part à Pékin, un noyau d’hommes qui s’observent et s’épient, s’encensent mutuellement, se neutralisent, s’éliminent, se réhabilitent. C’est toute la tragi-comédie du pouvoir, c’est en Chine et c’est chez nous, c’est saisissant de permanence. Immuable, comme la vie qui va.

Un dernier mot, plus personnel : impossible, en voyant défiler ces ombres chinoises, de ne pas penser à la douceur et à l’intelligence d’un homme qui nous a quittés, il y a six ans, et qui parlait si bien de l’Empire du Milieu. C’était Christian Sulser, homme de lettres, de culture, et aussi le sphinx asiatique de la Radio Suisse Romande. Je me souviens de l’émission spéciale que nous avions montée, avec lui, en février 1997, à la mort de Deng. Sulser : un vrai collègue, un vrai confrère, dans toute l’affectueuse chaleur que peuvent – parfois – contenir ces mots.




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25/04/2008

Sarkozy: grand oral réussi



Edito Lausanne FM – Vendredi 25.04.08 – 07.50h


Je ne sais comment Nicolas Sarkozy écrit, mais à l’oral, il est définitivement excellent. Le Président, hier soir, face à plusieurs journalistes, dont un Yves Calvi chargé d’une hargne digne d’un plat de champignons mal digéré, a largement réussi son passage télévisé. Non seulement parce que le Président est doué face aux caméras, cela ne suffit plus depuis longtemps. Mais avant tout parce que, sur le fond, il a tenu un discours courageux.

La hargne de Calvi, juste un mot. Qu’il faille, dans l’interview politique en direct, rester sans concessions, c’est évident. Que Calvi n’aime pas Sarkozy, c’est son droit absolu. Que cette inimitié (ou peut-être la mise en scène de cette posture, pour plaire à ses pairs, à son microcosme) éclate à ce point, dans un média où chaque frisson de sentiment se trahit dans la lumière, ça n’était peut-être pas nécessaire. Au moins Calvi, lui, a-t-il puissamment existé, là où PPDA, désormais l’ombre de lui-même, semblant comme étranger aux enjeux de l’émission, se contentait de passer les plats.

Retour au Président. À coup sûr, sa première année déçoit. Les tambours et trompettes du printemps 2007 sont bien loin ; reste la dure, la tenace réalité de cette vieille société française, si difficile à réformer. Le miracle de l’Etat-Providence allume et envoûte encore tant de consciences. Le poids des corporatismes demeure écrasant. Dans ces domaines, par exemple l’enseignement, Nicolas Sarkozy a fait des choix : il réfute la logique de quantité, se refuse à engraisser à l’envi le mammouth. Et il le dit. Et à chacun de ses mots, dans ce domaine ultrasensible où tant se sont cassé les dents et où veille le syndicat le plus conservateur du monde, il se fait des dizaines de milliers d’ennemis. Mais il tient quand même son cap. C’est présidentiel.

Idem sur le rapport au travail, les abus dans le chômage, l’idée de mérite ou encore les clandestins. Il a raison ou tort, on le suit ou non, mais il tient son cap, et son argumentation, solide, reflète la cohérence de sa pensée politique. Là aussi, c’est présidentiel. De droite ou de gauche, les Français aiment être gouvernés. Ils aiment qu’il y ait un pilote dans l’avion, quitte, de temps à autre, à l’éjecter du cockpit. À cet égard, hier, le Président a réussi sa prestation.

Cette contre-attaque était urgente et indispensable. Par quelques petits gestes qui ont déplu, Nicolas Sarkozy s’est, un peu trop souvent, dans cette première année qu’on qualifiera d’apprentissage, montré au-dessous de la fonction présidentielle. Mais l’homme, très intelligent, apprend vite, tire les leçons, et nul, aujourd’hui, ne peut préjuger de son succès ni de son échec. Ainsi va la politique, cruelle et imprévisible. Comme la vie, non ?


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24/04/2008

Un Despot éclairant



Édito Lausanne FM – Jeudi 24.04.08 – 07.50h


Infatigable défenseur de l’identité serbe, dont il connaît si bien l’Histoire et la poésie, Slobodan Despot est l’un des hommes de Suisse romande à n’avoir aucune peur de se faire des ennemis. Je crois même qu’il aime ça. Ferrailler, l’âme haute, contre l’adversité, le tenaille et l’envoûte.

Aujourd’hui, cet ancien compagnon de route de Vladimir Dimitrijevic et de l’Âge d’Homme se bat, jour après jour, pour sa propre maison d’édition, Xenia, à Vevey. Là, avec « L’évasion de C.B. », il vient de réussir ce fameux coup marketing, nimbé de chuchotements et de mystères, qui résonne dans les dîners en ville et chatouille les imaginaires.

La thèse, on la connaît. Elle tourne autour du 12 décembre 2007, conférant à Christoph Blocher (pardon : C.B. !) une dimension beaucoup plus machiavélique que victimaire. Surtout, l’auteur est anonyme, et, aujourd’hui encore le demeure, se contentant de signer « Janus » : rien de tel, vous pensez, pour faire frissonner les neurones et exciter les hypothèses les plus folles. Haut fonctionnaire ? Prof de philo engagé dans la querelle scolaire ? Conseiller national UDC valaisan refusé par les auteurs et autistes de Suisse romande ? Homme de l’ombre de la communication radicale vaudoise ? Journaliste polymorphe ? Despot lui-même ? Blocher ? Miss Suisse ? Etc.

Une chose est sûre : la politique suisse a bien changé. Tricoter une fiction autour d’une élection au Conseil fédéral, il y a trente ans, n’aurait intéressé strictement personne. Mais là, il y a la puissance d’un événement : la nuit du 11 au 12 décembre, avec ce trio infernal qui trame et qui ourdit. Il y a la notoriété des personnages. Il y a la musique des surnoms, le plus tordant étant sans doute Ulan Bergoli, « idéologue verdâtre et vexé ». Et il y a, ma foi, une plume sachant raconter.

Bref, l’éditeur Despot a réussi son coup. Un de plus pour cet hyperactif sur la place de Suisse romande. Ce Slave à la taille de géant et au regard si doux, cet homme, capable de vous raconter des heures durant les événements balkaniques de 1915, mais aussi les grands poètes de son pays. Ce diable de Despot, au fond plus éclairant qu’obscur, dont on n’a pas fini de parler dans le petit monde éditorial de Suisse romande.

*** Ce soir, dès 18h, débat autour de ce livre, au Buffet de la Gare de Lausanne. Janus sera-t-il là ?

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23/04/2008

Mitterrand à Vichy : la mémoire tamisée



Édito Lausanne FM – Mercredi 23.04.08 – 07.50h


J’ai sous les yeux, en écrivant ces lignes, mon Péan, acheté en septembre 1994, immédiatement dévoré, puis tant de fois relu : « Une jeunesse française, François Mitterrand 1934-1947 », aux Editions Fayard. Avec, sur la couverture, cette photo-choc : celui qui est encore, en cet automne 1994, président de la République française, serrant la main du maréchal Pétain. C’était plus d’un demi-siècle plus tôt, en octobre 1942.

Que François Mitterrand ait été actif à Vichy, tout le monde le savait ; les activistes gaullistes du SAC se faisaient même un bonheur, dans la présidentielle de 1965, de venir scander « fran-cisque ! » dans ses réunions. Qu’il l’ait été à ce point, c’est ce que nous révèle Péan, tout en nous montrant comment le même homme, de façon progressive comme tant de Français, est passé de l’entourage du Maréchal à une vraie et authentique résistance. La Résistance de l’intérieur, celle dont l’Histoire revue par les gaullistes dès 1944 tentera longtemps de tamiser la mémoire.

À cet égard, grâce à Serge Moati et son équipe, c’est une excellente piqûre de rappel que nous a offerte France 2, hier soir. On peut aimer ou non le genre du docu-fiction, qui mélange des acteurs d’aujourd’hui avec des images d’archives, c’est au moins un moyen de les incarner et de faire accéder les enjeux au plus grand nombre. Dans la bouche de Mitterrand, les propos exacts, d’ailleurs, tenus dans sa correspondance ou ses écrits de l’époque. J’en retiens un, à propos du général de Gaulle : « Lorsqu’ils ont l’âme haute, les fils des bourgeois échappent à leur condition sociale ».  Saisissant résumé de celui qui avait été le si éclatant Rebelle à tout l’univers qui l’avait façonné.

En seconde partie de soirée, un documentaire, un vrai, avec archives et témoignages. Notamment le décryptage de la fameuse interview donnée par le Président, alors en chimiothérapie, à Jean-Pierre Elkabbach, toujours en cet automne 1994, et dans laquelle, au fond, il ne fait pas la moindre concession sur les choix de son passé. L’émission, à juste titre, se termine par l’admirable discours de Jacques Chirac au Vel d’Hiv, l’année suivante, où un chef d’Etat français, pour la première fois, rompant avec la légende de « Vichy parenthèse », assume, face aux crimes commis, la continuité nationale.

Très guidé, sur le fond, par le livre de Péan, Serge Moati a fait du bon boulot. Il nous rappelle à quel point l’Histoire est complexe, à quel point il est faux de juger avec les critères de son temps. A quel point il faut lire, et lire encore, pour tenter de saisir, un peu, les secrets d’une époque.


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21/04/2008

Apprendre à perdre, Monsieur Longet !

 

Édito Lausanne FM – Lundi 21.04.08 – 07.50h



Hier, une très nette majorité du peuple genevois (59%) a élu le candidat de la droite, Daniel Zappelli, contre celui de la gauche, François Paychère, au poste de Procureur général, pour six ans. Les deux candidats, je l’affirme, étaient de valeur, mais enfin c’est ce choix-là que le souverain a fait, à l’issue d’une campagne animée, où chacun, largement, a pu exposer ses positions. L’élu bénéficie même d’une légitimité accrue par une participation record dans ce genre d’élection.

Or, hier soir, qu’avons-nous entendu ? Un homme de valeur, René Longet, nouveau président des socialistes genevois, se contorsionner à n’en plus finir, pour expliquer à quel point le corps électoral n’avait pas compris l’extrême subtilité des thèses socialistes en matière de justice, défendues par François Paychère. Bref, c’est comme en Italie, comme dans la France du Traité européen de 2005 : on nous refait le coup du peuple qui vote mal.

Une telle argumentation, de la part des prédécesseurs de René Longet, n’aurait pas étonné. De sa part à lui, celle d’un homme qui, par sa culture, élève d’un cran le niveau de la fonction de président du PS à Genève, c’est décevant. René Longet est un espoir pour la vie politique genevoise : trop longtemps écarté des instances dirigeantes, cet homme de réflexion profonde sur la société et l’environnement a beaucoup à nous apporter. Sa politique, très claire, de retour aux priorités sociales, respire une cohérence qui a tant fait défaut ces dernières années.

Il manque juste encore à René Longet, une chose : apprendre à perdre. À cet égard, le pathétique duel qui l’opposait hier soir, à Forums, à Charles Poncet, a tellement tourné à l’avantage de l’avocat qu’on a presque eu l’impression de revivre l’exécution de Louis XVI. René Longet mérite mieux. Le débat politique aussi.

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17/04/2008

Valérie Garbani, tenez bon!



Édito Lausanne FM – Jeudi 17.04.08 – 07.50h



Valérie Garbani, présidente de la Ville de Neuchâtel, est une femme intelligente, attachante, et pleine de vie. Dans les nombreux débats que j’ai organisés avec elle, pendant des années, dans la Salle des Pas perdus du Palais fédéral, pendant les sessions, elle était toujours disponible, vive, précise et compétente.

Aujourd’hui, à dix jours des élections communales, on découvre, ou plutôt on a la confirmation d’un parcours humain très difficile, avec violences domestiques subies, et surtout l’évidence d’une très grande solitude. Hier, Valérie Garbani était, d’une certaine manière, « mise en congé » de l’exécutif de la Ville de Neuchâtel.

J’aimerais dire ici le respect que mérite cette femme, et la retenue qui s’impose avant de dire n’importe quoi à son sujet. La sincérité avec laquelle elle s’exprime, dans le Temps d’hier, décrivant avec beaucoup de pudeur des scènes de sa vie privée, exige un courage qui est loin d’être banal.

Elle a été chahutée par la vie, et alors ? Ça ne vous est jamais arrivé, à vous ? Elle a passé des nuits à pleurer, dit-elle : vous ne pleurez jamais, vous ? Il lui arrive de boire un peu trop. Et vous, jamais ?

Au fond, pourquoi un élu devrait-il à tout prix s’imposer comme un être immatériel ? Ce que traverse Valérie Garbani (et on lui souhaite évidemment de s’en sortir au plus vite), beaucoup d’entre nous l’ont vécu, une fois ou l’autre. Parce que la vie est là, la vraie, qui ne fait pas toujours de cadeaux.

Doit-elle, ou non, continuer sa carrière politique ? La décision incombe avant tout à elle-même. Et puis, si elle dit oui, la seule, la vraie décision sera prise par le peuple de Neuchâtel. Dans lequel il y a, comme partout, des gens heureux et d’autres qui le sont moins, des buveurs d’eau et des buveurs de vin, des gens qui se retiennent et puis des gens qui pleurent.

Il y a sans doute, aussi, dans le peuple de Neuchâtel, des gens qui font la fête, des gens avec des cicatrices, des gens avec un passé de souffrance à fleur de peau. Des gens comme Valérie Garbani, peut-être comme vous, et peut-être comme moi.

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16/04/2008

Brandt, Varsovie : le geste et la mémoire

 

Édito Lausanne FM – Mercredi 16.04.08 – 07.50h



Un chancelier d’Allemagne fédérale, sans doute le plus grand du vingtième siècle, à genoux devant le monument aux morts du ghetto de Varsovie. Image noir blanc, 8 décembre 1970, scène inattendue, foule étonnée, photographes pris de cours, quelque chose qui bascule dans la conscience allemande. Je m’en souviens comme si c’était hier, j’avais douze ans, j’étais saisi.

Hier, sur les lieux de ce même ghetto, cérémonie de la mémoire. Avec, entre autres, le président israélien, Shimon Peres, enfant de Pologne, il faut s’en souvenir. 65 ans après, les hommes et les femmes d’aujourd’hui pensent aux morts et se recueillent.

Il faut, sans cesse, dire et rappeler aux jeunes ce qu’a été l’insurrection du ghetto de Varsovie. Un acte de courage invraisemblable, dans une Pologne encore totalement sous la botte du Reich. Une Pologne où le pire du pire de l’Histoire humaine, en ce printemps 43, est en train de se produire. La solution finale, décidée quinze mois plus tôt à la conférence de Wannsee, produit ses effets, et cela va durer encore deux ans. L’Armée Rouge, qui vient de remporter Stalingrad (30 janvier), est encore bien loin. La Pologne est seule. Seule au monde.

Plus seuls que tous, les juifs du ghetto. On sait à quel point (le rabbin Garaï, à Genève, l’a rappelé hier soir) la résistance polonaise s’est tenue à l’écart de cette insurrection. Et malgré cela, malgré le poids du monde sur eux, les gens du ghetto ont pris les armes. Et ils se sont battus.

Dans toutes les biographies de Willy Brandt*, l’épisode de la génuflexion apparaît comme une énigme. Peut-être un acte instinctif, décidé au dernier moment, comme la poignée de mains Kohl-Mitterrand, à Verdun. Le successeur de Brandt, Helmut Schmidt, avec qui je me suis entretenu, dans son bureau de Hambourg, en 1999, de ce geste, plaide pour la thèse de l’acte improvisé.

Peu importe, au fond. Ce qui compte, c’est que Willy Brandt l’a fait. Et ce geste a été le déclic, en Allemagne, d’un long travail de mémoire. Et ce geste venait d’un homme qui, dans sa jeunesse, avait payé d’un long exil, en Scandinavie, son opposition à Hitler. Mais qui, en cet instant de décembre 1970, avait, simplement, assumé la continuité. Sans une parole. Juste un geste. Pour l’Histoire.

•    Gregor Schöllgen, Willy Brandt, Die Biographie, Propyläen, 2001.

•    Brigitte Seebacher, Willy Brandt, Piper München Zürich, 2004.

•    Carola Stern, Willy Brandt, rororo Bild Monographien, 1995.


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15/04/2008

Les éditorialistes et la marche arrière



Édito Lausanne FM – Mardi 15.04.08 – 07.50h


« Un grand pas en arrière » : c’est pas cette formule que l’éditorialiste du service public de Suisse romande, ce matin, vient de qualifier la très nette victoire de Silvio Berlusconi en Italie. Victoire reconnue par tous, à commencer par l’ancien maire de Rome, Walter Veltroni : « Le résultat est clair. La droite gouvernera ce pays ». Veltroni, homme de valeur, mais qui portait le très lourd héritage des 20 mois de Romano Prodi aux affaires.

Bref, l’Italie, à l’issue d’une campagne parfaitement démocratique, a, pour la troisième fois de son Histoire, donné une majorité à Silvio Berlusconi. Et immédiatement, le service public de Suisse romande qualifie cette décision du peuple de « grand pas en arrière ». Au nom de quoi ? De quels éléments précieux, secrets, du dossier l’éditorialiste disposerait-il, qui auraient échappé au peuple italien ? Le peuple italien serait-il stupide ? Ignorant ? Mal informé ? N’aurait-il, comme le peuple français du printemps 2005 (au moment du référendum européen), rien compris aux enjeux du vote ?

Aux yeux de l’éditorialiste du service public romand, soyons clairs : si l’Italie vote à gauche, pour Veltroni, c’est, comme dans les très riches heures de la Chine populaire, un grand bond en avant. Si elle vote à droite, pour Berlusconi, c’est évidemment un grand pas en arrière. La vie est simple, au fond, binaire comme un feu de gare : à gauche, c’est bien ; à droite, c’est nul. Pour le Traité européen de 2005, c’est bien ; les 55% de contre, c’est nul. Jospin, c’est bien ; Chirac c’est nul. Ségolène, c’est bien ; Sarkozy c’est nul.

Peut-être pourrait-on aller jusqu’à imaginer d’éduquer le peuple italien ? Il faudrait, comme avant le permis de conduire, prendre des cours. Où on lui apprendrait à bien voter. À voter juste. À voter à gauche. Ne pas confondre l’obligation de la marche avant avec la stupide régression de la marche arrière. Ne pas confondre « Avanti, popolo ! » avec « Vade retro, Satanas ! ».

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14/04/2008

Ce cher Francis



Édito Lausanne FM – Lundi 14.04.08 – 07.50h



Ah, quel bonheur de retrouver hier soir, dans l’émission Mise au Point, le visage honnête et souriant de Francis Mathey ! Socialiste et sympathique : rare confluence, inattendue comme le plus pointu des oxymores.

Début mars 1993 : comment pourrais-je oublier ces heures-là, pour les avoir vécues si intensément, à Berne, comme correspondant parlementaire ? Le Neuchâtelois René Felber vient de démissionner du Conseil fédéral, il s’agit de lui trouver un successeur. Les socialistes ne jurent que par Christiane Brunner.

L’Assemblée fédérale, le 3 mars, en élit un autre, le Neuchâtelois Francis Mathey, l’un des hommes les plus forts et les plus compétents, à l’époque, du Parlement fédéral. Mais cet homme, sous le poids de son propre parti, de l’aile féministe, de l’aile syndicale, se voit contraint de refuser son élection. Une semaine plus tard, le 10 mars, après un psychodrame sans précédent, le Parlement trouve une issue en élisant Ruth Dreifuss.

C’était l’époque où une clique de femmes socialistes terrorisait la politique suisse. La manière dont elles ont fait pression pour qu’un élu légitime au poste de conseiller fédéral en vienne finalement à renoncer, n’a strictement rien à envier aux méthodes qui sont tant reprochées, aujourd’hui, à l’UDC, face à Eveline Widmer-Schlumpf. Dans Mise au Point, hier soir, Francis Mathey est revenu sur cette abominable semaine, sans doute la pire de sa vie, où toute la Sainte Chapelle des Camarades faisait pression sur lui. Hier soir, bon bougre jusques au fond de l’âme, il se contentait de laisser perler son amertume, mais le décodage n’était pas si difficile.

C’était l’époque où les manifestantes, sur la Place fédérale, tellement furieuses de la non élection de leur diva, réclamaient en hurlant le départ d’un élu légitime. Mieux : à force d’une pression hallucinante et sans précédent, la rue a fini par obtenir ce départ. Et à l’époque, les beaux esprits et les beaux éditorialistes, unanimes, saluaient cette victoire de la masse et de l’opinion contre le Parlement.

Ce sont exactement les mêmes, aujourd’hui, qui n’en peuvent plus de nous faire la leçon sur l’absolue primauté de la légitimité parlementaire par rapport à la rue. Diable ! Y aurait-il, selon que le séisme atteint le saint PS ou l’odieux UDC, deux poids et deux mesures ?


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11/04/2008

Sainte Eveline et les archanges



Édito Lausanne FM – Vendredi 11.04.08 – 07.50h



Existe-t-il un homme, une femme, sur les ondes publiques de Suisse romande, pour refuser de s’associer à l’incroyable élan de martyrologie qui enveloppe et encense Eveline Widmer-Schlumpf ? Je viens d’entendre, il y a moins d’une heure, de longues minutes d’hagiographie, sans une seule seconde de place laissée à l’UDC.

C’était : « Sainte Eveline, ne cédez pas, Sainte Eveline martyre, nous vous aimons, Saint Eveline, avec les archanges, vous survivrez ». Le tout, couronné par un commentaire de miel et d’Apocalypse, laissant entendre que la démocratie était en danger. J’ai même scruté le ciel, encore bien gris pour un beau jour d’avril, pour guetter, comme naguère Michel Debré, l’arrivée des premiers paras de Blocher, en treillis.

La vraie fureur, d’où vient-elle ? D’un parti qui, à tort ou à raison, a subodoré chez la Grisonne, dans les jours ou les semaines précédant le 12 décembre, une forme d’intelligence avec l’ennemi ? Et qui, à tort ou à raison, ne parvient pas à comprendre que celui qui les a amenés à leur plus grande victoire électorale, soit renvoyé chez lui au profit d’un personnage n’ayant joué aucun rôle dans la dynamique de cette victoire ?

Ou bien vient-elle, la vraie fureur, de cette croisade de bien pensants, les mêmes qui, à chaque fois, agitant la morale comme effluves d’encens, montent sur Berne pour sauver la démocratie. La sauver de qui ? De ceux qui sont arrivés premiers, et avec quelle avance, eux élections ! De ceux qui, à l’issue d’une campagne électorale où chacun a eu sa chance, ont obtenu le meilleur résultat !

Il y a là, dans toute cette ovine et grégaire démarche, quelque chose de singulier. On se mobilise pour une femme qu’on ne connaît pas. On la sanctifie au centième jour. On nie à un parti le droit de régler ses problèmes internes. On se montre tout de hargne et de fiel pour toute personne pensant autrement. Bref, on applique, en pire, les méthodes de ceux que l’on condamne. Cette démocratie de la rue, des pages dans les journaux et de la rédemption pétitionnaire se heurtera, le jour venu, à la vraie démocratie, celle d’un peuple qui s’exprime par les urnes : ce sera en octobre 2011. Autant dire demain.


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09/04/2008

Lisons le Coran



Édito Lausanne FM – Mercredi 09.04.08 – 07.50h



Je viens de recevoir la nouvelle traduction française du Coran, par ordre chronologique selon l’Azhar, avec renvoi aux variantes, aux abrogations, aux écrits juifs et chrétiens. Elle est de Sami Awad Aldeeb Abu-Sahlieh, professeur de droit comparé aux Universités de Lausanne et Palerme. Éditions de l’Aire. À parcourir le livre, avant de m’y plonger, je suis impressionné par la clarté de la mise en page, l’ordonnance des sourates et des versets, la richesse de la mise en contexte. Je me réjouis déjà de m’entretenir avec le traducteur.

Point n’est besoin d’être Musulman pour lire le Coran, ni Juif pour l’Ancien Testament, ni Chrétien pour les Evangiles, les Actes des Apôtres ou les vies des saints. Ces livres-là appartiennent à l’humanité entière. On en partage ou non la foi, on les tient pour révélations ou lentes constructions humaines, on les aime ou on les rejette. On peut aussi les ignorer, vivre sans eux, ne jamais les ouvrir. Mais ils sont là. Comme l’Iliade, ou l’Odyssée, ou Rimbaud, ou le poète allemand Paul Celan, sont là.

La Bible, le Nouveau Testament, le Coran sont une part inaltérable de ce que nous sommes. Ils fondent non seulement la foi de certains d’entre nous, mais une immense partie de notre patrimoine culturel. Promenez-vous dans la Vieille Ville de Jérusalem, avec ces noms d’églises en grec, en byzantin, en arménien. Allez à Grenade, à l’Alhambra, aux murs couverts de citations du Coran. Emmenez vos enfants dans les églises d’Italie : les sourires des madones, les Nativités, les descentes de croix. Lisez Kafka à la lumière du Talmud : partout, les religions du Livre nous accompagnent.

Je l’avoue, je suis catholique. Je pourrais tout autant être juif ou musulman, juste les hasards de la naissance. Je le suis, j’y tiens beaucoup, mais ça n’est pas à ce titre que je m’exprime ce matin. C’est au titre, plus large, de citoyen en quête de lumière et de racines.

Ces références, dans les écoles, doivent être enseignées. L’initiation à l’Histoire des religions, ne serait-ce que les trois du Livre, leur influence politique et leur apport culturel à travers les âges, est une clef de lecture essentielle pour notre monde. La laïcité comme saine séparation des Eglises et de l’Etat, je dis évidemment oui. L’ultra-laïcité, comme ignorance totale (pire : culture de cette ignorance) de tout phénomène religieux, c’est définitivement non.




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07/04/2008

Les larmes amères de Pierre Aubert



Édito Lausanne FM – Lundi 07.04.08 – 07.50h



Il est assez pathétique de lire, dans le Temps de ce matin, les jérémiades et les lamentations de l’ancien conseiller fédéral Pierre Aubert sur le sort réservé par l’UDC à la pauvre Eveline Widmer-Schlumpf. Pathétique, aussi, d’entendre sonner des sirènes féministes dans une affaire qui n’a strictement rien à voir avec la cause des femmes ; la récupération en est même ridicule. Pathétique, de voir la quasi-unanimité des commentateurs de Suisse romande tirer à boulets rouges sur la méchante UDC. Et, par la même occasion, ne donner qu’en bref, ce matin, comme en passant, les victoires de ce parti dans les cantons d’Uri, Thurgovie et Glaris.

Ces victoires, au lendemain de celle de Saint-Gall, sont évidemment une réponse du peuple au tour de passe-passe parlementaire du 12 décembre dernier. Les 29% du 21 octobre 2007 étaient bien la victoire de l’UDC blocherienne, et non celle de Madame Widmer-Schlumpf, ni celle de Samuel Schmid. Le Parlement, certes, peut élire qui il veut, mais le peuple, dans les différents scrutins cantonaux de la législature, et surtout en octobre 2011, a toute latitude, comme dans le chœur d’une tragédie, pour lui répondre.

Non, les larmes de Pierre Aubert n’y pourront rien changer. La Suisse est bien le seul pays au monde, lorsqu’un chef politique arrive en tête des élections, à le renvoyer à la maison ! Et installer, à sa place, une personne certes de qualité (les mérites politiques de Madame Widmer-Schlumpf, dans son canton, ne sont pas en cause), mais totalement étrangère à l’incroyable dynamique de victoire du parti, depuis vingt ans.  C’est cela qui ne va pas, c’est cette manipulation du 12 décembre, a fortiori cette alliance totalement contre-nature entre la démocratie chrétienne (Christophe Darbellay), l’aile dure des Verts (Ueli Leuenberger), l’aile combattante des socialistes (Christian Levrat). Cette alliance, d’un soir, ou d’une nuit, quelle cohérence a-t-elle, que signifie-t-elle, en quoi est-elle porteuse de prémices sur la législature ?

Elle n’était que le concordat d’un moment, pointue comme l’extrémité d’une vague, aiguë comme l’opportunisme. D’ailleurs, les premiers signaux de Christophe Darbellay, dans la législature, ont plutôt été, à droite toute, d’occuper le terrain laissé vacant par Christoph Blocher, que de parachever le non-lieu d’une alliance avec les socialistes et les Verts. Tuer, pour mieux remplacer. Vieux comme la politique, comme Brutus, classique, limpide.

A tort ou à raison, l’UDC soupçonne Eveline Widmer-Schlumpf d’avoir eu intelligence avec l’ennemi, les socialistes, dans l’affaire du 12 décembre. Les leçons que ce parti entend en tirer n’appartiennent qu’à lui. Et ne doivent lui être dictées ni par les partis concurrents, ni, surtout, par le Conseil fédéral, que la vie interne des partis ne regarde tout simplement pas. Je parle ici d’une éventuelle exclusion de l’UDC. Pas du Conseil fédéral : élue par le Parlement, la Grisonne y est légitime. En tout cas jusqu’en décembre 2011. Là, ça pourrait bien être une tout autre affaire.

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04/04/2008

Mai 68, non merci ! (5/5)



Édito Lausanne FM – Vendredi 04.04.08 – 07.50h



Ils ont vécu un grand rêve qui n’était que pour eux, leur sexe, leur épanouissement, leur jouissance, mais n’ont rien su transmettre. Année après année, de bourgeons en floraisons, à l’approche de mai, de nostalgie en espérance, ils venaient guetter le recommencement. Mais rien, jamais, ne venait. La vie ne les avait pas compris, l’ingratitude du siècle non plus, encore moins la génération suivante, dont ça n’était, simplement, pas l’histoire.

Ils n’ont rien su transmettre, parce qu’ils n’avaient rien voulu recevoir. Le monde commençant avec eux, ils en étaient la sainte aurore, que rien n’aurait su précéder. D’où leur abolition de l’Histoire, leur amnésie volontaire : surtout ne rien hériter, ne rien devoir à la génération de leurs parents. Quand on réinvente l’univers, pourquoi s’embarrasser du fatras et du fracas de l’Histoire des hommes ? Leur rêve, au fond, n’était pas tant celui du grand soir que du premier matin, il était de Genèse plus que d’Apocalypse. De la nuit du passé, table rase.

Rien su transmettre. Ils ne faisaient que revivre, entre eux, comme dans l’ombre des confréries, le frisson de leur printemps magique. Ils ont lutté de toutes leurs forces, dans les écoles, contre la transmission de connaissances élémentaires, celles, simplement, qui peuvent donner aux élèves quelques outils, quelques repères, sur la Terre ou dans le fil du temps. Ils disaient, par exemple, en Histoire, que la chronologie n’était qu’une fiction comme une autre. Peut-être. Mais, pour s’en délester, ne faut-il pas d’abord s’en être imprégné, comme le solfège, la grammaire ? Imaginer que ces ascèses-là pussent aussi être, pour d’autres, sources de jouissance, imaginer que la jouissance pût aussi être d’une autre nature que juste sexuelle, les dépassait. Et les dépasse encore.

Car les soixante-huitards ne sont pas morts. Ils sont même, en nombre, au pouvoir. Il en est par exemple, en Suisse romande, à la tête de bien des écoles, systèmes ou administrations scolaires. Ils y traînent encore la majestueuse solitude de leurs rêves d’antan, gouvernent sans ménagement, se montrent sourds à toutes voix discordantes, et jusqu’à les étouffer. Aveugles à toute autre conception du savoir que la leur, qu’ils qualifient immédiatement de réactionnaire.

Ils trônent, du sommet de la plus haute tour, entre eux, comme des frères, des gardiens. Juste entre eux. Juste quelques-uns. À jouir (ah, jouir, toute leur vie !) de ce qu’ils condamnaient avec tant de haine : le pouvoir.

Juste quelques-uns. De moins en moins. Encore un peu de patience. Les générations, comme les illusions, finissent toujours par passer.

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03/04/2008

Mai 68, non merci ! (4/5)



Édito Lausanne FM – Jeudi 03.04.08 – 07.50h



Ils ont voulu abolir l’Histoire, cette discipline tellement bourgeoise ; même l’Histoire ouvrière ne leur convenait pas, parce que c’était encore de l’Histoire. Ils ont fermé les yeux sur le passé, à commencer par le passé tout proche, ce qu’avaient vécu leurs parents, la Seconde Guerre mondiale. Au point d’oublier que l’homme qu’ils conspuaient, avait, moins d’un quart de siècle avant leurs ébullitions libertaires, rendu l’honneur à leur pays. Et que d’autres pavés, contre d’autres hommes en armes représentant un régime autrement infamant, alors, avaient été lancés. Cela, ils l’ont parfaitement ignoré. Aucune allusion, jamais.

Il faut les lire, leurs slogans, les prendre au sérieux, dans leur littéralité. Par exemple : « CRS-SS ! ». Musicalement, génial, j’en conviens, rythmé, dense, avec ce trio de sifflantes : aucun publicitaire n’aurait fait mieux. Ah, le sens du verbe, ils l’avaient, ce qui pourrait peut-être, un soir d’ivresse ou de demi-brume, amorcer de me les rendre sympathiques. Mais sur le fond, juste une minute : comparer les Compagnies républicaines de sécurité, qui n’étaient certes pas des doux mais représentaient un Etat démocratique et respecté du monde, avec les pires phalanges du pire régime du vingtième siècle ! La puissance de percussion de ce pentasyllabe magique exonérait-elle ses auteurs d’un minimum de réflexion sur l’énormité de la comparaison ? Les conséquences, en termes d’amalgames, furent dévastatrices.

Oui, ce fut le début de longues années où tout ce qui n’était pas de leur bord était immédiatement qualifié de « fasciste ». Ou « réactionnaire ». Ainsi, ils s’adressaient non seulement à l’extrême droite (très faible à l’époque) qui ne l’aurait pas volé, mais à l’ensemble de la droite républicaine, qu’elle fût gaulliste ou libérale. Dès que vous n’étiez pas dans leurs normes, leur système, leur abolition de l’Histoire, leur monde de comitards et d’assemblées générales, vous étiez un fasciste. Les faisceaux, la Marche sur Rome, Gabriele D’annunzio, la reconquête de Fiume, ils n’en avaient jamais entendu parler : leur culture historique était plus asséchée qu’un marais.

Tellement aveugles, tellement centrés sur eux-mêmes, leur plaisir, leur sexualité, leur jouissance, qu’ils ne voyaient pas le monde, autour d’eux, reprendre ses formes de toujours. Persuadés d’avoir été centraux, l’ombilic événementiel du vingtième siècle, la nouvelle naissance du monde, ils ne pouvaient – ne peuvent toujours pas – concevoir que l’immense majorité de la société, autour d’eux, ait pu se reconstituer, continuer sa vie, sans eux. Sans leurs slogans. Sans l’incandescence de leurs rêves. Ni que l’Histoire puisse se réinviter, comme elle l’a toujours fait, dans la vie des gens et celle des peuples.




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02/04/2008

Mai 68, non merci ! (3/5)



Édito Lausanne FM – Mercredi 02.04.08 – 07.50h



Ils ont pris les manuels, les ont lacérés. Trop figés, trop fermés, poussiéreux. Trop Jules Ferry, Troisième République. Ils ont pris les affluents des fleuves, aux noms magiques, le Loiret, le Gardon, et ont décrété qu’il était désormais inutile de les connaître : à quoi bon ce fatras ? Trop Péguy, trop terroir, trop Barrès. Aux orties, la liste des rois de France, des présidents, les grandes batailles, les grands traités, ce qui façonne l’identité nationale. Ils ont voulu une Histoire sans dates (c’est tellement vulgaire, les dates), une géographie sans capitales, des langues sans grammaire.

C’est tellement fastidieux, la grammaire. Si vulgairement pointilliste de commencer par le particulier pour aller vers le général, ce qui s’appelle, depuis la nuit des temps, construire un savoir. Alors, ils sont venus, comme des commis-voyageurs de médications miraculeuses, nous abreuver de méthodes « globales ». On a vu le résultat.

Ils ont voulu une Histoire sans grands hommes. Et surtout sans récits. Seulement des structures, des grands mouvements économiques. Bien lents, bien ennuyeux. Surtout ne jamais mettre en avant l’individu, cet ignoble résidu de la culture bourgeoise. Ils en avaient un sous la main, en Mai 68, de grand homme, l’une des figures les plus marquantes de l’Histoire de France, un visionnaire, un solitaire, un libérateur, mille fois plus révolutionnaire que leurs petites éruptions cutanées d’affranchissement individuel. Ils ne l’ont, tout simplement, pas vu. La plupart d’entre eux, les Glucksmann, les Debray, ont admis, avec le recul, ce que cette non-reconnaissance avait eu de ridicule. Mais c’était trop tard.

Libertaires à l’extrême, ils ne pensaient qu’affranchissement individuel. D’ailleurs, beaucoup d’entre eux sont devenus des libéraux, voire des ultras : la République, au fond, avec ce qu’elle implique de contrat social, n’était guère leur problème. Ils ne pensaient pas politique, organisation d’une société, cimentation, intérêt collectif, devoirs de chacun envers la communauté, institutions. Ils pensaient, avant tout, à eux-mêmes.

À écouter leurs récits, on a l’impression que la société française des années soixante était une dictature, avec à sa tête un Franco ou un Pinochet ! C’est ce qu’ils racontent – certains d’entre eux – aujourd’hui encore, à la Radio. Ainsi, sur France Inter, ce vendredi 21 mars 2008, lors de la remarquable journée spéciale sur ce thème, dont j’ai eu l’occasion, sur les routes de France, d’écouter toute la tranche 14h – 20h. À entendre certains énergumènes, on pourrait croire que la fin des années soixante, c’était l’Occupation, qu’ils étaient des résistants, que de Gaulle avait gagné ses étoiles de maréchal. On peut en sourire. Moi, une telle déformation de la vérité historique me donne, tout simplement, la nausée.

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01/04/2008

Mai 68, non merci! (2/5)



Édito Lausanne FM – Mardi 01.04.08 – 07.50h



Ils voulaient jouir sans entraves, c’était écrit sur leurs murs. Enfin, sur les murs des autres. Il y a ceux qui jouissent sans entraves, ceux qui ont besoin d’entraves, de fer ou de cuir noir, pour jouir, ceux qui ne jouissent jamais, ceux qu’une étincelle enflamme, ceux qui pourraient passer devant Rome en feu, tout juste en sifflotant. Animal politique, l’homme est aussi une bête polymorphe.

C’était une aventure personnelle, au fond, des dizaines de milliers de rêves individuels. C’était une grande illusion libertaire, je respecte cela, je puis à peu près le saisir. Mais ils prétendaient parler de politique. Ils prétendaient parler de Révolution. Un si beau mot, bouillant comme un astre en fusion. Ils n’avaient que ce mot-là, partout.

Politiquement, ils n’ont rien révolutionné du tout. Sur le moment, en France (oui, je sais, le mouvement était plus large, mais je parle ici de la France), ils ont même réveillé le pays de la peur, d’où les élections de juin, et le bleu horizon de la Chambre la plus réactionnaire depuis 1919. De leurs rêves, politiquement, rien n’est resté. Rien, si ce n’est leur désir de jouissance, joué et rejoué dans les années 1970. Oh, pour parler de sexe, ils étaient si forts.

Ils étaient des révoltés, pas des révolutionnaires. Ils étaient, pour beaucoup, une jeunesse nantie, dans une France prospère, et leur mouvement n’a strictement rien à voir avec celui des ouvriers. Dès que ces derniers ont eu, grâce au jeune Chirac et à Georges Séguy, les accords de Grenelle, et cette poussée du SMIC comme une fusée, ils sont bien vite rentrés travailler. Le parti communiste, plus encore que le parti gaulliste, détestait 68. La plupart des dirigeants de l’époque, à commencer par François Mitterrand, sont passés complètement à côté du mouvement, et je ne suis pas sûr que l’épisode de Charléty, opportuniste plus que sémantique, ait vraiment grandi cet homme admirable qu’était Pierre Mendès France.

Ils voulaient jouir sans entraves, interdire d’interdire, du passé faire table rase. Soit. Mais qu’ont-ils obtenu, vraiment ? Ils voulaient renverser le pouvoir, n’ont fait que le conforter, et dans sa frange la plus dure, la plus bourgeoisement pompidolienne, la jouissance, suintante et sudoripare, par le bas de laine. Au génie visionnaire de Charles de Gaulle, succédait, pour des années, la tranquillité des gestionnaires. La victoire de Guizot sur Bonaparte.

Socialement, je ne dis pas. Familialement, je ne dis pas. Vestimentairement, je ne dis pas. Sexuellement, je veux bien. Mais politiquement – c’était tout de même le champ avoué de leurs attentes – Mai 68 est un échec.

Demain, je vous parlerai enseignement. Ou je vous raconterai la traversée de la Bérézina. Ce qui revient à peu près au même.

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31/03/2008

Mai 68, non merci ! (1/5)




Édito Lausanne FM – Lundi 31.03.08 – 07.50h



Tous les dix ans, dès les premiers jours du printemps, ça recommence. Ça doit être comme les hannetons, ou les hirondelles, ou de noirs migrateurs, aux ailes déployées. Tous les dix ans, les années en « 8 », on nous reparle de Mai 68.

Je les aimais pourtant, les années en « 8 » : 1848, l’idée républicaine qui triomphe en Europe ; 1958 : le retour aux affaires, en France, d’un homme d’exception. Mais 68, je l’ai souvent dit et écrit, j’ai toujours eu un problème. Déjà sur le moment : j’avais dix ans.

Dix ans, c’était trop jeune pour être dans le mouvement : tout mon rejet, dès lors, proviendrait-il de la jalousie de n’avoir pas vécu cet élan libertaire qui emporta mes aînés ? Admettons. Mais c’est un peu court.

Il y a déjà, c’est physique, le rejet des mouvements de foule. Jamais, de ma vie, je n’ai participé à une manifestation, même quand j’étais pleinement d’accord avec la cause défendue, comme le non à la guerre en Irak, en 2003. Je n’aime pas la rue, c’est ainsi. La démocratie, ça n’est pas la foule qui hurle, c’est un peuple qui vote, dans les règles, à l’issue d’une campagne où tout le monde a pu s’exprimer. Démos contre plèthos, j’avais déjà exposé cette nuance dans une chronique antérieure.

Et puis, cette jeunesse de 68, contre qui luttait-elle, politiquement, qui voulait-elle clairement déboulonner ? Un dictateur, un Hitler, un Ceausescu ? Non. Elle s’en est prise à un homme qui avait, un quart de siècle plus tôt, sauvé son pays, lui avait rendu l’honneur, donné le droit de vote aux femmes, puis, plus tard, d’extraordinaires institutions à son pays (après un demi-siècle, elles sont encore là). Un homme, aussi, qui avait donné l’indépendance à l’Algérie, et à d’innombrables pays d’Afrique noire. Un homme qui était, en cette fin des années soixante, mondialement admiré et reconnu. Partout dans le monde, sauf dans une frange libertaire de la jeunesse estudiantine française.

Avoir décrit, dans leurs huées de rues comme dans des discours plus élaborés, cet homme-là comme un dictateur, fait partie des choses que je ne pardonnerai jamais à mes aînés de 68. Mais il y en a beaucoup d’autres. Notamment en matière de rapport à la culture et à la transmission. J’y reviendrai dans mes chroniques de cette semaine.

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28/03/2008

Pardonnez-moi, Yvonne



Édito Lausanne FM – Vendredi 28.03.08 – 07.50h



Il patinait, mélancoliquement, tout en bas des sondages. Il aura suffi d’une visite au cœur de la perfide Albion pour qu’il remonte en flèche. Il aura juste joué l’homme d’Etat, incarné son rôle, tout ce qu’il peinait tant à faire depuis un an. Tout ce qu’exactement, on lui demande. Et le voilà reparti. Il faut dire que lui aussi avait sa reine, sa princesse, son trésor, sa duchesse. Et qu’elle est pour beaucoup dans le retour de son succès.

Une visite d’Etat en Grande-Bretagne, c’est du visuel pur. De l’image, encore et toujours. Savoir paraître, se tenir, rester immobile, penser constamment qu’on est là, sous les objectifs, non (quelle vulgarité !) pour délivrer un message politique, mais pour entrer dans un rituel. Immuable, toujours recommencé. Il faut figurer, incarner. Le moindre faux-pas, et c’est Azincourt, Waterloo, Mers el Kebir qui, toutes sirènes hurlantes, resurgissent.

Il y a eu cette mini révérence, juste comme il fallait, de Carla devant la reine. Les Anglais aiment cela, guettaient cela, n’attendaient que cela. Et elle a fait juste, tellement juste, tellement bien élevée que même les flammes du bûcher de Jeanne, même Nelson, Wellington, en cette infime fraction de génuflexion, dans les consciences se sont évanouies.
 
Un Président qui se tient bien, en compagnie de l’une des plus belles femmes du monde. Que voulez-vous de plus ? Le Président de la République française qui s’en va rencontrer son homologue, la Reine d’Angleterre. Cette même reine qui, déjà, avait reçu Charles de Gaulle, il y a si longtemps. Mais le président Sarkozy, pardonnez-moi Yvonne, tellement mieux accompagné !

Bien sûr, un jour, il rechutera. Bien sûr, tout cela, comme dans une aurore de demi-brume, n’aura peut-être été qu’un rêve. Mais les Français, un moment, auront revu leur président présidentiel. Et ça leur aura fait tellement de bien.

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26/03/2008

Le vrai creuset, c’est la connaissance



Édito Lausanne FM – Mercredi 26.03.08 – 07.50h



« Intégrer sans exclure » : c’est, mot pour mot, pour toute une famille de pensée (dont bien des membres, aujourd’hui, dans nos différents cantons, exercent sans grand partage le pouvoir), la finalité de l’Ecole. Ce slogan, aux apparences paisibles et sympathiques, on le retrouve, brandi comme un faisceau de lumière, dans la querelle autour d’HarmoS, le projet d’harmonisation scolaire en Suisse.

Intégrer sans exclure, ce furent, par exemple, à Genève, les années Chavanne. La vision, pendant un quart de siècle (1961-1985), d’un grand conseiller d’Etat, constructeur d’écoles, qui a su relever les défis du baby boom, l’arrivée massive de flux migratoires. L’intégration, tâche politique majeure de l’enseignement public (dans la France de Jules Ferry, on aurait dit « le creuset ») fut, sous cette ère, un objectif atteint, et cette percée sociale doit être saluée. Reste à savoir si cet accomplissement du « vivre ensemble » s’est accompagné d’une réussite de la culture et de la pensée. La réponse est non.

L’intégration, c’est bien, c’est même une condition républicaine majeure. Mais la qualité de l’enseignement? N’en est-elle pas une autre ? La qualité, par exemple, de la lecture et de l’écriture, au primaire ? La précision, la hauteur de regard sur la structure de la phrase, cet exercice de liberté qui s’appelle (s’appelle-t-elle encore ?) l’analyse grammaticale ou logique ? Et qui permet, une fois qu’on la maîtrise dans une langue, de passer si facilement à une autre. Et puis, l’accès à quelques grands textes, n’est-ce pas cela qui, vraiment, peut fédérer une classe ? Lit-on encore Rimbaud ? Lit-on encore Hölderlin ?

Il y a, aussi, tout ce qui touche à l’environnement politique et social. L’assurance qu’un élève de quinze ans, à la sortie de la scolarité obligatoire, aura les connaissances historiques, géographiques, civiques minimales pour se créer des repères dans la vie citoyenne. Cela, aujourd’hui, malheureusement, fait largement défaut. On peut sortir du cycle obligatoire, donc être lâché dans la nature, sans savoir, par exemple, ce qu’a été la Révolution française, fondement de nos libertés et de nos institutions. Ou la Réforme. Ou la naissance de l’Islam. C’est cette déficience, structurelle, comme inéluctable, qui devient de plus en plus inquiétante. C’est elle qui est génératrice de la pire, la plus criante des inégalités : celle des repères et du savoir. Il ne s’agit pas de briller dans des cocktails. Mais d’exister comme citoyen, comme citoyenne, ce qui est autrement plus fondamental.

Intégrer, oui. Qui, hormis quelques ultra-libéraux ou ultra-libertaires (jonction des extrêmes oblige), viendrait prôner l’Ecole de la désintégration ? Mais que signifie vraiment, hormis son côté Jésus et « peace and love », ce « sans exclure » ? Sans exclure de quoi ? La tâche majeure « d’inclusion » de l’Ecole, avant même que d’être sociale (elle doit certes l’être), n’est-elle pas épistémique ? Le meilleur ciment fédérateur, n’est-ce pas l’exigence ? Le meilleur respect qu’on puisse avoir pour un disciple, n’est-ce pas de « l’élever » ? Le rehausser. Le tirer quelque part.

Et si le vrai creuser, c’était de remettre, au centre absolu des objectifs, la connaissance ? Réinstiller dans les classes cette notion tellement fondamentale : l’idée d’acquérir, puis de partager une culture commune. Ou même la culture tout court. Oui, Messieurs les soixante-huitards : la Culture.

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14/03/2008

Vous avez dit "rupestre"?



Édito Lausanne FM – Vendredi 14.03.08 – 07.50h



Donc, le pays de Vaud est rupestre.

Ça n’est pas moi qui le dis – je ne me permettrais pas – c’est un document très officiel de la Ville de Genève, signé du maire, Patrice Mugny. En toile de fond, la couverture, insuffisante aux yeux des édiles du bout du lac, de l’actualité genevoise par la RSR. Qui aurait « peu à peu fait du rupestre pays de Vaud son centre d’intérêt principal ».

Rupestre ! Ah, le beau vocable ! Tellement éloquent, évocateur, qu’on se fourvoie, la plupart du temps, sur son sens. Mugny, ou le nègre (ah, l’infâme, sur qui on va pouvoir, avec force courage politique, rejeter toute la responsabilité !) de Mugny, a sans doute voulu dire « champêtre ». Ou « agricole », « boisé », « verdoyant », ou encore « pays de terres grasses ». Mais il a dit « rupestre ». C’est plus court, plus dense, ça commence par vous gratter la glotte, ça grimpe en flèche vers le vert extatique du « u », ça finit vite par s’apaiser sur un suffixe où la pâture le dispute à la bovine sieste des champs.

Patrice Mugny, ou son nègre (ah, l’infâme, honte à lui !), auraient pu, dans une irrémissible et soudaine avidité de connaissance et de culture, se saisir d’un dictionnaire. Et se rendre compte, juste en passant, que « rupestre » était relatif au monde des grottes, des peintures murales. Il y a des plantes rupestres (dont certaines, magnifiques, au Jardin botanique de Genève), des dessins rupestres, etc.

Il y aussi des floraisons rupestres. Comme il y a, dans la langue de certains (pas les maires, les nègres), les floraisons lépreuses chères au poète. Cette peste, ce choléra du langage qui nous fait dire (pas nous, nos nègres) un mot pour un autre, et suinter le mépris dans le grisâtre ennui d’un document qu’on remet à l’Ofcom.

Le nègre, qu’on le pende ! Mugny, qu’il survive ! Pour le seul bonheur et la seule fonction de nous inventer de si beaux mots, riches de leur seule inanité, alpestres comme la mer. Ah, le beau maire ! Le maire, le maire, toujours recommencé !

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