13/03/2008

Le peuple, pas la foule!



Édito Lausanne FM – Jeudi 13.03.08 – 07.50h



Attention, ce matin, je vais sortir mon grec. Que ceux qui n’aiment pas cela s’abstiennent de me lire. Mon grec, pour répondre à un lecteur de mon billet d’hier, qui a tenté de faire croire que, dans ma défense de la souveraineté du peuple, je prônais l’incandescence désordonnée de la foule contre la sagesse d’une assemblée.

Non, le peuple, ça n’est pas la foule. Non, une décision du peuple, ça n’est pas un lynchage. Non, l’espace où le peuple est souverain, ça n’est pas le Far West. Je n’ai jamais été ni pour la foule, ni pour le lynchage, ni pour le Far West. Je déteste même cela, par-dessus tout.

Le mot « peuple », en français, est bien maigre, sémantiquement. La langue grecque, fondatrice de tant de textes politiques, de Thucydide à Aristote, est, à ce sujet, beaucoup plus claire que la nôtre. Laissons « ethnos » qui, dès Pindare, fait référence à la tribu, la loi du sang. La dualité qui nous intéresse, là, c’est « dêmos , le peuple comme corps électoral, constitué, organisé, contre « plêthos », la foule en colère, les grandes masses en révolution, par exemple, dans la « Guerre du Péloponnèse », lorsque les Cités se soulèvent.

Le « peuple » que je décris comme la pierre angulaire de la démocratie suisse, c’est évidemment « dêmos ». Ça n’est pas l’entier d’une population (« Bevölkerung ») ; ça n’est même pas le corps électoral ; c’est la portion de ce corps qui veut bien, quand on le sollicite, s’exprimer sur un bulletin de vote. Dêmos, c’est le peuple comme organe de la démocratie. Son expression a ses règles, très précises. Il n’a jamais été question qu’il hurle son avis. Lorsqu’il tranche, en Suisse, à peu près quatre dimanches par an, c’est à l’issue d’un long procédé, où toutes les instances ont pu s’exprimer. C’est cela que j’appelle « le peuple ». Cela n’a rien à voir avec la rue.

Le peuple, comme organe de la démocratie. Organe, parmi d’autres : le Parlement, la justice, etc. Mais organe dont je souhaite - j’assume cette position - que tout procède. Les députés, il les élit. La Constitution, il peut la modifier. Les institutions, aussi. Je ne demande à personne de partager ma vision de la primauté du suffrage universel. Mais, de grâce, qu’on ne vienne pas la caricaturer en parlant de foule et de lynchage.


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12/03/2008

De grâce, pas les juges!



Édito Lausanne FM – Mercredi 12.03.08 – 07.50h



Comment cela ? La souveraineté du peuple serait une forme de dictature ? Vieil argument, que viennent brandir, juste à l’instant où cela sert leur cause, ceux qui craignent le passage d’un texte devant le suffrage universel. C’est ce traditionnel moment où les mauvais joueurs politiques, soudain parés de la toge juridique, commencent à nous donner des cours sur l’ « unité de matière » ou le « droit supérieur », finissent à en appeler aux juges. On se croirait en Fac de droit, alors qu’on est dans l’espace politique et républicain.

Le procédé, récurrent en Suisse, à tous les niveaux (Confédération, cantons, communes), est détestable. Il faut le dire clairement : lorsqu’une initiative (comme celle, à Genève, qui propose un trajet alternatif au CEVA) a recueilli un nombre suffisant de signatures, elle doit être portée devant le peuple. Lui seul, in fine, est souverain. Si le texte est mauvais, c’est à lui d’en juger. Les institutions, il peut les changer. La Constitution, il peut la modifier. Incroyable, la peine que semblent avoir certains à admettre cette primauté du suffrage universel, qui est pourtant l’essence de notre démocratie suisse. Ils veulent bien l’accepter lorsque cela les arrange, mais se transmuent en juristes grogneux et tatillons dès qu’affleure, à leurs narines, le frisson putatif d’une défaite devant le souverain.

Je le dis franchement : si j’étais sollicité, comme citoyen, sur le CEVA, je dirais non à l’initiative, et oui au projet du Conseil d’Etat. Nous sommes donc ici dans une question de principe. Surtout quand on vient nous brandir, comme ultime arbitrage possible (si le Grand Conseil en vient à invalider le texte), le Tribunal fédéral. De grâce, dans un débat démocratique, qu’on nous épargne les juges ! Quelle légitimité ont-ils, que le peuple n’aurait pas ? La compétence ? Mais alors, si seuls les compétents peuvent décider, ça n’est plus notre démocratie, c’est le retour à une forme de suffrage censitaire. Sous la Restauration, c’était l’argent ; là, ce serait le bagage juridique.

L’initiative a recueilli les signatures. Elle doit passer désormais dans les mains du peuple genevois, et non en celles de gens de robe, tout respectables soient-ils.
L’opinion publique, dans ce genre d’affaire, n’est jamais dupe. Elle sent très bien que certains, craignant l’arbitrage suprême, tentent la dérobade par porte coulissante. Et c’est ce genre de comportement politique, justement, qui alimente les partis populistes. Faut-il, à chaque fois, leur servir, sur un plateau d'argent, les arguments de leurs futures victoires ?




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11/03/2008

Robert Cramer et le non-lieu du Bien



Édito Lausanne FM – Mardi 11.03.08 – 07.50h



À force de pâlir, l’étoile de Robert Cramer, à Genève, du brillant vers le lacté, commence doucement à s’évanouir. La gestion – ou plutôt la non-gestion – de la crise des déchets napolitains n’est qu’un exemple parmi d’autres de gouvernance approximative, d’opacité dans la communication, de déficience du contrôle politique sur de grandes régies qui, telles des machines à Tinguely, semblent tourner toutes seules.

À vrai dire, le problème n’est pas Robert Cramer. Il a bien le droit d’exister et d’être ce qu’il est. Le problème, c’est l’image de Robert Cramer, telle qu’elle fut beaucoup trop longtemps véhiculée, à Genève, dans une bonne partie de la classe politique et médiatique. Le gentil. Le doux. Le sage. Comme si tout le tellurisme de l’attraction du pouvoir, qui aimante tant les autres, par miracle ou exception, avait échappé à cet homme. Comme si la mission sacrée d’être Vert, donc d’agir pour le Bien, l’avait exorcisé de toute immanence du Mal, ou exonéré des coutumières pesanteurs du monde politique.

Cramer à Genève, comme Brélaz à Lausanne, ont été beaucoup trop longtemps des icônes. Habiles à l’extrême, ils ont su, l’un et l’autre, jouer de leur apparente affabilité pour se tailler une popularité hors du temps, hors d’atteinte des flèches habituelles. Nul ne saurait leur en tenir grief. En politique, chacun joue sa carte, c’est le jeu, et il faut bien avouer que l’intelligence, à ces deux hommes, ne fait pas défaut, ni même la sincérité du goût du bien public, qui ne se discute pas.

Non, le problème, c’est, au nom du bien, quasiment théologique, que véhicule la cause Verte, la naïveté de réception de l’image de ces deux personnages dans une grande partie du public. Et surtout, chez tant de journalistes. Et jusqu’aux humoristes, compagnons de terroir de Robert Cramer, ne le brocardant, tout au plus, que sur son goût, plutôt sympathique, pour les fruits du pays. Là où il y aurait tant à dire sur son système de pouvoir, ses capacités de verrouillage, le réseau autour de lui tissé, pendant une décennie, cette politique des yeux mi-clos sur ce qui ne va pas.

Cramer, Brélaz, icônes du Bien et du grand bonheur vert. En politique, on a déjà assez de mal avec le Mal. Mais, par pitié, qu’on nous délivre de ce non-lieu qui s’appelle le Bien.

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10/03/2008

Juppé, l'anti-Sarkozy



Édito Lausanne FM – Lundi 10.03.08 – 07.50h



Y aurait-il, sur cette terre, tout de même une justice ? La magnifique réélection, dès le premier tour, hier soir, 55,8%, d’Alain Juppé à la mairie de Bordeaux pourrait le faire croire.

Voilà un homme qui revient des enfers. Des études brillantissimes, une formation littéraire d’une rare qualité, une carrière politique dans l’ombre de Jacques Chirac, et jusqu’à Matignon. Fidèle à l’homme de sa vie, tellement fidèle qu’il acceptera sans rechigner le rôle du fusible dans quelque obscure affaire parisienne. Ces années de noirceur et de solitude, ces moments où plus personne, dans la rue, ne vous salue, avec les changements de trottoir, il les traverse sans jamais la moindre plainte.

Juppé, c’est l’anti-Sarkozy. Discret, pudique, avare de ses sentiments, n’étalant jamais sa vie privée, le maire de Bordeaux rappelle ces politiques de l’ancien temps, où servir primait sur apparaître. Les quelques entretiens où il dévoile la richesse de ses goûts littéraires laissent transparaître une personnalité d’une rare finesse. Alain Juppé croit en l’intelligence, est c’est cela, chez lui, qui séduit.

C’est vrai, il n’aime guère les foules. Nicolas Sarkozy a sans doute mille qualités que lui, n’a pas. Mais rien, jamais, ne m’empêchera de regretter que cet homme d’élite ne joue pas un rôle plus important, en France, au niveau national. Ce regret, je l’ai écrit, formulé, tout au long de sa traversée du désert. À l’époque du pimpant et du clinquant, des flashes sous l’ombre des Pyramides, voilà un homme qui saura vous parler des dynasties, des signes sur les pierres et de l’honneur de vivre. Les Bordelais, qui sont gens secrets et discrets, et qui ont toujours su, de Montaigne à Jacques Chaban-Delmas, élire les meilleurs, ne s’y sont pas trompés.

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07/03/2008

La honte à New York



Édito Lausanne FM – Vendredi 07.03.08 – 07.50h



Hier soir, à Jérusalem, huit adolescents de 15 à 16 ans, dans un institut d’études talmudiques, ont été assassinés par un Palestinien. C’est le premier attentat d’envergure à Jérusalem depuis longtemps. C’est un acte abominable.

Bien sûr, mille autres actes, depuis des années, dans la région, le sont aussi, abominables. Bien sûr, les responsabilités sont partagées. Bien sûr, il y a Gaza, ce qui vient de s’y passer.

Mais enfin voilà, cet attentat-là, encore plus parce qu’il touche des adolescents, est un acte de pure barbarie, il n’y a rien d’autre à dire. Vous, moi, tout le monde peut tomber d’accord sur cela.

Tout le monde, sauf le Conseil de sécurité de l’ONU. Réuni hier soir, il n’a même pas réussi à s’entendre pour condamner cet attentat. A cause de qui ? À cause de la Libye ! Qui commençait à se refaire une santé sur le plan international, et qui, là, rechute.

Les palabres du Conseil de sécurité, certes, ne ressuscitent pas les morts. Ni ceux de Jérusalem, ni ceux de Gaza, ni ceux de Tel-Aviv, ni ceux de l’Intifada. On peut, à vrai dire, fort bien se passer, à chaque moment de barbarie, des commentaires de cette instance qui n’a jamais changé la face du monde.

Mais enfin, si elle décide – ce que personne ne lui demande – de mettre à son ordre du jour un attentat, et qu’elle n’est même pas capable de dire clairement que cet acte est une lâche boucherie, alors on saura définitivement, pour peu qu’il subsistât encore l’ombre d’un doute, qu’elle ne sert strictement à rien.

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06/03/2008

Le premier à Sion, ou le huitième à Berne?


Edito Lausanne FM – Jeudi 06.03.08 – 07.50h



Le Nouvelliste, en primeur, nous l’annonce ce matin : Christophe Darbellay est candidat au Conseil d’Etat valaisan. C’est une nouvelle importante pour le Valais, et bien sûr aussi pour la vie politique suisse. C’est surtout une décision courageuse, une décision de destin où le flandrin des glaciers, qui aura 36 ans demain, joue beaucoup. L’homme, décidément, a le goût du risque, il n’a pas froid aux yeux.

Le risque, parce qu’en terre valaisanne, l’aventure est loin d’être gagnée d’avance. Il ne faut pas croire que tous les électeurs démocrates-chrétiens de ce canton attendent comme un archange de la Providence cette grande star nationale. Le combat interne au parti pourrait être assez dur. S’y lancer est tout à l’honneur du postulant.

Le risque, surtout, parce que Christophe Darbellay, l’un des tacticiens les plus doués de la nouvelle génération, perdrait en Valais l’aura nationale qui est la sienne. Dans huit, dans douze ans, s’il veut revenir au premier plan fédéral, ne trouvera-t-il pas un terrain largement occupé par d’autres, la nature ayant horreur du vide ?

Lui, n’a pas peur du vide. Ce qui fascine, chez lui, ce ne sont pas les idées, qu’il a, disons, relativement souples en fonction des circonstances. Non, c’est son audace, son tempérament. L’image, toujours, me revient de cet homme qui, avant l’aube, après une courte nuit dans la cabane, remonte l’arête d’un grand sommet. À gauche, le vide. À droite, le vide. Et ça ne lui fait pas peur. Il avance.

Christophe Darbellay a raison de se lancer dans cette aventure. D’abord, parce qu’il pourrait donner, en Valais, un conseiller d’Etat hors normes. Aussi, parce que son avenir politique personnel, pour le Conseil fédéral par exemple, va se heurter, pour un certain temps, à la résistance et la mémoire de ceux, dans la famille de droite, qui n’ont pas digéré le coup du 12 décembre 2007. L’UDC, n’en parlons pas. Mais aussi les radicaux. Et même des démocrates-chrétiens. Cela fait pas mal de monde. Cela s’appelle même une majorité.

Mieux vaut-il être, pour ce tempérament de feu, le premier à Sion ou le huitième à Berne ? C’était la question. Christophe Darbellay a choisi d’y répondre. Là où il aurait pu patiner, il relance son destin. Le sens du jeu, le sens du risque, pouvoir au fond tout perdre ou tout gagner, c’est la marque de l’homme de caractère.

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05/03/2008

L'Amérique et le murmure du vent



Édito Lausanne FM – Mercredi 05.03.08 – 07.50h



Elle l’a fait. Déjà donnée morte, et jusque dans son propre camp, Hillary Clinton vient de remporter, cette nuit, les primaires de l’Ohio et du Texas. Cela ne signifie pas qu’elle obtiendra l’investiture démocrate de Denver, encore moins qu’elle sera présidente des Etats-Unis. Mais cela constitue un nouveau tournant dans l’une des campagnes les plus passionnantes, depuis longtemps, Outre-Atlantique.

Hillary Clinton ne respire pas la sympathie. Elle est froide, métallique, ne brille pas par son charisme. Mais là, en se cramponnant face à la tempête de l’Obamania, en allant jusqu’au bout, cette femme étonnante a fait exactement ce qu’on attend d’un futur président : elle a, tout simplement, tenu. Comme Jacques Chirac, seul contre tous fin 1994 face à la déferlante Balladur dans les sondages, avait tenu.

Je vous fais un pari : dès ce matin, et pour les jours qui viennent, nombre d’observateurs, en Suisse romande, hier encore les chantres du charisme d’Obama, vont se mettre à retrouver maintes qualités à l’ex-first lady américaine. Des femmes socialistes, par exemple. Féministes, évidemment : c’est aujourd’hui dans le contrat, pour exister comme femme socialiste. Et adeptes du vent, aussi, ce vent qui tourne et nous défrise. Pendant toute la tempête Obama, ne voulant pas être dans le camp des perdantes, elles venaient nous jurer que, pour une fois, le sexe était sans importance. Aujourd’hui, avec cette remontée (ponctuelle ?) de Madame Clinton, elles vont très vite revenir sur l’urgence d’avoir enfin une femme à la Maison blanche.

Au fond, le grand maître de cette campagne, c’est le vent. Les Etats-Unis, après huit ans de George W. Bush, semblent avoir envie d’ouvrir grand les fenêtres, quitte à casser les vitres, laisser passer un souffle de renouveau. Mais lequel ? Nul, ce matin, n’est capable de dire qui sera conduit, le 4 novembre, à la Maison-Blanche. Nul, même pas le murmure du vent.


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04/03/2008

Méditerranée



Édito Lausanne FM – Mardi 04.03.08 – 07.50h



C’est encore bien timide – juste une déclaration d’Angela Merkel et Nicolas Sarkozy – mais l’Europe semble enfin recommencer à s’intéresser à la Méditerranée. L’Europe, ou plutôt la France et l’Allemagne. C’est-à-dire l’Europe.

Formellement, la chancelière allemande et le président français vont plaider auprès des 27 pour créer une « Union pour la Méditerranée ». Le mot vous dit sans doute quelque chose : il figurait, noir sur blanc, sur le programme électoral du candidat Sarkozy, ce printemps. Au début, l’Allemagne avait freiné l’idée, estimant qu’elle risquait de diviser l’Europe. Là, elle entre en matière.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que cette idée est à saluer. Après avoir immensément, et peut-être démesurément, porté toute l’attention de sa croissance vers sa partie orientale, l’Europe (Suisse comprise, car là, l’appartenance institutionnelle n’est pas la question), doit réinventer son appétence pour le Sud. Longtemps coloniale, cette attraction était, comme par nature, la chasse gardée de la France. Que l’Allemagne, tellement plus continentale dans son Histoire et sa position stratégique, donne un signal favorable dans ce sens, est une excellente nouvelle, un signe de plus de l’ouverture et de la vision diplomatique de sa chancelière.

Faut-il rappeler que Marseille, à vol d’oiseau, est moins éloignée d’Alger que de Paris ? Faut-il rappeler que, dans les trois pays du Maghreb occidental, on parle encore le français ? Que des journaux, dans notre langue, s’y éditent. Que 132 ans de présence française en Algérie y ont laissé des traces inaltérables ? Faut-il rappeler que nous devons une partie de notre culture à l’Afrique du Nord ? Or, depuis des années, l’attention à ces pays a bien baissé en Europe, même en France. Et la Suisse n’échappe pas à la règle. Point n’est besoin de remonter au grand Braudel, à ses livres de lumière sur le lien méditerranéen, pour avoir envie de saluer, très fort, l’idée d’un nouveau rapprochement entre ces pays et l’Europe.

Si vous avez encore le moindre doute à ce sujet, je pourrais vous recommander tant de livres, de Germaine Tillion, cette éblouissante ethnologue de 101 ans, à Jules Roy, en passant bien sûr par Camus. L’Algérie, le Maghreb, ça n’est pas l’étranger. C’est nous, c’est une part inaltérable de ce que nous sommes. La part de chaleur. La part de lumière.

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03/03/2008

Le sang noir, au soleil



Édito Lausanne FM – Lundi 03.03.08 – 07.50h



Christian Levrat, 37 ans, nouveau patron du PS. Toni Brunner, 33 ans, nouveau président de l’UDC, libre de sa partition à condition qu’il suive scrupuleusement les indications de son souffleur. Christophe Darbellay, 37 ans, président du PDC. Partout, on nous annonce l’ère des jeunes loups, la nouvelle vague. On se croirait presque dans les Cahiers du Cinéma, il y a un demi-siècle.

Que ces trois hommes soient de valeur, nul n’en doute. Mais que la presse s’extasie ainsi, à chaque fois, face au mythe de la jeunesse, ce roman du renouveau, voilà qui en dit plus sur les observateurs que sur l’objet du discours. La grande illusion générationnelle des rénovateurs, on nous l’a tant et tant servie ! En 1979, au Congrès de Metz, on nous présentait Rocard, quatorze ans plus jeune que Mitterrand, comme l’homme qui allait le passer par pertes et profits. On a vu la suite. Et le sang bleu du dauphin présumé est devenu sang noir de victime. En 1990, on nous disait Chirac cerné par les « rénovateurs », les jeunes loups du RPR. On a vu la suite. On a vu sécher dans le désert le sang de Michel Noir.

La politique n’est pas une affaire d’âge. Bonaparte, à 30 ans, s’emparait du pouvoir. À 27, il avait déjà fait la prodigieuse campagne d’Italie. Mais Adenauer, à 85 ans, scellant avec de Gaulle la réconciliation franco-allemande, montrait qu’il était encore un grand chancelier. En politique, l’âge n’existe pas. Ou plutôt, nul discours solide, autour de l’âge, ne se peut formuler. La question générationnelle, en soi, n’existe pas. Mythe du renouveau, de la résurgence, illusion de recommencer la vie. Mais qui, si souvent, se perd et s’abolit dans la noirceur coagulée du sang, quand il sèche au soleil.

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29/02/2008

Pierre Weiss, portrait bissextil



Édito Lausanne FM – Vendredi 29.02.08 – 07.50h



Dans quelques jours, Pierre Weiss sera le nouveau président du parti libéral suisse. Le nouveau, et le dernier, puisque libéraux et radicaux, déjà réunis en un seul groupe parlementaire à Berne, vont bientôt fusionner. Le mot « Freisinn », en allemand, ce concept puissant, surgi des Lumières, qui invoque à la fois la liberté des idées et celle du commerce, serait bien mieux traduit par « libéral » en français, que par « radical », qui en appelle, lui, aux racines de nos institutions, évidemment le legs de la Révolution française.

Pierre Weiss est l’un des hommes les plus agréables à fréquenter de la classe politique en Suisse romande, qu’on partage ou non ses options politiques. Pétillant, pétulant, primesautier comme un premier communiant, instinctif, rapide. Il aime, comme nul autre, prendre de vitesse l’univers entier : ses adversaires, mais beaucoup plus encore ses amis. Encore qu’il n’ait pas d’amis. Qui a des amis, en politique ? Vous en avez, vous, des amis ? Un peu d’observation de cette faune-là, et vous découvrirez très vite que, comme dans l’univers de Racine ou Mauriac, le pire ennemi, toujours, est dans la famille.

Cette donnée, Pierre Weiss l’a très vite intégrée. Puisque le politique est un homme seul, autant assumer. Transformer cette pesanteur sisyphéenne en un éternel plaisir solitaire, chaque jour recommencé. Ourdir, tramer, contourner. Projets de loi, interpellations, éditos fort bien tournés, pointes et piques, trucs et ficelles. De l’instinct, un groin hors du commun pour humer la faille de l’adversaire. S’il le pouvait, il prendrait de vitesse une comète. La dimension du plaisir, chez Weiss, est essentielle.

À cela s’ajoute une qualité fort rare dans le monde politique, la culture. Avec Weiss, on ne s’ennuye jamais. Ne vous imaginez pas que son univers de références se limite à Tocqueville et Raymond Aron. Prendre un verre avec lui est un bonheur d’échanges, où l’humour est toujours présent, mais aussi l’opéra, les citations, les bons mots qui fusent comme des flèches de curare. Avec un tel homme à la tête du parti libéral, au demeurant injustement non élu au Conseil national l’automne dernier (il n’a pas tenté de mendier ses voix), c’est l’incarnation de l’hédonisme politique qui arrive, encore un peu plus, sur le devant de la scène.

On en viendrait presque à regretter la fusion promise. On voudrait que la mariée arrive en noir, juste pour la farce, pour avoir monté un ultime coup, tenté de refaire l’Histoire. L’Aventure, salée, toujours réinventée. Allez, c’est promis : un portait comme celui-là ne peut relever que de l’aventure bissextile. Je ne recommencerai pas avant quatre ans.


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28/02/2008

Péage urbain: qu'a voté Pierre Maudet?



Édito Lausanne FM – Jeudi 28.02.08 – 07.50h


S’il fallait résumer les trois grands axes politiques de la Ville de Genève, on pourrait dire : taxer, taxer, et taxer. Mais aussi punir. Punir les automobilistes d’être ce qu’ils sont, brandir des chiffres de pollution de l’air qui nous annoncent la fin des temps. Se prendre pour Londres. Et nous promettre, ultime lapin surgi d’un chapeau melon, ce magnifique concept qui s’appelle péage urbain.

Que Genève déborde de voitures, nul n’en disconvient. En construisant enfin une traversée de la Rade (qui, une fois ou l’autre, verra le jour), une immense partie du trafic pendulaire qui, aujourd’hui, engorge le pont du Mont-Blanc, en sera détournée. En mettant l’accent sur des transports publics efficaces, en réinventant (comme cela se fait déjà, progressivement) des lignes de tram stupidement arrachées dans les années soixante, on incitera les gens à ne plus prendre leur voiture. Il y en a encore beaucoup trop, c’est vrai, à se déplacer d’un point à l’autre de la ville en automobile.

Mais cette idée de péage ! Dès qu’on peine à trouver une solution incitative, inventer une taxe. Une de plus. Typique de cette majorité de gauche. Typique de Patrice Mugny. Le faire de façon unilatérale, sans la moindre concertation avec le canton, alors que tout le problème de la mobilité, à Genève, doit être pensé à grande échelle, en considérant les grands axes de pénétration, la France voisine. Vraiment, les citoyens de Genève ont le droit de savoir qui a voté quoi, au sein du gouvernement de la Ville, sur cette question. En clair : l’élu de droite, Pierre Maudet, s’est-il rallié à ses quatre collèges de gauche ?

Pire : Patrice Mugny annonçait sans sourciller, hier soir, que la consultation du Conseil municipal, sur ce projet, ne lui apparaissait pas comme prioritaire. « Seulement en cas d’investissements lourds ». En clair, on évangélise le bon peuple, à la machette, à la grande cause Verte, sans consulter ses représentants. Il appartient au peuple de Genève, souverain, de répondre, le jour venu, comme il se doit, à ce coup de majesté du Prince. Et de ses acolytes.

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27/02/2008

Le nez du sphinx



Édito Lausanne FM – Mercredi 27.02.08 – 07.50h



Pascal Couchepin tombant sur Marcel Ospel, dans l’édition de « Bilan » qui sort aujourd’hui, voilà qui va réchauffer les chaumières, aiguiser la rage vindicative des petits sur les grands, faire grimper un peu le mercure sur le thermomètre de popularité du président de la Confédération. On ne me dira pas que ça n’est pas un peu le but, non ?

Pascal Couchepin a sans doute raison de penser beaucoup de mal de ce dirigeant de l’UBS qui a perdu des milliards dans des engagements aventureux sur les marchés à risque de l’immobilier américain. Mais franchement, démolir Ospel aujourd’hui, cela relève-t-il d’un exceptionnel courage ? Venir dire, après tout le monde, que les revenus de ce banquier sont pharaoniques, ce qui est aussi vrai que le nez sur la figure du sphinx, vous trouvez qu’il y a là une transgression d’une audace extrême ?

L’affaire Ospel rappelle celle du « Duce ». Il y a, dans ces fusées verbales éclairantes (échapperaient-elles parfois au tireur ?), comme un alignement sur l’opinion largement majoritaire dans le pays, qui étonne de la part d’un homme ayant maintes fois, dans d’autres circonstances, su prouver sa force de solitude contre les courants dominants. Cette stratégie est une erreur : le Couchepin que les Suisses aiment et respectent, c’est celui, justement, qui brave et ignore le vent des modes, pas celui qui s’aligne. Il n’est jamais meilleur que lorsqu’il jette aux orties toute prétention à la popularité. La solitude contre tous les vents, venus de tous les points cardinaux, c’est un art qui s’affûte dès l’enfance, quand on est natif d’une ville qui s’appelle… Martigny.

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26/02/2008

Merz, excellent conseiller fédéral



Édito Lausanne FM – Mardi 26.02.08 – 07.50h



L’arrogance allemande, sur le continent européen, serait-elle de retour ? Oh, il ne s’agit plus d’arrogance militaire, encore moins d’idéologie dévoyée. Tout cela, Dieu merci, est bien lointain, et l’Allemagne, aujourd’hui, est une grande démocratie, la plus importante d’Europe.

Mais justement, le poids de sa démographie, sa situation centrale dans le continent, la vitalité de son économie, et jusqu’à l’intelligence de son actuelle chancelière, tout cela fait de l’Allemagne, naturellement, le poids lourd de l’Europe. Cela lui donne aussi, dans ses prises de parole publique, une certaine responsabilité. L’Allemagne, parce qu’elle est puissante, parce qu’elle peut très vite refaire peur, ne peut pas dire n’importe quoi. Elle doit, plus que tout autre, mesurer ses propos. Exactement ce qu’a omis de faire – il ne cesse de l’omettre – l’ancien ministre fédéral des Finances, Hans Eichel.

Déclarer ouvertement la guerre à la Suisse, aller clamer que notre pays protège des criminels allemands, lui mettre une pression psychologique qu’on n’a plus revue depuis…
longtemps, il y a là quelque chose qui ne passe pas. Et qui méritait réponse.

Un homme a répondu. Avec intelligence, fermeté, clairvoyance. Il s’appelle Hans-Rudolf Merz. Il est notre ministre des Finances. Il vient, à l’interne, de remporter une victoire, certes courte, sur un sujet fiscal précisément. Déjà, il annonce la suite : une réforme de l’imposition des familles avec enfants. Il construit, pas à pas, une véritable révolution fiscale en Suisse. Il soumet ses projets au peuple, dans un système qui s’appelle « démocratie directe » et sur lequel l’Allemagne n’a aucune leçon à nous donner.

Merz a répondu donc, il fallait bien que quelqu’un le fît. Il a dit que Monsieur Eichel ne l’impressionnait pas. Il a parlé d’un cartel des pays à forte fiscalité, en Europe, justement ceux qui mettent la pression sur les pays, comme la Suisse, où le système d’impôts est un peu moins confiscatoire. Ces pays, ce sont bien sûr la France et l’Allemagne. Où personne, jamais, aucun citoyen, n’a eu l’occasion de se prononcer sur des questions fiscales.

Parler de « cartel », c’est oser contre-attaquer, avec une formule choc et parlante, au lieu de raser les murs et se sentir coupable d’être Suisse, comme à l’époque des fonds en déshérence. C’est dire que nous croyons en notre système, que nous l’avons librement choisi. Qu’il n’est certes pas figé, ce système, nous ne cessons de l’adapter, mais souverainement, et non le pistolet sur la tempe.

Paroles justes et sages. Paroles de liberté. La marque, décidément chaque jour davantage confirmée, d’un excellent conseiller fédéral.



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25/02/2008

La Môme, les Anges



Édito Lausanne FM – Lundi 25.02.08 – 07.50h



Il paraît qu’elle a pleuré, cette nuit, à Los Angeles. Il paraît qu’elle a invoqué les anges. Edith Piaf, peut-être, aurait invoqué Thérèse, la sainte de son enfance, lorsqu’elle avait perdu la vue. Mario Cotillard, vers 4 heures du matin, heure suisse, a décroché l’Oscar. Première actrice française depuis 48 ans. Depuis Simone Signoret, en 1960. Et cette consécration de la Môme est totalement méritée. Marion Cotillard, dans ce film, n’incarne pas Edith Piaf. Elle ne joue pas Edith Piaf. Elle ne mime pas Edith Piaf. Elle est Edith Piaf.

Au point qu’en regardant le film, on ne se dit pas : « C’est Cotillard », mais « C’est Piaf ». Oui, c’est elle, c’est la Môme ! Oui, dans ce cas-là, le jeu de l’actrice dépasse l’incarnation : elle ne reprend pas la seule chair du personnage, elle s’empare de son âme, de son souffle. Et d’ailleurs, il n’y a plus de jeu, plus d’actrice, il y a identification, dans le sens le plus puissant du terme. Marion Cotillard, dans ce rôle-là, est époustouflante. C’est le rôle de sa vie, ce qui va, pour le meilleur et pour le pire, lui coller à la peau pendant des années.

Rien de plus dur, pour un acteur, que d’incarner un personnage réel. Piaf est morte en 63, j’avais cinq ans, c’était hier. Surtout, cette chanteuse d’exception laisse derrière elle du son, de la lumière, des tonnes de pellicule où on la voit parler et chanter. Là, normalement, l’actrice se dit qu’elle va jouer décalé, puisque, de toute manière, elle ne rivalisera pas. Et Marion Cotillard, prenant le risque suprême, jetant tout dans la balance, a choisi l’identification. Elle a elle a réussi son pari, au-delà de toute espérance. Parce que c’est Piaf, mais aussi parce que c’est Cotillard. « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », disait Montaigne. C’est du miracle, c’est une fois par génération.

Alors, cette nuit, dans la Cité des Anges, elle a versé quelques larmes. A-t-elle pensé à Thérèse ? A-t-elle pensé à Marcel ? A-t-elle pensé à ces avions sans retour qui cassent les vies, et remettent en jeu les destins ? Puisse le monde entier voir « La Môme ». Voir cette femme se prenant pour une autre femme. Ou nous faisant croire qu’elle se prend pour elle. Ou ne le sachant même pas elle-même. Bravo, la Môme. Bravo, Edith. Bravo, Marion.

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22/02/2008

Permanences balkaniques



Edito Lausanne FM – Vendredi 22.02.08 – 07.50h



Ils étaient entre deux et trois cent mille, hier soir, dans les rues de Belgrade, pour dire non à l’indépendance du Kosovo. Et pour dire oui à leur pays, la Serbie. La manifestation a certes dégénéré, avec les habituels casseurs dans ce genre d’immense rassemblement, mais le message à retenir est celui d’une force tranquille, qui défie la mode d’un moment et donne rendez-vous avec l’Histoire.

De quoi s’agit-il ? De qui s’agit-il ? D’un pays souverain d’Europe, riche d’une grande Histoire et d’un infatigable combat contre les Empires, qu’ils soient ottoman, austro-hongrois, ou, entre 1941 et 1945, l’occupation nazie de la Yougoslavie. Chaque fois, face à la présence d’une grande puissance occupante dans les Balkans, la Serbie s’est battue, la Serbie a tenu. D’autres, dans cette même région, ont maintes fois fait le jeu de l’empire occupant, pour se protéger de la puissance serbe. L’Histoire, dans cette région du monde, doit être lue avec la profondeur du champ, sur un millier d’années, voire plus. Le partage de l’Empire romain, entre l’Orient et l’Occident, en est même l’une des clefs de lecture majeures.

Cette grille d’analyse est évidemment bien différente des émotions d’un moment, une fois humanitaire, une autre droits-de l’hommiste, où le flux d’une opinion publique s’emballe, s’emporte, pour le vent d'une cause, parce qu’elle paraît sympathique. À cette doxa, il faut opposer quelques réalités : la puissance impériale, ayant pied aujourd’hui dans les Balkans, et permettant au Kosovo de proclamer son indépendance, s’appelle l’Otan. Cette même puissance qui bombardait, en avril 1999, la Serbie. Le jour où cette puissance, dans vingt, trente ans, peut-être bien avant, aura quitté cette région du monde, que se passera-t-il sur place ?

En d’autres termes : peut-on construire un équilibre, une paix, à terme, en bafouant et en humiliant le principal acteur de la région, celui qui sera toujours là, et qu’aujourd’hui on dépèce, dans son territoire et dans sa représentation identitaire: la Serbie ?



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20/02/2008

Le tragique de l'Histoire



Édito Lausanne FM – Mercredi 20.02.08 – 07.50h



La paix dans les Balkans. George Bush a osé affirmer que l’indépendance du Kosovo allait « apporter la paix dans les Balkans ». Punkt, Schluss. Point barre. Vous pouvez passer à autre chose, penser à autre chose, changeons de sujet, rompez.

Que sait-il des Balkans, ce président des Etats-Unis-là ? Y est-il seulement allé ? Connaît-il l’Histoire, si passionnante et si tragique, des peuples qui composent cette région du monde ? Que sait-il de la ligne de fracture de l’Empire romain, de l’Histoire de l’Empire ottoman, de celle du royaume de Serbie, des Albanais ? A-t-il lu la littérature de ces peuples ?

Non, les dirigeants américains ne connaissent les Balkans que du ciel. Le ciel de Belgrade, qu’ils bombardaient allègrement en avril 1999, il n’y a même pas neuf ans. Ils ne connaissent pas plus la subtile complexité de cette région du monde qu’ils ne maîtrisaient celle de l’Irak, de son Histoire, de ses composantes, lorsqu’ils y ont lancé, au printemps 2003, leur aventure militaire.

L’indépendance du Kosovo apportera-t-elle la paix dans les Balkans ? On voudrait l’espérer, bien sûr. Mais le tragique de l’Histoire est là, qui ne se laisse pas amadouer par la seule vision humanitaire, ou euro-optimiste des choses. Il nous dit, ce tragique, qu’il ne faut jamais humilier un peuple fier de son parcours et de son destin, un peuple qui a su résister, à travers les siècles, à bien des envahisseurs (dont d’autres s’accommodaient), le peuple serbe.

Il nous dit aussi, ce tragique de l’Histoire, que la vieille Russie, alliée des Serbes, ne supportera peut-être pas éternellement de voir le monde se redécouper sans son avis, dans des zones où elle a si longtemps joué un rôle. Aujourd’hui, Belgrade, et même Moscou, n’ont peut-être pas les moyens de renverser le cours des choses. Mais demain, après-demain ?

« La paix dans les Balkans » : quelle paix pour la minorité serbe du Kosovo, qui va passer par des moments extraordinairement difficiles ? Quelle paix, là où un précédent fâcheux est lancé, comme un défi, à la face d’autres peuples qui pourraient se sentir titillés, eux aussi, par l’indépendance ? Quelle paix, alors que rien n’est réglé ?

Et on nous dit que l’Union européenne, telle une madone en apparition, va tout régler ? A-t-elle jamais rien réglé dans les Balkans, l’Europe ? Sa diplomatie a-t-elle eu, dans les guerres des années nonante, la moindre efficacité ? Hier encore, Bruxelles laissait à ses membres la liberté de choix pour reconnaître ou non l’indépendance du Kosovo. Dès que le tragique de l’Histoire réapparaît, la diplomatie européenne montre sa vraie nature : une fiction administrative, rien de plus. Un paravent. Un rideau de fumée. Parce que la réalité de l’Europe d’aujourd’hui, c’est encore celle des nations. C’est peut-être déplaisant à dire, mais c’est ainsi.

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19/02/2008

L'Europe n'existe pas



Édito Lausanne FM – Mardi 19.02.08 – 07.50h



Liberté de choix ! Les bras peuvent nous en tomber, mais c’est ainsi : l’Union européenne laisse à l’ensemble de ses pays membres la liberté de choix pour reconnaître ou non l’indépendance du Kosovo. Il appartiendra, dit Bruxelles, à chacun de se prononcer en fonction de ses règles juridiques.

En langage diplomatique, cela s’appelle « liberté de choix ». En cuisine politique, cela s’appelle une soupe épaisse. Car enfin, que se passe-t-il ? Confrontée à un phénomène majeur, peut-être historique, vu par certains comme une violation du droit international, par d’autres comme l’émergence salutaire d’une liberté collective, l’organisation qui prétend fédérer les peuples d’Europe n’est absolument pas capable de parler d’une voix claire. Alors, elle décrète la « liberté de choix ». Bref, dès que vient poindre un peu l’odeur de la poudre, la « diplomatie européenne » montre avec éclat qu’elle n’existe pas, qu’elle n’est rien d’autre qu’une fiction administrative. Elle ne représente aucun peuple, ne peut s’appuyer sur aucune légitimité. La réalité de 2008, c’est encore l’Europe des nations.

Dans l’affaire du Kosovo, la pluie des réactions, dans la journée d’hier, est une pluie du passé, une pluie de 1914 ou presque (juste la France a changé), une résurgence des vieilles frontalités du continent européen. L’Allemagne, qui n’a cessé, dès juin 1991 et même avant, de tout entreprendre pour démembrer l’ancienne Yougoslavie et reposer ses pions sur ses zones d’influence, s’est précipitée à reconnaître le Kosovo. Comme elle l’avait fait pour la Croatie et la Slovénie. La Grande-Bretagne et les Etats-Unis aussi, ces bons vieux piliers d’une Otan qui bombardait Belgrade il n’y a même pas neuf ans.

L’Espagne, par peur du précédent basque et pour cela seulement, s’y oppose. Avec elle, pour de tout autres raisons, les vieux alliés de la Serbie : La Russie, la Bulgarie, la Grèce, la Roumanie (qui craint pour ses minorités magyares), et Chypre. Ça n’est pas l’Europe de 2008 qui s’est dessinée hier dans les réactions des chancelleries : c’est celle d’août 1914.

A une exception notable : celle de la France. Qui avait encore, sous Jacques Chirac, une politique étrangère. Et qui, aujourd’hui, n’a rien d’autre que la politique étrangère des Etats-Unis d’Amérique. Ou de l’Allemagne. Le vrai point faible de Nicolas Sarkozy, ça n’est pas ses affres sentimentales. Non. C’est la disparition, sur la scène mondiale, de quelque chose de grand, de non-aligné, qu’avait incarné le général de Gaulle. Mais aussi, autrement, avec d’autres intonations, François Mitterrand. Mais encore, avec une vraie cohérence diplomatique, Jacques Chirac. Cela était plutôt beau. Cela sonnait juste et bien. Cela dissonait parfois avec grandeur. Cela s’appelait la voix de la France.

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18/02/2008

Indépendance sous perfusion



Édito Lausanne FM – Lundi 18.02.08 – 07.50h



Les aigles noires sur fond rouge, les klaxons, les cris de joie, un peu partout en Europe. Et, derrière cette liesse ma foi bien respectable, beaucoup de questions.

Question 1 : suffit-il de se déclarer indépendant pour être, véritablement, indépendant ? La réponse est évidemment non. Pour être indépendant, il faut en avoir la force, la volonté sacrificielle, la puissance de combat à hauteur de son ambition. Il faut disposer de ses propres moyens de sécurité, et non fournis sous perfusion par un géant protecteur. Les Etats-Unis d’Amérique, par exemple.

Question 2 : y a-t-il un immense mérite à proclamer son indépendance d’un pays, la Serbie, mis à genoux économiquement, politiquement, militairement par les mêmes Etats-Unis d’Amérique, après la campagne de bombardements du printemps 1999 ? Un pays au ban de l’Europe, qui ne veut en connaître ni la philosophie, ni l’Histoire. Un pays qui n’a, aujourd’hui, tout simplement, pas les moyens (hormis les actes isolés, qui malheureusement ne manqueront pas, de desperados) de s’opposer à cette indépendance. Aujourd’hui, mais demain ? Il ne faut jamais, dans l’Histoire, tenir pour morte une fierté nationale humiliée.

Question 3 : aujourd’hui, le Kosovo, et demain ? Le pays basque ? La Bretagne ? L’Ecosse ? En quoi les volontés sécessionnistes de régions britanniques, françaises, espagnoles seraient-elles identitairement moins respectables que celles des Albanais du Kosovo ? Réponse : elles le sont tout autant, mais les indépendantistes de ces régions-là ont, face à eux, des nations autrement plus puissantes, plus crédibles, pour garantir leur intégrité, que la fragile Serbie d’aujourd’hui. L’Espagne, sentant venir le précédent, s’oppose d’ailleurs déjà à la proclamation d’hier.

Question 4 : le Kosovo sera-t-il vraiment indépendant, ou ne sera-t-il, de facto, qu’un protectorat de l’Union européenne, des Etats-Unis d’Amérique, ou de la communauté internationale, dans la rude complexité des Balkans ? À cette question, nul, aujourd’hui, n’a de réponse. Il appartiendra aux Kosovars eux-mêmes de forger leur Histoire. Cela, souvent, passe par le sacrifice davantage que par les mots. Les Israéliens, qui ont proclamé leur indépendance en 1948 et aussitôt soutenu une guerre, en savent quelque chose. Une indépendance sous perfusion d’une grande puissance, ça n’est pas l’indépendance, c’est dépendre dudit puissant.

Ces quatre questions, toutes les chancelleries d’Europe se les posent. Et c’est pour cela qu’elles ne se précipitent pas, ce matin, à reconnaître le Kosovo indépendant. Sans compter qu’il existe une puissance mondiale qui s’y oppose, la Russie. Ce qui, à terme, n’est pas, non plus, le dernier argument à placer dans la balance. Autre fierté nationale meurtrie, quoiqu’en phase de réveil. A ne sous-estimer en aucun cas.

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08/02/2008

Le haut lieu de la démocratie



Édito Lausanne FM – Vendredi 08.02.08 – 07.50h



Le mois de mai 2005 serait-il à ce point éloigné dans le temps que Nicolas Sarkozy ait la mémoire aussi courte ? Mai 2005, le non très clair du peuple français à la Constitution européenne, un non arraché par le souverain contre tous les corps intermédiaires : la classe politique, et surtout l’immense majorité des journalistes, dont Christine Ockrent, avec son émission « France Europe Express », véritable livre d’enluminures du bonheur communautaire, avait été la quintessence dorée.

C’était un non du suffrage universel. Je serais très heureux qu’on m’explique quelle autre instance, en démocratie, peut être encore plus légitime. Dès le soir de leur défaite, les mauvais perdants avaient eu le front d’expliquer que le peuple n’avait pas compris les enjeux, qu’il en avait fait un plébiscite anti-Chirac, qu’il n’avait agi que par réflexe de peur, que décidément la France n’était – comme ontologiquement – pas faite pour ce genre de consultation. Que Chirac aurait bien mieux fait de s’en tenir à la ratification parlementaire.

Et c’est, exactement, ce que vient de faire son successeur. Nicolas Sarkozy vient, hier, de faire passer en catimini, sur la pointe des pieds, sans fanfare ni trompettes, devant le Parlement, la ratification du nouveau traité, celui de Lisbonne. Pas de campagne. Pas de bruit. Pas de fureur. Les parlementaires, surtout quand on dispose d’une majorité taillée à sa botte, c’est tellement plus pratique que le peuple. Tellement plus simple. Tellement moins boueux. Tellement plus propre, plus lissé, plus présentable. Moins salé, moins iodé, moins tellurique dans ses surprises possibles. C’est vrai, quelle arrogance, ce peuple qui se permet de répondre « non », quand on lui pose une question !

Ainsi se construit, doucement mais sûrement, d’un président l’autre, la différence entre le bonapartisme et l’orléanisme, entre le vieil appel au souverain universel et le retour aux corps intermédiaires. C’est une vieille dialectique de l’Histoire française. On la trouve aussi bien dans Tocqueville que dans Michelet. Je ne suis pas sûr, face aux enjeux profonds de la question européenne, notamment son déficit démocratique, qu’à terme, éviter le peuple résolve grand chose. Le consulter, c’est sonore, c’est risqué, mais ça donne des bases et une légitimité beaucoup plus solides que l’obédience d’un Parlement aligné couvert derrière son président. Le haut lieu de la démocratie, son lieu suprême d’arbitrage, ça n’est pas le Parlement, c’est le suffrage universel. C’est le peuple.



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07/02/2008

Couchepin: les maux sous les maux



Édito Lausanne FM – Jeudi 07.02.08 – 07.50h

La langue de Pascal Couchepin a-t-elle fourché ? Ou a-t-il, volontairement, tenté un jeu de mots dont il aurait sous-estimé le mauvais goût ? La réponse, nous ne la saurons sans doute jamais. Mais l’évidence est là : pour la deuxième fois en quelques semaines, la parole du conseiller fédéral a émis un rapprochement entre une personnalité UDC et le monde totalitaire de la Seconde Guerre mondiale.

Phonétiquement, musicalement, le jeu de syllabes du Président de la Confédération est assez, avouons-le, salé, croustillant : il a associé le penseur de l’UDC, le conseiller national Christoph Mörgeli, l’un des proches parmi les proches de Blocher, au sinistrissime docteur Mengele, le bourreau des camps de concentration. Son esprit – ou son inconscient – a malaxé les syllabes de ces deux mots, et ça a donné « le docteur Mörgele ».

Pascal Couchepin n’était ni dans une soirée privée, ni dans un bistrot de Martigny, mais devant une commission parlementaire, la très sérieuse commission de la science du Conseil national. En présence d’un certain Oskar Freysinger, qui, on l’imagine, ne s’est pas privé de s’étouffer d’indignation.

La phrase exacte est : « J’ai failli dire le docteur Mörgele, mais je pense bien sûr à Mengele ». Elle a été prononcée juste à un moment où Mörgeli, membre de la commission, était absent. Le « J’ai failli dire », bien sûr, accrédite la thèse du faux lapsus, puisque le glissement  est volontairement mis en scène par le locuteur. Dans tous les cas, Couchepin, qui a dû se rendre compte qu’il était allé un peu loin, a tenu, hier après-midi, à calmer les choses, se disant « désolé si quelqu’un s’est senti blessé à la suite de cette intervention qui ne visait personne aujourd’hui ». L’affaire, à vue  de nez, devrait en rester là.

Demeure une question : soit Pascal Couchepin avait fait exprès, et le jeu de mots est particulièrement malvenu. Soit c’est vraiment un lapsus, le glissement d’un mot sous un autre, à la place de l’autre. Et alors, il est urgent de recommander au Président de la Confédération quelques petites séances de consultation. Mais au fait, ce genre de séance est-il encore remboursé par l’assurance-maladie ?

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