08/05/2010

Trois hommes, le pouvoir, la vie

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Notes de lecture - Samedi 08.05.10 - 19.05h


Voilà un bouquin qui dormait depuis deux ans dans l’une des nombreuses piles qui jouxtent ma table de chevet, j’avais négligé de l’ouvrir, c’est désormais chose faite.

 

C’est l’histoire de trois hommes, le premier est Président de la République, le deuxième Premier ministre, l’autre ministre de l’Intérieur. Les deux derniers se détestent. Le premier dissimule ses sentiments. On s’épie, on se cherche, on se renifle, on se vouvoie, on s’observe en embuscade, à l’affût de la moindre erreur. L’action se déroule entre 2005 et 2007. Les trois hommes s’appellent Jacques Chirac, Dominique de Villepin, Nicolas Sarkozy.

 

L’auteur, aujourd’hui ministre de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Pêche dans le cabinet Fillon, s’appelle Bruno Le Maire. Au moment des faits, il est conseiller puis directeur de cabinet du Premier ministre, Dominique de Villepin. Autant dire les premières loges. À l’épreuve de la lecture, voilà en tout cas un homme politique français sachant écrire. Très jeune, avant l’ENA, il rédigeait déjà un mémoire de littérature française sur la Statuaire dans la Recherche de Proust ! Aujourd’hui, il n’a que quarante ans.

 

Les faits sont connus : ces fameuses deux dernières années du règne de Chirac où Sarkozy monte, n’en peut plus de monter, dans la folle aimantation de sa course vers l’Elysée, et où le locataire de Matignon n’en peut plus d’observer, dans l’impuissance d’un fusible de luxe, l’irrésistible. Au reste, tout le monde le sait, le dit, nul ne s’en cache : on est face à l’inéluctable, c’est ainsi, il suffit juste de purger ces deux ans. Putain, deux ans !

 

Chirac, Villepin, Sarkozy. Et, quelque part dans le triangle, l’affaire Clearstream. Le Premier ministre affaibli. Le soupçon, La rumeur. La haine, entre Beauvau et Matignon, qui va et se promène. Et notre Bruno Le Maire, si bien placé pour compter les coups, mais aussi les fausses douceurs, les promesses de pacotilles. Et il raconte bien, notre futur successeur de Sully à l’Agriculture, tenant son journal, prêtant l’oreille, se faisant discret pour mieux rapporter. Et le résultat, tout simplement, se délecte. La lecture, sur un balcon de mai où les normes saisonnières de température ne sont hélas pas au rendez-vous, ça réchauffe et ça égaie.

 

À tous, de ce livre-là ou d’un autre, excellente lecture !

 

Pascal Décaillet

 

 

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01/05/2010

Saint Jean et l’éblouissante noirceur des maudits

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Notes de lecture - Samedi 01.05.10 - 15.40h

 

Le livre que je viens de terminer commence par une soirée chez Cocteau en 1927 et s’achève par une causerie avec Malraux en 1971. Peu d’entre nous connaissent aujourd’hui le nom de son auteur, qui fut pourtant l’un des journalistes les plus remarqués de la fin de la Troisième, de la Quatrième, puis de la Cinquième République : Robert de Saint Jean (1901-1987) nous entraîne, dans son « Journal d’un journaliste », dans un caléidoscope de célébrités, au premier plan desquelles son ami de toujours, son « amour platonique » pendant 60 ans, Julien Green.

 

Ce que furent l’activité journalistique de Robert de Saint Jean, ses champs d’enquête, le livre ne nous en révèle rien. Nous savons que l’auteur travailla, notamment, pour Paris-Soir, le Parisien libéré ou Paris-Match, en passant par l’hebdomadaire gaulliste Carrefour. Son labeur quotidien, dans son journal, il n’en parle pas. Ce qu’il met en avant, ce sont des noms, avant tout des écrivains, des personnalités, des « dîners » (incroyable, ce qu’on pouvait « dîner » dans ces années-là !), des rencontres.

 

Et c’est l’Histoire de France qui défile, de Gaulle ou Pétain, Gide ou Céline, Briand, Claudel, Mauriac. L’Histoire de France, et celle de l’Europe : à plusieurs reprises, Robert de Saint Jean rencontre Mussolini, notamment en mai 1935, alors que le Duce est au sommet de sa gloire, sans doute en ce milieu des années 30 (juste avant l’expédition d’Abyssinie) l’homme politique le plus admiré en Europe. Bref, il fréquente les grands, notre homme, y prend manifestement plaisir, a bien dû se prendre, à certains moments, pour Joinville ou pour Plutarque, avec le vent de l’Histoire (celle de ces années-là) toujours prêt à vous faire tourner la tête.

 

Et ma foi, il raconte plutôt bien. Ainsi, cette rencontre aux Invalides, le 22 octobre 1935, avec le maréchal Pétain : « Dans l’antichambre, les portraits de Condé et de Vauban dominent des rangs de chapeaux mous et des melons. Pétain : la majesté du sénat romain, avec la froideur britannique. Droit, sans embonpoint, avec un étonnant regard d’acier. La veine temporale à peine marquée. Des rancœurs, toujours plus âpres chez les vieillards, à cause du temps qui leur est mesuré ». On n’est pas très loin de certaines descriptions de l’Imperator par de Gaulle, dix-neuf ans plus tard, dans le premier tome des « Mémoires de Guerre ». Deux ans plus tôt (21 mai 1933), c’est un autre maréchal, Lyautey, que rencontre notre journaliste, chez Maurois. Un an avant la mort du « pacificateur » du Maroc.

 

A lire. Par qui ? Par tous ! Tous ceux qui aiment se laisser porter par l’Histoire de France, ses grands esprits, ses écrivains, ses hommes d’armes, ses figures de gloire et de défaite, l’éblouissante noirceur de ses maudits. Oui, vous avez bien lui, quelques lignes plus haut : Condé et Vauban dans l’antichambre du Maréchal, aux Invalides. L’époustouflant vainqueur de Rocroi, premier prince du sang, qui combattra le Roi son cousin, et que Louis XIV finira pourtant par absoudre. Et puis, le défenseur, le fortificateur. La Ligne Maginot, trois siècles avant. A cette petite différence près : l’œuvre de Vauban, elle, tiendra. A laquelle de ces deux puissantes références le vainqueur de Verdun allait-il le plus puiser ses désirs ?

 

A tous, excellente lecture !

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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24/04/2010

Le Président qui aimait les trop jeunes filles

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Notes de lecture, samedi 24.04.10, 17h

 

26 août 1944. Paris libéré. Au milieu de l’une des plus grandes confluences humaines de l’Histoire de France, Charles de Gaulle descend les Champs Elysées. À côté de lui, sur une photographie qui appartient aujourd’hui à la légende et que vous avez sans doute tous en tête, parmi Georges Bidault, Alexandre Parodi ou Claude Guy, il y a un homme de soixante ans qui s’appelle André Le Troquer. Je sais, ce nom ne nous dit plus grand chose. Parce qu’un jour, plus tard, il sera blanchi à la chaux.

 

Ancien combattant de 14 (il y a perdu l’usage de son bras droit), député socialiste de Paris dès 1936, avocat de Léon Blum au procès de Riom, résistant, cet homme aujourd’hui oublié fait partie, en cette heure de pure gloire, du cabinet politique du libérateur de la France. Et devant l’Histoire, ma foi, s’il n’y avait que cette période de sa vie, Le Troquer donnerait encore son nom, aujourd’hui, à pas mal de rues, d’avenues, et pourquoi pas d’écoles. Hélas pour sa mémoire, il y eut les Ballets roses.

 

« Ballets roses », c’est le nom de cet excellent récit, que j’ai lu le week-end dernier, et qui nous raconte la chute, quinze après la Libération, de ce cacique des Républiques pré-gaulliennes, qui sera même président de l’Assemblée nationale dans les années cinquante. À l’époque, deuxième personnage de l’Etat. André Le Troquer (1884-1963).

 

Ballets roses : on dirait aujourd’hui « vaste affaire de pédophilie ». Mais en ces années 1959-1960, le mot n’existe pas. On parle de détournement de mineures, de parties fines, on fantasme sur le libertinage très Louis XV, ou Régence, de certaines soirées, dans un pavillon près de Paris. Soirées dans lesquelles André Le Troquer, président de l’Assemblée nationale au moment des faits, est impliqué.

 

À l’époque, en France, la majorité est à vingt-et-un ans, et la majorité sexuelle à quinze. Et le deuxième personnage de l’Etat est dans l’affaire ! Avec talent et documentation, Benoît Duteurtre, qui nous avait proposé en 2001 un éblouissant « Voyage en France » (Prix Médicis), nous raconte ce thriller politico-judiciaire, sur fond d’une République (la Cinquième) qui chasse la précédente, sur fond de vengeances et d’animosités. Et le dernier président de la Quatrième République, René Coty, celui qui cède la place à de Gaulle au moment de la crise algérienne, se trouve être l’arrière-grand-père de Duteurtre.

 

L’alerte vieillard qui se retrouvera sur le banc des accusés, à 75 ans, en 1960, est-il vraiment coupable de tous les faits qui lui seront reprochés ? N’a-t-il pas été noirci par le pouvoir gaulliste naissant (notamment par Michel Debré) pour s’être, au printemps 1958, clairement opposé au retour aux affaires du Général ? Cette hypothèse, Duteurtre l’évoque, sans trancher. En tout cas, Le Troquer s’en tirera avec un an de prison avec sursis et 3000 francs d’amende. Considéré avec le prisme d’aujourd’hui, le verdict apparaît d’une insoutenable légèreté. Et c’est précisément le mérite de Duteurtre de nous replonger dans l’ambiance et les valeurs de l’époque, tellement différentes : on n’hésitera pas, du côté de la défense, à contre-attaquer en invoquant la « légèreté » des jeunes filles, et même la « complicité » de leurs parents.

 

André Le Troquer disparaîtra peu après, en 1963, emportant dans sa tombe la vérité de cette affaire. Hommage à Benoît Duteurtre de nous l’avoir exhumée de l’ombre et de l’oubli, de nous avoir évoqué ce passage d’une République à l’autre avec tant de connaissance et de mise en situation.

 

Pascal Décaillet

 

*** Benoît Duteurtre. « Ballets roses ». Grasset, 2009.

 

 

 

 

 

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30/12/2009

Quand Claudel raconte la crise de 1929

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Note de lecture – 30.12.09

 

De 1927 à 1932, l’ambassadeur de France à Washington s’appelle Paul Claudel. Années décisives, années terribles : elles tournent autour de la crise de 1929. Un poète comme diplomate, la chose n’a rien de si étrange dans la France de ces années-là : Alexis Léger, plus connu sous le nom de Saint-John Perse, épigone d’Aristide Briand, sera secrétaire général du Quai d’Orsay de 1933 à 1940. Imagine-t-on Rimbaud vieillissant prendre charge et épée sous les dorures de quelque nonciature ? Plus épique, l’époque ? Bien différente, en tout cas !

Longtemps, j’ai cru que Claudel n’était évidemment que poète, que toute sa vie, il la jetait là, dans l’œuvre, et qu’au fond la carrière diplomatique (qu’il accomplit d’un bout à l’autre), était une sorte d’oscillation entre, disons, un pis-aller alimentaire et un immense emmerdement métaphysique. Plus poliment, disons un point d’ancrage, une sorte de GPS biographique, pour justifier ici « Connaissance de l’Est », là les « Cinq grandes Odes », ailleurs encore le « Livre de Christophe Colomb ». Il y aurait eu comme la légitimation d’une Chine physique, ou d’un Japon mystique, pour asseoir topographiquement la singularité de feu de l’oeuvre poétique. Les études et croquis du poète sur les idéogrammes nourrissent évidemment cette thèse.

La lecture, cet automne (à vrai dire, dès septembre, mais le temps me manquait pour le présent compte-rendu) de « La Crise, Amérique 1927-1932 » m’amène à une vision bien différente du Claudel diplomate. L’homme qui, de Washington, raconte à ses supérieurs l’Amérique de la crise se révèle d’une précision et d’une lucidité exceptionnelles sur l’analyse des causes de la catastrophe. Il ne tient en immense estime ni le président Hoover (1929-1933), ni son brillant successeur, qu’il ne voit qu’émerger, l’homme du New Deal, Franklin Delano Roosevelt (1933-1945). Jour après jour, il envoie au Quai des notes chirurgicales sur la vitalité économique et financière des Etats-Unis d’Amérique. C’est un homme d’une soixantaine d’années, dont près de quarante déjà comme diplomate : la Chine, le Brésil, le Japon, sont déjà derrière lui. Bref, scanner le réel, il sait faire. Avec un sens de la synthèse hors normes.

Résultat : la lecture, en 2009, des rapports économiques et financiers d’un ambassadeur de France sur l’Amérique en crise se révèle, eh oui, passionnante. Parce que c’est lui, bien sûr, sa plume, son regard. Aussi, parce qu’on se demande sur quel chantier il se penchait le soir, une fois accomplie la fonction : sans doute Christophe Colomb, à coup sûr le Soulier de satin, sans compter la Correspondance, immense, infatigable, avec tous les grands de son temps, de Francis Jammes à Darius Milhaud, en passant par Gaston Gallimard. Celle avec Gide s’interrompt en 1926, juste avant Washington, pour des raisons de brouille qui ont fait le tour du monde, où s’entremêlent la peur du diable et l’amour du même sexe.

À lire, par ceux qu’intéressent les raisons profondes de la crise de 1929. Aussi, allez disons surtout, par ceux que trouble la double vie de cet homme, son rapport au réel, au concret, la continuité (s’il y a lieu, je n’ai pas de réponse à cette question), entre des lettres au Quai sur l’état financier des Amériques et l’une des œuvres poétiques majeures de la première partie du vingtième siècle.

 

Pascal Décaillet

 

*** Paul Claudel, « La Crise, Amérique 1927-1932 », Editions Métailié, septembre 2009.

 

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24/12/2009

Pleins et déliés

 

Notes de lecture - Tribune de Genève - Jeudi 24.12.09

 

Dieu qu’elle est vive et chaude, l’écriture de Chessex, celle qui surgit de sa main. Souple, soignée, légèrement penchée à droite, plus pleine que déliée, espacée, lisible. Six mots par ligne, un blanc par paragraphe : c’est écrit pour être lu.

Lu, par qui ? Par Michel Moret, l’infatigable éditeur de l’Aire, à qui elles furent adressées, et qui a l’heureuse idée des les publier ? Ou plutôt, lues par nous, le public, à qui, de l’aveu même de Moret, elles furent aussi, et par-dessus l’épaule de la mort, destinées.

En tout cas, les voilà. Géniale idée de les avoir reproduites à l’état brut. Poème né dans le TGV. Fragments de quotidien, où la banalité côtoie le feu des Exercices spirituels. Toute sa vie, Chessex a, littéralement, tenu la plume : il aurait écrit des dizaines de milliers de lettres au seul Jérôme Garcin.

Aux élèves, il faudrait beaucoup plus montrer les textes dans la nudité du manuscrit. Ca n’est pas rien, écrire à la main. C’est un choix. Ca n’est pas rien, la plume sur le papier. De l’Imitation de Jésus-Christ à la Cité de Dieu, Chessex nous pose, à l’état brut, la question spirituelle. A l’évidence, elle le hante. Ca n’est pas rien, ces quelques lettres. Pour notre esprit. Et pour le pur plaisir de l’œil.

 

Pascal Décaillet

 

*** Jacques Chessex – Une vie nouvelle – Lettres à Michel Moret – L’Aire, décembre 2009.

 

 

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08/11/2009

Le Valais de Despot est aussi le mien

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Notes de lecture - Dimanche 08.11.09

 

Du plus loin qu’il m’en souvienne, du plus profond de ces mille randonnées et de tant de cabanes, avec mon père, le Valais des chapelles et des sentiers, des torrents et des bisses, des lacs de montagne, ce Valais d’hier et celui de demain, habite mon âme.

Elle était très enviable, cette enfance, j’en conviens, qui en juillet nous menait sur les routes d’Italie, de Grèce ou du Proche-Orient ; en en août, sur les chemins escarpés de Bagnes et d’Entremont. L’été la marche, l’hiver le ski, à haute dose, ces hivers de gerçures, de jambes cassées, de vitesses déraisonnables: j’ai aimé ça, passionnément.

Vous comprendrez, dans ces conditions, la divine surprise que vient de constituer, pour moi, la lecture du « Valais mystique », de Slobodan Despot, publié dans sa propre maison d’édition, Xenia. Du « Mur d’Hannibal », à Liddes, au Christ-Roi de Lens, en passant par le Vallon de Van et la « sentinelle de béton » (l’admirable église d’Hérémence), Despot nous prend par la main, nous promène dans cette terre de chaleur et de lumière, celle de l’eau vive et des lumignons, au pied des madones.

Il faudrait sillonner les chemins de Despot avec, toujours, sur soi, un livre de Chappaz. Ou peut-être de Strabon, le géographe. Ou, à coup sûr, de Cingria, chroniqueur de l’itinérance. A travers les lieux, à travers le temps et les œuvres, dans les marges des manuscrits, les variantes des partitions musicales. Ou alors, sans rien. Juste dans la solitude de la vie qui va. Car ces chemins de croix sont chemins de traverse. Et si la naïveté de cette piété, en fait, n’était que l’éclair perdu de la lucidité ?

A lire, à dévorer des yeux. A parcourir, surtout. De préférence l’été. Merci, Slobodan.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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27/10/2009

La « Lettre à tous les Français » de Charles Beer

 

23 pages, un corps de caractère suffisamment gros pour ne pas faire fuir le putatif électeur du troisième âge, ni le faux aveugle. Quelques intertitres clairs, aussi. Voici, épicé par une forte dose d’épicène, version tous ménages, le credo de Charles Beer en quête de réélection. Il a bien voulu, hier soir, m’en offrir un exemplaire, je l’ai lu avec intérêt.

« Lettre à tous les Français », c’était François Mitterrand, 1988, d’un septennat l’autre, la campagne où il n’en finit plus de jouir du patient assassinat de son propre Premier ministre, Jacques Chirac. « Vous avez parfaitement raison, Monsieur le Premier ministre », lui lance-il dans un débat de légende. « J’ai choisi de vous écrire », c’est le texte de Charles Beer, judoka ailé, politique avisé, l’homme accompli, à cela près que, contrairement à Mitterrand, il est lui, un authentique socialiste. Nul n’est parfait.

D’abord, hommage. Très bien d’avoir choisi l’écriture, ces quinze ou vingt minutes d’attention que le candidat à réélection réclame de son (é) lecteur. Le texte est clair, le public visé est le plus large possible, les parts du chemin personnel (référence à des grands-parents artistes, page 19, histoire de préparer les esprits à son futur grand Département Formation et Culture) et du projet collectif, bien balancées. Thèse, antithèse, synthèse, on gomme un peu le moi pour laisser poindre l’être syndical, altruiste, coopératif, parce que la vie est belle, et l’air, dépollué par les cousins Verts, si pur.

Sans ambition de plume, juste de clarté, le candidat Beer, bon élève socialiste (n’a-t-il pas, lui aussi, hier soir, au risque de perdre des tonnes de voix, rendu hommage à l’œuvre policière de Laurent Moutinot, ce qui apparaît comme la forme ultime, disons esthétisée, du suicide électoral) n’oublie ni Jaurès (Dépêche de Toulouse, page 8), ni Blum (Congrès de 1919, page 13), ni Mitterrand (la Lettre à tous les Français, justement, page 21). Il fait tout juste, Beer. Un peu scolaire (à lui, on le pardonnera), un rien prévisible. Transparent. Mais juste.

Pour le reste, une condamnation du gain spéculé (page 5) au profit de l’économie réelle qui relève, par les temps qui courent, d’une extraordinaire prise de risque intellectuelle, 97,69% des gens la partageant. Un éloge (page 9) des Réseaux d’enseignement prioritaires qui passionnera les foules, un rappel (page 13) de la nécessité de « la notion de genre dans la formation initiale des enseignantes et enseignants », qui sonne un peu comme une apologie de la parthénogénèse, devant une rangée, attentive, d’escargots.

Mais qu’importent ces broutilles, et je me hais moi-même, dans toute la noire imperfection de mon être, de les relever. L’homme a osé. Il a écrit. Le Goncourt ? Peut-être pas. Mais une intention louable. Un marchepied vers la réélection. En attendant d’autres cieux, juste dans la verticalité de l’être. Sous le soleil, exactement.

 

Pascal Décaillet

 

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29/06/2009

Le pays des ocres

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Tribune de Genève - Lundi 29.06.09

 

Pour moi, les vacances, c’est lire, lire et lire encore. Comme je suis loin d’être seul dans ce cas, je vous recommande un petit bijou, le dialogue de deux éclatants octogénaires, le biographe de génie Jean Lacouture (1921) et l’essayiste Raymond Jean (1925), auteur, entre beaucoup d’autres, de « La lectrice », d’un « Nerval » et d’un « Eluard ».

Ces deux hommes se sont connus au Maroc en 1958, et, régulièrement, se croisent l’été dans le Vaucluse, département de fierté républicaine, de vignes vierges, d’olives et de premières figues, le « pays des ocres », comme ils l’appellent, le Luberon. Non loin, la Durance, le gris moiré des alluvions où l’Alpe se charrie jusqu’à la mer.

De quoi parlent-ils ? De tout ! Voltaire, Rousseau, la communauté juive de Salonique, Combat, le Monde, Clavel, Jacques Rivière, Gide, Ben Barka. Et si c’était eux, la Durance, avec le charivari des sables et des graviers, les troncs, les branches d’une vie d’homme, juste dans le siècle ?

Rien, dans ce dialogue de 120 pages, qui suinterait le didactique. Juste la vie, qui s’écoule et nous rafraîchit l’âme. Sublime vieillard que Lacouture, vin de vie boisé, de la plus parfaite tradition bordelaise. Et Raymond Jean, à niveau, pour des répliques à faire frissonner les ambitions de la Mort. A lire, vite.

 

Pascal Décaillet

 

*** Raymond Jean, Jean Lacouture : « Dialogue ininterrompu, Maroc 1958 - Luberon 2008. Entretiens au pays des ocres ». L’Aube, mai 2009.

 

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23/01/2008

Trébucher avec Isabelle Graesslé



Édito Lausanne FM – Mercredi 23.01.08 – 07.50h



Qu’elle écrive ou qu’elle parle, Isabelle Graesslé est habitée par la lumière. Aujourd’hui directrice du Musée international de la Réforme, à Genève, après avoir été la première femme modératrice de la Compagnie des pasteurs et des diacres, cette immense connaisseuse du texte biblique ne conçoit sa mission que pour transmettre au plus grand nombre sa lecture et son interprétation des textes. L’impératif de clarté, n’est-ce pas le début de toute démarche pastorale ?

Ainsi, son dernier livre*. Où elle nous prend par la main, et nous invite à cheminer avec Matthieu, l’un des quatre évangélistes. Un espace qu’elle définit comme aride, « marqué par l’exigence et le conflit ». Un ton « peu enclin aux émotions chaudes de Jean, aux récits colorés de Luc, à la belle simplicité de Marc ». À vrai dire, voilà deux mille ans que l’Evangile de Matthieu – comme tant de textes bibliques – est soumis à la subjectivité des exégèses. Des interprétations « en couches serrées, tissant une toile magnifique mais qui n’est manifestement pas parvenue à en épuiser le sens ». « Lire l’Evangile, ajoute l’auteur, c’est parcourir un chemin pour glaner des bribes de sens, pour agripper des mots, pour passer d’une lecture à une autre, d’une trame à la suivante ».

Alors, Isabelle Graesslé nous invite, avec elle, à découvrir Matthieu, à travers sept jours de prière, de l’Origine au Silence, en passant par l’Initiation, le rapport Maître-Disciple, l’Identité, le Scandale, le Jugement. Et quand on lui demande de définir le « Scandale », elle nous répond que c’est l’arrivée de Jésus de Nazareth sur la Terre, le retournement des identités. « Et par-dessus tout, l’identité messianique de Jésus. Identité détournée, éclatée en une multitude de figures divergentes : Jésus le rabbin impertinent, le thaumaturge solitaire, le conteur de paraboles, l’éveilleur d’hommes fragiles, le caresseur de mots, l’illuminé des fins dernières… De quoi avoir le vertige et trébucher ! ».

Trébucher. C’est le mot-clef de l’interprétation d’Isabelle Graesslé. Le contraire même de la progression à froid. Ce qui nous arrive, nous advient, nous dérange. Le contraire même de la religion installée, de la religion de pouvoir. Une forme de révolution intérieure permanente. Il faut lire Isabelle Graesslé, comme il faut lire le cardinal Carlo Maria Martini, comme il faut lire tous ceux qui nous éclairent sur l’intelligence d’un texte, qu’il soit sacré oui profane, de foi ou de doute, biblique, coranique, talmudique, ou simplement poétique.

*** Isabelle Graesslé. « Prier 7 jours avec la Bible – L’Evangile de Matthieu ». Editions Bayard.


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08/01/2008

Spe Salvi: un texte pour ici et maintenant

 

 

Texte publié dans le journal "Le Temps", ce matin (08.01.08)



Pascal Décaillet, journaliste, a lu la deuxième encyclique du règne de Benoît XVI. Il ne partage pas du tout les conclusions du vaticanologue italien Giancarlo Zizola, récemment publiées dans nos colonnes.



« Benoît XVI, un pape désespéré et désespérant » : c’est sous ce titre, dont vous apprécierez l’ouverture au dialogue, que le Temps a publié, ce vendredi 28 décembre, l’interprétation, par Giancarlo Zizola, de « Spe Salvi », la deuxième encyclique du pape allemand, éditée le 30 novembre 2007. Giancarlo Zizola est chroniqueur spécialisé au quotidien « Il Sole/24 Ore ».

Le moins qu’on puisse dire est que je n’ai pas l’impression d’avoir lu le même texte que Zizola. Car, oui, ce document pontifical, comme tous les autres, nous est accessible à tous, en un tour de main ! Les temps sont révolus où les encycliques n’étaient destinées qu’à la maigre élite d’une cléricature : vous foncez sur le site du Vatican, vous cliquez, et vous avez, sous les yeux, l’intégralité de la version française. Une trentaine de pages en version imprimée. Une heure de lecture, guère plus. La première des choses à faire est donc d’aller voir. Entrer dans le texte, qui n’a rien d’hermétique. Se faire son opinion.

« Spe Salvi facti sumus » : « Dans l’espérance, nous avons été sauvés ». Théologien lui-même, homme du Livre et de la rigueur des textes, le pape Ratzinger, comme toujours, part d’une citation. En l’occurrence, la célébrissime Lettre aux Romains de Saint-Paul, l’un des textes les plus importants du christianisme : on sait le rôle qu’il joua sur Luther et toute la pensée de la Réforme. L’encyclique du pape est une variation sur le thème de l’espérance. Un texte brillant, à la fois argumenté comme il sied au « logos » démonstratif, cher à Ratzinger, et inventif, avec ses chemins de traverse, ses clairières de chaleur et de lumière. A mille lieues de la « pensée abstraite » et de la « douche froide » que croit y déceler Zizola.

Un texte qui tente de définir – vaste programme – l’Espérance chrétienne. Vertu théologale, comme on sait, avec la Charité et la Foi, mais encore ? Et d’abord, que signifient ces trois mots, aujourd’hui ? C’est précisément pour les revivifier, les réactualiser, au sens où l’entendrait Brecht (très maladroitement cité par Zizola lorsqu’il évoque le sublime poème du Tailleur d’Ulm : « Bischof, ich kann fliegen… »), que le pape prend la plume. Non, Spe Salvi n’a rien d’une composition précieuse pour initiés : c’est un texte pour ici et maintenant. Pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui. Les catholiques, les autres chrétiens, et aussi bien sûr pour les non-chrétiens. Toute personne, croyante ou non, qui voudra bien se donner la peine d’entrer dans la pensée de Joseph Ratzinger.

Car après le règne du charisme (Jean-Paul II), le monde catholique, à coup sûr, est entré, avec ce pape aussi à l’aise dans l’exégèse de Kant, Engels ou Marx (chapitres 19 et 20 de Spe Salvi) que dans celle des Pères de l’Eglise, dans l’ère de la précision et de la définition. Dessiner quoi ? Mais les contours du catholicisme! Tels que les perçoit, au plus intime de sa lecture et de son immense érudition théologique, l’actuel successeur de Pierre. Rien de plus. Rien de moins.

« Spe Salvi » : variation, oui, sur un complément d’agent à l’ablatif. Ce qui aurait pu n’être que jeux de miroirs pour doctes en soutane, se révèle, à l’usage de la lecture, un texte pour tous. « De propaganda fide », comme il sied. Chaque lecteur se positionnera face au travail de sertissage sémantique que propose Ratzinger sur le thème de l’espérance. N’est-elle pas assez ancrée, comme le regrette Zizola, dans le chemin historique des humains ? On peut en discuter. Il est vrai que Benoît XVI n’est pas Léon XIII : sa réponse à l’idée de progrès n’est pas exactement celle du lumineux auteur de « Rerum novarum » (1891), le premier pape qui sut parler de la condition ouvrière, et aussi appeler les catholiques de France à rallier la République. Mais de là à voir dans le théologien bavarois un « désespéré », encore moins un « désespérant », il y a comme un chemin d’incompréhension.

Je terminerai par le grief de froideur. Où le chef de l’Eglise catholique, c’est assez salé et paradoxal, se voit reprocher par Giancarlo Zizola un excès de pensée dialectique, voire métallique, coupée de l’extraordinaire sensualité de cette religion. Là aussi, on peut discuter : il suffit de voir Benoît XVI pour se convaincre, une fois pour toutes, qu’il ne sera jamais de la même fibre que, par exemple, son prédécesseur. Ni de celle du pape Roncalli. Mais de grâce, lisons « Spe Salvi ». Au fur et à mesure qu’avance le texte, il chemine vers la souffrance (chapitre 38), vers le feu (tout le chapitre 47), et finalement vers Marie, « étoile de l’espérance », « étoile de la mer » (Ave Maris Stella), à laquelle l’intégralité du dernier chapitre rend hommage. Dans les voies de l’irrationnel, le pape Ratzinger est sans doute moins pèlerin que son prédécesseur polonais. Mais, par le chemin du logos et de l’exégèse, ce sont, exactement, les mêmes buts théologiques qu’il poursuit. Et cette œuvre-là, Spe Salvi, d’incandescence autant que d’obscures clartés, n’a pas fini de nous marquer, au profond de l’identité catholique.

Pascal Décaillet












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