06/03/2015

Un Collège n'est pas seulement un bâtiment scolaire

 

Sur le vif - Vendredi 06.03.15 - 18.33h

 

Je ne doute pas une seconde de l’existence d'une galaxie de bonnes raisons pour lesquelles, au plus haut niveau du DIP, on s’apprête à jouer avec des bâtiments scolaires comme des chaises musicales. Pléthore d’élèves dans l’un, alors on compense par l’autre, on transfère, on équilibre.

 

Seulement voilà : les lieux où de jeunes humains étudient, où leurs parents, leurs aïeux parfois, ont aussi fait leurs classes, ne sont pas d’anonymes vases communicants. Un collège, ce superbe mot qui indique qu’on lit ensemble, parle ensemble, étudie ensemble, n’est pas seulement un « bâtiment scolaire ». Pas plus qu’une bouteille ne se ramène au flacon de verre qui entoure le nectar. Un collège, c’est un haut lieu. Un lieu d’élévation, d’échanges, de découvertes. Un lieu de lumière et d’ouverture. Un lieu du déchiffrement : celui d’une langue, par l’ascèse de la grammaire et celle de la lecture, est un prodigieux chemin de liberté, c’est ainsi que je l’ai vécu en tout cas, pour les deux langues anciennes et surtout l’allemand.

 

Alors voilà, le Collège de Candolle, ça n’est pas n’importe quoi. Ni le Cycle de la Seymaz. Ni aucun des autres. N’y voir que des murs pour enseignements, profs et élèves interchangeables, qui gicleraient de l’un à l’autre comme des balles de ping-pong, présente un grand risque : celui de s’attaquer, en technocrates, à cette inaltérable part d’affectif, d’attachement, de nostalgie, et aussi de fierté qui nous lient à un leu précis, celui de nos premiers émois dans l’ordre du savoir, voire de nos premiers émois, tout court. Je ne suis pas sûr qu’une autorité scolaire puisse impunément se livrer à ce grand souk, sans heurter, blesser, une quantité non négligeable des principaux acteurs de l’enseignement : les profs, les élèves, le personnel administratif et technique, les parents.

 

Et puis, pourquoi un collège n’aurait-il pas le droit de durer ? Le Collège Calvin est toujours là, près de cinq siècles après sa fondation, fidèle à sa fonction première. Parce qu’on a jugé, au fil des siècles, que la transmission de cet immuable devait peut-être primer sur l’obédience à l’esprit du temps, quelles que fussent les nécessités. Pendant des générations, on a voulu que perdure une institution centrale dans la Cité, et jusqu’aux aspects patrimoniaux de l’édifice. On a maintenu les murs, en les entretenant. On a sauvegardé et pérennisé l’institution, en confirmant sans faillir sa finalité première. Pourquoi d’autres Collèges, nés beaucoup plus tard, mais déjà enrichis d’une belle Histoire, n’auraient-ils pas droit aux mêmes attentions, plutôt que d’être traités en kleenex de notre parc patrimonial ?

 

Le mot « collège », l’un des plus beaux qui soient. Il nous ramène à l’émotion partagée d’une communauté de découverte. Les émois de la connaissance. Les émois, tout court. Ne jouons pas trop avec cela.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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05/03/2015

L'USAM, fierté de la vie sociale en Suisse

 

Publié dans le Temps - Jeudi 05.03.15



Je m’exprime ici, avant tout, comme petit entrepreneur. Il y a neuf ans, j’ai fondé une société, investi du capital (le mien !) dans des locaux, puis dans du matériel audiovisuel. J’ai engagé des collaborateurs, je sais ce que signifie le risque économique, et même parfois la trouille, parce que certaines entreprises ne tiennent qu’à un fil. Cette angoisse, mais aussi cette passion viscérale de l’indépendance, tout entrepreneur, quelle que soit la taille de sa société, la connaît. Dans le bide. Cette expérience de petit patron ne fait certes pas de moi un grand clerc dans l’analyse des phénomènes économiques, mais disons qu’elle me donne un soupçon de légitimité lorsque je m’exprime sur le phénomène de l’aventure entrepreneuriale. Parce que le monde des PME me passionne. Mais hélas, trop souvent, ceux qui s’expriment en leur nom sont dénués de toute expérience vécue pour en parler.


 
Ainsi, j’ai découvert, dans le Temps, du mardi 3 mars 2015, que l’USAM (Union suisse des arts et métiers), l’un des fleurons historiques de nos associations faîtières de petits patrons en Suisse, « partait à la dérive ». Sous la plume du conseiller national Fathi Derder, un ex-compagnon d’armes auquel me lient de beaux souvenirs de complicité audiovisuelle, beaucoup de rires aussi, bref de bons moments, on peut déguster une véritable exécution sommaire, d’une balle dans la nuque facturée à la famille, d’une organisation patronale que j’ai toujours, depuis des décennies, infiniment respectée pour sa proximité avec ses membres, son sens du dialogue, son rôle éminent dans la vie sociale et politique de la Suisse. Et puis, comment oublier la grande figure parlementaire que fut, récemment encore, le radical Pierre Triponez (1999-2011), ce remarquable connaisseur de la vie politique et sociale de la Suisse, directeur de l’USAM, mais aussi l’homme qui joua un rôle central dans la genèse de l’assurance-maternité. C’était le temps où le grand parti qui a fait la Suisse était encore capable de produire des hommes-charnières, avec vision d’Etat. Aujourd’hui, dans le parti qui se réclame du grand héritage radical, on cherche de tels hommes sans nécessairement les trouver.


 
Donc, l’USAM « partirait à la dérive ». Pourquoi ? A lire la charge de l’auteur, parce qu’elle a l’incroyable culot de ne pas être d’accord avec d’autres organisations patronales, concurrentes, à commencer par economiesuisse. Diable ! Il faudrait donc que le petit patronat suisse, séculairement tissé par le monde des artisans et des PME, s’aligne sur l’ultralibéralisme des grands et des puissants. Sur leur arrogance, aussi : Mme Gaggini, directrice romande, interrogée dimanche 22 février sur la Première, n’avait rien trouvé à répondre lorsque son interlocutrice lui avait légitimement fait valoir que les patrons, c’étaient aussi et avant tout ceux qui prenaient sur eux la totalité du risque économique, au point de tout perdre. Elle s’était juste contentée de rappeler que la cotisation annuelle, pour une entreprise individuelle, était de 25'000 francs. On avait compris : economiesuisse ne roule que pour les gros. Les petits ne l’intéressent guère. Dans ces conditions, c’est une chance que puisse exister, en Suisse, une organisation comme l’USAM, tellement plus proche de la population.
 


L’USAM « partirait à la dérive ». Autre argument avancé par Fathi Derder : « Parce qu’elle s’est politisée, devenant un bras armé de l’UDC ». Là, on aurait espéré, chez l’éminent auteur de l’article, lui-même élu PLR, un peu plus de mémoire ou de culture historique sur les liens indéfectibles qui furent, si longtemps, ceux de cette organisation avec le parti radical. Le problème n’est donc pas qu’elle s’est politisée, mais que ce glissement s’est opéré vers un champ politique que combat l’auteur. En clair, toute sa démonstration tend à rêver d’une USAM qui, docile à l’ordre du cosmos dont il rêve et qu’il tient pour intangible, reviendrait dans le giron du convenable. Donc, au PLR. On peut le comprendre. On n’en acceptera pas, pour autant, la violence injustifiée de l’attaque contre MM Rime et Bigler, en effet plus en phase, sur la question des contingents, avec le « pays réel » du 9 février 2014, que les puissants esprits d’economiesuisse, avec les millions de leur campagne finalement perdue.
 


L’USAM « partirait à la dérive », parce qu’elle a l’impudence de s’attaquer à la SSR. A l’approche d’un vote populaire sur un financement du « Mammouth » grevant davantage le budget des PME, il est pourtant parfaitement légitime que le petit patronat suisse donne de la voix, dans un débat public et démocratique où chacun peut s’exprimer. En conclusion, l’auteur de l’article défend bec et ongles le grand patronat contre les petites entreprises. Il s’offusque d’un glissement de position, pour la simple raison que ce dernier échappe à son parti. Pour mieux écraser l’USAM, il déifie une economiesuisse qui est pourtant, elle, par son arrogance et sa déconnexion du pays, le « vrai problème » de notre univers patronal, en Suisse romande.
 
 
Pascal Décaillet
 
 

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28/02/2015

Il faut une presse pour le Tiers Etat

 
Sur le vif - Samedi 28.02.15 - 17.55h

 

J’entends des gens de droite se plaindre d’une presse romande qui serait trop à gauche. Ou à l’inverse, des gens de gauche regretter la dérive droitière de nos journaux. Aucune de ces deux positions n’est exacte.

 

Il n’y a, en Suisse romande, que très peu – trop peu – de journaux de gauche. Et il n’y a strictement aucun quotidien de la droite qu’on pourrait, au niveau national, rapprocher de l’UDC : souverainiste, protectionniste, désireuse de réguler les flux migratoires. En revanche, il y a pléthore – voire unicité – de journaux défendant, au sens large, le libéralisme économique : ouverture des frontières, libre circulation, forte poussée migratoire. La plupart – presque la totalité – de nos journaux défendent ces thèses, ainsi que l’ouverture à l’Union européenne, alors que ces courants de pensée ne sont représentés que par une fraction de l’électorat. Là, il y a un problème, immense, de représentativité de la presse par rapport à ce que nul ne pourra m’empêcher d’appeler « le pays réel », expression que j’assume totalement, et dont je connais par cœur, croyez-moi, l'univers de référence historique et philosophique.

 

Un mot sur la gauche. Oui, la presse de gauche manque en Suisse romande. Il y a bien le Courrier, ou Gauchebdo (auquel on connaît mon attachement), mais la force de frappe de ces deux journaux, malgré la qualité de leur travail, est bien faible face à la dévastatrice artillerie des deux groupes de presse qui se partagent la totalité du gâteau suisse, l’un et l’autre basés à Zurich, l’un et l’autre fondés sur un modèle d’entreprise plus que libéral, Ringier et Tamedia. Dans ces groupes, les journalistes ne dirigent plus rien, à peine leurs rédactions : toutes les décisions concernant l’entreprise viennent d’hommes d’affaires cherchant à satisfaire l’actionnariat.

 

Lorsqu’on a érigé à ce point, dans sa structure interne, et jusque dans son ADN d’entreprise, un modèle de capitalisme financier visant à maximiser le profit des actionnaires, il ne faut pas trop s’étonner que, comme par hasard, les lignes éditoriales défendues par les gentils rédacteurs en chef, alignés, couverts, mains sur la couture du pantalon, soient le reflet de cette idéologie. Politiquement, cela se traduit, de la Tribune de Genève au Temps, en passant par bien d’autres, par des journaux PLR, défendant la vision du monde PLR (au reste parfaitement respectable, là n’est pas la question), l’horizon d’attente PLR, la terminologie PLR, les conseillers d’Etat PLR, le conseiller fédéral romand PLR. Le culte voué à Didier Burkhalter pendant son année présidentielle, notamment dans l'affaire ukrainienne, a constitué un indice marquant de ce phénomène.

 

Pas assez de journaux de gauche, donc. Beaucoup trop de journaux PLR. Et AUCUN, je dis bien AUCUN quotidien que se réclamerait de ce Tiers Etat de la politique suisse que constitue, au niveau national, l’UDC, ou au niveau genevois le bloc UDC-MCG. En clair, dans la presse romande d’aujourd’hui, un tiers de l’électorat n’est absolument pas représenté. Un tiers (la gauche) est clairement sous-représenté. Un tiers est incroyablement surreprésenté. Le problème no 1 de la presse romande est d’être une presse PLR (même le Nouvelliste doit faire face à de sérieux assauts, venant notamment de Martigny, pour s’emparer du fief), amie des milieux libéraux et radicaux, très proche des organisations patronales (et je ne parle pas ici de l’USAM, dont il est heureux qu’elle résiste à ce maelström monochrome). La presse suisse romande est libérale, uniformément, elle ne représente ainsi qu’une petite portion de la population. Elle creuse elle-même entre le pays profond (voyez, je varie les adjectifs) et ses journaux, un fossé qui va bientôt ressembler à une bombe à retardement.

 

La presse romande a besoin de journaux de gauche. Et elle a besoin, de l’autre côté de l’échiquier, d’au moins un grand journal de la droite anti-libérale, à la fois conservateur et profondément social, proche des petites gens, des PME, favorable à une régulation des mouvements migratoires, à la souveraineté du pays, à une démocratie directe vivante, inventive, bref, le troisième tiers de notre politique. Ce Tiers Etat dont on n’a pas fini d’entendre parler.

 

 

Pascal Décaillet

 

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27/02/2015

Pour la Grèce, voyez Gauchebdo

 

Sur le vif - Vendredi 27.02.15 - 19.21h

 

Les journaux, j’en ai lus dans ma vie des dizaines de milliers, dès l’enfance. Et je continuerai, sur papier ou sur écran, nulle importance. Je continuerai à lire des papiers, des chroniques, de l’écrit, du bien torché, de l’envoyé. Plus le journal est engagé, plus il me plaît. Encore dois-je préciser une chose, essentielle : « engagement » n’est pas nécessairement couleur politique. Mais angle. Clef de lecture personnelle. Eclairage. Valeur ajoutée. Et surtout, ce qui me touche le plus : la dimension de solitude. J’ai beaucoup écrit sur celle d’un Péguy, d’un Léon Bloy. L’homme qui tient la plume est un homme seul. Il ne peut être que cela. Il peut bien sûr avoir une famille, des amis, je le lui souhaite. Mais face à l’acte d’écrire, il est seul.

 

Ces valeurs, que je tiens pour cardinales dans le journalisme, je les retrouve dans Gauchebdo. Le numéro 9, daté d’aujourd’hui (27 février 2015), je viens de le dévorer d’une traite. Il est, une fois de plus, d’une qualité remarquable. Par les sujets choisis. Les angles traités. L’originalité des approches. Le fumet de résistance et de solitude, mais aussi paradoxalement de fraternité, qui se dégage de l’ensemble. Je pense souvent à la communion invisible des lecteurs de ce journal, ce bout de papier les rassemble toutes les semaines, il y a là quelque chose de puissant. Loin des salons mondains (dans la plurielle acception de cet adjectif) que sont les réseaux sociaux, ces labyrinthes en forme de palais des glaces, mais désespérément clos, voilà huit pages de papier qui soudent les âmes.

 

Prenez la Grèce. Celle de Tsipras. L’un des enjeux les plus importants, les plus lourds de sens, du destin européen contemporain, l’autre étant évidemment ce qui se passe entre l’Ukraine et la Russie. Dans le numéro d’aujourd’hui, plusieurs pages sur ce qui se passe dans ce pays. Reportage à Perama, dans la banlieue populaire d’Athènes, cité ouvrière, taux de chômage très élevé. On y entend la voix des gens, leurs angoisses, leurs espoirs. Reportage tiré de l’Humanité : et alors ? N’est-ce pas là un très grand journal, ne fut-il pas fondé en 1904 par un certain Jaurès ? Et puis, un autre reportage, dans l’une des villes qui me sont les plus chères dans ce pays : la cosmopolite et fascinante Thessalonique, où un collectif citoyen a réussi à bloquer la vente de la distribution publique des eaux au groupe français Suez. Tout cela, dans Gauchebdo d’aujourd’hui, est exposé, raconté.

 

J’aime Gauchebdo, pour les mêmes raisons que celles qui me font, de plus en plus, détester (à la capitale exception du cahier littéraire de la NZZ du samedi, et celui de la Frankfurter Allgemeine) les suppléments culturels de nos bons journaux romands. Dans ces derniers, malgré de belles plumes, règne un parfum de promotion et d’obédience aux modes du temps. Dans Gauchebdo, un goût de silex qui ressemble à l’idée de résistance. Et cela, jusque dans l’écriture, se transmet. Ainsi, pour l’expérience grecque, que pour ma part je suis avec passion, voyez Gauchebdo. On n'y parle ni de Mme Merkel, ni de son ministre des Finances, ni de la Banque mondiale, ni du FMI, ni de la Banque centrale européenne, ni de l’échelonnement de la dette. On y parle d’un peuple. On y perçoit son souffle, sa langue, ses souffrances. Et quelque part, dans ce pays de lumière, l’étincelle de l’espérance. Merci, Gauchebdo.

 

Pascal Décaillet

 

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26/02/2015

Pierre le Grand, et Pierre tout court

 

Sur le vif - Jeudi 26.02.15 - 17.09h

 

Bien sûr, Pierre Ruetschi, en édito de la TG ce matin, défend la loi sur la police. Parce que c’est une loi Maudet. Et que Pierre Ruetschi a toujours, au millimètre près, défendu MM Maudet et Longchamp. De façon systématique, implacable, depuis des années. Il a toujours défendu, avec ardeur, le pouvoir en place, pour lequel il semble éprouver une fascination naturelle, viscérale. Laissons ce pouvoir changer de couleur, cela finira bien par arriver un jour, et je gage que M. Ruetschi, faisant preuve d’admirables capacités d’adaptation, le défendra, ce nouveau pouvoir-là.

 

C’est son droit. Chacun d’entre nous a le droit d’être pour ou contre la loi sur la police, et de plaider publiquement sa cause. Comme individu, et même comme rédacteur en chef de la Tribune de Genève : chaque journal est libre d’afficher ses opinions. Aucun problème avec cela. D’autant moins que sur l’objet qui nous intéresse, la voix du oui mérite d’être entendue. Le problème, ça n’est donc pas la loi sur la police : exprimons-nous, tous, et le 8 mars le corps électoral tranchera. Non, le problème, c’est la systématique. La répétition. L’accumulation. Toujours, le premier quotidien à Genève s’aligne sur le PLR. Sur MM Maudet et Longchamp. Je dis bien « le quotidien TG », et non « Pierre Ruetschi » : lorsque le rédacteur en chef s’exprime dans l’éditorial, il engage son journal.

 

Et encore cela, c’est son droit ! Disons juste, comme je l’avais noté l’autre jour, qu’il faudrait une têtière, ou un sous-titre : « La Tribune de Genève, organe du PLR ». Il n’y aurait à cela aucune honte : la NZZ, par exemple, assume depuis la fin du dix-huitième siècle, avec une constance et une rigueur remarquables, son statut de voix du Freisinn, le radicalisme suisse, et c’est un journal dont je crois bien n’avoir jamais manqué un numéro depuis trois décennies. Et cette têtière, je serais le premier à m’en féliciter : je suis un passionné, depuis plus de quarante ans, de la presse d’opinion, je collectionne les journaux, j’ai travaillé sur la presse à l’époque de l’Affaire Dreyfus, tout cela est mon monde, mon univers, et vive la gauche, et vive la droite, pourvu qu’elles soient assumées, que la couleur soit annoncée.

 

Le problème avec la TG, c’est qu’elle est – peut-être à tort – perçue par le public comme un journal ouvert, œcuménique, rassembleur, équilibré. Et là, avec la systématique pro-PLR, pro-Maudet et pro-Longchamp, de la ligne éditoriale de Pierre Ruetschi, il y a quelque chose qui ne va pas. Il faut choisir : soit on s’affiche comme un journal d’opinion, soit on joue la carte du « gentil journal neutre, ouvert à tous, reflet de la population ». Mais il y a un moment où jouer sur les deux tableaux devient difficile.

 

Parce que là, dans le cas de la loi sur la police, c’est plus qu’une prise de position. C’est un véritable décuplement en puissance de l’argumentaire Maudet, certaines expressions semblant littéralement inspirées par celui qu’un nombre croissant de policiers appellent « Pierre le Grand » : « Il est plus que temps de changer de régime et de recadrer une corporation dont le professionnalisme ainsi que l’engagement sont réels… quand elle n’est pas en mode revendication ». Princières syllabes. On dirait la Grande Russie, avec ses Palais d’été et d’hiver. Celle des grands romans du dix-neuvième, aussi, avec ses maîtres et ses valets. En ce jour de la Saint Nestor, rendons hommage à ces derniers : grâce à eux, la vie est plus nette, plus propre. Le pouvoir, plus visible. A travers la vitre. Ou mieux : sans vitre.

 

Pascal Décaillet

 

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20/02/2015

Bonfanti.com


Sur le vif - Vendredi 20.02.15 - 13.16h

 

A deux semaines du verdict populaire sur la loi sur la police (LPol), Pierre Maudet perd les pédales. Il envoie sur le front la cheffe de la police genevoise, Monica Bonfanti. Laquelle, dûment interviewée par deux journalistes de la Tribune de Genève, dont Pierre Ruetschi himself, tout en rappelant son impossibilité de faire campagne en tant que cadre supérieur, s’en vient fondre et fuser au cœur de la mêlée, vêtue de son uniforme et d’un soupçon de probité candide, dépourvue de lin blanc.

 

Opération de propagande. Télécommandée par Pierre Maudet. Opération-choc. Opération inadmissible, quand on pense à l’armada des sanctions dont sont menacés les membres d’active de la police genevoise qui auraient le malheur, ne fût-ce que par un clic « j’aime », d’effleurer la campagne du 8 mars. S’il y a devoir de réserve, il doit s’appliquer à toute la police en uniforme. Du moins gradé des gendarmes à la cheffe du corps de police, sans exception.

 

Quant à l’argument « Je ne fais pas de politique, je me contente d’expliquer », il ne faut quand même pas nous prendre pour des abrutis. Le commandant de corps, chef des troupes aériennes suisses, m’avait fait le même coup lorsque j’étais allé l’interviewer dans son bureau de Berne, au printemps 1993, en vue de la votation du 6 juin sur les FA-18. Le coup de « l’expert qui explique » est en réalité une très vienne antienne dont s’affublent, sur ordre d’un ministre en plein combat politique, les hauts fonctionnaires. Personne n’est dupe. Madame Bonfanti, faites votre propagande si cela vous chante, mais de grâce ne nous prenez pas pour des idiots.

 

Dans cette affaire, il est très clair que les propos de la cheffe de la police s’inscrivent dans une campagne politique très précise, et ma foi fort bien orchestrée, décidée par le ministre lui-même, homme d’intelligence et de communication. Car enfin, l’autre solution – que nous n’osons imaginer – serait que Mme Bonfanti fût sortie de sa réserve sans blanc-seing ministériel, et là…

 

A noter d’ailleurs que les propos de Mme Bonfanti, dans la TG, sont loin d’être inintéressants. Et constituent un argumentaire solide en faveur du oui. Car dans cette loi sur la police, il y a de bons arguments des deux côtés. Mais, comme nous l’avons déjà écrit ici, le corps électoral ne se prononcera sans doute pas sur le fond, trop complexe et hétéroclite. Mais pour ou contre Pierre Maudet. Cet aspect plébiscitaire ayant été voulu par le ministre lui-même, qui connaît sa popularité et souhaite en jouer dans cette campagne, il sera d’autant plus permis aux observateurs de la vie politique de décrypter ces intentions sans concessions. Sans la moindre haine,, d’ailleurs, ni le moindre rejet personnel d’un conseiller d’Etat aux multiples qualités. Mais sans être dupe de ses méthodes, ni de sa construction de la communication. Chacun fait son travail. Chacun s’exprime. Nous sommes en démocratie.

 

Pascal Décaillet

 

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19/02/2015

Barroso à l'Uni de Genève : délicieuse nomination

 

Sur le vif - Jeudi 19.02.15 - 15.05h

 

Que les études européennes de l’Université de Genève fussent un terreau fertile aux partisans de l’adhésion de la Suisse à l’UE, on le savait depuis longtemps, et nous l’avons d’ailleurs évoqué ici, notamment en dénonçant des castings totalement déséquilibrés dans des débats pré-électoraux.  Mais pour ceux qui, peut-être, en auraient encore douté, le communiqué diffusé aujourd’hui, 14h, devrait dissoudre leurs incertitudes : le prochain professeur invité au Global Studies Institute (GSI) de l’UNIGE et à l’Institut des hautes études internationales et du développement (IHEID) s’appelle… José-Manuel Barroso !

 

Notre alma mater, assurément, a le droit d’engager qui elle veut. Mais disons que pour tenir un discours académique, empreint de l’indispensable dimension critique contenue dans ce mot, l’homme qui a présidé pendant dix ans (2004-2014) la Commission européenne, n’est peut-être pas le plus impartial des esprits. Conférencier, oui : c’est même très bien, à ce titre, d’avoir recours à des acteurs politique engagés. Mais professeur, même « invité », c’est tout de même confirmer avec éclat l’idéologie pro-européenne de l’Université de Genève. Car enfin, si l’on confie une chaire à l’ancien président de la Commission, pourquoi ne pas en octroyer une autre, en contrepartie, à un esprit ou un acteur combattant tout rapprochement avec l’UE ? Tiens, Blocher « professeur invité » à l’Uni de Genève, vous les voyez déjà, les réactions de haine qu’une telle nomination susciterait ?

 

Il y aurait donc deux poids, deux mesures : si on engage comme « professeur invité » un acteur politique de premier plan incarnant un certain combat pour l’Europe, c’est bien. Bénédiction, blanc-seing, feu vert. Si, au contraire, toujours dans l’idée de donner un espace de parole à une personnalité politique, on fait appel à une figure ayant incarné le camp contraire (lequel, non seulement a lieu d’être, mais rassemble de plus en plus de monde en Suisse et sur le continent), alors là, non. Tollé. Condamnations. Manifs, jusque devant les amphithéâtres. Oh le beau monde. Oh, les braves gens. Oh, la « liberté d’expression ». Oh, la belle indépendance de la parole académique. Heurtée, de plein fouet, par l’océan des préjugés. C’est exactement cela que révèle la nomination de M. Barroso comme « professeur invité » à l’Université de Genève.

 

Tiens, puisqu’il « professera », il pourrait peut-être consacrer un cours ou un séminaire à expliquer à ses étudiants comment, en 2005, il a entrepris toutes choses pour rendre caduc le vote souverain du peuple français qui, au printemps, avait dit non au Traité européen. Il avait dit non avec le cœur, mais contrairement au Cancre de Prévert, il paraît qu’il avait dit oui avec la tête. Alors, on s’est arrangé pour ignorer son vote. Et on a mis en œuvre le contraire. Vivement l’enseignement de M. Barroso à l’Université de Genève.

 

Pascal Décaillet

 

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18/02/2015

Et si vivre, c'était partir ?

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Sur le vif - Mercredi 18.02.15 - 17.13h

 

Il y a des chants qui vous prennent à la gorge, ceux de l’adieu ou de l’exil, le refrain du déchirement, celui qui vous arrache. Hier soir, sur Mezzo, les Troyens de Berlioz. Je l’avais vu au Grand Théâtre, il y a des décennies. Hier soir, c’était la version de Valence (Espagne), sous l’exceptionnelle direction de Valery Gergiev. Pour moi, ce fut le choc. Le plus avisé, le plus capiteux des compagnons de vie, le hasard, m’avait amené il y a quelques jours, justement, à voir, au Collège Sismondi, la très belle mise en scène des Troyennes, d’Euripide, par Jacques Maitre et ses élèves du Conservatoire. Alors, pendant toute la représentation des Troyens, hier soir, j’ai laissé remonter en moi la petite musique des Troyennes, dont j’avais parlé ici le 8 février dernier : http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/02/08/les... . Les variantes ne sont-elles pas là pour ranimer en nous les feux et les désirs, dans toute la phosphorescence de leur métissage ?

 

Trois millénaires qu’artistes et poètes nous réinventent la chute de Troie. J’ai dit ici, par exemple, l’incroyable puissance littéraire de la « Kassandra » de l’écrivaine est-allemande Christa Wolf (1983). D’Euripide à Berlioz, deux variantes, parmi des centaines. Le poète tragique du Cinquième siècle avant JC cantonne l’action sous les murs de Troie, les voix des victimes, en partance comme captives, dans le camp des vainqueurs. Polyphonie féminine, d’une troublante beauté. Berlioz, lui, au milieu du dix-neuvième siècle (1863), s’inspire de Virgile et de son Enéide. Les Troyens vont s’installer à Carthage. Mais dans les deux versions, le chant qui nous laboure l’âme est toujours celui du départ. D’Euripide à Berlioz, l’éternité de l’exil. Il nous vaut, chez Berlioz, un duo féminin à nous transporter l’âme.

 

Et si le chant de l’exil était l’un des plus puissants des cordes humaines ? Comme si le poème, ou la musique, devaient s’inscrire dans le sillage – ou la tonalité – d’une éternelle partance. Ainsi nos vies, ainsi les notes et les syllabes. Euripide, Virgile, Purcell, Berlioz, Christa Wolf : et si nous étions tous des Troyennes ou des Troyens ? Et si vivre, c’était partir ?

 

Pascal Décaillet

 

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17/02/2015

Firmenich : parfum de scandale

 

Sur le vif - Mardi 17.02.15 - 14.25h

 

840 francs par mois pour un travail à plein temps. C’est le salaire, révélé avant-hier par le Matin dimanche, de cinq informaticiens roumains en « mission temporaire de 90 jours » chez Firmenich, prestigieux géant de l’industrie genevoise du parfum, près de trois milliards de ventes pour l’exercice 2013-2014. Le syndicat s’offusque, on le ferait à moins. Le patronat lui-même parle de scandale. La Commission des mesures d’accompagnement est saisie. L’affaire aura des suites.

 

Les « mesures d’accompagnement », ça vous rappelle quelque chose ? Il y a un peu plus d’une décennie, au début de l’entrée en vigueur de la libre circulation, les milieux libéraux et patronaux nous juraient leurs grands dieux que ces garanties compensatoires nous protégeraient de façon absolue de toute dérive de sous-enchère salariale. Aujourd’hui, chez Firmenich comme ailleurs dans le canton, comme partout en Suisse, on peut apprécier le résultat. Il existe certes à Genève un Conseil de surveillance du marché de l’emploi : à quoi sert-il ?

 

La vérité, c’est que les milieux politiques (PLR, principalement) et patronaux qui nous ont, au début des années 2000, « vendu » cette libre circulation, ont été infiniment plus pressés, pendant une décennie, d’ouvrir au maximum les frontières pour générer un profit facile (et fort peu redistribué dans les couches défavorisées de la population suisse), que de veiller VRAIMENT à la mise en œuvre des « mesures d’accompagnement ». Au point que ces dernières, dans la plupart des cantons, sont devenues lettre morte, blason de bonne conscience, justificatif social pour camoufler l’empressement de certains à se remplir les poches par ouverture des frontières interposée.

 

Et puis, à Genève, nous avons un ministre de l’Economie. Connaissez-vous son nom ? S’occupe-t-il de ce dicastère-strapontin, à côté de son occupation première, éminemment régalienne ? Il ne fait pourtant pas partie de l’aile libérale de sa formation politique, il est même très républicain. Alors, qu’attend-il pour bouger ? D’avoir gagné la votation du 8 mars sur la police ? De ne plus rien devoir aux milieux patronaux ? Ou peut-être, par aventure, ces choses-là, comme l’affaire Firmenich, qui touchent au corps social, ne l’intéressent-elles que moyennement ?

 

Il pourrait, enfin, s’appliquer à lui-même une question subsidiaire : est-il vraiment à sa place sur ce strapontin de l’Economie ? A-t-il vraiment, en son tréfonds, la fibre entrepreneuriale, mais aussi sociale, pour se tremper dans la vie passionnante de nos PME ? N’aurait-il pas dû, pour cela, avoir lui-même, un jour, lancé sa boîte, pris le risque économique, rempli des fiches de salaire, investi dans des locaux et du matériel, assumé la responsabilité sociale ? Ces questions-là, issues d’une colossale erreur de répartition des Départements à l’automne 2013, il faudra commencer à les poser. A moins qu’on ne considère le sommeil, ou la politique de l’autruche, comme des indicateurs d’éveil en politique.

 

Pascal Décaillet

 

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16/02/2015

Philippe et les empoisonneuses

 

Sur le vif - Lundi 16.02.15 - 12.07h

 

C’est un peu comme si, en pleine guerre mondiale, disons fin 43, ou début 44, on avait appris qu’un général américain passait, avec armes et bagages, dans le camp… britannique ! Transfuge au sein des Alliés. Nulle discordance idéologique. Non. Juste une affaire personnelle. Tel est Philippe Morel, viscéralement  chirurgien, ailé comme la Victoire, Philippe aux mille tours, odysséen, madré d’intelligence, chez qui la vie serait si belle, s’il n’y avait la sombre armada des prétendants et des empoisonneuses.

 

J’emploie « empoisonneuses » au féminin pluriel, non par misogynie (enfin si, un peu), mais parce que dans le roman bourgeois du dix-neuvième et du vingtième siècle, ce sont les femmes qui usent de fioles. Mon féminin, ici, est d’autant plus injuste que les apothicaires du Mal, dans l’affaire Morel, sont (presque) tous des hommes. Membres de son parti. Même nichée. Même Nœud de Vipères. L’affaire du bon docteur, c’est l’univers de Mauriac. A l’état pur.

 

Genève, pourtant, n’est pas Bordeaux. Elle n’est pas cette cité girondine que nous décrit avec génie Jean Lacouture dans les cent premières pages de la biographie de l’auteur de « Thérèse » et de la « Fin de la nuit ». Cité marchande, petits et grands négociants, bourgeoisie du vin, celui des très grand crus, ils descendront l’estuaire jauni pour alimenter les caves de Londres, ennemi héréditaire, sauf pour le commerce du Médoc.

 

Genève n’est pas Bordeaux, mais les prétendants et les empoisonneuses, d’Ithaque à Malagar, des combinaisons Mazarines aux premiers écrits du futur Prix Nobel, ce jeune Mauriac qui monte à Paris comme un Rastignac en 1907, encore dans le giron de ces Marianistes qui l’ont tant marqué,  entre tout cela oui s’impose avec puissance le parfum du poison. Celui qui se concocte à l’interne de la famille, mûrit dans la famille, se destine à un membre de la famille, attend son heure comme les meilleurs coteaux classés qui guettent la Gironde, un jour agit. Un jour, ou plutôt une nuit. Ou un petit matin. Dernière cigarette. Et on t’envoie sur l’autre rive.

 

Le destin de Philippe Morel, l’un des hommes les plus attachants de la classe politique genevoise, sera toujours celui de l’autre rive. Et c’est cela, chez lui, qui me retient. Toujours seul. Toujours en partance. Ou en imminence de départ. Révélateur, par l’intensité des haines qu’il attise dans le camp de ses « amis », de tout ce que la politique peut contenir de mortel. Instillé à petites doses, venimeuses. Par les prétendants et les empoisonneuses. Toujours les mêmes. Toujours le cercle, la famille.

 

Relire Mauriac, très vite. Le seul auteur dont j’avais dévoré l’œuvre romanesque complète à quinze ou seize ans. Parce qu’une histoire entraînait l’autre. Toujours, cette componction de douceur apparente qui sent le vertige de la mort. La haine madérisée. Savoureuse, comme l’ancre qu’on lève. Quelque part, dans l’estuaire jauni. Continuez, Philippe. Continuez, empoisonneurs et prétendantes, mêlez vos genres, instillez, distillez. C’est comme ça qu’on vous aime. Pour mieux vous détester.

 

Pascal Décaillet

 

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15/02/2015

Les droits syndicaux selon Pierre Maudet

 

Sur le vif - Dimanche 15.02.15 - 14.29h

 

Contesté de l’intérieur, Pierre Maudet veut briser les reins du redoutable syndicat UPCP (Union du personnel du corps de police), remplacer ce dernier par une « commission du personnel » totalement à sa botte, mettre au pas les policiers, casser toute velléité de résistance interne à la politique qu’il entend mener. C’est l’un des aspects les plus sensibles de la loi sur la police, sur laquelle nous votons, à Genève, le 8 mars.

 

L’un des aspects, parce que cette loi est un bric-à-brac. C’est en vain qu’on y chercherait la fameuse unité de matière, chère à la fois à Aristote lorsqu’il nous définit la tragédie, et à nos juristes lorsqu’ils doivent statuer sur la conformité des lois. Il y est question de cet aspect syndical, mais aussi de la nationalité des policiers, mais encore d’une réorganisation complète de la police genevoise. C’est une loi fourre-tout, engendrée dans la douleur, et rien que cet aspect de vieille malle de grenier devrait nous conduire à la rejeter.

 

Mais le corps électoral, le 8 mars, ne votera pas trop sur l’objet lui-même, peu lisible et trop complexe. Il se prononcera, de façon plébiscitaire, pour ou contre Pierre Maudet à la tête de la police. Donc, la loi a bien des chances d’être acceptée. Le conseiller d’Etat est populaire, apprécié de la population, son capital de sympathie est encore important.  Cette dimension plébiscitaire, qu’il a lui-même cherchée, le ministre en est parfaitement conscient : il a besoin d’une bonne piqûre de rappel de sa légitimité pour reprendre en mains un corps de police qui commence à lui échapper, et surtout pour anéantir le syndicat UPCP.

 

Car la « commission du personnel », issue d’une terminologie qui rappelle les plus riches heures du gaullisme participatif, style Vallon et Capitant, de la seconde partie des années soixante, celui qui se brisera sur le rêve de « Nouvelle Société » de Chaban, cassé par Pompidou, ne doit pas faire illusion. Il s’agit d’un organe aux bottes du ministre. Les propos d’Emmanuelle Lo Verso, porte-parole du Département, recueillis par mon confrère Raphaël Leroy dans le Matin dimanche d’aujourd’hui, sont révélateurs : « Le syndicat est et reste un partenaire essentiel du dialogue social, dans les domaines qui doivent rester les siens, en particulier sur les questions salariales ».

 

Au moins, c’est clair : Messieurs les syndicalistes, on voudra bien, à l’avenir, discuter avec vous le bout de gras sur les histoires de semi-indemnités, mais on s’en tiendra là. Pour tout le reste, ce sera la « commission du personnel ». Rarement vu, dans l’Histoire genevoise depuis la guerre, une tentative aussi limpide et avouée de casser une organisation professionnelle. Faut-il rappeler que l’UPCP, qu’on l’aime ou non, c’est 105 ans d’existence, l’Histoire du vingtième siècle traversée comme partenaire, aujourd’hui 1600 membres. C’est cela que Pierre Maudet veut jeter aux orties. En faveur d’une « commission du personnel », tellement plus confortable pour le ministre, à vrai dire à sa botte.

 

Dans ces conditions, il est assez hallucinant de prendre acte de la position de la gauche face à cette loi. Je ne parle pas d’Ensemble à Gauche, qui la refuse logiquement. Mais du oui des socialistes. Et de leurs alliés Verts, qui parachèvent ainsi leur illisibilité. Voilà une loi qui bafoue une organisation professionnelle vieille de plus d’un siècle, a largement fait ses preuves, constitue un remarquable réseau d’énergies et de compétences. Une loi qui instaure la toute-puissance du ministre, et s’apprête à réduire à néant les oppositions internes à ses choix politiques. Et notre bonne gauche, Verts et socialistes, qui dit oui ! Tout cela, parce que l’opposition vient du MCG et de l’UDC. Et qu’il ne faut surtout pas donner l’image de la moindre alliance, même objective, avec ces gens-là.

 

Au nom de quoi le syndicalisme policier serait-il moins légitime que le syndicalisme tout court, celui des enseignants, des infirmières ou de la fonction publique ? Parce qu’ils ont, ces derniers mois, fait grève et montré un visage désagréable ? Parce qu’ils ont heurté nos tranquillités bourgeoises ? Alors, soyons clairs : avouons que nous ne voulons que des syndicats polis et convenables, propres sur eux, n’élevant jamais la voix. Cela porte un nom : cela s’appelle, justement, des « commissions du personnel ».

 

Pascal Décaillet

 

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13/02/2015

Genève : un léger parfum de surpopulation

 

Sur le vif - Vendredi 13.02.15 - 16.02h

 

C’est mon confrère Jean-François Mabut qui relève les toutes dernières statistiques : la population genevoise a augmenté de 8334 personnes l’an dernier, plus de 1,8%, un record. C’est le taux de croissance le plus élevé depuis les années soixante, que j’ai connues enfant : elles étaient celles du baby-boom, de l’arrivée massive de travailleurs immigrés, de cités satellites qui poussaient comme des champignons, et avec elles les écoles d’André Chavanne. Aujourd’hui, Genève flirte avec le demi-million de résidents, assurément dépassé si l’on inclut, notamment, les sans-papiers. Officiellement, 482'545 résidents déclarés. Un chiffre encore, dont je doute qu’il soit comparable dans n’importe quelle agglomération sur le continent européen : le canton de Genève compte 41,3% d’étrangers. La Ville, davantage. Ces chiffres ne comptabilisent pas les mouvements pendulaires, soit les dizaines de milliers de passages quotidiens de la frontière, pour venir travailler sur Genève, puis repartir le soir.

 

A-t-on le droit de s’interroger sur cette explosion démographique sans se faire immédiatement taxer de xénophobe ? Est-il encore permis de considérer comme enjeu majeur la régulation de la croissance démographique dans notre canton ? Ose-t-on encore émettre des doutes sur la pertinence du volontarisme immigrationniste de nos autorités, notamment depuis l’entrée en vigueur, en 2002, de la libre circulation des personnes ? Ou alors, faut-il accepter les grands principes de M. Longchamp en enfouissant la tête sous le sable, et en attendant qu’un jour, par aventure, cette croissance veuille bien se calmer ?

 

Car les statistiques sont claires : depuis des années, ce sont bien les « migrants » qui font monter la courbe. On en pensera ce qu’on en voudra, ce sont les chiffres, c’est un fait. Et c’est surtout, le résultat d’une politique : celle de M. Longchamp et de son idéologie cristallisant comme un dogme la notion de libre circulation. Qu’il faille des échanges, nous sommes tous d’accord : il ne s’est jamais agi une seconde de fermer les frontières. Qu’il faille accueillir l’Autre, le reconnaître pleinement, se garder de tout dénigrement, d’accord aussi. Mais on a le droit, et sans doute aussi le devoir, de poser la question, calmement, respectueusement, de l’avenir démographique d’un canton dont chacun sait qu’il est tout, sauf extensible. Quant à nos frontières, n’en déplaise à M. Longchamp et à son discours de Saint-Pierre, il ne s’agit pas, tel Richelieu dans le conflit avec l’Espagne et avant la Paix des Pyrénées, d’envisager celles qui nous seraient « naturelles » (oh, le dangereux concept, bonjour la Vistule et le Niémen), mais de respecter celles qui sont en vigueur aujourd’hui. On pourrait imaginer que le respect des frontières de la Suisse fasse partie du cahier des charges du Président du Conseil d’Etat genevois.

 

Poser la question démographique, ça n’est pas rejeter l’Autre. Loin de là. C’est envisager l’avenir avec d’autres critères que la simple application dogmatique de la libre circulation. Par exemple, la qualité de vie dans le canton, le respect de l’environnement, celui de notre sol et de notre hydrographie, et jusqu’à l’aménagement du paysage, lequel ne doit pas relever du hasard, ni de l’entassement, mais d’une volonté d’urbanisme  humaine, imaginative, au service de la population résidente. Le 9 février 2014, le peuple et les cantons n’ont aucunement dit non à l’altérité, aucunement rejeté la mixité. Ils ont juste demandé qu’on se calme un peu. Et que l’on régule. Pas la fermeture des frontières : la ré-gu-la-tion ! Genève est un canton suisse. Elle devra aussi prendre sa part dans la mise en œuvre de cette volonté populaire.

 

Pascal Décaillet

 

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12/02/2015

Préférence nationale

 

Sur le vif - Jeudi 12.02.15 - 15.31h

 

Nous l’avons écrit hier ici même, le Conseil fédéral commence enfin à aller dans le bon sens en mettant en consultation les premiers contingents exigés par le souverain le 9 février 2014. Entre cette décision et ce qu’il faudra négocier avec Bruxelles, la voie sera très étroite. Mais il n’y a pas que la diplomatie. Il n’y a pas que l’extérieur. Il n’y a pas que notre image. Il y a l’essentiel, qui est de l’ordre de la politique intérieure : après des années d’immigrationnisme, des années de libre circulation dont on aimerait bien savoir à qui elle a profité en priorité, des années où un certain patronat a exagérément profité de l’ouverture des frontières (pour des bénéfices bien timidement redistribués), c’est dans une nouvelle ère que la politique économique suisse doit entrer.

 

De grâce, qu’on ne vienne pas nous parler d’une ère de la fermeture : il ne s’est jamais agi de fermer les frontières. Mais une ère de retour à une certaine régulation, oui. Disons, le curseur déplacé dans ce sens. Une ère de valorisation du marché intérieur. Une attention beaucoup plus soutenue aux demandeurs d’emplois suisses, ou tout au moins résidents. Une main tendue aux plus faibles, aux plus délaissés de notre communauté nationale. Une vraie collaboration, enfin, avec les offices cantonaux de placement, pour éradiquer le chômage. Cela, principalement dans un canton comme Genève : trop de chômeurs (record suisse), trop de personnes à l’assistance. Dans le même temps, des dizaines de milliers de passages quotidiens de la frontière. Faut-il être grand clerc pour déceler que quelque chose ne va pas ?

 

Fallait-il vraiment qu’un nouveau parti, sur la scène depuis une décennie, fût si longtemps le seul à le dénoncer, tandis que MM Longchamp & Cie persistaient dans leur dogme de la libre circulation à tout prix, avec leur Grand Genève, leur arrogance, leur sanctification de l’immigration? Fallait-il que le PLR suisse, main dans la main avec le grand patronat (cf. campagne du 9 février 2014), s’obstinât, à n’en plus finir, à nous chanter les louanges de l’ouverture des frontières, le Tessin étant exsangue, de nombreux Genevois délaissés, des milliers de résidents au chômage, l’emploi donné à des personnes venues de l’étranger ? Non, il fallait une réaction venue d’en bas, elle était inévitable : ce fut le 9 février 2014.

 

Aujourd’hui, en dégageant absolument ces deux mots de la paternité et du contexte sémantique de ceux qui, Outre-Jura, furent les premiers à les énoncer, en demeurant dans le total respect des personnes et des peuples, il n’est pas inopportun de parler, en matière d’emploi, de préférence nationale. Cela n’a strictement rien d’incongru : l’écrasante majorité des pays de la planète la prônent et l’appliquent ! Rien de plus normal, pour n’importe quelle communauté humaine ayant établi des règles au sein d’un espace délimité, que de songer en priorité à la prospérité des siens. Il n’y a là nulle xénophobie, nul rejet de l’Autre en tant que tel. Vous avez déjà essayé d’aller travailler en Grande Bretagne ou aux Etats-Unis ? La Suisse a le droit, comme n’importe quel pays au monde, de contrôler ses flux migratoires. Et de favoriser ses résidents sur le marché de l’emploi.

 

Seulement voilà, il y a le grand patronat. J’insiste, « le grand », et encore pas tous. Mais enfin, il y a certains milieux, dans ce pays, chez qui on aimerait que l’idée de patriotisme économique recommence à signifier quelque chose. Eh oui, l’économie, sa vitalité, ses prises de risques, son inventivité, sa puissance combative, tout cela au service de l’humain. Au service, avant tout, des hommes et des femmes qui sont là. Et non au seul service du profit et des actionnaires. Point n’est besoin d’être de gauche pour aspirer à cela ! Mais soucieux du corps social, oui. Attaché aux grands équilibres qui permettent à la société suisse de vivre bien, dans le respect mutuel, en mettant l’accent sur la qualité du développement commun. La Suisse est un tout petit pays. Une petite fleur fragile. Il faut la cultiver avec douceur. Le respect du terreau y compte pour beaucoup. C’est notre tâche à tous, citoyenne, fière et fraternelle.

 

Pascal Décaillet

 

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11/02/2015

Contingents : le Conseil fédéral sur la bonne voie

 

Sur le vif - Mercredi 11.02.15 - 18.58h

 

Il ne s’agit pas ici de spéculer sur l’agenda secret, ni d’éventuelles spéculations cachées du Conseil fédéral, dans les relations entre la Suisse et l’Union européenne. Il s’agit juste de prendre acte de l’avant-projet de loi, mis en consultation aujourd’hui à Berne, pour donner suite à la décision du peuple et des cantons, le 9 février 2014. Eh bien il faut être juste : ce texte va dans le bon sens. Un an après la décision du souverain, le gouvernement nous apporte enfin du concret. Il veut généraliser les contingents d’étrangers à partir de quatre mois de séjour.

 

Cette disposition est conforme à l’esprit de l’initiative acceptée il y a un an. Le gouvernement dit oui aux contingents. Et il continue de dire oui aux bilatérales. Et c’est dans le choc sémantique de ce paradoxe qu’il devra négocier avec Bruxelles. Ce sera dur, très serré. Mais au moins, en politique intérieure, le Conseil fédéral est en phase avec la volonté populaire. C’est de loin le plus important, bien avant le fait de contenter ou non M. Juncker.

 

Car la première urgence était là : calmer le front intérieur. Montrer à l’opinion publique que le gouvernement de ce pays écoute le suffrage universel, lorsqu’il exprime par voie d’initiative. Le Conseil fédéral aura mis le temps, mais aujourd’hui, il commence enfin à le faire. Brouillé avec son peuple autant qu’avec Bruxelles, il a établi une saine hiérarchie, la seule tenable, dans la priorité des réconciliations : il est le gouvernement du peuple suisse, il doit écouter les citoyennes et citoyens de ce pays en toute première instance, et c’est dans l’esprit défini par le souverain qu’il doit s’en aller négocier avec l’Union européenne. Plaire à M. Juncker sans avoir l’appui du peuple suisse, c’est entrer dans une logique de baiser de Judas qui ne ferait qu’affaiblir encore le crédit du gouvernement suisse. Il convient donc, dans cet espace éditorial où nous n’avons pas toujours été tendre avec le Conseil fédéral, de saluer aujourd’hui un texte qui va, selon nous, dans le bon sens.

 

En regard de cette décision d’aujourd’hui, les gesticulations conjointes et complices, ce week-end, de MM Longchamp et Ruetschi pour nous intimer l’ordre de revoter, apparaissent rétrospectivement d’autant plus graves. Quelle sorte de pression le président du Conseil d’Etat genevois, qui devait bien être au parfum de l’avant-projet bernois, a-t-il, in extremis, tenté d’instiller dans les consciences ? Sans doute prépare-t-il déjà la réponse genevoise à la consultation fédérale, avec mille et une demandes d’exceptions sur le principe des contingents, justifiées par la nature frontalière de notre canton. M. Leuba, il y a quelques minutes à Forum, allait déjà dans ce sens. Nous en saurons plus bientôt.

 

Pour l’heure, la Suisse officielle, par la voix de son gouvernement, veut ancrer dans la loi le principe des contingents. Ce dernier ayant été voulu par une majorité du peuple et des cantons, dans une consultation parfaitement régulière et conforme à notre ordre constitutionnel, la démarche du Conseil fédéral est la seule qui vaille. L’affaire est loin d’être terminée, mais ce soir nous le disons : le Conseil fédéral, pour une fois, est sur la bonne voie.

 

Pascal Décaillet

 

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09/02/2015

M. Longchamp s'enrhume, M. Ruetschi éternue

 

Sur le vif - Lundi 09.02.15 - 12.42h

 

C’était donc un tir à plusieurs coups. Avant-hier, monstre opération de la Tribune de Genève pour nous dire à quel point, un an après le 9 février 2014, la Suisse est dans l’impasse. Edito de Pierre Ruetschi : « Le peuple suisse doit revoter ». Ce matin, François Longchamp : « On ne sortira de l’ambiguïté qu’avec une autre votation ». Deux jours après, le président du Conseil d’Etat nous dit exactement la même chose que le rédacteur en chef du journal. François s’enrhume, Pierre éternue. Admirable symbiose que celle de ces deux hommes : sous leurs géométriques ailes, la même vision du monde.

 

L’interview de M. Longchamp avait-elle été préparée avant l’édition de samedi, histoire de monter une story en deux épisodes ? Ou au contraire, arrachée en rattrapage, comme justification a posteriori de la position éditoriale de samedi ? Peu importe. Ce qui compte, c’est la profonde, l’immuable, l’indéracinable convergence de vues, depuis des années, entre les deux hommes. Mêmes rouages d’une Grande Horlogerie. Même vision céleste. Même mépris pour la décision souveraine du peuple et des cantons, le 9 février 2014.

 

« Sortir de l’ambiguïté ». Mais quelle ambiguïté ? Il y a juste un an, le souverain de ce pays n’a pas répondu à un sondage d’opinion. Il a pris une décision, avec force exécutoire. Ce verdict, il l’a rendu à la suite de plusieurs mois de campagne, où tous les camps avaient largement pu s’exprimer, à commencer par celui du non, dûment stipendié par le patronat. Le corps électoral a pesé le pour et le contre, il a parfaitement saisi les enjeux, il a choisi en toute maturité d’adulte, en toute conscience, d’exiger pour notre pays des contingents.

 

Or, cette décision, voilà une année que Berne la laisse scandaleusement dormir, sans lui donner la moindre réponse. Et voilà que MM Ruetschi et Longchamp, d’une même voix, somment le peuple suisse de revoter. «  La libre circulation est un principe cardinal de l’Europe, c’est son ADN. Or on ne remet pas en question son ADN ». Terrible phrase, macérée dans l’idée que le destin des peuples obéirait à une prédestination naturelle, sur laquelle les décisions souveraines de la démocratie n’auraient pas prise. Phrase d’Ancien Régime. Phrase de Saint Empire, celui d’un ordre entremêlé des peuples, d’un côté les suzerains, de l’autre les vassaux. L’ordre libéral de l’Europe, énoncé comme un dogme. Une Arche Sainte, inattaquable.

 

Tel est le petit monde de MM Longchamp et Ruetschi. Il ne vient pas de nulle part. Mais d’une architecture intellectuelle parfaitement traçable, où la perfection de l’ordre géométrique méprise les frissons populaires. Ces deux Messieurs ont parfaitement le droit de défendre ces positions. Le nôtre, est de n’être point dupe de leur complicité. Ni de l’obédience croissante de la Tribune de Genève à MM Longchamp et Maudet, donc à un certain ordre du monde. Ce journal en a le droit : je suis le premier à militer pour des quotidiens qui s’engagent avec clarté. Mais alors, de grâce, il faut juste changer la têtière, en première page : quelque chose comme « Tribune de Genève, porte-parole du PLR ». Les montres seront à l’heure. Le Grand Horloger sera content. Le bonheur géométrique nous tracera l’avenir.

 

Pascal Décaillet

 

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08/02/2015

Les voix des Troyennes ont envoûté Sismondi

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Dimanche 08.02.15 - 18.00h

 

A l’aula du Collège Sismondi, trois soirs de suite, le rare bonheur d’une polyphonie féminine. Les voix d’Hécube et de Cassandre, d’Hélène et d’Andromaque. Les voix des vaincues. Les voix de ces reines et princesses de Troie, soudain tombées en esclavage, pour cause de défaite. Leurs maris, leurs fils sont morts : on n’entendra, dans les Troyennes d’Euripide, représentées pour la première fois aux Dionysies de 415 avant J.C., ni le timbre d’Hector, ni celui de Priam. Il ne reste que leurs veuves, aux mains des Grecs. Hécube donnée à Ulysse, Cassandre à Agamemnon, Andromaque à Neoptolème, fils d’Achille, plus connu sous le nom de Pyrrhus, celui de Racine.

 

Les seules voix mâles sont celles du dieu Poséidon, ou celles des vainqueurs : Ménélas qui voudrait tuer sa femme Hélène, mais l’amour est trop fort ; Talthybios, le héraut grec, interprété par quatre garçons. Les comédiens viennent tous de la filière préprofessionnelle d’art dramatique du Conservatoire, sous la direction de Jacques Maitre. Je dis « polyphonie féminine », parce que « Les Troyennes », que je n’avais plus lues depuis plus de 35 ans, sont une œuvre construite autour des femmes, de leurs voix, de leurs pleurs, leurs souvenirs, leurs incantations. La voix donnée aux femmes. Aux victimes. Aux survivantes. Juste encore dans le camp des Grecs, devant Troie. Mais en partance pour leurs vies de captives. Des femmes vendues en esclavage : en cet hiver 2015, ça ne vous rappelle rien ?

 

Et c’est là, dans le jeu de miroirs de l’abominable actualité de l’Etat islamique mais aussi celle de l’Afrique de Boko Haram, qu’un texte créé il y a 2500 ans, avec une puissance inouïe, nous étourdit de sa modernité. Dans l’aula de Sismondi, vendredi soir, juste après la pièce, tout le monde parlait de l’éternité du mal, l’immuable noirceur, celle qui transcende les siècles. Face à ce constat du tragique, il y a la beauté de toutes ces voix, à commencer par celles des femmes. Dans les tirades individuelles comme dans les remarquables parties chantées du chœur, la troupe des comédiennes et comédiens fait front. Ils nous font face. Ils nous délivrent dans les yeux le texte d’Euripide. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le spectateur le reçoit.

 

Reste le texte d’Euripide. Le retrouver. Le rouvrir. Et puis, relire Hécube aussi, ou Andromaque. Surtout, retrouver Cassandre dans l’éblouissante version de l’auteur est-allemande Christa Wolf (1983). Car voyez-vous, et j’y reviendrai dans les semaines et les mois qui viennent, s’il est une culture envers qui l’Allemagne a une dette phénoménale, jamais niée d’ailleurs, c’est bien celle de la Grèce. Pas seulement par Hölderlin et Goethe. Mais par les plus contemporains des auteurs germaniques : Heiner Müller et Christa Wolf, notamment. Il me trotte dans la tête qu’évoquer la lourde splendeur de cette dette-là, à l’heure où l’on ne parle que de la financière, sonnante et trébuchante, est tout sauf hors-sujet. Je tenterai de brasser tout cela, ici même, dans les temps qui nous attendent. J’y avais beaucoup œuvré jadis. Et tout cela, aujourd’hui, me revient comme un torrent oublié, trop longtemps contenu. La très belle mise en scène de Jacques Maitre, la qualité du travail de ses élèves, tout cela nous remue, nous réveille. Réinventer la Grèce, comme on revient à la vie.

 

Pascal Décaillet

 

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07/02/2015

La démocratie selon Pierre Ruetschi

 

Sur le vif - Samedi 07.02.15 - 17.18h

 

Dans l’édito de la Tribune de Genève ce matin, en première page, le rédacteur en chef de ce journal, Pierre Ruetschi, écrit que le peuple suisse doit pouvoir « corriger son erreur » du 9 février 2014. « L’erreur, qu’elle soit individuelle ou collective, est humaine ». Titre de l’édito : « Le peuple suisse doit revoter ».

 

Revoter ou non, on peut en discuter. Mais ce qui choque, de façon extrême dans le cas d’espèce de cet édito, c’est la terminologie de Pierre Ruetschi. Le grand géomètre a revêtu son habit de Lumière pour descendre dans l’arène, affronter la bête immonde. Il incarne le camp de ceux qui ont compris, grâce à l’ascèse de la Raison pure, face à la masse majoritaire du 9 février, évidemment inculte, manipulée : «  Est-ce que la totalité des 50,3% des votants ayant soutenu l’initiative ont mesuré toute la portée de leur vote? », demande-t-il. « A l’évidence non », rétorque-t-il, dans l’un de ses Dialogues intérieurs dignes des très riches heures du Carmel.

 

On salue évidemment une connaissance aussi intime des consciences de l’électorat. Le peuple suisse a voté, il a commis une erreur, il ne le sait pas, mais moi, Pierre Ruetschi, je le sais à sa place. L’erreur étant humaine, nous allons donc organiser un deuxième vote, Une « seconde chance » (sic !), afin que tout rentre dans l’ordre.

 

Quel ordre ? Mais celui de Pierre Ruetschi, pardi ! Celui du PLR, dont ce rédacteur en chef, au niveau genevois comme au niveau suisse, est l’infatigable porte-parole, ce qui est d’ailleurs son droit, on aimerait juste que ce soit affiché un peu plus franchement en première page du journal. L’ordre libéral, oui. L’ordre du grand patronat. L’ordre de ceux qui ont le plus intérêt, pour leurs petites affaires, à la libre circulation. L’ordre, simplement, du pouvoir actuellement en place en Suisse, et dans le canton de Genève. Plaire à M. Longchamp. Plaire à M. Burkhalter. Plaire aux patrons. Plaire aux annonceurs. Plaire à l’éditeur, tout là-haut, à Zurich, qui vend du papier comme des petits pains.

 

D’une manière générale, la capacité de ce rédacteur en chef à se placer du côté du pouvoir force l’admiration. Toujours d’accord avec les majorités en place. Jamais le moindre écart. Et il n’est pas le seul. La presse suisse n’appartient plus, aujourd’hui, qu’à deux géants, basés à Zurich, qui ont tout dévoré pour se partager le gâteau. Leur mode d’action et d’organisation, la primauté qu’ils accordent à leurs actionnariats, en font ontologiquement des machines libérales. C’est leur droit. Il faut juste le savoir. Le libéralisme financier, depuis plus de trente ans, a bouffé la presse suisse. Il a fait de nos grands journaux les pièces, ou les pions, d’ensembles plus vastes, gérés par des affairistes, où seule compte la rentabilité de l’action. Chez ces gens-là, on est libéral par nature, libre échangiste par affinité, hostile aux frontières par appât. Alors, vous pensez, quand on est rédacteur en chef, venir s’opposer à cette machinerie de la pensée ! Le grand horloger, dans son habit de Lumière, n’est tout de même pas fou.

 

Nous avons, en Suisse, des dizaines de quotidiens. En connaissez-vous beaucoup, faisant partie de ces deux grands groupes zurichois, qui nous tiendraient, en éditorial, un discours anti-libéral, ou protectionniste, ou favorable à une régulation des flux migratoires ? Réponse : il n’y en a pas. Tous disent la même chose. Tous soutiennent l’ordre libéral. Ils ne sont ni de gauche, ni UDC : ils sont, très clairement, avec le PLR et ses alliés du patronat. La vraie pensée dominante en Suisse, c’est celle-là. Considérer que le peuple a mal voté le 9 février 2014, parler à plusieurs reprises « d’erreur », c’est se mettre du côté d’un libéralisme économique qui tient aujourd’hui avec poigne les rênes et les leviers du pays. Le peuple a beau avoir dit non à cette vision du monde, exigé des contingents, non seulement on ne met pas en application sa volonté, mais on vient lui parler « d’erreur », lui expliquer qu’il s’est trompé.

 

C’est cela, le discours de Pierre Ruetschi. Bien au-delà de sa personne, au demeurant parfaitement respectable, c’est une mécanique d’obédience face au pouvoir en place. C’est valable sur le plan fédéral. Ça l’est, mille fois plus encore, dans un microcosme genevois où ce journal, naguère attachant et populaire, prend hélas, de plus en plus, des allures de Pravda.

 

Pascal Décaillet

 

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01/02/2015

Aldo Ciccolini : l'éternité d'un passeur

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Dimanche 01.02.15 - 18.28h

 

La musique : « C’est un jeu supérieur, qui met en mouvement tout ce que nous sommes », confiait le 15 septembre dernier Aldo Ciccolini à un intervieweur inattendu dans ce rôle, le jeune pianiste et chef d’orchestre Ayrton Desimpalaere. L’interviewé, juste avant un concert en Belgique, avait 89 ans, le poseur de questions en avait soixante-cinq de moins. Saisissant moment, ces seize minutes d’entretien, où l’un des plus grands pianistes du vingtième siècle nous murmure d’une voix courte, essoufflée, saccadée, quelques paroles essentielles sur l’intimité du lien qu’il entretient avec son art.

 

La chaîne Mezzo, ce soir, déprogrammera-t-elle La Symphonie fantastique de Berlioz pour une soirée d’hommage à Ciccolini ? Mezzo, qui a tant fait pour porter à nous les concerts de « l’homme en blanc », souvent dans le répertoire romantique du dix-neuvième, auquel il serait pourtant bien imprudent de le confiner. Né à Naples le Jour de l’Assomption, 15 août 1925, mort ce matin à Asnières-sur-Seine, Ciccolini n’aura vécu, de l’aube de son enfance jusqu’à son ultime souffle, que pour la musique. « Sans elle, je ne conçois pas la vie », lâche-t-il dans le même entretien. Il grandit dans l’Italie fasciste, la quitte dès l’après-guerre pour la France, accumule les prix, devient professeur au Conservatoire à l’âge de 22 ans. Trois ans plus tard commence sa carrière internationale, à New York.

 

Je ne m’étendrai pas ici sur l’étendue des auteurs dont il ne se voulait que le « passeur ». Soulignons bien sûr tout ce qu’il a entrepris pour la musique française, à commencer par Erik Satie, mais aussi Debussy, Ravel, Saint-Saëns, et tant d’autres moins connus. « La partition, je l’étudie des mois » avant le concert. A 89 ans, il déclarait simplement travailler « plus en profondeur » que dans sa jeunesse. Ainsi était « l’homme en blanc » des soirées de Mezzo, illuminant nos vies, de l’intégrale des sonates de Beethoven à Liszt (Années de Pèlerinage, interprétation inoubliable) ou Massenet, en passant par Albeniz, Schumann, Chopin ou Grieg.

 

Né dans une famille musicale, Ciccolini avait promis à son père de consacrer sa vie à la musique. Il l’a fait, au-delà de toute espérance, avec une qualité d’âme, une virtuosité difficilement comparables. Il nous reste son œuvre discographique, de nombreux concerts filmés. Mercredi dernier encore, le regardant sur Mezzo, je recommandais à un ami d’en faire autant. J’ignorais que j’aurais, quatre jours plus tard, l’occasion d’en reparler. Ce soir, seule demeure l’intensité silencieuse d’un mystère : l’incroyable, l’indéchiffrable, l’indicible nature du lien entre le « passeur » et l’œuvre, entre les longs mois de rumination de la partition et le moment du concert. Comme une venue au monde, imprévue, recommencée. Comme la vie qui va. Dans son éternel défi à la mort.

 

Pascal Décaillet

 

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31/01/2015

Economie genevoise : que fait le ministre ?

 

Sur le vif - 31.01.15 - 18.32h

 

Vous aimez les micros-trottoirs ? Plantez-vous au Molard, un samedi, et demandez aux passants s’ils connaissent, à Genève, le nom du conseiller d’Etat chargé de l’Economie. Vous risquez d’avoir peu de réponses ! Dommage. Surtout par les temps qui courent : décision de la BNS sur le franc et l’euro, inquiétude pour les emplois chez Tamoil, PME qui peinent à régater face à la concurrence transfrontalière, exportateurs inquiets, taux de chômage, autant de raisons d’espérer de l’Etat des signaux forts et clairs de présence du côté de nos entreprises. Non pour faire à leur place l’économie du canton. Mais pour montrer que les pouvoirs publics sont là, veulent une économie forte, et pas seulement du côté des multinationales, créent les conditions-cadres pour installer un climat.

 

Pour cela, tout en haut, il faut un ministre fort, visible. Qui veuille bien y croire. Qui soit habité, lui-même, par l’équation économique. Avoir, dans sa vie, rempli une feuille de salaire, avec les retenues d’usage et les assurances sociales, sur une masse salariale dont il assume lui-même le risque économique (et non comme rouage d’un Etat nourri par la manne fiscale), serait assurément un atout majeur. Oui, avoir connu cette peur du lendemain, qui fait partie de la vie des chefs d’entreprise, à commencer bien sûr par les plus petites d’entre elles : deux, trois personnes, autour d’un petit patron qui a, un jour, tenté l’aventure de se lancer.

 

Seulement voilà : à Genève, après les excellentes prestations à ce poste d’un Jean-Philippe Maitre, voire d’un Carlo Lamprecht, on s’est hélas habitué, depuis quelques années, à faire du ministère cantonal de l’Economie une forme de strapontin. Une annexe. Un corollaire. Une sorte de codicille, en tout petit, sur la carte de visite d’un magistrat. « On » a été ministre de la Santé, et accessoirement de l’Economie. Puis, « on » est maintenant ministre de la Police, et accessoirement de l’Economie. Présider aux destinées économiques du canton de Genève, aller voir les entreprises (et pas seulement dans les soirées de la FER ou de la CCIG), faire acte de présence aux côtés des micro-entrepreneurs, leur faciliter vraiment la lutte contre la paperasse, tout cela ne mériterait pas un ministère à plein temps ?

 

Pierre Maudet est avant tout le ministre de la Police. Et il a du pain sur la planche ! D’ici au 8 mars, pour faire passer sa loi (ou non), et après le 8 mars. Diriger la sécurité, au sens large, dans une agglomération de près d’un demi-million d’habitants, en zone frontalière, est déjà largement, en soi, un job à plein temps. On partage ou non les choix politiques de Pierre Maudet, mais dans cette fonction, l’homme, régalien jusqu’aux tréfonds de l’âme, est dans ses bottes. Il est chez lui, dans son domaine, son secteur, son horizon d’attente. Mais, désolé s’il faut dire ici les choses avec un peu de franchise, on ne perçoit pas la même équation dans son portefeuille de l’Economie. Et cela, sans doute, pour la raison citée plus haut : il faut, pour « sentir » vraiment ce monde-là, avec pris soi-même le risque économique, lancé une boîte, ferraillé pour défendre son indépendance. Oui, il faut avoir connu ce travail-là. Avoir eu peur, aussi. Avoir peur, encore.

 

Je n’affirme pas ici que l’homme ne serait pas fait pour la fonction. Mais il m’y semble un peu jeune, non en âge mais en expérience de l’économie réelle. C’est dommage. Car Pierre Maudet est un homme populaire, proche des gens, beaucoup moins « salons feutrés » que son collègue de parti au Conseil d’Etat. Car diriger l’économie d’un canton ne se saurait se réduire à des apparitions dans les cocktails de la place financière, du grand patronat ou de la haute horlogerie. C’est sur le terrain qu’on a envie de voir le ministre, au milieu de tous ceux qui font l’économie : les entrepreneurs, à commencer par les plus petits d’entre eux, leurs employés, jusqu’aux fonctions les plus modestes. Rien de plus détestable d’ailleurs, en Suisse, que d’user du mot « l’économie » pour parler du seul patronat, comme si l’ouvrier, le nettoyeur, l’infirmière, le commis de cuisine ne participaient pas à l’effort économique général. Le jour, en Suisse, où nous commencerons par parler économie en nous affranchissant de la tutelle, du paternalisme, voire de l’arrogance des tout puissants, sera le début d’un virage important.

 

En matière économique et sociale, à Genève, la tempête est sans doute, hélas, devant nous. Pour l’affronter, au niveau politique, il faut délivrer des signaux d’engagement total de la part du Conseil d’Etat. Pas juste des strapontins. Mais un ministère à plein. Ou tout au moins, jumelé avec les Finances. Ou avec le Social. Mais « Police et Économie », c’est un non-sens. Genève mérite mieux. Ceux qui, jour après jour, travaillent à la prospérité de ce canton, en commençant par les plus modestes, aussi.

 

Pascal Décaillet

 

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30/01/2015

Ecoutons-les, ces collégiens

 

Sur le vif - Vendredi 30.01.15 - 18.17h

 

Il faisait froid, hier, dans les rues de Genève, humide, pas drôle. Pas un temps à manifester. Pas un joli mois de mai. Bien loin, le Temps des Cerises, avec ses merles moqueurs. Pourtant, beaucoup de collégiens ont tenu à être là. Leur présence, de l’aveu même de leurs aînés, constituait à bien des égards l’événement de la journée, sa singularité, sa nouveauté. Laissons là les logiques de groupe, les slogans, les banderoles, les effets de mode et de mimétisme inhérents à toute manifestation de rue. Prenons-les un par un, ces jeunes. Ecoutons-les.

 

Ils ne nous parlent pas d’eux-mêmes. Ni de leur libido. Ni de jouissance sans entraves. Ils n’ont nul chef historique à dégommer, nulle Sorbonne à occuper. Ils sont venus nous entretenir de leurs conditions de travail. Les leurs, mais aussi celles de leurs profs, ou du personnel administratif de leurs écoles. Ils n’invoquent nul conflit générationnel, n’opposent pas leur vision du monde, en termes d’âge, à celle des adultes. Je vais vous dire, moi pour quoi ils plaident, et pourquoi cela me trouble : ils sont venus défendre le « Collège », au sens très fort. Un lieu où l’on lit ensemble. Un lieu où l’on parle ensemble. Un lieu de transmission, où l’on étudie ensemble. Peut-être aussi, un lieu où l’on vit ensemble. Collège, Ecole de Commerce, Ecole de Culture Générale, Apprentissage, peu importe : il doit exister dans une société un espace de vie commune, puissant et central dans la Cité, où se forment les générations du lendemain.

 

Ces jeunes ne nous disent pas : « Laissez-nous tranquilles ». Au contraire ! Je discute de plus en plus avec eux, depuis quelques semaines, et l’impression monte en moi de leur désir d’inclusion, et non de mise à l’écart d’une société qu’ils rejetteraient. Ils manifestent AVEC leurs profs, AVEC les bibliothécaires, les documentalistes, le personnel technique : non pas les uns contre les autres, mais TOUS ENSEMBLE, pour la qualité du « Collège ». En cela, au-delà de leurs qualités individuelles de « bons élèves » ou non, de doués ou de moins doués, ils demandent une certaine qualité (humaine, matérielle) pour le monde de l’enseignement dans son ensemble. Une certaine hauteur d’attention de la société envers l’École. C’est là leur signal, leur message.

 

Lorsqu’ils nous parlent de la vétusté de certains bâtiments scolaires, avec des plafonds qui prennent l’eau, on se prend à penser à la sublime « floraison lépreuse des vieux murs », à ce Rimbaud, poète de 17 ans, que nous lisions au même âge (un peu avant, même), justement dans ces mêmes « Collèges » où certains d’entre nous ont vécu leurs plus belles années. J’en fais partie ! Années d’ouverture, de lectures intenses. Nous étions, en permanence, en « état de découverte ». Ce statut, dans une société où il faut travailler pour vivre, est tout de même d’un exceptionnel privilège.

 

C’est cela, le « Collège ». Ça doit être cela ! Un lieu de don, de transmission, d’échanges, de dialogues. Rien ne me passionne plus que les « Travaux de Maturité ». J’ai profondément aimé ceux de mes filles. J’encourage tous ceux qui en ont envie à me faire connaître les leurs, tous domaines confondus : mon attention, mon émission aussi, les attendent. De grâce, valorisons dans cette vie, qui n’est pas infinie, ce qu’il y a de beau, ce qu’il y a de puissant, surgi d’un regard, de la fraîcheur ou de la singularité d’un angle. Valorisons-les, ces jeunes. Je viens de voir, et j’en ai parlé ici, Hamlet, monté à la Traverse par une jeune fille de 18 ans, Anna. Incroyable lecture, claire, pénétrante, avec des choix assumés, de formidables comédiens. Monter Hamlet, c’était son Travail de Matu. Fallait oser. Elle l’a fait.

 

Je suis incapable de vous dire jusqu’où ira ce mouvement de collégiens qui s’est doucement mis en marche cet hiver, nous verrons bien. Mais une chose est sûre : dans les revendications de ces jeunes, il y a tout, sauf la seule défense sectorielle d’une génération. Il y a comme un humanisme plus global. Une certaine idée du service public. Donc, déjà, de l’Etat. L’École défendue non seulement par ceux qui y enseignent, mais par ses usagers, ses bénéficiaires : les élèves. Il y a là quelque chose de fort. Quelque chose de doux et de capteur, dans le sens de la vie. Contre la mort de l’esprit. Peut-être aussi, contre la mort tout court. C’est cela que j’ai senti. Ces collégiens, écoutons-les.

 

Pascal Décaillet

 

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