30/04/2015

Suisse-Europe : on se calme !

 

Sur le vif - Jeudi 30.04.15 - 14.41h

 

Il paraît que l’Union européenne hausse le ton face à la Suisse, dans le dossier de la libre circulation. Le problème, ça n’est pas tellement que M. Juncker se chauffe la voix, mais que la moindre variation de tonalité de Bruxelles envers notre pays provoque immédiatement les gros titres et les éditos totalement alarmistes de notre bonne presse en Suisse romande. Encore et toujours, faire au peuple et aux cantons la morale, leur reprocher d’avoir mal voté le 9 février 2014. Toujours la même chanson : « Vous avez osé provoquer l’Union européenne, regardez comme elle se venge, ça va être terrible ».

 

Il existe, pourtant, une autre manière de réagir. Ne pas tant se focaliser sur les grondements sonores de Bruxelles, ne pas toujours parler d’eux. Mais placer, au centre de notre discours, la décision souveraine prise le 9 février 2014 par le corps électoral. Elle implique, très clairement, une régulation de l’immigration, et la mise en place de contingents. Ces éléments-là ne sont plus à discuter. Il s’agit de les mettre en application. Toute autre solution reviendrait à considérer le peuple et les cantons de notre pays, seuls organes de décision lorsqu’il s’agit d’une initiative populaire, comme mineurs, alors qu’ils sont ultimes. Ce serait, sans ambiguïté, bafouer notre démocratie. Et le Conseil fédéral, il lui appartient, calmement, courtoisement, mais avec une implacable fermeté, de l’expliquer à Bruxelles. L’affaire, que d’aucuns s’emploient à tarabiscoter à l’extrême, est aussi simple que cela.

 

Citoyens, ne nous laissons pas impressionner par la titraille d’Apocalypse de ces éditos de nos journaux. Laissons Bruxelles rugir. Et occupons-nous prioritairement de nous-mêmes : nous avons, le 9 février 2014, pris une décision, il s’agit qu’elle soit appliquée. Nous avons peut-être face à nous une machine prétendant représenter 28 pays, eh bien cette bureaucratie si loin des peuples a, en face d’elle, un tout petit pays, 8 millions d’habitants, bien fragile, c’est vrai. Mais un pays gouverné par le corps de ses citoyens, en qui réside la souveraineté. Chez eux, ça n’est pas comme cela, c’est leur droit, respectons-les. Mais chez nous, c’est ainsi.

 

C’est précisément pour résister aux puissances, aux pressions, aux menaces, aux arrogances des grands, à la superbe des empires, que la petite Suisse, au fil des siècles, s’est constituée. Pour ma part, je préfère concentrer mes attentions sur ce que nous sommes, plutôt que sur les émanations sonores d’une usine à gaz qui ne semble connaître ni notre système, ni notre Histoire, ni notre culture politique. Eh bien, renseignons-les. Mais de grâce, ne courbons pas l’échine.

 

Pascal Décaillet

 

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29/04/2015

Les pains, les poissons, les associations

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 29.04.15

 

Je n’ai pas sous la main les statistiques pour les villes de Valparaiso ni de Vladivostok, mais il me semble bien que Genève doit être au monde la ville où prospèrent, au mètre carré, le plus grand nombre d’associations. Il y en a de toutes les sortes et pour tous les goûts. Protectrices de peuples lointains, de toutes les minorités possibles et imaginables. Il y a les caritatives, les amicales, celles qui défendent les quartiers, les sous-quartiers, les groupements d’immeubles, de locataires, de propriétaires, de sous-locataires, d’aide-concierges. Il y a les groupements d’intérêts, les lobbies, les usagers du tram, les fous du volant, les partisans des Bains et ceux du vélocipède. Les associations sont comme les pains et les poissons : elles se multiplient à l’infini.

 

Créer une association ne doit pas être très difficile, à en juger par le nombre d’hurluberlus qui s’en réclament, et aussitôt s’en vont quémander aux pouvoirs publics – la Ville, notamment – une aide financière. Au point que nos édiles municipaux, ces fameux cinq conseillers administratifs que nous allons élire le 10 mai, sont devenus de véritables machines à distribuer des sous aux associations. Et il faut les voir, les lobbyistes de ces groupements, faire le siège du Conseil municipal, chaque décembre, pour aller rappeler, sans la moindre vergogne, à nos 80 élus délibératifs de ne surtout pas les oublier, lorsqu’ils votent le budget. Et ça marche ! Parce que les élus, justement, ils ont besoin d’être un jour réélus. Alors, ils se font une clientèle. Et c’est ainsi qu’à Genève, par pléthore, l’associatif, tout doucement, prend la place du politique.

 

Pascal Décaillet

 

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27/04/2015

Togo-Frambois : l'exil sans le royaume

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Lundi 27.04.15 - 15.08h

 

Un peu plus d’une heure. C’est le temps nécessaire, sans se presser, à la lecture du « Journal d’un exilé » de Yaovi Mawussi Bossa, également appelé « Olivier », publié il y a quelques jours, à compte d’auteur, à Genève. J’en ai reçu un exemplaire grâce à Ridha Ben Boubaker, Tunisien de Genève, un homme d’une belle conscience panafricaine, qui m’a parlé de cet ouvrage jeudi dernier. Ce soir, si tout va bien, l’auteur devrait être sur le plateau de Genève à chaud.

 

C’est un récit d’exil parmi des centaines d’autres. L’homme, d’une heure à l’autre, doit s’extirper de son pays, le Togo, prendre la fuite. Entre ce moment-là et aujourd’hui, il nous raconte par le détail l’itinéraire d’un demandeur d’asile en Suisse. Et c’est la première vertu de ce témoignage : donner au « requérant » (je n’ai, pour ma part, jamais aimé ce mot, pour des raisons de laideur sonore autant que de participe présent administratif) un visage, un parcours, une sensibilité, un destin. Nous ne sommes ni dans l’ordre de la masse qui submerge, ni dans celui de l’anonymat, nous avons juste affaire à un humain, face à une machine. Je crois savoir que l’un des plus puissants prosateurs de la littérature universelle avait, un jour de 1914 à Prague, rédigé un récit de ce genre.

 

Et puis, tiens, voilà par exemple la vie quotidienne à Frambois, « cette colonie de vacances », comme l’appelle non sans humour l’auteur, page 47. Frambois, avec d’autres yeux que ceux de M. Maudet. Frambois, étape administrative dans une jungle sans issue. Frambois, oui, les co-détenus, la correspondance avec l’avocat, commis d’office. Mais aussi, les interrogatoires, l’Office de la population, la jungle qui sécrète une autre jungle. Aujourd’hui, si j’ai bien compris, Olivier est en attente de renvoi.

 

Mais comprendre la complexité administrative du traitement des demandeurs d’asile, en Suisse, n’est pas simple. Ce dossier-là a été très volontiers, depuis des décennies, laissé par les politiques aux méandres de la bureaucratie. Ce petit livre, ou disons ce récit broché, enfin ce codex improvisé, nous restitue tout cela. Non à travers le regard des fonctionnaires. Mais par le prisme d’un être humain, celui d’un destin. C’est le sien. Et cela pourrait, tout autant, être celui de chacun de nous.

 

 

Pascal Décaillet

 

*** Le Journal d'un Exilé - Par Yaovi Mawussi Bossa - Publié à compte d'auteur - Genève, mars 2015 - 89 pages.

 

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25/04/2015

Pierre Weiss : chaleur et lumière

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Hommage - Samedi 25.04.15 - 17.59h

 

Un homme de parole, un amoureux du verbe et de la musique, un redoutable bretteur, un fou de politique, une âme ouverte à la dimension spirituelle. Tel était Pierre Weiss, qui vient de nous quitter après un très courageux combat contre la maladie. Un homme habité par la vie. Tout sonore de l’excitation d’être. Un homme de culture, sensible aux langues (il en parlait plusieurs, dont l’italien), à la musicalité des syllabes, au chant des phrases. Orateur, il cherchait tout en parlant, s’écoutait dire, scandait, variait le tempo, décochait : le rythme, dans son discours, occupait une place majeure.

 

Il ne lisait pas, Dieu merci. Il devait avoir quelques mots-clefs, savait de toute façon où il allait, se laissait trahir par ses propre pièges, et justement cette imperfection le servait, authentifiant l’improvisation. L’oralité est un métier, il l’avait appris très tôt, je sais exactement où et avec quels maîtres. Il savait avec une belle maîtrise compenser le défaut de grave, dans la tonalité de sa voix, par l’exubérance, tel le rossignol, sur la plus haute branche.

 

Nous n’étions pas d’accord, Pierre Weiss et moi, sur le rôle de l’Etat en politique, disons que j’en voulais plus que lui. Ni sur le libre-échange économique. J’ai toujours été protectionniste, lui pas. Mais en vérité, combien ces dissensions-là sont vaines, lorsque remonte à la mémoire le champ de ce qui fut partagé. Nous avons eu les mêmes professeurs, dans cette école où j’ai passé onze années de ma vie et où, de six ans mon aîné, il m’avait précédé. Nous en parlions souvent, laissant se mélanger nos nostalgies, puissantes.

 

Pierre Weiss était un homme de culture. Son rapport à la musique, par exemple, était bouleversant. Sa relation, aussi, avec la langue italienne, si subtile, si complexe. Son ancrage dans les humanités. Sa passion rhétorique pour la « disputatio », la joute oui, mais aussi construite que vivace, où la structure le dispute à l’étincelant. Parler en public comme on se met, au sens propre, à l’ouvrage. L’improvisation ne s’improvise pas.

 

Il y aurait beaucoup à dire sur le lien qu’entretenait cet homme de passion avec les Lumières. Il n’en était héritier que partiellement, dans l’ordre de la liberté, qui nous réunit tous. Mais lorsqu’il n’était plus nécessaire de démontrer du haut d’une tribune, cet homme, en cercle plus fermé, ne cachait pas la part de spiritualité dans son chemin. Dans ces échanges-là, on pouvait découvrir une autre dimension que le métallique « Freisinn » de certains de ses collègues de parti. Aussi, ses goûts littéraires, et surtout musicaux, attestaient d’une incroyable ouverture à cette part de l’intime et du tellurisme que d’aucuns, pour faire court, ont appelé « le romantisme ». Disons, tout au moins, la dimension lyrique, celle qui s’en va faire vibrer d’autres cordes que les seuls accents de la Raison. Vernunft.

 

Le monde politique genevois perd un homme d’une grande valeur. Un humaniste, l’un des derniers. Trempé dans la splendeur et la puissance du verbe. Habité par l’oraison. A sa famille, ses proches, émotion et sympathie. Quelque part, dans la partition inachevée du cosmos.

 

Pascal Décaillet

 

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22/04/2015

Veyrier : quand le Conseil d'Etat règle ses comptes

 

Sur le vif - Mercredi 22.04.15 - 17.40h

 

Le Conseil d’Etat qui annonce publiquement, en plein dans l’entre-deux-tours des élections municipales, l’ouverture d’une « enquête disciplinaire » contre l’exécutif d’une commune, celle de Veyrier : il y a là quelque chose qui ne va pas. Ni dans la démarche. Ni dans le moment choisi. Ni dans la sèche publicité, roide, jacobine comme un couperet, donnée à la chose, dans ce petit chef d’œuvre de constipation rhétorique, pudiquement appelé « communiqué hebdomadaire du Conseil d’Etat ».

 

Il s’agit du conflit entre Thomas Barth, le bouillant et vibrionnant Maire de Veyrier, et le Conseil d’Etat, notamment le ministre Vert, sur l’affaire des Grands-Esserts. Un véritable roman russe, avec rebondissements, roulette, salades et sans doute aussi quelques poupées : une sorte de « Guerre et Paix », sans la paix.

 

On nous permettra ici de ne pas entrer en matière sur le fond : d’innombrables aspirines ne suffiraient pas à atténuer la douleur immédiatement contractée par nos périssables neurones, tant l’affaire est complexe.

 

Nous demeurerons sur le seul plan qui vaille, le seul réel enjeu sous le paravent du juridique : la politique. Annoncer, sur ce son pète-sec de sous-préfet commis aux affaires disciplinaires, une procédure contre trois élus exécutifs, le faire alors que rugit le légitime débat politique en vue du second tour veyrite, tout cela, de la part du Conseil d’Etat, ou tout au moins d’un ou deux ministres, fleure le règlement de comptes.

 

Il fallait attendre l’issue des élections, donc le lundi 11 mai 2015, pour rouvrir ce dossier dont l’état de pourriture rappelle la pomme du grand Newton, à l’extrême orée de sa chute, aussi révélatrice que fatale.

 

Pascal Décaillet

 

 

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Le chemin de Damas passe-t-il par Lancy ?

 

Sur le vif - Mercredi 22.04.15 - 13.13h

 

Le PDC de Lancy a bien sûr le droit de s’allier avec qui il veut pour faire passer son candidat, Stéphane Lorenzini, qui apparaît d’ailleurs comme solide et compétent, à l’exécutif de la ville. Pour faire barrage à Roger Golay, il s’alliera donc cette fois avec la gauche, les socialistes et les Verts. Il s’agit, clairement, d’une entente de circonstance : une alliance objective entre camps normalement adverses pour mettre en minorité un adversaire commun. Soit. Nous sommes à l’échelon communal, cela se fait, ne change pas la face du monde.

 

Laissons donc les Lancéens à leur cuisine. Après tout, le corps électoral est adulte et vacciné, il jugera si cette alliance lui convient ou non. Mais de grâce, merci de ne pas nous faire le coup des « valeurs communes », ou des grands principes républicains. Le PDC est un parti de la droite genevoise, l’une des composantes (avec le PLR) de l’Entente. Les Verts et les socialistes sont la gauche. En 99% d’autres circonstances, ces deux camps se combattent. Et, loin de brandir des « valeurs communes », ils nous répètent à satiété à quel point leurs projets de société diffèrent. La politique doit être lisible, c’est l’une des clefs d’une citoyenneté saine et active.

 

Laissons les Lancéens, oui. Et interrogeons-nous plutôt sur la cohérence sémantique du président cantonal du PDC, Sébastien Desfayes, une personne au demeurant que j’apprécie beaucoup. M. Desfayes nous dit, depuis des mois, que le PDC ne doit pas transiger sur ses valeurs, et qu’en vertu de cela, il ne saurait conclure d’alliance avec le MCG. Soit. Mais alors, s’il « ne transige pas sur ses valeurs », comment justifier, au niveau de la cohérence cantonale, une alliance avec la gauche ? Car enfin, si le MCG ne fait pas partie des « valeurs » du PDC, il me semble que la gauche non plus.

 

Dans l’estimable croisade de ce parti pour la défense de ses « valeurs », il y aurait donc deux poids, deux mesures. Avec une singulière marge d’adaptation, ou de concessions, à l’originelle pureté des « valeurs », lorsque, par hasard, surgit sur le chemin l’aubaine d’un poste à conquérir.

 

Sur le chemin de Damas, il est convenu qu'un cavalier, frappé d'une intense lumière, tombe de cheval. Reste à savoir de quel côté.

 

 

Pascal Décaillet

 

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20/04/2015

Mediterranée : non au Cimetière marin !

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Sur le vif - Lundi 20.04.15 - 15.11h

 

Il ne s’agit plus ici de savoir si nous sommes de gauche ou de droite. Nous somme des citoyens, des hommes et des femmes libres, responsables. Et puis, nous sommes des humains, reliés dans cet état par quelque chose de planétaire qui, parfois, transcende les clivages. Alors, dans la mystérieuse verticalité de cette double appartenance, comme humains et comme citoyens, nous ne pouvons laisser continuer ainsi les naufrages de migrants en Méditerranée.

 

Je ne dis pas ici qu’il faille ouvrir les frontières. Mais il faut faire quelque chose. Non au seul niveau suisse, qui est bien modeste, mais cette fois, oui, à l’échelon du continent. Peu importe que nous ne soyons pas dans l’Union européenne. Nous devons faire partie, dans ce dossier-là, d’une solution d’urgence mise au point au niveau européen. Une décision politique, forte. Une décision d’exception. Appliquée sous le contrôle des élus, et non laissée à la jungle des administrations.

 

Parce que l’Afrique, ça existe. L’humanité africaine, aussi. Elle n’a rien à envier à la nôtre. D’ailleurs, au nom de quoi l’une des appartenances humaines de la planète serait-elle moins importante que d’autres ? Simplement, une grande partie de l’humanité africaine se trouve dans des conditions sociales, économiques, où nulle autre issue ne s’impose que celle de la migration. Ajoutez à cela la transformation en clans tribaux, avec tout ce que cela implique de rançons, de trafics et de passeurs, de certains pays d’Afrique du Nord où l’Occident, croyant que chasser un dictateur allait tout résoudre, a démantelé l’Etat. Et a ainsi laissé, plus encore que naguère, s’installer dans ces pays des pratiques envers les migrants rappelant les pires époques.

 

De grâce, ne laissons pas les horreurs de ces naufrages en Méditerranée s’engluer dans le seul débat suisse sur les questions d’asile. Depuis plus de trente ans que je m’occupe de politique fédérale, ce dossier, livré aux technocrates, empesé par un fédéralisme de complication et d’administration, incapable de faire émerger des choix politiques clairs, est géré de façon catastrophique. Illisible, de plus : personne, dans la population, ne comprend rien à cette jungle de « centres de requérants » qu’il faut ouvrir, ici ou là, avec chaque fois les recours de la population locale. Aucune vision d’ensemble, juste la bureaucratie à l’état pur.

 

Je ne sais pas ce qu’il faut faire, mais je sais que les migrants africains sont nos frères humains. On n’est évidemment pas obligé de les accepter tous. Et chaque pays, cela demeure mon credo, a le droit de réguler ses flux migratoires. Mais laisser ainsi la Méditerranée, qui devrait justement être ce lien sacré, intime et sublime, archaïque et recommencé, entre le Nord et le Sud, devenir le Cimetière marin des espoirs migratoires de nos frères en humanité sur le continent africain, alors là je dis non. On peut être de gauche ou de droite, placer où l’on veut le curseur de l’accueil dans notre politique migratoire, cela se discute dans les aléas de la politique. Mais là, nous sommes au-delà de la politique. Et la lumière de cet « Ailleurs » doit nous inspirer des postures et des décisions d’exception. Au nom de l’humanité, une et indivisible.

 

Pascal Décaillet

 

 

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18/04/2015

Kafka, l'oralité, la musique de l'énigme

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Samedi 18.04.15 - 18.27h

 

Un décor de radio-théâtre, années cinquante. Une scène, toute en longueur, deux rangées de spectateurs. On arrive, on a un peu peur : on se dit certes qu’on va écouter l’un des récits les plus éblouissants jamais écrits, mais enfin deux heures de « lecture », ça peut risquer d’être dur. On se trompe, et on s’en rend compte, pour son plus grand bonheur, dès les premières minutes : ce qu’ont réussi Daniel Wolf et ses douze comédiens, en nous restituant les dialogues du « Procès » de Kafka, saisit, ravit. Ils sont debout, face aux gros micros de l’époque, lisent leur texte, laissent tomber par terre la partie déjà lue, cela se fait en effet en radio. On se croirait dans un enregistrement « d’Enigmes et Aventures », à la grande époque. Au studio 15. Ou au studio 8.

 

Ils lisent, et puis ils interprètent. Lisent. Jouent. Et nous séduisent. Après neuf répétitions seulement, ça n’est déjà plus une simple « lecture », c’est autre chose. Et l’état, inédit, de cet intermédiaire nous restitue, dans son rythme, sa musicalité, et surtout son absolue drôlerie, l’univers de ce récit, appelé « roman », composé en 1914, publié en 1925, un an après la mort de Kafka, à l’âge de 41 ans. Oui, ce « Procès », devenu l’un des grands textes de la littérature universelle, que tout le monde connaît ou croit connaître, l’ayant lu ou non, parce que son auteur est devenu aussi célèbre qu’une chose, un objet, un concept : on dit « kafkaïen » pour « absurde », « complexe », « bureaucratique », etc. On dit « Kafka » comme on dit « frigo ».

 

Et justement, la vertu première de cette mise en bouche est de laisser venir à nos oreilles l’incomparable petite musique de l’un des plus grands prosateurs de la littérature de langue allemande. Toute ma vie, je me suis interrogé sur la nature profonde de l’oralité, sa vraie différence avec l’écrit, ou la lecture silencieuse, la réalité non masquée des enjeux d’une prise de parole en public. Ou de la lecture d’un texte à haute voix. « Mit lauter Stimme ». Hier soir, à la Comédie, devant le savoir-faire de ces comédiennes et comédiens, je n’ai cessé de penser à la saisissante épaisseur de ce mystère. Pourquoi fait-on de la radio ? Pourquoi, à tel point, rêvons-nous d’en faire ? La radio, ce qu’elle implique, ce qu’elle charrie, ne se limite pas, dans « Processus Kafka » de Daniel Wolf, à un simple artifice de décor. Elle a une autre fonction, profonde, dans les enjeux du texte.

 

Alors, quoi ? Alors, c’est l’histoire de ce fameux Joseph K., remarquablement  interprété par le jeune et troublant Jean-Aloïs Belbachir, qui, un beau matin, se fait « arrêter », sans pour autant qu’on le conduise en prison, et surtout sans avoir la moindre idée de la cause des ennuis que lui veut la justice. La mise en lecture de Daniel Wolf procède à un découpage nous restituant les scènes les plus mythiques de ce récit, dont nous retiendrons notamment trois monologues : celui de Me Huld, l’avocat (Armen Godel). Celui de Titorelli, artiste-peintre (Pascal Berney). Celui, célébrissime, et sur lequel tant de commentateurs se sont exprimés, dont George Steiner, du prêtre (Jacques Maitre), aumônier du tribunal : la fameuse Parabole de la Loi, éditée séparément, en 1915, dix ans avant la publication intégrale et posthume du Procès «sous le titre « Vor dem Gesetz ». N’entrons pas ici dans la question majeure et capitale de ce qui fut finalement publié, ou non, dans l’œuvre de Kafka, en fonction – oui non – des désirs de l’auteur, avec le rôle, comme on sait, de son ami Max Brod.

 

Il y avait deux classes, hier soir, niveau Maturité. Je me dis que certains de ces élèves, un ou deux peut-être, entreront un jour dans la lecture de Kafka grâce à cette mise en oralité. Les gens de théâtre d’hier leur en auraient donné le goût. Reste le mystère de ce récit à nul autre pareil, la profondeur des énigmes, à l’image de ce discours du Gardien de la Porte, dans la Parabole de la Loi, prophétique et sibyllin, ouvert et fermé comme une parole oraculaire, riche de multiples sens, dénué d’issue apparente. Quelque chose comme un texte sacré, livré à l’état brut, sans apparat critique. Pour la seule richesse de ses sons. Et le ravissement – comme en radio – de notre appétit musical, qui précède, en le dévorant, celui de notre entendement.

 

Pascal Décaillet

 

*** « Processus Kafka ». Direction Daniel Wolf. Encore ce soir (samedi), 19h, et demain (dimanche), 17h, à la Comédie.

 

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13/04/2015

Günter Grass : la littérature allemande orpheline d'un génie


 

Sur le vif - Lundi 13.04.15 - 13.54h

 

Avec Günter Grass, qui nous quitte aujourd’hui à l’âge de 87 ans, la littérature allemande perd non seulement l’un de ses plus grands auteurs du vingtième siècle, mais l’une de ses plus saisissantes figures dans ce champ immense qui, de la traduction de la Bible par Luther en 1522 à aujourd’hui, n’a cessé en cinq siècles, par sa profondeur, d’enrichir nos consciences. Lorsque j’ai appris la mort de Grass, juste avant midi, ce sont d’abord une foule d’images qui se sont télescopées dans ma tête : Dantzig en 1939, l’immense migration des Allemands vers l’Ouest en 1945, le Tambour, la révolte à Berlin-Est le 17 juin 1953, génialement restituée dans une œuvre pas assez connue, « Die Plebejer proben den Austand », « Les Plébéiens répètent l’insurrection », impliquant comme personnage un certain Bertolt Brecht mettant en scène le Coriolan de Shakespeare, au milieu d’une révolte populaire dont on connaît l’issue historique.

 

Mes premiers souvenirs de Grass remontent à mes lointaines années de Germanistik, et bien sûr, encore et toujours, à la figure de Bernhard Böschenstein. Mais comme tant d’autres, c’est la lecture du Tambour (Die Blechtrommel, 1961), cette fresque exceptionnelle d’une enfance et d’un destin dans la « Ville libre de Dantzig », cause directe de la Seconde Guerre Mondiale, qui m’a coupé le souffle. Par l’histoire racontée, qui est celle des Allemands du siècle, mais aussi et surtout par la puissance du style, une forme de baroque ou de picaresque germanisé, sur lequel je suis exprimé dans l’Hebdo, lors de la parution de « Mein Jahrhundert » (Mon siècle), le 18 novembre 1999, http://www.hebdo.ch/le_siegravecle_de_guumlnter_grass_825... . Dans cet article, je mentionne la filiation littéraire de Grass avec le célèbre « Simplicissimus », de Grimmelshausen (1688), lecture obligatoire de tout germaniste en herbe, dont le héros, Simplex, se balade dans les dédales de la Guerre de Trente Ans. Nulle œuvre littéraire, assurément, ne se réduit à des thèmes, mais on notera tout de même la présence écrasante, chez Grass, de la guerre, de la migration, du regard d’enfant, décalé, sur la tragédie du siècle, toujours recommencée.

 

J’avais déjà écrit une page complète, quelques années plus tôt (1995), à la demande de Jacques Pilet (pour le Nouveau Quotidien), sur « Ein weites Feld », « Toute une histoire », où Grass, prenant à témoin le grand romancier du dix-neuvième Theodor Fontane, ironise, l’un des premiers, sur la réunification, en pleine euphorie Kohl. Décalage, toujours : nous avons affaire à un narrateur d’une puissance inouïe, le champ de son action est celui de l’écriture, c’est lui qui choisit le diapason, les clefs, les tonalités. Son allemand de Dantzig, avec la Baltique dans le jeu salé de ses sonorités, c’est à haute voix qu’il faut le lire. Au fait, pourquoi deux des géants de la littérature allemande sont –ils nés au bord de cette mer lointaine, Thomas Mann à Lübeck (1875), Günter Grass à Dantzig (1927) ?

 

Je ne reviendrai pas ici sur l’immensité de l’œuvre, ni sur le Günter Grass biographique, vous aurez tout cela demain dans vos journaux. Disons simplement que la vie de cet homme de génie fut celle – ne put qu’être celle – d’un Allemand du siècle, né à Dantzig en 1927, douze ans en 39, dix-huit en 45, il a voulu aller dans les U-Boot, il est passé par la Panzerdivision SS Frundsberg à 17 ans, en 1944, il a été prisonnier des Américains. Destin totalement classique d’un adolescent de l’époque : j’ai moi-même passé l’été 1972 chez un Allemand originaire de Posen (Poznam), à la trajectoire étonnamment similaire, front russe, reflux, captivité, reconstruction, à partir de zéro, compagnonnage avec d’autres anciens combattants : un destin allemand, c’est tout. Tous les soirs, pendant des heures, dans son jardin près de Lüneburg (Basse-Saxe), nous nous parlions. Il me racontait la guerre, sans haine, c’était saisissant.

 

Des thèses de doctorat ne manqueront pas, dans les années ou les décennies qui nous attendent, de scruter, au plus près, le rapport du récit grassien avec la réalité traversée dans l’Histoire, et à coup sûr nous retomberons toujours, principalement, sur la Seconde Guerre Mondiale, l’immense vague de refuge germanique du printemps 1945, la question de l’unité et celle de l’identité. Mais une fois encore, nulle œuvre littéraire, surtout pas de cette puissance-là, ne se ramène à des thèmes. Disons qu’elle les charrie, les tutoie, les évoque, les esquisse. Pour mieux sublimer l’incomparable musique d’un style : celui-là est unique, reconnaissable immédiatement en quelques lignes. La littérature allemande est aujourd’hui autant orpheline qu’en 1955 avec la mort de Thomas Mann, ou en 1956 avec celle de Brecht.

 

Pascal Décaillet

 

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12/04/2015

Illisibles, les Verts ne font plus recette

 

Sur le vif - Dimanche 12.04.15 - 18.34h

 

Tous les quatre ans, ce qui se passe en avril à Zurich est sondé comme préfiguration de ce qui pourrait se produire six mois plus tard, aux élections fédérales. Ainsi, la déroute des Verts. Dans ce canton, le plus peuplé de Suisse, ce parti vient de perdre, cet après-midi, son conseiller d’Etat, Martin Graf, et, dans la foulée, six députés au Grand Conseil. A Genève aussi, en novembre 2013, les Verts perdaient un membre du gouvernement et sept membres du Parlement cantonal. Que feront-ils, dans une semaine, dans les Conseils municipaux de nos 45 communes ? Nous le verrons dimanche prochain, à Uni Mail.

 

Je ne cesse, ici même, depuis des années, de thématiser l’illisibilité croissante des Verts. Je le faisais déjà du temps de leur splendeur, lorsqu’ils étaient au firmament de la mode, prétendaient éclipser leurs cousins de gauche, dépasser la lutte des classes, et jusqu’au concept même d’Histoire, qui devrait céder la place à une postmodernité dégagée du poids du tragique, de celui des frontières et des appartenances. Cette invitation à un aggiornamento fut souvent prise de très haut, par des gens qui avaient le vent en poupe, et se figuraient leur posture du succès comme éternelle.

 

La vérité, c’est que les Verts, ce parti très jeune, très récent dans notre paysage politique (quelque 35 ans), semblent aujourd’hui dans l’incapacité psychologique et intellectuelle du minimum d’autocritique nécessaire pour relancer le mouvement. « L’effet Fukushima est derrière nous », vient de reconnaître à la RSR la co-présidente du parti, Adèle Thorens, et cet aveu est ma foi énorme : par ces mots, la Vaudoise reconnaît qu’une importante tragédie japonaise (dont personne ne nie la gravité) avait, il y a quelques années, été bien utile à son parti pour le propulser dans des compétitions électorales en Suisse.

 

Seulement voilà, la mode, c’est ce qui se démode, et lorsqu’il faut compter sur une catastrophe au pays du Soleil Levant pour nourrir le débat politique en Suisse, l’argument ne peut tenir très longtemps. Idem, l’obsession climatique du prédécesseur de Mme Thorens, le conseiller national genevois Ueli Leuenberger : dans cet exemple aussi, il fallait toujours « planétiser » les enjeux,  et cela précisément au moment où les frontières, les sentiments d’appartenance et de proximité reviennent.

 

Aujourd’hui, au niveau fédéral comme dans bien des cantons, les Verts sont devenus illisibles. Ils ne manquent pourtant pas d’atouts : un personnel politique de qualité, avec un très bon niveau de formation, des ministres exécutifs efficaces et pragmatiques, dans les cantons comme dans les municipalités, bref des gens très agréables à fréquenter : le problème, ce ne sont pas « les Verts », en aucun cas les personnes, mais bien le flou croissant dans l’idéologie.

 

Aucune section Verte dans une grande ville, aucun parti Vert cantonal, pas plus que le parti national, ne pourra faire l’économie d’une autocritique, ou s’ils préfèrent un aggiornamento, dans ce domaine-là. Refuser de le faire, mais en profondeur croyez-moi, ce qui n’ira ni sans douleur, ni sans déchirements, c’est conduire cette formation politique vers d’autres défaites, d’autre pertes d’influence, d’autres rétrécissements dans notre vie citoyenne. A eux de choisir, entre la politique de l’autruche et le chemin de l’introspection. Les élections fédérales, c’est dans six mois et six jours.

 

 

Pascal Décaillet

 

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09/04/2015

Mattmark, 1965

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Sur le vif - Jeudi 09.04.15 - 14.44h

 

Était-ce le repas du soir du lundi 30 août 1965 (oui, très probablement), ou celui de midi du mardi 31 ? Je me souviens exactement où j’étais, avec ma famille, lorsque j’ai appris la catastrophe de Mattmark. J’avais sept ans, et c’est la seule fois de ma vie où j’ai perçu l’esquisse d’une larme dans l’œil de mon père. Il venait de rentrer du travail, nous étions déjà attablés, il était très ému, il a juste dit : « Il faut vite allumer la radio, le glacier s’est effondré sur le chantier de Mattmark ». Nous avons écouté, en silence. Ce mot, Mattmark, déjà naturellement dur, austère, revêche, m’a fait peur de longues années après, peut-être aujourd’hui encore.

 

Le souvenir de cette tragédie est lié à l’émotion de mon père. Il était ingénieur, génie civil, 45 ans à l’époque, il avait justement travaillé, les premières années de sa carrière, pendant la guerre, sur des chantiers de montagne. C’est lui, par exemple, tout jeune, qui avait construit le Fort d’Artillerie de Champex, dans la commune de ma mère, Orsières. Mattmark n’est pas le plus vieux souvenir que je conserve d’une nouvelle grave, avec nécessité immédiate de brancher la radio : je me souviens de la mort de Kennedy, novembre 1963, et de celle de Churchill, janvier 1965. Mais Mattmark, comment vous dire, je tremble presque en l’écrivant cinquante ans après, c’était quelque chose de terrible : le glacier de l’Allalin qui s’écroule sur le chantier d’excavation du barrage en construction, 88 morts, dont 57 saisonniers italiens et 23 travailleurs suisses.

 

Des jours suivants, début septembre 1965, je n’ai plus aucun souvenir concernant Mattmark, c’était le moment de mon entrée dans une école où j’allais passer près de onze ans, jusqu’à ma Maturité en avril 1976, une école qui m’a profondément marqué. Depuis cette date, je suis allé marcher, avec mon père, sur tous les barrages du Valais, Mauvoisin, Dixence, Moiry, Emosson, Zeuzier, Cleuson, et tant d’autres. Tous, sauf Mattmark. Aujourd’hui encore, je ne suis jamais monté voir ce barrage. Mais je vous jure que chaque fois que j’en vois un, ou n’importe quel chantier de montagne, tunnel collecteur, canalisation, puits d’échappement, je pense à ces 88 morts, sans compter les blessés, au plus profond de moi. Je pense aux chantiers de montagne de mon père, à la dureté du métier de ces hommes-là. Grâce à eux, ces Italiens, ces Suisses, tous les autres, nous vivons aujourd’hui mieux, plus confortablement en tout cas, que les générations d’avant.

 

Je pense aussi à la puissance sonore et musicale des mots : il fallait que le lieu de mort et de malédiction fût celui qui portât ce nom de deux syllabes, raides, sombres, rauques, gutturales, habillant la plus nocturne des voyelles. Ce nom qui, cinquante ans après, me fait toujours peur. Hommage aux victimes. J’ignore encore si je m’y rendrai un jour.

 

Pascal Décaillet

 

 

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Quatorze campagnes, un bilan

 

Sur le vif - Jeudi 09.04.15 - 09.30h

 

En Ville de Genève, ils sont quatorze à briguer le Conseil administratif, entendez l’exécutif communal. Quatorze candidats, pour cinq places. L’élection va se jouer en deux tours, les dimanches 19 avril et 10 mai prochains. Nous serons tous à Uni Mail pour couvrir ces importants rendez-vous de notre vie politique, non seulement pour la Ville, mais pour les 44 autres communes. Entre les deux tours, on peut s’attendre à un « écrémage » : dans les différents camps, on renoncera sans doute aux candidats les moins bien placés, pour favoriser les chances de ceux qui restent. Et nous ne parlons ici que des candidats aux exécutifs, les Mairies. Il faut ajouter les centaines de postulants pour les Conseils municipaux (délibératifs) dans l’ensemble de nos communes.

 

En Ville donc, prenons-les de gauche à droite. Pour Ensemble à Gauche, trois candidats : Hélène Ecuyer, qui tient le vrai discours de sa famille politique, avec franc-parler et courage. Vera Figurek, l’une des révélations de la campagne, un peu moralisante, mais efficace dans le propos et la prise de parole en public. Enfin, Rémy Pagani, vieux routard, roublard, madré, le candidat aux mille astuces. Il apparaissait, dans notre débat final du 2 avril, aux Halles de l’île, comme le chef du quintet sortant, en tout cas du quatuor de gauche, ce qu’il n’est pas, mais nul n’a songé à lui contester ce rôle. Il est l’ennemi à abattre de la droite, mais ce sera fort difficile : il connaît le terrain comme sa poche.

 

Chez les socialistes, Sandrine Salerno, qui n’a cessé de s’améliorer en huit ans aux affaires. La deuxième législature, qui s’achève, est plus apaisée que la première. Il y a chez cette femme du courage et de la clarté, ce qui lui vaut des ennemis à la fois à droite et sur sa gauche. Plus consensuel, moins amateur de risques, le Maire sortant, Sami Kanaan, est un homme calme et solide. On espère une deuxième législature plus audacieuse, notamment en matière de choix culturels. Chez les Verts, Esther Alder est à l’aise dans son Département du social, elle est proche des gens, sait ce qu’elle veut, ne se laisse pas démonter, et le peu d’intérêt qu’elle semble porter aux joutes politiciennes pourrait bien être mis à son crédit par le corps électoral.

 

A droite, il y a d’abord le cinquième sortant, le PDC Guillaume Barazzone. Très malin en campagne ! Il n’intervient que pour valoriser son bilan, qui est d’ailleurs intéressant sur le plan des polices municipales. Et puis, il y a ce fameux trio PLR.  Pourquoi trois personnes ? Nul ne l’a compris pour l’heure, à commencer par les candidats eux-mêmes. Ils sont charmants, bien habillés, courtois : Natacha Buffet-Desfayes, compétente et pleine d’humour, mais qui doit encore s’affirmer dans les débats publics ; Adrien Genecand, bel opposant pendant toute la législature, mais qui donne l’impression de fatigue en fin de campagne ; Pierre Conne, royal, solitaire, céleste, comme l’Aigle qui décrit des cercles.

 

Restent Sue Putallaz, candidate des Verts libéraux : elle doit se battre, avec son équipe, pour déjà « entrer » avec le quorum au Municipal. Thomas Bläsi, révélation UDC de la campagne : compétence, courtoisie, humour, capacité de jeter des ponts, assurément un espoir de la politique genevoise. Enfin, les deux candidats MCG : le bouillant et virevoltant Carlos Medeiros, et Daniel Sormanni, excellent connaisseur des finances communales. Voilà, vous les connaissez tous. Il vous reste à voter. Les dés sont jetés.

 

Pascal Décaillet

 

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08/04/2015

La SSR, la Ligne Maginot, la mémoire enfouie d'une autre guerre

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Sur le vif - Mercredi 08.04.15 - 16.24h

 

Démanteler la SSR. C’est le procès d’intention que les inconditionnels de cet immense consortium appliquent à toute personne se risquant à articuler des pistes de réflexion sur l’avenir de l’audiovisuel et Suisse, le financement des entreprises ou des émissions. Ainsi, dans le Temps de ce matin, deux cadres retraités de la SSR, Guillaume Chenevière et Claude Torracinta, sortent la tête de leur fortin, avec un louable esprit dans l’ordre de la guerre de position, pour prendre la défense d’une Ligne Maginot  qu’ils estiment attaquée dès qu’on remet en cause sa suprématie, et surtout sa gourmandise en moyens et en effectifs. Ces deux hommes, qui en d’autres guerres eurent (notamment le second) d’ardents mérites, se trompent de combat, d’époque et de stratégie. Surtout, faute d’être actifs aujourd’hui, ils oublient l’essentiel : une ligne de fortifications ne se prend pas. Elle se contourne. Avec de l’audace, du mouvement, de l’imagination, de l’innovation.

 

* Autre chose qu'une affaire de Géants et de Titans.

 

Il n’est pas question que la dialectique sur le rôle et le financement de la SSR se laisse ramener à une querelle de Titans, d’un côté les caciques du Mammouth, et face à eux un Pietro Supino, le grand patron de Tamedia, dont les véritables intentions (la guerre totale dans un théâtre d’opérations qui n’est aujourd’hui qu’en timide gestation, celui des sites d’information internet, avec sons et images) sont parfaitement lisibles. C’est pourquoi, le 1er avril dernier, acceptant bien volontiers l’hospitalité du rédacteur en chef du Temps, je prenais moi aussi la plume pour donner mon point de vue.

 

J’ai passé moins de temps à la SSR que MM Chenevière et Torracinta, mais sur deux décennies, j’y ai occupé, comme correspondant à Berne, chef de la rubrique suisse, et surtout comme producteur des trois grandes tranches d’informations, des postes de front. Où il s’agissait, en 1993 (nouvelles Matinales) comme en 2000 (création de Forum, une heure d’informations et de débats, 18h- 19h, formule toujours en vigueur quinze ans après), de lancer de nouveaux défis, prendre l’initiative, attaquer la concurrence, innover. A la SSR, pendant cette période dont je ne regrette rien, j’ai tout donné. Le front de l’information m’est donc, je crois, assez connu, peut-être de moins haut que MM Chenevière et Torracinta, mais assurément sur le terrain, et avec une passion qui ne m’a jamais quitté : celle, chaque jour recommencée, de produire et présenter une émission d’actualité.

 

Démanteler la SSR, disent-ils. Mais où diable voient-ils cela ? Je ne réponds ici que pour moi-même, et non pour M. Supino, et cherche en vain le passage de mon texte où j’appellerais à une cessation d’activités, ou un passage par pertes et profit de cette auguste institution. Je l’ai écrit et le répète volontiers ici : la SSR produit d’excellentes émissions d’intérêt public, tout ce qui touche au débat politique, à la mise en lumière des enjeux économiques ou culturels, notamment. Les émissions d’information, les Téléjournaux, Infrarouge, Arena, les magazines économiques, de santé ou de consommation, pour ne citer que quelques exemples. Ai-je demandé que cet univers-là, en gros celui du journalisme d’information, soit « démantelé » ?

 

* Autres terrains, autres enjeux.

 

Seulement voilà, le théâtre d’opérations de l’audiovisuel, depuis que ces deux respectables Messieurs ont quitté leurs fonctions pour passer du statut d’acteurs à celui de pensionnés, a considérablement évolué. Peut-être, à leur époque, pouvait-on dire : « SSR =  service public, privés = médias commerciaux ». Mais aujourd’hui, la réalité du terrain n’a plus rien à voir avec cette équation. Et pour cause ! Prenez Canal 9, La Télé, Léman Bleu, liste non-exhaustive pour la Suisse romande. Je le répète : chacun ces trois médias, sur sa portion de terrain, avec les moyens qui sont les siens (dérisoires face à ceux de la SSR), déploie des efforts immenses pour refléter la vie politique, économique, sportive (de proximité), sociale et culturelle de sa région. Au prorata de leur taille, ils produisent beaucoup plus d’émissions « de service public » que la SSR. Le constater, c’est photographier le terrain d’aujourd’hui, tel qu’il est, sans pour autant appeler au « démantèlement » de qui que ce soit.

 

D’ailleurs, pour vouloir « démanteler » la SSR, il faudrait commencer par s’y intéresser. Or, cette entreprise captera nos attentions (tout comme les TV privées d’ailleurs) non pas sa structure, déprimante et étouffante, mais par la qualité de ses émissions. Certaines (je les ai citées) sont totalement dans le champ du « service public ». D’autres, pas du tout. Il n’y a à cela rien de grave : la SSR est totalement libre de produire les émissions qu’elle veut, et d’équilibrer l’offre citoyenne par des séries américaines, ou des programmes plus légers, qui sans doute sont de bons capteurs d’audience. Mais je dis simplement, depuis un an dans l’espace public, que cette seconde catégorie d’émissions n’a absolument pas à être financée, ni même aidée, par l’argent public. Ni à la SSR, ni ailleurs. D’où mon idée de faire évoluer le système, dans les années ou les décennies qui nous attendent, vers une aide publique à des ÉMISSIONS, et non plus à des ENTREPRISES ENTIERES. Car en finançant l’intégralité d’une entreprise comme la SSR, on finance certes un peu le « service public » mais surtout quantité d’autres offres qui ne relèvent, quant à elles, que de la concurrence sur le marché privé.

 

* Au centre de tout : l'émission. Pas la structure.

 

Car enfin, l’unité de base, dans l’audiovisuel, ce ne sont PAS LES ENTREPRISES, avec le risque énorme d’usines à gaz que d’aucunes portent en elles, mais ce sont des ÉMISSIONS. Enfant de la télé, je garde une mémoire émue des premières années d’Apostrophes, mais sans du tout avoir retenu par quelle chaîne cette émission géniale était portée. Je me souviens de Pivot. Et de ses invités. Or, précisément, l’évolution des modes de langage dans l’audiovisuel, l’irruption des sites d’informations, le rôle que pourraient jouer les réseaux sociaux (qui doivent passer du mode du bavardage à une utilisation plus construite), tout cela nous amène à une atomisation bienvenue des producteurs d’informations.

 

C’est cela qui pourrait bien, d’ici cinq, dix ou vingt ans, conduire à un « démantèlement » non seulement de la SSR, mais de l’ensemble des actuelles « chaînes » (mais d’où sort, avec les « grilles », ce vocabulaire carcéral ?) productrices d’audiovisuel en Suisse. Si nous voulons que demeure, dans notre pays, un champ de « service public », c’est en l’orientant sur des offres, principalement des ÉMISSIONS, et non plus sur des STRUCTURES, que nous y parviendrons. La SSR, dans ce modèle, peut parfaitement survivre, et même s’en tirer fort bien. Pour peu qu’elle retrouve le goût du mouvement et de l’innovation. Une Ligne Maginot, aussi impeccable soit l’alignement de ses fortins, est toujours un espace de nostalgie. La mémoire enfouie d’une autre guerre.

 

Pascal Décaillet

 

 

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01/04/2015

SSR-Editeurs : une guerre qui n'est pas la nôtre

 

 Publié dans Le Temps - Mercredi 01.04.15

 

Pietro Supino, le grand patron de Tamedia, qui prend sa plume (Le Temps du 31 mars) pour nous rappeler que la SSR est trop gourmande et n’a pas le monopole du service public, c’est bien. Mais ça nous rappelle les premiers passages de la Théogonie d’Hésiode, ce merveilleux poète épique des temps homériques : des chocs de Titans et de Géants. Entre eux. Où nul lecteur averti, en l’espèce, n’est dupe du vrai contexte, la guerre entre les grands groupes de presse et la SSR autour des sites d’information. Bref, une histoire de gros sous, entre gros. Pour grossir encore. Jusqu’à l’éclatement ?

 

Il existe en Suisse trois géants : Tamedia, Ringier, et surtout la SSR. Ils se font la guerre, c’est leur problème. Le nôtre, celui de l’ensemble des citoyens aspirant à s’informer, n’est pas d’assister impuissants, passifs et résignés à ce combat des chefs basés à Berne ou à Zurich. Mais d’exiger de tous les acteurs une nouvelle définition du « service public », ce concept dont la SSR s’autoglorifie, comme si elle en était la seule dépositaire. Alors qu’elle n’est qu’un acteur parmi d’autres. Et surtout, qu’elle produit de moins en moins d’émissions citoyennes, ou de « service public ». Et de plus en plus d’offres n’ayant qu’un lointain rapport avec la promotion de la vie démocratique, de la culture, des arts et des sciences.

 

Dans son papier du Temps, M. Supino fait référence à des propositions publiées fin octobre par Avenir Suisse (dont le patron ne doit pas lui être totalement inconnu), prônant une complémentarité, dans la reconnaissance de la mission de service public, entre SSR et médias privés. Non seulement je partage le point de vue des patrons de Tamedia et d’Avenir Suisse sur ce thème, mais il se trouve que dans «Edito + Klartext, Le Magazine des Médias », il y a un an, printemps 2014, sous le titre « Financer des émissions, pas des entreprises », je publiais une analyse précédant de plusieurs mois tout ce beau monde. « Et si, au lieu de financer, par l’essentiel de cet impôt déguisé qu’on appelle redevance, une armada de chaînes entières (les innombrables canaux radio ou TV, en quatre langues, de la SSR), on ciblait les aides sur des émissions ? Peu importerait qu’elles émanent de la SSR ou des privés. Pourvu qu’elles soient, par la qualité de leur apport, de nature à aiguiser la citoyenneté, faire connaître les enjeux sociaux et économiques, refléter la puissance des antagonismes, donner la parole aux gens, mettre en valeur les actions culturelles ou sportives de proximité. Cela, aujourd’hui, se fait dans les chaînes privées. Avec un autre enthousiasme, une autre économie de moyens, une autre puissance d’engagement qu’à la SSR ».

 

L’idée est simple : casser la double équation « SSR = service public », et « TV ou radio privées «  médias commerciaux ». Oh, toute la sainte propagande de M. de Weck, le Saint Patron de la SSR, voudrait nous l’accréditer, ce poncif. Le problème, c’est qu’en 2015, et à vrai dire depuis quelques années déjà, il ne correspond plus à aucune réalité. D’abord, parce que les médias privés (prenez Canal 9, la Télé, Léman Bleu) multiplient les efforts sur l’information de proximité, les débats politiques quotidiens touchant leurs périmètres de diffusion, ils en produisent, au prorata, infiniment plus que la SSR. La politique, les débats électoraux, la valorisation culturelle de proximité, c’est chez eux, et très peu ailleurs, que ça se passe. Mais aussi, parce qu’à l’inverse, la SSR, gavée d’argent, ayant perdu tout sens de la mesure, n’en peut plus de proposer des offres de programmes qui se laissent peut-être voir, mais n’ont strictement aucune relation avec un mandat de service public. Elle a bien sûr le droit de diffuser ce qu’elle veut, mais ces émissions-là, qu’elle les finance par la publicité, pas par la redevance.

 

Dès lors, l’idée que je lançais dans « Edito Klartext » il y a un an, six mois avant Avenir Suisse et un an avant M. Supino, est de financer, par la redevance (si vraiment il faut qu’il en existe une) non plus des chaînes complètes, non plus des entreprises, mais des ÉMISSIONS. Jugées dignes de l’ambition de « service public ». Et surtout, provenant du privé autant que de la SSR. Et pas seulement des grandes entreprises : le temps est venu, je parle ici comme petit entrepreneur, où des microcellules médiatiques compétentes et dynamiques peuvent, dégagées des lourdeurs de logistique et d’état-major, accomplir des mandats mettant en valeur la vie citoyenne, culturelle, la compréhension économique d’une région donnée. Sur le terrain, en Suisse romande, la bataille est déjà gagnée. Elle doit encore croître en reconnaissance, en luttant contre la propagande SSR, laissant scandaleusement entendre qu’elle détient le monopole du service public. Il y là, pour les mois ou les années qui viennent, une véritable bataille de légitimité à engager. Nous la conduirons avec les seules armes qui permettent de marquer les points : la qualité, jour après jour, infatigablement recommencée, chacun dans son domaine et dans sa région, de notre travail, au service du public.

 

Pascal Décaillet

 

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30/03/2015

Duchosal et l'ombre rouge de la fraternité

 

Sur le vif - Lundi 30.03.15 - 17.29h

 

C’est peut-être parce qu’il est né l’année du Front populaire, mais régulièrement, avant même les premiers parfums de muguet, ça le tenaille : Jean-François Duchosal, colonel-pèlerin devant l’Eternel, reprend le chemin. Sa toute dernière péripétie (au sens d’Aristote, ou de la rue Saint-Denis, comme on voudra) ne l’a pas conduit, cette année, sur la route de Jérusalem, ni même celle de Carthage, mais sur le contour physique des frontières genevoises.

 

Il est parti de Versoix, a longé au plus près, comme seul sait le faire un initié des courses d’orientation, l’itinéraire de nos bonnes vieilles bornes. Et il a cheminé, avec la tranquillité naissante d’un printemps encore timide, le long de nos frontières. Avec le Pays de Vaud. Avec celui de Gex. Avec la Haute-Savoie. Il les a photographiées, les bornes de pierre, portant par exemple la date de 1816. Il s’est extasié, comme il en a l’intime secret, sur les bords chantants de l’Allondon, là où rayonnent les primevères. A ce moment, j’aurais voulu être à ses côtés, lui réciter les vers immortels de Friedrich Hölderlin sur le Neckar. Et puis, quelques jours après, il a fini au bord de l’Hermance.

 

Les voyages du Duchosal me font rêver. Bien qu’ayant 22 ans de moins, je ne suis pas sûr d’avoir la force nécessaire pour les entreprendre. Alors, par procuration, je chemine avec lui. Je l’avais fait vers Arles, « où sont les alyscamps, quand l’ombre est rouge sous les roses… ». Je l’avais fait vers Naples, Tunis, Alger, Cordoue. Et chaque fois que cet ami précieux repartira, à ma manière, je serai avec lui. Car, si le voyage est solitude, il n’en porte pas moins la richesse invisible de la fraternité. Bon vent, Jean-François, pour d’autres rivages.

 

Pascal Décaillet

 

 *** Jean-François Duchosal sera ce soir, en direct dès 19h, sur le plateau de GAC, pour nous raconter sa péripétie sur le chemin de nos frontières.


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28/03/2015

Pierre Maudet a-t-il compris le message du 8 mars ?

 

Sur le vif - Samedi 28 mars 2015 - 17.42h

 

« Je ne vais pas avancer à marche forcée » : l’interview de Pierre Maudet, dans la Tribune de Genève de ce matin, nous laisse sur un double sentiment quant à l’après-8-mars. D’abord, celui d’un ministre intelligent qui a su lire la carte électorale. Mais aussi, à l’inverse, celui d’un homme qui accable trop les autres dans l’interprétation de sa presque défaite, ou si vous préférez de sa minuscule victoire (54 voix). En on se dit que l’essentiel, le rapport de confiance du magistrat élu avec la police, n’est absolument pas réglé. Il faudrait à cet effet, pour peu qu’on y parvienne un jour, de longues années de cicatrisation.

 

D’abord, l’aspect positif, le ministre qui sait décrypter une carte électorale : « J’ai été surpris de voir les résultats dans les grandes communes suburbaines : c’est un avertissement pour les élections municipales ». Eh bien nous aussi, M. Maudet, nous avons fait ce constat. Nous l’avons écrit ici, 14.32h, le jour même, le dimanche 8 mars, puis trois jours plus tard dans GHI. Vous savez lire une carte, c’est bien. Il vous reste à apprendre cette technique politique de base, impeccablement maîtrisée naguère, sur toutes les circonscriptions de France, par un François Mitterrand qui était passé en 1954-55 à l’Intérieur, à quelques-uns des petits marquis ou laquais de votre cause qui, attirés par le pouvoir comme des éphémères par des phares nocturnes, adhèrent à vos paroles avec la glaise inconditionnelle d’un cadavre d’insecte sur un pare-brise. Parce que dans le genre déni, contrairement à vous et votre lucidité, ils battent les records du monde dans l’ordre de la servitude et de l’aplaventrisme.

 

Maintenant, l’aspect négatif. Ou inquiétant, pour la suite. Il réside non dans le décryptage de la carte du 8 mars, mais dans l’analyse des causes du très modeste fifty-fifty du résultat. Là, le ministre rejette trop la responsabilité, dans la TG d’aujourd’hui, sur les autres, et ne s’interroge pas assez sur les failles psychologiques dans le rapport qu’il entretient avec la police. Les coupables : les méchants socialistes, qui soutenaient la loi, mais n’ont pas fait campagne. D’autres méchants, qui ont « brouillé le message et désorienté les policiers ». Et jusqu’à la campagne elle-même, qui « ne portait pas sur l’objet ». C’est peut-être vrai, M. Maudet, mais un général ne vient pas, après la bataille se plaindre de l’état du terrain ou des armes choisies par l’adversaire : il mène le combat, c’est tout.

 

Dans le rapport, complexe et passablement empoisonné, que semble entretenir le ministre avec le corps de police, quelques mots insidieux (« Je ne suis pas rancunier, mais pas amnésique non plus »), lâchés à ma consœur Sophie Roselli, vont presque jusqu’à donner des frissons. Un votant sur deux, à Genève, a dit non à cette loi. Il s’agit certes de l’appliquer, puisque le oui l’emporte de 54 voix, c’est en ordre, la loi passe, mais tout de même, avec une tonalité d’approche où on est en droit d’espérer un effort du ministre. Un effort psychologique sur lui-même. L’interview donnée à la TG ne va pas dans ce sens.

 

Techniquement, le 8 mars, Pierre Maudet a gagné : la loi passe. Politiquement, il a perdu des plumes. La confiance du corps de police ne lui est toujours pas acquise. Le miracle électoral de la locomotive Maudet ne se produit plus. Il y a quelque chose d’enrayé dans la longue marche de cet homme brillant vers l’éternité du pouvoir. Les opposants du 8 mars, il les retrouvera un jour sur son chemin. Celui de Genève. Ou celui de Berne.

 

Pascal Décaillet

 

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23/03/2015

Les chaînes françaises aux ordres de Matignon ?

 

Sur le vif - Lundi 23.03.15 - 12.49h

 

La manière dont les chaînes françaises nous ont présenté, hier 20h, puis une bonne partie de la soirée, les résultats provisoires ou les projections pour les élections départementales, est pour le moins singulière. Sur tous les programmes auxquels j’avais accès, on nous donne le chiffre du Front national. Mais nulle part celui de l’UMP, toute seule (sans l’UDI-UC-MoDem et les innombrables Divers Droite). Nulle part, non plus, celui du PS seul (sans les Divers Gauche). Autrement dit, on nous balance le résultat brut d’un parti (le FN), et on l’affiche pendant des heures en comparaison, non d’autres partis (l’UMP, le PS), mais de galaxies nommées « bloc de droite » ou « bloc de gauche ».

 

Il a fallu attendre 23h pour obtenir, enfin, le chiffre de l’UMP seule (déjà fort bon, d'ailleurs), et surtout celui du PS, seul. On le sait ce matin, ce dernier est clairement battu pas le FN. En clair, on a « gonflé » l’UMP avec les Divers Droite. Et surtout, on a gonflé à mort le PS avec une galaxie de Divers Gauche qui n’ont strictement rien à voir, non seulement avec le socialisme, mais surtout avec la social-démocratie de Manuel Valls. Pendant trois heures, on a mélangé des pommes avec des poires. Pendant ces trois heures, tellement précieuses, une immense partie des spectateurs sont allés se coucher, les rotatives de presse écrite ont tourné, certains journaux plaçant ce matin le FN en troisième position, en tant que parti, alors qu’il est clairement deuxième.

 

Pendant trois heures, on a fait croire aux Français l’existence d'un « bloc de gauche » ou d’un « bloc de droite » qui ne sont, l’un comme l’autre, que pure fiction. La logique de ces départementales n’a strictement rien à voir avec le scrutin majoritaire, uninominal à deux tours, qui prévaut en France pour les législatives depuis la Cinquième République, à part la brève parenthèse proportionnelle inventée en 1986 par François Mitterrand pour affaiblir Jacques Chirac. Pendant trois heures, on a créé l’illusion de blocs idéologiques qui seraient sémantiquement homogènes, alors qu’ils se combattent. D’ailleurs, il suffisait de voir, hier soir, l’ambiance entre la gauche de la gauche, celle de Mélenchon notamment, et le PS, pour constater que la seule vraie nouvelle de ce 22 mars était la fin, à gauche, de la primauté socialiste conquise de haute lutte, de 1971 (Epinay) à 1981 (prise du pouvoir) par François Mitterrand. A l’époque, contre son grand rival, le Parti communiste.

 

Pour Manuel Valls, il y a non seulement défaite face aux Français, mais revers historique, lourd de conséquences, dans les rapports internes à la gauche française. Tout cela, bizarrement, a été soigneusement tu, sur les chaînes françaises, de 20h à 23h. On a laissé Manuel Valls se précipiter à l’antenne quelques minutes après les résultats et projections de 20h. On n’a cessé, comme des perroquets, de répéter que le PS « limitait la casse », alors que ce parti subit une défaite majeure. L’UMP s’en sort fort bien, même sans avoir besoin de la gonflette des Divers Droite. Et le FN conforte largement son ancrage, son maillage dans la vie politique française.

 

Pourquoi le résultat isolé, sans les Divers Gauche, du PS, n’a-t-il pas franchement été donné dès 20h ? Pourquoi, pendant trois heures, a-t-on mis en balance le résultat intrinsèque d’un parti avec celui de « coalitions » imaginaires ? Pourquoi, surtout, le grave revers du PS a-t-il été caché jusqu’aux environs de 23h ?

 

 

Pascal Décaillet

 

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21/03/2015

Bartok 1943 : les sons des adieux

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Sur le vif - Samedi 21.03.15 - 17.50h

 

Les adieux de Mariss Jansons, après plus de dix ans d’un travail acharné à la tête de cet ensemble, à l’Orcherstre Royal Concertgebouw d’Amsterdam. C’était hier soir, vendredi 20 mars, le moment de grâce que nous offrait la chaîne Mezzo. L’immense chef letton, 72 ans, n’est que le sixième maestro à la tête de cet orchestre depuis l’année de sa création, en 1888. C’est dire l’attachement du public néerlandais – et, à travers lui, des mélomanes du monde entier – à la personne de celui qui dirige « son orchestre », l’un des plus importants dans le monde musical aujourd’hui.

 

Le grand moment, ce fut, en fin de programme, le Concerto pour Orchestre de Béla Bartók. Composé à New York en 1943, l’année même où naissait en cachette à Riga, Lettonie, Mariss Jansons : dans le ghetto de cette ville, une partie de sa famille avait trouvé la mort. En exil aux Etats-Unis depuis 1940, Bartok n’y était pas heureux, les commandes se raréfiaient, et c’est presque dans la misère que l’un des plus grands compositeurs du vingtième siècle y mourra d’une leucémie, le 26 septembre 1945, privant le monde, juste libéré de la Guerre, de son exceptionnelle inventivité. Celle qu’on retrouve, justement, dans ce Concerto, l’une de ses dernières grandes œuvres.

 

A New York, 1943, à des milliers de kilomètres de la Hongrie, Bartók compose une œuvre qu’à Amsterdam, 72 ans plus tard, loin de sa Lettonie natale, dirige un chef de légende. En laissant entendre, dans l’interview diffusée pendant l’entracte, que le choix de programmation était dû au hasard, on se prend à penser que Jansons promène un peu le journaliste Antoine Pecqueur, au demeurant excellent, un jeune confrère dont j’adore l’enthousiasme et la très grande connaissance des choses musicales : il est lui-même Prix de basson du Conservatoire de Lyon.

 

Comme les dernières années de Bartók à New York (1940-1945) m’ont toujours pas mal travaillé, je pensais à la mort, hier, pendant le Concerto pour Orchestre. J’avais tort : cette œuvre est un incroyable hommage au génie de chaque instrument, les vents notamment. Chacun, mis en valeur, y trouve sa sonorité ciselée : la très belle réalisation d’hier soir a su rendre hommage, plan par plan, au moment exact où il le fallait, à l’apport de chaque instrument. A la vérité, une œuvre impressionnante, aboutissement d’une existence : il y a bel et bien comme un chant de mort dans le troisième mouvement, avant le retour à la vie, le final.

 

Puisse Mariss Janssons, ailleurs qu’à Amsterdam, ou en y revenant comme invité, nous faire profiter, longtemps encore, de son incomparable expérience du pupitre. Ce chef magique, qui s'était effondré d'une attaque en 1996, en dirigeant la Bohème à Oslo, fait partie, comme feu Abbado, comme quelques autres, de ceux qui m’impressionnent totalement. Il y a en lui, dans l’intensité de la présence, l’incroyable souci du détail, la fusion avec l’orchestre, quelques fragments d’âme qui nous jettent dans l’œuvre. Lorsque cette dernière provient d’un Béla Bartók au sommet de son art, on se dit que la chaîne Mezzo, une fois de plus, nous a mis en contact avec les grands. Et cela, ça fait du bien, vraiment.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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20/03/2015

Gauchebdo : éclipses d'une autre galaxie

 

Sur le vif - Vendredi 20.03.15 - 17.55h

 

Depuis des années, ici même, je dis le plus grand bien de Gauchebdo. Je continue ce soir, et n’en démordrai pas. Tant qu’il me restera un souffle de vie, j’accorderai la préférence à ces articles qui nous surprennent et nous emportent, nous cultivent, infiniment, non d’un simple savoir lisse d’encyclopédie en ligne, mais parce qu’ils nous provoquent et nous remuent. Ils creusent, approfondissent, et en même temps nous élèvent, nous arrachent à nos pesanteurs, nous dessinent, à travers le ciel retrouvé, d’insoupçonnés chemins de traverse. Tel est, parmi quelques rares autres, Gauchebdo, hebdomadaire que je lis tous les samedis 15h, à part cette semaine, où j’ai pris de l’avance : chacun défie le temps comme il peut.

 

Un journal qui nous parle de la Grèce, pays qui vit une expérience unique, et qui en parle avec intelligence, ouverture, à travers la vie politique, mais aussi sociale, et surtout culturelle des Grecs d’aujourd’hui. Là, dans le numéro d’aujourd’hui, no 12, daté du 20 mars 2015, grande interview de Yanis Varoufakis, le déjà célèbre ministre des Finances. Reprise de l’Humanité : « Comme la République de Weimar, le centre a échoué. Le Pasok s’est effondré ». Un moment fort, où le grand argentier d’un pays sans argent renvoie à la puissante Allemagne d’aujourd’hui, celle de Mme Merkel, les fantômes de sa propre mémoire.

 

Un pays qui nous parle de la Tunisie, c’est tout de même le moins qu’on puisse faire, cette semaine, à travers une présentation du Forum social mondial, qui se tiendra du 24 au 28 mars à Tunis. Un journal qui consacre un long et bel article, signé Bertrand Tappolet, au FIFOG, le Festival international du Film oriental de Genève, sous l’angle, notamment, des ouvrières textiles du Caire. On est quand même, et j’enrage en l’écrivant,  en termes d’appel et d’ouverture, à quelques milliers de lieues marines des futilités de mode et de complicité promotionnelle que nous balancent nos suppléments culturels du week-end. Le Samedi littéraire du Journal de Genève est mort. Celui de la Gazette de Lausanne, encore plus impressionnant, oui celui des fulgurances de Franck Jotterand, est mort. Il reste la NZZ, la Frankfurter Allgemeine, quelques autres. Et il reste l’esprit de résistance et d’originalité culturelle de Gauchebdo.

 

Allez, je vous en donne encore un ou deux. Une remarquable page, signée Myriam Tétaz-Gramegna, sur les 90 ans de Pierre Boulez, ce génial compositeur, éternellement « à l’affût d’un monde sonore inouï ». Ou encore, un papier sur l’horreur des tranchées, vécue par Cendrars, dont on sait qu’il y laissa un bras.

 

Et si l’écriture, celle d’un papier journalistique comme d’autre chose, nous proposait aussi, comme dans Boulez, le chemin vers « l’inouï » ? Et si chaque syllabe venait ravir nos oreilles d’une indomptable nouveauté ? Et si l’avenir de la presse, contrairement à toutes les apparences, et surtout à toutes les arrogances des grands groupes lécheurs d’actionnaires, appartenait à ces minuscules équipes : une, deux, trois personnes. Mais entre eux, la flamme de l’écriture, la fraternité dans l’ordre du verbe. A partir de là, que Gauchebdo soit communiste, je m’en fous complètement. L’essentiel que j’ai perçu de leur travail est d’un autre ordre, d’une autre solitude, d’une autre galaxie.

 

Pascal Décaillet

 

 

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19/03/2015

Pénélope à la tête du DIP

 

Sur le vif - Jeudi 19.03.15 - 16.06h

 

Anne Emery-Torracinta, la patronne de l’Instruction publique genevoise depuis l’automne 2013, a beau provenir du même parti que son prédécesseur Charles Beer (2003-2013), elle n’en mène pas moins une politique radicalement différente. Avec un autre style de commandement. Disons qu’elle prend des décisions, et qu’elle s’y tient. On apprécie ou non ce qu’elle veut faire, mais au moins elle annonce clairement la couleur. Du coup, elle se fait des ennemis. A l’interne, notamment, comme dans la fameuse affaire des chaises musicales Seymaz-Candolle, qui est loin d’être réglée, et où le minimum de concertation n’a pas été au rendez-vous. Sur ce dossier, j’ai exprimé ici mon avis : on ne joue pas impunément avec les lieux où souffle l’esprit ; on ne déplace pas ainsi les gens comme des pions.

 

Mais revenons à la méthode de gouvernance. A part dans cette affaire, où elle est précipitée, il faut bien admettre qu’elle est plutôt bonne. Après la décennie Beer (ou peut-être après la double décennie Beer-MBG), il fallait donner des signes d’autorité, de clarté, de netteté dans les idées, au plus haut niveau du Département. La toute dernière décision (cf. Tribune de Genève d’aujourd’hui) en est un excellent exemple. Elle concerne la suppression de 12 postes de directeurs au primaire : sachant que trois postes sont inoccupés, on va passer de 73 à 58 directeurs. On commence sérieusement à s’éloigner des 93 postes initiaux, voulus par Charles Beer.

 

Socialiste, Mme Emery-Torracinta ? Oui, sans doute, mais d’une autre fibre, disons moins gentiment associative, que celle de son prédécesseur. Si on prend ces deux décisions, et qu'on ajoute celle, fracassante, prise récemment sur l’IUFE (Institut universitaire de Formation des Enseignants), on peut assez aisément reconstituer la figure mythologique de Pénélope, l’épouse d’Ulysse, qui, pour échapper aux prétendants pendant les vingt ans d’absence de son mari (dix ans de Guerre de Troie, dix ans pour revenir), s’échinait à défaire la nuit la tapisserie qu’elle tissait le jour. Eh oui, il faudra s’y habituer, notamment dans la chère famille socialiste : ce que Charles avait fait, Anne le défait.

 

Assurément, la Pénélope du DIP ne se sent liée par nulle espèce de legs à son prédécesseur. Sur quantité de dossiers majeurs, elle n’hésite pas, ouvertement, à prendre le contrepied du ministre précédent. A l’interne, il y a certes ceux qui peinent à encaisser cet autoritarisme, non sans raison dans l’affaire des transferts de bâtiments. Mais il y en a beaucoup d’autres, aussi, qui apprécient de voir qu’enfin, au plus haut niveau, quelqu’un décide. Avec une volonté politique claire, une ligne de conduite, des moyens pour mener la bataille. Ainsi, Pénélope crée l’événement : c’est du chef du DIP, désormais, que viennent à nouveau les impulsions, qu’on les aime ou non. Du ministre, et non de l’insistante pression de quelque parlementaire. Le ton est donné. Il y a désormais un caractère exécutif à la tête de l’Instruction publique genevoise.

 

 

Pascal Décaillet

 

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