17/09/2014

Esther et le bruissement du silence

 

Sur le vif - Mercredi 17.09.14 - 17.31h

 

Pourquoi Esther Alder, magistrate Verte à l’exécutif de la Ville de Genève, a-t-elle toute sa place, demain autant qu’aujourd’hui, dans la politique municipale ? Pour une raison simple : c’est une politicienne qui prend des engagements et les tient, se fixe des objectifs et se concentre sur eux, pense prioritairement à ses administrés, et surtout se soucie comme d’une guigne du jeu politique. Non seulement, elle ne s’y intéresse pas, mais elle ne joue pas. Jamais dans le miroir. Jamais dans l’allusion. Jamais dans le second degré. Jamais dans le réseau moiré des échos et des reflets. Ses pairs le lui reprochent, la presse croit bon de sourire, tout le petit monde de la Cour ricane.

 

Mais elle, va son chemin. Celui pour lequel elle a été élue. La solidarité sociale en Ville de Genève. L’aide aux démunis. Ces derniers, lorsqu’ils la voient arriver, ne ricanent pas. Parce qu’ils savent que pour eux, elle servira à quelque chose. En cela, Esther Alder, jugée ringarde par la mondanité des modernes et des branchés, pourrait bien, l’air de rien, l’être beaucoup moins par la population : voilà, pour une fois, une politicienne qui ne passe pas son temps à bavarder, mais tente d’agir. Cette fameuse adéquation des actes avec les engagements, principe mendésiste majeur, que je mentionnais dans mon dernier papier.

 

Loin des lazzis, Esther Alder va son chemin, oui. Avec le rythme qui est sien, et n’est certes pas celui du tempo Tschudi, ni des grandes célérités urbaines. Mais ce chemin, le sien, elle le suit. La tâche qu’elle se fixe, elle l’accomplit. Avec des hauts et des bas, bien sûr. Et le public, au-delà des jeux de miroirs qu’on veut bien lui tendre, et avec lesquels on tente de l’éblouir, pourrait bien discerner dans cette force tranquille un atout dans l’ordre de la politique. Peut-être parce qu’il commence, à Genève comme ailleurs, à en avoir plus qu’assez de la sanctification sonore des coulisses. Et pourrait, doucement, se mettre à lui préférer ce qu’Heidegger, parlant de cette Forêt Noire qui lui était si chère, appelait « Das Geläute der Stille ». Le bruissement du silence.

 

Pascal Décaillet

 

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16/09/2014

Respect à nos Musulmans de Suisse

 

Sur le vif - Mardi 16.09.14 - 14.56h

 

Je rumine ce papier depuis des mois. Depuis des années même, sans doute depuis le dimanche de la votation sur les minarets. Résultat que je respecte, car je suis démocrate, mais qui continue de m’apparaître comme une aberration. J’avais profondément combattu cette initiative, j’ai été dans le camp des perdants, c’est la vie. Mais le problème demeure : la manière, dans notre pays, dont certains, hélas de plus en plus nombreux, parlent de l’Islam, est aussi ahurissante qu’inquiétante. Ce qui me frappe, et c’est mon objet ici, n’est pas leur opinion (nous sommes en démocratie, chacun s’exprime), mais le niveau d’inculture que souvent elle dévoile.

 

Méconnaissance totale de l’Histoire des religions. Ignorance crasse sur ce qu’est l’Islam. Ou d’ailleurs, le judaïsme, le christianisme. On a le droit, parfaitement, de s’opposer à une religion, il ne saurait en République exister de dogmes, ni de délit de blasphème. Mais par pitié, qu’on le fasse en connaissance de cause. Cela signifie, avant de stigmatiser, connaître. Et pour connaître, il faut s’informer. Apprendre. Lire, et lire encore. Le domaine religieux, qui m’intéresse comme on sait de très près, est l’un de ceux qui supportent le moins l’amalgame ou l’approximation, l’étiquette lestement collée. Je ne parle pas ici de la foi (je ne m’exprime jamais sur ce sujet), mais de l’aspect historique, culturel, textuel qui doit être maîtrisé lorsqu’on s’exprime sur une religion. Notamment sur l’une des trois religions du Livre (judaïsme, christianisme, Islam), qui précisément, au fil des siècles, ont exprimé leurs sensibilités par la voie de textes. Il conviendrait, un minimum, de se frotter à ces derniers.

 

J’ai eu la chance de découvrir l’Islam sur place, très jeune : à huit ans à Damas, avec ma famille, lorsque nous avons visité la Grande Mosquée des Omeyyades, puis, quelques jours plus tard, les grands édifices d'Istanbul. Puis, trois ans plus tard, lors d’un magnifique été passé avec ma mère à visiter l’Andalousie, ce pays qui fut d’ouverture et de respect mutuels, dont parlent si bien les livres de mon ami Maurice-Ruben Hayoun. Et puis, j’ai eu une deuxième chance, beaucoup plus grande encore : celle d’avoir pendant quatre ans, au primaire (1965-1969), comme professeur de religion un homme d’exception dont j’ai souvent parlé ici, le Père Louis Collomb. Prêtre catholique, il nous a évidemment initiés à cette religion, mais j’atteste ici l’immense respect, l’immense douceur, l’immense tolérance, et surtout la profonde connaissance avec lesquels il nous parlait, notamment, du judaïsme et de l’Islam. Jamais, je dis jamais, au cours de ces quatre ans, il n’a eu le moindre mot dénigrant pour ces religions. Il nous renseignait sur leurs textes, leur foi, leur Histoire. Cela m’a amené, dans ma vie, moi catholique, à ne jamais attaquer d’autres religions.

 

Je conçois pourtant qu’on puisse le faire, rien ne doit être tabou, et il n’y a pas, dans notre espace public, à protéger une religion sous le seul prétexte qu’elle serait religion. Ce que les autorités nous garantissent, et c’est un acquis puissant, c’est la liberté pour chacun de croire ou ne pas croire, pratiquer ses cultes en des lieux déterminés pour cela. Il y a évidemment lieu de s’en réjouir.

 

Mais la manière dont en Suisse on parle aujourd’hui de l’Islam ! Le règne de la confusion. On confond Islam et islamisme, on ne voit l’Islam que dans ses composantes maghrébines, le confondant avec l’arabité, alors que le premier pays musulman du monde est l’Indonésie, et que la grande majorité de nos Musulmans de Suisse sont d’origine balkanique, où l’Histoire de l’implantation islamique, sous la présence ottomane, n’a strictement rien à voir avec celle du Golfe Persique, encore moins celle de l’Afrique du Nord. On profite de l’actualité, en effet abominable, de ces décapitations, pour mettre tous les Musulmans dans le même panier : cet amalgame est non seulement scélérat, mais relève d’une inimaginable inculture.

 

Citoyen suisse, je demande pour les Musulmans de notre pays (et bien sûr aussi pour les autres communautés religieuses) le respect que nous nous devons mutuellement en République. Cela ne doit pas empêcher cette dernière de faire respecter ses règles, ses usages, ses coutumes. Par les Musulmans. Mais aussi par tout le monde : Juifs, Chrétiens, athées, agnostiques, peu importe, la République reconnaît des citoyens et des citoyennes, et non des communautés. Pour l’heure, le plus urgent est de calmer les esprits. Dénoncer les amalgames. Et surtout, INFORMER. Je peine à entrevoir que cette initiation à l’Histoire des grands courants religieux puisse émaner d’une autre instance que de l’École. Pratiquer une telle initiation, évidemment factuelle et culturelle, ça n’est en rien attenter au principe de laïcité. A moins qu’on ne veuille entendre par cette dernière la négation, jusqu’à l’éradication sémantique, de tout ce qui touche, de près ou de loin, au phénomène religieux.

 

Pascal Décaillet

 

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10/09/2014

Bicentenaire : l'Histoire mise à l'écart

 

Sur le vif - Mercredi 10.09.14 - 14.46h

 

1814-1815 : un tournant majeur pour Genève, qui entre dans la Confédération, mais aussi pour la Suisse, qui s’enrichit, avec le Valais et Neuchâtel, de trois nouveaux cantons. Une mutation de la Suisse qui, comme toujours et loin du mythe d’un « peuple heureux » (Rougemont), s’est opérée sous pression extérieure. Et quelle pression ! La chute de Napoléon. 33 ans plus tard, c’est également en symbiose et en synergie parfaites avec les grandes Révolutions de notre continent (France, Allemagne, Autriche, Italie) que la Suisse créera son Etat fédéral. De même, en 1918, c’est exactement pendant les premiers jours de la Révolution allemande, si bien racontée par le romancier Alfred Döblin (November 1918), que notre pays vit cette fameuse Grève générale, qui traumatisa tant l’ordre bourgeois, marqua les mémoires au fer rouge, il suffit pour cela de lire la presse et la littérature des années vingt, trente et quarante. Non, notre pays n’a jamais été isolé (si ce n’est entre 1939 et 1945), il est un pays d’Europe comme un autre, ni meilleur ni pire, tout aussi sensible aux vibrations de l’ensemble du continent.

 

1814-1815 : à Genève, les autorités multiplient les festivités du Bicentenaire. Et c’est là, hélas, le problème : non pas le Bicentenaire, mais l’omniprésence du pouvoir en place. On ne voit et n’entend que lui. Sous prétexte de commémoration, il passe son temps à se mettre en scène lui-même. Non dans l’exercice de la réflexion historique, mais dans celui de la mondanité répétée : Longchamp reçoit Burkhalter, François accueille Didier, les huit épingles qui tirent les deux hommes embarquent dans le même bateau, entre soi on se sourit, on se congratule. De loin, de la côte, avec des jumelles de chasse, faute de grive, on tente d’apercevoir les ministres, ils boivent un verre entre eux, sur le pont. Tant mieux pour eux. Mais c’est un peu juste.

 

J’ai pas mal étudié les commémorations, et cite souvent ici les époustouflants « Lieux de mémoire », publiés chez NRF par l’historien Pierre Nora. Et je me dis que pour commémorer, il faut avant toute chose avoir de quoi se souvenir. Lorsqu’un pays – la France – a perdu un million et demi d’hommes au combat en quatre ans (du 2 août 1914 au 11 novembre 1918), soit une moyenne d’environ mille par jour, on peut aisément comprendre que les survivants, face à l’immensité du vide, l’omniprésence d’un deuil touchant chaque famille, le silence hébété de l’absurde (dont nous parlera Céline dès le Voyage), s’embarquent, à force de marbre et de bronze, dans l’aventure des monuments aux morts. Qui serions-nous, les Suisses, demeurés neutres pendant cette boucherie, pour oser leur articuler le moindre grief, même si le goût artistique des stèles et des Poilus de village n’est pas toujours à la hauteur de Rodin ?

 

Mais Genève et 1814-1815, c’est autre chose. Nous commémorons assurément un événement important, mais enfin il n’est nullement porté par le tragique de l’Histoire, le rapprochement entre Genève et la Confédération s’étant opéré en douceur, progressivement, avec plusieurs dates-clefs échelonnées sur deux ans, comme l’ont très bien montré nos historiens. L’objet commémoré n’aura donc pas sur le public d’aujourd’hui la puissance d’émotion qui vous monte à la gorge lorsque vous vous rendez sur le mémorial d’un camp de la mort où dans un cimetière militaire du côté de Verdun. Le rapport du public ne passera pas par l’immédiateté d’un instinct : il faut, en profondeur, lui EXPLIQUER ce que nous commémorons, et pourquoi l’événement passé nous lie à notre présent. C’est ce que nous avions tenté de faire, infatigablement, un ou deux collègues et moi, à la RSR en 1998, lorsque nous avions monté nos innombrables émissions spéciales (décentralisées dans tous les cantons) autour du 150ème de l’Etat fédéral et du 200ème de la République helvétique.

 

Cette tâche explicative, cette mission d’exégèse, ont-elles été accomplies à Genève pour ce Bicentenaire ? La réponse, sans faillir, est non. Nos autorités, toutes empressées à se mettre elles-mêmes en scène comme agents de commémoration, on largement négligé l’essentiel : l’Histoire elle-même, cette prodigieuse discipline qui constamment exige prise de distance, remise en question, retour aux sources et aux archives. Du coup, on célèbre, on concélèbre, on trinque, on se congratule, toujours les mêmes réseaux, toujours François avec ses quatre épingles, mais le plus important, la réinvention de l’éclairage historique, on le laisse de côté. Tout au plus quelques costumes, gentillets, juste dépoussiérés du cortège de 1964 (dont l’auteur de ces lignes, six ans à l’époque, garde un souvenir certes diffus, mais joyeux et coloré). Tout au plus, quelque camions de pompiers, à travers les âges. Mais sur l’encouragement au chemin intellectuel de la découverte historique, peu de choses. Tout aussi peu, hélas, sur la seule chose, au fond, qui vaille, dans un chemin de commémoration : l’actualisation brechtienne avec ce que nous sommes aujourd’hui. Car enfin, ce sont les hommes et les femmes de 2014-2015 qui commémorent, c’est à eux qu’on parle, à leurs consciences qu’on s’adresse, à leurs capacités de mémoire, d’imagination, de projection qu’on esquisse une mise en scène. Oui, j’aurais voulu un Brecht, ou un Heiner Müller, pour assumer avec élévation l’évocation de ces années-là. Hélas, nous n’eûmes que l’éternité épinglée de François, accueillant Didier, ou même (dans un numéro récent du Temps) face à son miroir. De ce Bicentenaire, nous retiendrons la ronde des commémorants, malheureusement alliée à la mise à l’écart de l’appel à l’Histoire.

 

Pascal Décaillet

 

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09/09/2014

Caisse publique : les raisons de mon oui

 

Sur le vif - Mardi 09.09.14 - 12.57h

 

Le 28 septembre, je dirai oui à la Caisse publique d’assurance-maladie, tout comme j’avais déjà, le 11 mars 2007, dit oui à la « Caisse maladie unique et sociale », nettement rejetée par le peuple et les cantons, principalement pour la question de son financement. Je dirai oui, et j’explique ici pourquoi, en précisant que de bons arguments existent des deux côtés. Disons-le tout net : j’ignore si la Caisse publique nous permettra de payer des primes moins exorbitantes qu’aujourd’hui, ce qui est assurément le souci majeur de la population, et je place le débat sur le seul plan qui m’intéresse dans les affaires politiques, celui de la vision citoyenne. La conception, en l’espèce, que je me fais du rôle de la santé publique dans une société humaine organisée, qu’on appelle « Etat ».

 

La LAMAL (loi sur l’assurance-maladie), je la connais par cœur, ayant assisté à Berne, il y a vingt ans, à l’intégralité des débats parlementaires sur la genèse de cette loi. J’ai vu tous les conseillers fédéraux s’y casser les dents, Flavio Cotti, Ruth Dreifuss, Pascal Couchepin, Didier Burkhalter, Alain Berset. Je ne recenserai pas ici les multiples raisons qui ont conduit à l’explosion des primes dans notre pays, nous les connaissons tous, et l’une d’entre elles, majeures, est évidemment la surconsommation médicale.

 

Mais surtout, ce qui a le plus lamentablement échoué, et qu’on nous brandissait pourtant, au milieu des années 1990, dans une idéologie libérale que n’allait pas arranger le courant blairien (contaminant jusqu’à  notre gauche en Suisse), c’est la mise en concurrence des Caisses. J’encourage tout historien en instance de mémoire ou de thèse à aller rechercher, dans les archives audiovisuelles et celles des journaux, les argumentaires d’il y a vingt ans, ces promesses de magie libérale, où le dogme du marché, d’inspiration anglo-saxonne, remplaçait celui d’une économie en effet passablement dirigiste, héritée de la guerre et des années d’après-guerre. Oui, j’espère que les historiens vont nous ressortir ces argumentaires avec leurs mirages de libéralisme post-moderne, où ce tout qui ressemble à une solidarité sociale, une mutualité au sein d’une communauté humaine, devait s’évaporer au profit des vertus de la concurrence-reine. Vingt ans après, le résultat est là. C’est un échec. J’ignore si un système d’Etat eût fait mieux, je ne me risquerais pas à l’affirmer. Mais la mise en concurrence est une cruelle défaite. Il faut aujourd’hui en prendre acte, en saisir la mesure.

 

A mon tour, je ne prétends pas que la prise en charge de l’assurance de base par une caisse-maladie nationale de droit public, avec agences cantonales ou intercantonales, serait une quelconque panacée. Mais comme citoyen, je veux y croire : non à la panacée, mais à quelque chose de plus solide, de plus juste, de plus solidaire, de plus conforme à l’idée que je me fais de la prise en charge de la santé au sein d’une nation moderne. Depuis toujours, je plaide pour que la santé (tout au moins dans l’assurance de base) échappe aux mécanismes de concurrence du privé. Pourquoi ? Mais parce qu’elle est d’intérêt éminemment public ! Parce qu’elle est notre bien le plus précieux, la condition de notre vie. Parce que chacun d’entre nous doit pouvoir accéder aux soins de base. Aussi, parce qu’économiquement, le libéralisme n’a jamais été ma vision des choses. Et qu’il existe pour moi d’autres valeurs que celles du profit. Par exemple, l’Etat. Par exemple, la République. Par exemple, la solidarité. Au nom de ces principes, dont vous voyez bien qu’ils sont politiques et non techniques, j’estime que la Suisse doit au moins essayer le modèle de Caisse publique que nous proposent les initiants.

 

Ensuite, quoi ? Eh bien ensuite, hélas, le 28 septembre, ce modèle sera refusé, sans doute par la puissance majoritaire du vote alémanique, où la conception du rôle de l’Etat n’est pas la même que dans les cantons latins. Je serai donc, le 28, dans le camp des perdants. Mais au moins, j’aurai plaidé. Reste que la Suisse, cette belle et vivante démocratie qui, à commencer par l’AVS en 1947-1948, a inventé après la guerre un réseau enviable d’assurances sociales, n’a pas réussi ce pari dans l’ordre de l’assurance-maladie. Partisan d’un Etat fort, je rêve d’une Révolution comparable à celle de l’instauration, à la Libération, de la Sécurité sociale par le général de Gaulle. Quelque chose, pour l’assurance de base, de puissamment collectif. Une réforme qui ressemble à une urgence d’Etat, inspirée par un mouvement de solidarité et de justice. Cela ne sera pas, je le vois bien, pour le 28 septembre 2014. Mais cela, en Suisse, devra bien advenir un jour. Car notre petit pays peut être très grand, lorsqu’il parvient, comme avec l’AVS juste après la guerre, à se doter d’instruments à la hauteur de son ambition pour le bien général, et non pour le seul profit de quelques-uns.

 

Pascal Décaillet

 

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03/09/2014

Traverser oui, mais pas comme ça !

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 03.09.14

 

Depuis toujours, je milite pour une traversée. Je suis né et j’ai grandi à l’endroit où j’habite maintenant, à deux pas de ce lac que j’aime tant, et j’ai vu, en un demi-siècle, la circulation décupler à Genève. Même en mettant l’accent sur les transports publics, ce qu’il faut assurément faire, les voitures seront toujours là dans dix ans, trente ans. Et notre Rade, elle, n’aura pas pour autant grandi d’un millimètre. Le destin de Genève, c’est de traverser le lac. Pour boucler son périphérique, entamé mais non achevé avec l’autoroute de contournement. Pour désengorger la Rade, et notamment le pont du Mont-Blanc, de tous ceux qui n’ont rien à y faire, parce qu’ils ne font que transiter de l’actuelle sortie Vengeron à la région d’Annemasse, ou le contraire.

 

C’est ce chantier-là, le grand pari, le grand rendez-vous du siècle. Cette traversée-là, oui, la grande, par exemple Vengeron-Belotte, mais pas la petite. Pas celle sur laquelle nous votons le 28 septembre prochain. Trop petite. Trop étriquée. Trop enfermée dans l’espace urbain. Arrivant avec trente ans de retard. Pas assez visionnaire. Ma position personnelle est donc qu’il faut sauter un tour, même si je puis comprendre ce que cette patience imposée peut avoir de rageant quand on contemple les bouchons sur les quais, sur le pont du Mont-Blanc, route de Lausanne. Sauter un tour, en rongeant son frein, pour mieux se battre, tous ensemble, oui tout un canton uni, afin d’obtenir un jour les crédits pour une grande traversée.

 

Bien entendu, je suis citoyen, et je respecte les décisions démocratiques. Si le peuple accepte, le 28 septembre, la traversée de l’UDC, eh bien il faudra la faire. Mais désolé, Mesdames et Messieurs les partisans, ce serait là un coup dans l’eau. Et puis, surtout, à ce point dans la densité urbaine (avenue de France – Port-Noir), traverser pour aller où ? La difficulté, même avec un tunnel de liaison vers Malagnou, d’obtenir un tracé cohérent et efficace, est immense. Ceux que nous devons dissuader de passer par le pont du Mont-Blanc, ce sont les transitaires. Ce dont Genève a besoin, c’est un vaste et généreux périphérique, utile, oui cette fois osons le mot, à tous les usagers du « Grand Genève », notamment les travailleurs frontaliers. L’axe de pénétration de ces derniers sur leur lieu de travail, s’ils viennent en voiture, doit être au maximum autoroutier, extra-urbain, et surtout pas dans un encombrement supplémentaire de la route, puis rue de Lausanne (déjà totalement saturées) ou des routes d’accès, côté Champel-Malagnou.

 

Cette position, bien entendu, n’engage que moi. Je m’exprime ici comme citoyen, passionnément concerné par Genève et son destin. Comme des dizaines de milliers d’autres électeurs du 28 septembre, j’ai ma vision et mon urbanisme pour Genève. Certains les partageront, d’autres non. Que chacun s’exprime. Et dans tous les cas, la décision populaire devra être respectée. Si c’est non, nous orienterons toutes nos énergies sur la grande traversée. Si c’est oui, les opposants devront s’incliner, prendre acte de la volonté du peuple, et percer sans tarder – ni jouer au plus fin sur des subtilités juridiques - cette traversée de la Rade que nous propose l’UDC.

 

Pascal Décaillet

 

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André Castella, le sourire de la République

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Sur le vif - Mercredi 03.09.14 - 09.49h

 

Pendant de longues heures, lorsque je lisais les éblouissants « Lieux de mémoire » de l’historien français Pierre Nora (NRF), j’allais contempler les monuments aux morts, dans les villages de France, et je me disais que la République, oui cette idée républicaine à laquelle je suis tant attaché, ne pouvait être un simple concept, mais devait s’incarner dans des êtres, par le miracle d'une Transfiguration. Démarche éminemment chrétienne : je l’assume. On peut être chrétien et profondément républicain, la question du Ralliement a été réglée, avec une parfaite clarté, par Léon XIII, il y a quelque 120 ans.

 

Dans l’œuvre de Nora, qui se penche notamment sur les milliers de tonnes de bronze fondu, pour en faire des stèles, dans les immédiates années après la victoire de 1918, la République est liée à la mort, au sacrifice. On érige des saints de la nation, comme l’Eglise édicte les siens, taillés dans la même pierre, proposés à la contemplation des survivants.

 

Le sens du service de l’Etat, la fidélité républicaine, alliés à une incroyable ouverture intérieure, sont les qualités qui fondent André Castella. Tout comme elles constituent et déterminent le caractère de ces autres amis que sont pour moi Jean-François Duchosal, Dominique Louis. Nous avons certes, eux et moi, servi sous le même drapeau, dans le même régiment, que deux d’entre eux ont commandé. Mais cette seule communauté des armes ne serait rien si elle n’était portée par une forme de mystique, assurément différente chez chacun, mais portée par un souffle commun. Chez ces gens-là, parmi les plus admirables que je connaisse à Genève, les Duchosal, les Louis, les Castella, on n’a pas servi l’Etat, ni le drapeau, à fins de carriérisme ou d’enrichissement, mais simplement parce qu’on y a cru.

 

Délégué à l’intégration, pendant sept ans, André Castella a donné à ce poste une rare dimension d’énergie, d’invention et d’engagement. Rien de mièvre dans sa fougue, rien de cette apologie parfois extatique de l’altérité. Non. Juste le secret subtil et fragile d’une ouverture à l’autre. Castella a cru à sa fonction, il l’a habitée. Il l’a incarnée.

 

Il va maintenant, toujours sous l’égide du républicain et régalien Maudet, se consacrer à d’autres tâches, en proximité avec le terrain et les communes. Je te dis, André, que tu dois continuer tel que tu as toujours été : républicain, serviteur, mystique. A quoi s’ajoute une sérieuse pointe d’humour et d’éternelle bonne humeur dont on ne va tout de même pas se priver, la vie n’étant pas nécessairement interminable, et toute gravité pénétrée devant être à fuir avec les enjambées du maraudeur, le forfait juste commis, dans les premières lueurs de l’aube.

 

 

Pascal Décaillet

 

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02/09/2014

Charles Péguy, notre contemporain

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*** Le 5 septembre 1914, dans les toutes premières semaines de la Grande Guerre, le lieutenant Charles Péguy, 41 ans, tombait au front, près de Villeroy. En une trentaine d'années, j'ai beaucoup écrit sur Péguy, c'est même l'un des auteurs sur lesquels je me suis le plus exprimé. Parce que le sens de son oeuvre et son engagement républicain me touchent profondément. A trois jours du centenaire, je reproduis ici la chronique que j'avais rédigée il y a dix ans, dans la Revue Choisir, chez mes amis jésuites, Avril 2004.


Charles Péguy, notre contemporain

 

Déterré en 1992 par Alain Finkielkraut d’un quart de siècle de scandaleuse indifférence due aux errances d’amnésie et à l’inculture historique crasse de la génération soixante-huit, Charles Péguy habite les ombres et les lumières de notre monde moderne. Il est, en cette aube de troisième millénaire, un compagnon de route d’une actualité étonnamment brillante. Il est, au sens le plus fort, dans toutes les grandes querelles qui nous agitent, de la laïcité au pouvoir de l’argent, de l’humus des frontières aux vents célestes du cosmopolitisme, notre ami, notre contemporain.

 

Six ans après la très belle, et troublante, lecture protestante du pasteur Michel Leplay, ceux qui aiment Péguy accueilleront avec une immense joie la sortie, toute récente, d’un ensemble d’études politiques et littéraires sur le fondateur des « Cahiers de la Quinzaine » (Charles Péguy, l’écrivain et le politique, textes édités par Romain Vaissermann). Hommage, bien sûr, de l’École normale supérieure à l’un de ses plus fulgurants élèves, mais surtout, vibrant appel à la levée définitive d’une quarantaine aussi injuste que stérile, plus riche d’enseignements sur ceux qui l’ont promulguée, sur le mal qu’ils nous ont fait, que sur son objet.

 

Tour à tour dreyfusard, catholique et socialiste, immensément républicain dans un monde où l’aristocratie de la pensée était plutôt monarchiste, orphelin de père, fils d’une rempailleuse de chaises, boursier n’accédant à la Rue d’Ulm que par l’ardeur affamée de son mérite, défenseur des ouvriers mais passionnément nationaliste dès que vient poindre, sur la France, l’ombre conquérante d’un Guillaume II, notre homme, assurément, est complexe, ne se fond dans aucun moule, semble multiplier les paradoxes, se soustraire, comme une anguille, à tous les pêcheurs d’étiquettes. Déjà, pendant les quatre décennies de sa pauvre et sublime existence, les innombrables éditorialistes, penseurs, pamphlétaires noircissant les pages d’une presse française alors en pleine apogée, s’arrachaient cheveux et barbes (que certains avaient fort longues) pour classer, déclasser, reclasser l’auteur du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc dans un tiroir, une catégorie qui pussent, un moment au moins, les arranger, les calmer, leur donner l’impression de maîtriser le cas Péguy.

 

Ainsi, l’Action française. Tout connaisseur de Péguy sait parfaitement, et depuis toujours, que l’auteur de Notre jeunesse, ce bouleversant portrait, publié en 1910, de l’anarchiste juif Bernard Lazare (le tout premier défenseur de Dreyfus) n’a strictement rien à voir avec les gens de Maurras qui d’ailleurs, dès la sortie de ce livre et pour les quatre ans qui resteront à vivre à Péguy, le rejettent, le conspuent avec des mots que seule cette époque de soufre et de braise est capable de produire. Péguy a beau être républicain quand Maurras est monarchiste, il a beau se proclamer dreyfusard, « socialiste », rien n’y fait : dans l’esprit des gens, aujourd’hui, malgré toutes les lumières et toutes les démonstrations de vérité, malgré Finkielkraut, il reste perçu, totalement à tort, comme l’un des maîtres à penser du fascisme à la française, c’est-à-dire de Vichy.

 

On recommandera donc la lecture, dans le livre cité plus haut, de l’admirable article de Guillaume Bourgeade, doctorant à l’Université de Paris-III, collaborateur de la Revue des deux mondes, intitulé Péguy et l’Action française. Une petite trentaine de pages pour ausculter et radiographier, avec une lumineuse clarté, l’origine du malentendu. Où apparaît la figure décisive du maurrassien Henri Massis (1886-1970), critique littéraire, grand disciple du maître de Martigues, qui fera beaucoup, dès la mort du lieutenant Péguy près de Villeroy le 5 septembre 1914 (à 41 ans), pour récupérer la figure de celui qui avait si bien chanté Jeanne d’Arc, les saints Innocents et la cathédrale de Chartres.

 

Dans cette récupération, qui habitera l’entre-deux-guerres et préfigure celle, beaucoup plus scélérate, de Vichy, tout n’est pas faux. À commencer, bien sûr, par la question nationale, cette affaire de l’Alsace-Lorraine et de l’imminence de la guerre qui, de 1910 à 1914, fait du « socialiste » Péguy un homme paradoxalement beaucoup plus proche de Barrès que de Jaurès : « En temps de guerre, écrit-il dans L’Argent suite, il n’y a plus qu’une politique, et c’est la politique de la Convention nationale. Mais il ne faut pas se dissimuler que la politique de la Convention nationale c’est Jaurès dans une charrette et un roulement de tambour pour couvrir cette grande voix ». Phrase aussi célèbre que terrible, que jamais, pendant tout le vingtième siècle et jusqu’à nos jours, le courant pacifiste (puis libertaire) de la gauche française ne lui pardonnera.

 

Neuf décennies après sa mort, l’illuminé de l’Histoire et de l’âme charnelle, l’infatigable défenseur de Dreyfus, le chantre de l’École républicaine et égalitaire, avec ses hussards noirs et ses craies blanches, n’a pas fini de nous interpeller par les paradoxes de son œuvre, le feu de sa plume, l’exemple passionné de sa vie. On aimerait qu’il soit là, parmi nous, au milieu des livres, à rugir et haranguer, faire vivre la vie, un peu plus fort.

 

 Pascal Décaillet - Revue Choisir - Avril 2004

 

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04/07/2014

Fernand Cuche : bonheur d'écoute, mais désaccord sur Ecopop

 

Sur le vif - Vendredi 04.07.14 - 09.40h

 

D’abord, le bonheur de réentendre une voix. Fernand Cuche, qui était ce matin entre 07.30h et 08.00h à la RSR, est un humaniste. Il y a, dans cette tonalité posée et ce bon sens, comme une fenêtre toujours ouverte sur la possibilité d’un bonheur terrestre, et cela fait plaisir à entendre.

 

Fernand Cuche a dit sur Ecopop des choses que je partage, et d’autres avec lesquelles je suis en désaccord total (j’y viens plus bas), mais avant tout, il faut souligner la vivante originalité de cette prise de parole : avec tant de politiques, on a l’impression d’entendre des prototypes, des formatages, un discours déjà mort avant que d’être. Avec Cuche, on a la qualité de regard d’un homme. Il parle du collectif, mais dans le cisèlement précis de son individu. Il jette sur le monde un regard qui est profondément le sien. Il y a dans son propos le cousu main de son passé, de son vécu, sans doute aussi celui de ses souffrances ou échecs : c’est un homme, enfin, qui nous parle.

 

J’en viens à Ecopop, sujet qui me passionne, sur lequel nous voterons en novembre. De bonnes questions mais de mauvaises réponses, nous dit Cuche, en l’un des rares moments de son intervention où sa rhétorique se calque sur le prêt-à-parler du moment. Il reconnaît que la question démographique, en Suisse, est majeure, et que le Parlement l’a totalement sous-estimée. Il ne nie pas qu’il faille établir une équation entre démographie et environnement. Pour autant, nous dit-il, il ne votera pas l’initiative, ne voyant en elle qu’une réponse nationale – donc « égoïste » - à des questions planétaires.

 

Et c’est là, hélas, que sur le fond, nous atteignons aux limites du discours de cet excellent politique. La négation, maintes fois appuyée dans l’interview, de l’échelon national, comme s’il était mineur, négligeable, en faveur d’une appréhension mondiale – ou mondialiste – qui, toute louable soit-elle, risque d’apparaître comme fort lointaine au corps électoral suisse de novembre. Maintes fois, les excellentes questions de Simon Matthey-Doret tentaient d'inscrire le débat dans la dimension de notre politique nationale, maintes fois l'interviewé nous répondait par l'appréhension planétaire.

 

En écoutant M. Cuche sur ce point, j’ai compris ce qui, depuis toujours, me séparait viscéralement des Verts. Non pas, évidemment, le combat pour la nature, que je soutiens à fond. Mais une certaine conception voulant à tout prix faire fi des périmètres nationaux, dans lesquels s’exercent pourtant les espaces républicains, au profit d’une vision globale, terrestre, céleste. Il faudrait, selon certains d’entre eux, appréhender toutes choses à la seule échelle de la planète, avec des gouvernances mondiales, et des « directives » (dixit Cuche, ce matin), imposant par exemple à l’Afrique l’usage du solaire. On pourrait imaginer, dans la droite ligne du Discours de Brazzaville (de Gaulle, 30 janvier 1944, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, sublime et fondatrice allocution) que les différents peuples d'Afrique choisissent eux-mêmes, en toute souveraineté, le mode d'énergie qu'ils souhaitent.

 

Mon incompréhension fondamentale avec les Verts ne vient pas de notre rapport à la nature (sur ce point, à tant d’égards, je les rejoins), mais du fait que chez moi, les espaces nationaux, les systèmes républicains, ont encore une valeur et un sens. Parce qu’ils ne surgissent pas du rêve, mais de l’Histoire pétrie, avec le sang et les efforts de nos ancêtres, des siècles d’alliances et de mésalliances, très souvent la domination du tragique. Toutes choses qu’il faut connaître. Car elles déterminent.

 

Sur Ecopop, d’ici novembre, j’aurai largement l’occasion de revenir. J’encouragerai mes concitoyens à se prononcer en fonction de ce qu’ils estiment être les intérêts supérieurs du peuple suisse. Et non les intérêts universels ou œcuméniques de l’univers.

 

Quand à Fernand Cuche, ce désaccord sur Ecopop ne pèse que peu de choses face à la confiance que j’éprouve pour sa personne, son courage citoyen, la magnifique qualité de sa parole, en un mot l’humanisme. Réentendre ce matin cette voix ma donné de belles et solides inflexions pour attaquer ma journée. A tous, je vous la souhaite belle, estivale, vorace et séduisante. Comme doit l’être la vie, justement si fragile.

 

 

Pascal Décaillet

 

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28/06/2014

Commémorer, c'est récupérer. Toujours.

 

Sur le vif - Samedi 28.06.14 - 11.19h

 

Très bonne page 3 de la Tribune de Genève, qui nous démonte, en donnant la parole notamment à l'excellent historien Michel Porret, la construction du "bicentenaire de la police" comme manipulation destinée à dorer le blason du pouvoir actuel.


Mais TOUTE commémoration organisée par le pouvoir est TOUJOURS et AVANT TOUT destinée à cela. C'était le cas, autour du 1er juin de cette année, pour les cérémonies autour de l'arrivée des Suisses au Port Noir, où le pouvoir et ses affidés se sont eux-mêmes, jusqu'aux confins de la caricature, mis en scène et en miroir: on n'a vu, quasiment, que la tranquillité installée des commémorants, sur leur petit cercle repliés. C'est le cas, à Genève, de TOUTES les manifestations patriotiques, où l'on retrouve toujours la même clique, comme en ces tableaux de Rembrandt où figurent les notables, contemporains du peintre.


A ce phénomène, nul n'échappe. Même les plus grands. La cérémonie, certes sublime, de transferts des cendres de Jean Moulin au Panthéon, le 19 décembre 1964 (dès l'âge de 17 ans, j'écoutais en boucle le discours de Malraux) est parfaitement identifiée aujourd'hui comme une opération de propagande du pouvoir gaulliste pour magnifier la Résistance extérieure (celle de Londres) au détriment des réseaux de la Résistance intérieure. Et donc, le pouvoir gaulliste de fin 1964, à un an (jour pour jour) de la première présidentielle au suffrage universel.



La moralité de l'Histoire, c'est qu'il faut certes commémorer. Il faut entretenir la flamme, le souvenir. Mais il n'est pas certain que les pouvoirs en place soient les mieux placés pour le faire. Car TOUJOURS, et c'est naturel (il n'y a même pas à leur en faire grief), ils tireront la couverture à eux, s'instaurant en légataires des héros commémorés. Vous pouvez tout reprendre, depuis la Guerre du Péloponnèse en passant par Plutarque, Michelet, et bien sûr l'éblouissant Pierre Nora (les Lieux de Mémoire), nous sommes là dans une constante de l'exercice du pouvoir. A nous, simplement, de faire la part des choses. En évitant d'être dupes.

 

Pascal Décaillet

 

11:19 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Imprimer |  Facebook | |

26/06/2014

Conseil d'Etat : la Caisse, c'est unique

 

Sur le vif - Jeudi 26.06.14 - 09.33h

 

Le Conseil d'Etat genevois, hier, a fait savoir son opposition à la traversée de la Rade, sur laquelle nous votons le 28 septembre.



Dès lors, pourquoi n'indique-t-il pas clairement son soutien à la Caisse publique unique, sur laquelle nous votons le même jour ?


Car soutien il y a, et sans doute à 5 sur 7: les deux magistrats de gauche, le PDC+ Mauro Poggia, mais aussi les deux PDC non-ionisés, puisque leur parti cantonal soutient la Caisse unique.



""Nous n'avons pas voté formellement", révélait hier soir à GAC le PDC ionisé Mauro Poggia. Et c'est justement cela qui intrigue: puisque 5 magistrats sur 7 sont pour, pourquoi le Conseil d'Etat ne roule-t-il pas officiellement pour la Caisse publique unique ?


Peut-être parce que sa majorité bourgeoise, composée de deux radicaux, deux PDC non-ionisés, et d'un PDC+, voudrait éviter, en termes d'image, d'attaquer frontalement le monde de la droite économique, la droite de l'argent et des puissants. Le monde qui combat la Caisse publique unique. Le monde qui avait financé, l'automne dernier, et tous les automnes du monde depuis si longtemps, la campagne de ces Messieurs. On n'attaque pas son financier. Parce qu'avoir quelqu'un qui tient la Caisse, c'est unique.

 

Pascal Décaillet

 

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25/06/2014

Citoyens, existons par nous-mêmes !

 

Sur le vif - Mercredi 25.06.14 - 14.36h

 

En Suisse, de plus en plus d'élus - dans les Parlements cantonaux ou aux Chambres fédérales - constituent la principale force de nuisance aux droits populaires. Parce qu'étant élus (ce qui est juste une délégation pour qu'ils fassent des lois et contrôlent les gouvernements), ils sont très vite pris par le sentiment de faire partie d'une caste. Ils oublient leurs antagonismes idéologiques, pourtant fondateurs de la dialectique en démocratie, se tiennent entre eux, se tutoient, s'imaginent qu'ils détiennent l'exclusivité du débat politique. Alors que ce dernier appartient à l'ensemble des citoyens.


En Suisse comme ailleurs, la fracture entre le corps des citoyens et les élus augmente. Parce que ceux-ci ne défendent pas suffisamment ceux-là, ce qui est pourtant leur mission première. Trahison des clercs, j'en reviens à ces trois mots, qui titrent l'un de mes derniers papiers.


Face à ce petit monde, le corps des citoyens doit s'organiser. Dans le respect de notre démocratie, donc par les voies parfaitement légales que sont, aujourd'hui, l'initiative et le référendum. Mais il doit aussi prendre son destin en mains, de façon autonome, à l'échelle de sa masse numérique. Les instruments de communication d'aujourd'hui, avec les mises en réseau, rendent une vie démocratique nouvelle, à cette échelle de masse, non seulement possible mais hautement stimulante.

 

Pascal Décaillet

 

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Les droits populaires ? Il faut les renforcer !

 

Sur le vif - Mercredi 25.06.14 - 10.25h

 

L'une des puissances montantes de la politique en Suisse est la conscience progressive des corps électoraux (dans les cantons et au niveau fédéral) de constituer non seulement l'échelon ultime et souverain de notre système, mais aussi un ORGANE de notre démocratie.



En l'appelant "le peuple", mot magnifique, émotionnel, simple, riche en alluvions, on gagne dans l'ordre du mythe, mais on perd en précision. Lorsque je dis "le corps électoral", c'est beaucoup moins beau que "peuple", moins romantique, moins bercé de Goya ou de Delacroix. Mais c'est plus précis, moins polysémique. Cf mon article de la Revue jésuite Choisir, en 2004, sur les multiples champs sémantiques de ce mot.



C'est pourtant bien du corps électoral qu'il s'agit, des 26 suffrages universels cantonaux, et des quatre millions de citoyens au niveau fédéral. Ces grands ensembles méritent une autre étiquette institutionnelle que simplement "le peuple". Et la politique suisse, de plus en plus, va se faire à hauteur directe de ces décideurs. Nous avons déjà l'initiative, le référendum, instruments précieux qui permettent une soupape unique au monde pour corriger, d'en bas, l'impéritie ou la cécité des corps intermédiaires.



Mais il convient d'aller plus loin. D'ici 50 ans, 100 ans, avec les progrès fulgurants des mises en réseau, de nouveaux outils de la démocratie, à hauteur du suffrage universel, peuvent être inventés. Et je pense qu'ils le seront. Encore, bien sûr, convient-il d'en codifier l'usage avec précision, de les inventer de façon démocratique, en prenant le temps, comme nous en avons l'habitude en Suisse. Je parle ici à l'horizon des générations futures, non de demain, ni même d'après-demain.



Cette part accrue du suffrage universel, cette extension des droits populaires, seront d'autant plus voulues par le peuple d'aujourd'hui, que les corps intermédiaires, les mandarins et les clercs des administrations, qui sentent bien décliner un pouvoir venu du dix-neuvième siècle, gesticuleront en essayant de limiter la capacité d'action de ce qui vient d'en bas. On vient de le voir avec la lamentable affaire du groupe de travail de la Chancellerie fédérale.



Montée en puissance des droits populaires et du suffrage universel. Corps intermédiaires arrogants et sur la défensive, tentant de s'accrocher à leurs privilèges. Telles sont les dimensions puissantes de l'évolution politique en Suisse, aujourd'hui et surtout demain.

 

Pascal Décaillet

 

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24/06/2014

Droits populaires : la Trahison des Clercs

 

Sur le vif - Mardi 24.06.14 - 17.33h

 

J’emprunte mon titre au livre inoubliable de Julien Benda qui lui, en 1927, s’en prenait à une autre caste. Pour dire ma colère. L’affaire du groupe de travail mis sur pied en secret par la Chancellerie fédérale, pour plancher sur une révision à la baisse des droits populaires, ne passe pas. Nous les citoyens, oui nous le suffrage universel, devons exiger toute la lumière. Nous, et pas nos élus, surtout pas les parlementaires fédéraux, ceux de ces commissions qui passent leur temps à invalider, corriger, rétrécir tout ce qui vient d’en bas. Pour ma part, ma confiance en eux va diminuant.

 

Il est temps que ce pays élargisse son débat politique à l’ensemble du corps électoral, et que ce dernier (plus de quatre millions de personnes en Suisse) soit de plus en plus défini comme un organe institutionnel, et non simplement appelé « le peuple », ce qui ne veut rien dire, ou plutôt trop de choses en même temps, comme je l’ai souvent montré dans des articles. A Genève, cela s’appelait « le Conseil général », il est fort dommage que l’appellation soit devenue caduque : elle donnait à la masse électorale une entité institutionnelle, reconnue, de même que l’on dit « le Conseil d’Etat » ou « le Grand Conseil ». Eh oui, le peuple électeur, ça n’est pas une masse informe, c'est un organe de notre système.

 

L’affaire du groupe de travail ne passe pas. Le Blick d’aujourd’hui publie la liste des membres, où s’amoncellent les technocrates. Un bureau de fonctionnaires,  à la Pirandello, qui aurait pour mission de démanteler nos droits populaires. Sous prétexte d’unité de matière, de « droit supérieur », où l’empire du juridisme servirait de paravent à des fins politiques : se débarrasser des textes qui gênent le pouvoir en place. C’est cela, exactement cela, qui est déjà maintes fois tenté à chaque passage d’une initiative devant le Parlement. Cela dont on nous prépare le durcissement, l’officialisation.

 

Qui nous le prépare ? La Chancellerie ! L’état-major du Conseil fédéral, dont le rôle est la mise en œuvre coordonnée des décisions de l’exécutif. L’ordre de mission à la Chancellerie, qui l’a donné ? Quel Département ? Quel conseiller fédéral ? Quels feux verts du Parlement ? A ces questions, nous les citoyens devons exiger des réponses. Car faute de réponses crédibles et précises, alors s’installera encore plus le sentiment d’être trahi par les clercs. Comme si une nomenclature, à Berne (et aussi dans les cantons) tournait en vase clos. Oublieuse de sa mission première de représenter le peuple.

 

Au demeurant, ma vision personnelle est qu’il ne faut pas limiter les droits populaires, mais au contraire les étendre. Par exemple, comme je l’ai récemment proposé, faire en sorte que le suffrage universel puisse s’exprimer non seulement en réaction à des décisions parlementaires (référendum), mais, d’ici quelques années, en accord avec les progrès fulgurants des mises en réseaux et des modes de communication, en construction de nouvelles lois. Oui, des lois, élaborées directement, au terme d’un processus qui devrait évidemment être savamment codifié pour que nous demeurions dans l’ordre du démos, et pas celui de la doxa (opinion). Des lois, et plus seulement des changements constitutionnels (initiatives). Oh, ça n’est pas pour demain, il y faudra une ou deux générations, mais je suis persuadé que le temps de la toute-puissance de la représentation parlementaire, hérité de celui des diligences, sera bientôt révolu.

 

Musique d’avenir, j’en conviens. En attendant, il nous faut toute la lumière du côté de ce qui se magouille à la Chancellerie fédérale. Nous sommes des citoyens, pas des sujets. Ensemble, nous sommes le souverain ultime de ce pays.

 

Pascal Décaillet

 

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16/06/2014

Vous m'en mettrez une Caisse, SVP.

 

Sur le vif - Lundi 16.06.14 - 14.02h

 

Le Conseil fédéral ne veut pas d'une Caisse publique unique, tartinent les journaux.



On s'en doute bien, qu'il n'en veut pas. Cet aimable septuor passe son temps à dire non à toutes les initiatives. Le premier Neinsager du pays, c'est lui ! Une fois qu'elles sont acceptées, il passe son temps à nous dire qu'elles sont inapplicables, et que le souverain a mal voté.



Que le Conseil fédéral veuille ou non de la Caisse publique unique, que les Chambres en veuillent ou non, n'a aucune importance. Ils passent leur temps à se boucher le nez, de dégoût, face à tout message venu du peuple. Tout signal tellurique surgi d'en-bas. Et là, avec une initiative ou un référendum, nous sommes bien dans l'ordre du démos, dûment prévu dans notre ordre juridique, et non dans la doxa des sondages d'opinion, ou de café du commerce.



Ce qui compte, c'est ce que décideront le peuple et les cantons, le dimanche 28 septembre.



Une initiative est une affaire du peuple avec le peuple. Elle n'est pas prioritairement l'affaire du petit monde de la molasse bernoise.

 

 

Pascal Décaillet

 

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13/06/2014

Ecopop, "épouvantail pour l'UE" - Et alors ?

 
Sur le vif - Vendredi 13.06.14 - 09.50h
 
 
"Ecopop, épouvantail pour l'Union européenne", titre le Temps.


Avant de nous dire ce qu'Ecopop représente pour l'UE, ce journal pourrait déjà commencer par nous expliquer les enjeux d'Ecopop. En quoi consiste cette initiative. A quelles carences, omissions ou impérities des pouvoirs intermédiaires elle réagit. Donner la parole aux initiants. Tenter de comprendre leurs motivations profondes. S'interroger sur les questions majeures brassées par ce texte, pour l'avenir de notre pays, en matière de démographie, de qualité d'environnement. Poser le problème en termes d'intérêts supérieurs du peuple suisse. Et non d'image donnée à l'UE.


Une initiative s'inscrit dans les intérêts supérieurs du peuple suisse. On l'accepte, ou on la refuse, en fonction des intérêts supérieurs du peuple suisse. Notre horizon d'attente n'est pas celui de l'univers, mais celui, tellurique, de notre appartenance à un destin national commun. Chacun juge, et un beau dimanche on tranche. Une initiative est une affaire du peuple suisse avec le peuple suisse, et non avec la carte de visite que nous souhaitons présenter à Bruxelles.
 

La question de l'image que notre décision souveraine, celle de notre peuple et de nos cantons, délivre à l'institution (au demeurant chancelante) appelée "UE" doit venir loin après la pesée de nos intérêts nationaux. Par rapport à ces derniers, elle est très accessoire.


A force de génuflexions apeurées face à tout ce qui ressemble aux conglomérats multinationaux, lesquels sont d'ailleurs en voie de liquéfaction, le Temps semble considérer comme dépassé, désuet, le stade d'une réflexion nationale. Il a tort, parce que non seulement l'échelon de la souveraineté nationale est encore là, mais il a peut-être un très bel avenir devant lui. En Suisse, comme partout ailleurs.


Titrer sur cette cette affaire d'image est révélateur de l'idéologie de ce journal. Il a le droit de l'avoir. Nous, de la décrypter.
 
 
Pascal Décaillet
 
 

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11/06/2014

Sept personnages en quête de hauteur

 

Sur le vif - Mercredi 11.06.14 - 17.27h

 

Il ne saurait être question que ceux qui se prétendent observateurs attentifs de la vie politique se contentent de rendre compte, porter la parole du pouvoir, lui tendre un miroir. A cet égard, l’exercice de majesté appelé « conférence de presse » doit toujours être lu en décryptage, sinon autant postuler directement comme attaché de presse des puissants. On s’attachera donc à y déceler les rapports internes de pouvoir, en dégager les desseins réels, en interpréter la répartition de la parole et les effets chorégraphiques. Communiquer, c’est porter le geste et la parole. Du côté de ceux qui reçoivent le message, s’inscrire dans la lucidité, et non dans l’obédience, c’est traduire, et traduire encore.

 

Dans la conférence de presse du Conseil d’Etat sur le programme de législature, qu’avons-nous vu ? D’abord, le Prince. Celui qui ouvre la cérémonie, titre les chapitres, donne et reprend la parole, et finalement conclut. La parole, il l’offre d’abord à son vice-président et collègue de parti, puis au fidèle ministre des Finances, puis aux autres, certains demeurant longtemps dans le rôle du mime avant d’accéder au miracle du langage. Ce qu’on donne à VOIR nous en apprend évidemment plus que ce qu’on dit, le contenu de la conférence de presse brillant d’ailleurs par sa maigreur : rien de ce qui fut évoqué cet après-midi, entre 15.15h et 16.15h, par un gouvernement aux affaires depuis six mois, ne l’avait été, parfois mot pour mot, lors des débats que nous avions organisés lors de la campagne électorale de l’automne 2013. Rien. Six mois de surplace ?

 

Rien. Le président, au tout début, nous annonce un programme de rigueur, mais on nous dit sur la fin que le vrai plan d’économies – celui que tous attendent – ne sera dévoilé que cet automne. Donc, rien. Le ministre des Finances, M. Dal Busco, nous confirme le chiffre de 13% pour l’impôt sur les entreprises. Rien de nouveau. Pierre Maudet nous parle de l’aile-est de l’aéroport, sans rien nous dire sur les difficultés de ce chantier. Rien. Mme Emery-Torracinta nous parle jeunes en rupture et manque de places en formation duale, toutes choses que nous avions, pour notre part, exactement pointées lors des débats électoraux de l’automne dernier. Elle énumère les problèmes (nous avions multiplié les débats sur ces sujets), mais nous laisse orphelins de pistes pour les résoudre. Après six mois de stage de mime à l’École Marceau, on en attendait franchement plus.

 

Idem, M. Poggia nous parle réinsertion des chômeurs en fin de droit – là aussi, nous avions consacré d’innombrables débats cet automne – sans nous dessiner vraiment d’issue. MM Barthassat et Hodgers s’expriment sur la fin, sans que leur pensée – sans doute la fatigue du spectateur – puisse être résumée à du concret.

 

Au final, un beau septuor, une distribution parfaite de la parole, du papier à musique. Mais à retenir de nouveau, rien ou presque. Le gouvernement, qu’a-t-il fait ? Il a fait monstration théâtrale et chorégraphique de sa capacité collégiale. Fort bien. Mais pour nous dire QUOI ? A vrai dire, rien de plus que ce que tout observateur un peu averti de la chose politique genevoise pouvait dégager lors de la campagne électorale. Nous avons donc VU le Conseil d’Etat. Nous l’avons ENTENDU PARLER. Mais nul message nouveau n’a émergé. Au fond, le gouvernement a annoncé la couleur, comme dans une ouverture musicale. Mais la symphonie, ce sera pour une autre fois. Une autre législature. Ou une autre vie.

 

Pascal Décaillet

 

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06/06/2014

Thomas Bläsi, émergence d'un homme libre

 

Sur le vif - Vendredi 06.06.14 - 09.55h

 

Au Parlement, ne craignant ni solitude, ni adversité, défendant ses valeurs et ses convictions profondes, émerge Thomas Bläsi. Comme Cyril Aellen (et quelques autres), un homme qui existe par lui-même. Et non par la simple appartenance, oh cette éternelle impasse grégaire, au groupe. Ni la docile obédience à un magistrat. Ces deux-là, et donc quelques autres, par leur fibre et leur indépendance, font vivre le législatif dans sa vocation de contrôle et de premier pouvoir.

 

Hélas, face à eux, combien de tifosi de leurs ministres, combien de pom pom boys, ou girls, de leur écurie, de leur chapelle. Prêts à tout pour éviter la transparence, si par malheur cette dernière devait s'appliquer à leur conseiller d'Etat. Leur vraie loi, à eux, n'est pas la République, mais l'appartenance. Ce sont des claniques. Des féodaux. Des vassaux fantômes.

 

Trop d'hommes aujourd'hui, tous domaines confondus, manquent cruellement d'indépendance et de puissance de solitude. Auraient-ils peur d'eux-mêmes ? A se fondre dans la masse, ils croient trouver la survie. Ils n'y rencontreront que la dissolution. Pour ma part, en littérature comme en politique, en musique comme en poésie, et même dans l'itinérance recommencée, j'aime le profil qui se cisèle. Seul, face à la totalité opaque de la masse.

 

Pascal Décaillet

 

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04/06/2014

Financer des émissions, pas des entreprises

 

Prise de position publiée dans "Edito + Klartext, Le Magazine des Médias", no 03, 2014, dans le cadre d'un grand dossier sur la redéfinition du service public dans l'audiovisuel.

 

Entrepreneur indépendant, employeur, journaliste depuis bientôt trois décennies, ayant travaillé autant pour le privé que pour la SSR, je milite pour une redéfinition complète du champ de ce qu’il est convenu d’appeler le « service public ». Pour abattre immédiatement mes cartes et dévoiler le fond de ma pensée, je peine à entrevoir pourquoi, en 2014, les journaux papiers étant entièrement financés par le privé, il faudrait éternellement s’accrocher à ce que l’audiovisuel relève, quant à lui, dans son écrasante majorité (la SSR), d’une sorte de tâche régalienne d’Etat dont seraient dispensés nos quotidiens et nos hebdomadaires. Mais dans cette perspective, je sais que je suis minoritaire comme citoyen : s’il fallait voter, le peuple suisse demanderait sans doute le maintien d’un service public. Donc acte.

 

Mais alors, lequel ? Ce qui ne va pas, aujourd’hui, c’est la double équation « SSR = service public », et « TV ou radio privées = médias commerciaux », dans l’acception péjorative du mot. Il y aurait d’un côté un Temple national des équilibres, de l’autre l’incontrôlable sauvagerie de l’entreprise privée. Ce préjugé, dûment entretenu par les services de M. de Weck (le patron de la SSR), tous les archanges et séraphins de sa propagande, est non seulement faux, mais profondément injuste. Les méchants privés (Léman Bleu, La Télé, Canal 9, etc.) produisent depuis des années, quotidiennement, des débats politiques, des ouvertures économiques, culturelles et sportives. Inversement, l’immaculée SSR nous offre des séries américaines, des courses de Formule 1, et quantité d’émission qui ont certes parfaitement lieu d’être, mais qui ne relèvent en aucune manière d’un service public.

 

Dès lors, puisque l’opinion semble (encore) attachée à ce concept, il y aurait lieu, pour le moins, de le redéfinir drastiquement. Question majeure : et si, au lieu de financer, par l’essentiel de cet impôt déguisé qu’on appelle redevance, une armada de chaînes entières (les innombrables canaux radio ou TV, en quatre langues, de la SSR), on ciblait les aides sur des émissions ? Peu importerait qu’elles émanent de la SSR ou des privés, pourvu qu’elles soient, par la qualité de leur apport, de nature à aiguiser la citoyenneté, faire connaître les enjeux sociaux et économiques (d’un périmètre donné), refléter la puissance des antagonismes, donner la parole aux gens, mettre en valeur les actions culturelles et sportives de proximité. Cela, aujourd’hui, se fait dans les chaînes privées. Avec un autre enthousiasme, une autre économie de moyens, une autre puissance d’engagement qu’à la SSR.

 

Après tout, s’il faut encourager le « service public », faisons-le là où, DE FACTO, il existe déjà aujourd’hui. Et peu importe que la société qui le produit soit privée, la SSR, ou même une micro-entreprise de deux ou trois journalistes. La seule condition serait de s’inscrire dans un mandat précis de citoyenneté. On financerait des émissions, et non plus des entreprises, avec le risque évident de perte de substance des moyens alloués. Ma proposition, j’en suis conscient, sera de nature à déstructurer le Mammouth, mais serait tellement vivifiante pour ceux qui, sur le terrain, ont fait le pari de l’entreprise et de l’information vivante.

 

Pascal Décaillet

 

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26/05/2014

FN : la captation d'héritage

 

Sur le vif - Lundi 26.05.14 - 10.17h

 

Le Front national arrivé hier soir loin devant la « droite classique », nous sommes là, en politique intérieure française, face à une première depuis la Libération. Pour la première fois, cette mouvance dépasse le conglomérat de ce que furent le gaullisme, le libéralisme, une partie de la démocratie chrétienne des immédiates années d’après-guerre (le MRP), laquelle se disperse aujourd’hui entre UMP et formation centriste autonome. Mais tout cela, tout ce bloc, toute cette congrégation, fédérés pour de pures raisons électorales sous un seul sigle (UMP), oui tout cela réuni, est aujourd’hui dépassé de 5% par le Front national. C’est ce phénomène, ici, qui m’intéresse, à l’intérieur de la seule France. Pour les 27 autres pays, voyez vos journaux préférés.

 

Il n’est, pour l’heure, de politiques que nationales. La dimension européenne n’existe qu’à l’horizon de la technocratie, mais pas à celle de la légitimité tellurique, ni à celle de la reconnaissance et de l’incarnation. On nous dit que M. Juncker sera peut-être président de la Commission. Savez-vous seulement qui est M. Juncker ? Vous remettez-vous son visage ? Avec-vous en mémoire le son de sa voix ? A-t-il provoqué chez vous la moindre émotion dans l’ordre de la politique ?

 

Né au printemps 1958, donc exactement au moment du retour du général de Gaulle, passionné de politique française dès mes plus jeunes années, j’ai grandi dans l’idée que tout se construisait autour du gaullisme, qu’on l’appelât UNR, UDR ou, plus tard, RPR. Parfois, avec Giscard, les Républicains indépendants (plus libéraux) marquaient des points, parfois l’ombrageux souverainisme reprenait le dessus, mais enfin à droite, la partie se jouait entre ces deux camps. L’extrême droite n’existait quasiment pas, on savait bien qu’il y avait, dans l’ombre, des nostalgique de Vichy et de l’OAS qui s’activaient, mais la Cinquième République, avec son système majoritaire et surtout la prestance de son fondateur, reléguait ce petit monde dans les coulisses du théâtre politique. C’est au début des années 80 seulement, fédérés sous la bannière du Front national, que ces milieux entameront, longuement mais inexorablement, l’ascension qui les a conduits à la journée d’hier.

 

Aujourd’hui, pour la première fois depuis la Libération, cette droite-là dépasse la coagulation de toutes les autres droites, issues des réseaux de la Résistance gaulliste, ou de la Résistance chrétienne (MRP), ou d’un courant libéral qui n’a jamais, à part sous Guizot et le Second Empire, été très puissant en France, auxquels s’accrochent des « divers droites » plus ou moins classables. Pour la première fois, la droite qu’on qualifie d’extrême dépasse l’addition des droites classiques. C’est cela, dans l’Histoire politique française, qu’il faut retenir de la journée d’hier.

 

Encore faut-il quelques explications. Les 25% d’hier ne sont pas tous issus de la Contre-Révolution, de la lecture de Joseph de Maistre, du courant anti-dreyfusard des années 1894-1906, de l’Action française, des Camelots du Roi, de Vichy ni de l’OAS. Sans doute même le fond dogmatique, allant dans l’une ou plusieurs de ces références, est-il fort minoritaire à l’intérieur du FN d’aujourd’hui. Et c’est là la grande victoire – par rapport à son père - de Marine Le Pen. Le Front national, aujourd’hui, c’est le grand parti protestataire, drainant toutes les couches de la population, à commencer par les plus défavorisées, prétendant avoir avec lui « le peuple français », « le peuple profond ». C’est, aussi, le parti ayant fait clairement le choix du souverainisme national contre la machine européenne.

 

Avoir avec soi « le peuple », contre les corps intermédiaires. Défendre la souveraineté de la nation. Ça ne vous rappelle rien ? Moi, si. Cela me rappelle le général de Gaulle. Autrement dit, le pire ennemi de cette mouvance historique. Le pire ennemi de Vichy. Le pire ennemi de l’OAS. Celui que cette dernière, au Petit-Clamart, a tenté d’abattre. L’homme qui a rétabli la République en 1944, sauvé le pays de ses ferments de dispersion, créé la Cinquième République, donné à la France sa plus belle décennie. Toute l’Histoire de Marine Le Pen, contrairement à son père, personnellement impliqué dans la férocité et l'extrême violence de l'antigaullisme, c’est d’avoir réussi une captation d’héritage sur certains des thèmes fondamentaux du gaullisme historique : souveraineté, appel au peuple, méfiance par rapport au supranational. Oui, cela s'appelle une captation d'héritage. Sur le legs d'un père qui n'est pas le sien, et que son père physique a combattu avec l'ultime énergie. Nous ne sommes pas loin de Shakespeare.

 

Et le plus fou, c’est que ça a marché. Parce que les héritiers organiques du Général, qui ne sont en fait héritiers de rien du tout tellement ils n’ont rien à voir avec lui, les orléanistes Sarkozy et Copé, ont laissé filer ces fondamentaux dans les mains de gens trop heureux de s’en emparer. De Gaulle n’était pas un homme d’argent. Il était un moine entré dans l’Histoire, vivant dans la seule ascèse de la France et de la République. Le dévoiement de ceux qui, aujourd’hui, osent se réclamer de lui, leur intrication dans les puissances financières, la permanence et la récurrence des « affaires », tout cela, au fil des ans, a organisé l’émigration massive d’une bonne partie de l’électorat vers le Front national. Ce dernier, historiquement, se renforce lorsque la gauche ou la droite de l’argent sont au pouvoir. Avec l’austère majesté, l’assise populaire, la mission historique d’un Charles de Gaulle, ces gens-là étaient laminés. Et rongeaient leur frein dans le caniveau. Oui, la faiblesse morale de la droite classique est un facteur majeur de la montée de « cette droite-là ».

 

Je n’ai parlé, ici, que d’un pays sur vingt-huit. Et, dans ce pays, que de la famille de droite. Disons que j’ai parlé de ce que je connais, ce qui nourrit mes lectures depuis quatre décennies. Pour les vingt-sept autres pays, merci de vous reporter à vos journaux préférés.

 

 

Pascal Décaillet

 

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21/05/2014

Le bon Docteur et la République

 

Sur le vif - Mercredi 21.05.14 - 17.21h

 

J’entends ce matin, à la RSR, que le bon Docteur Buchs, chef du groupe PDC, envisage un « Front républicain » contre les vainqueurs du scrutin du 18 mai sur les P+R en France voisine. Entendez, contre l’UDC et le MCG. Au passage, égrenant les partis qui constitueraient ce Front, il recense le PDC, le PLR, le PS et les Verts. Que fait-il d’Ensemble à Gauche ? A la vérité, par ce lapsus, le Docteur nous révèle qu’il songe avant tout à la bonne vieille coagulation des pouvoirs qui tient Genève depuis si longtemps. Tiens, l’alliance d’intérêts du CEVA, par exemple. En réalité, le bon Docteur nous fait une belle démonstration d'exclusion des Marges. Sur la gauche, comme sur la droite.

 

Mais passons. Et revenons sur ce terme, qui fleure les Brigades internationales et la Bataille de l’Ebre : « Front républicain ». L’adjectif doit-il nous laisser entendre que le Docteur exclut sémantiquement du champ de la République deux partis, l’UDC et le MCG, qui réunissent ensemble 31 des 100 députés du Grand Conseil ? Deux partis qui, à ma connaissance, ont toujours joué le jeu des urnes, de la démocratie, qu’elle soit directe ou parlementaire. Je ne sache pas (mais peut-être suis-je mal informé) qu’aucun des deux ait tenté jusqu’ici la moindre faction contre la République. Au contraire ! Sollicitant régulièrement le peuple par des voies parfaitement prévues dans notre Constitution (initiative et référendum), ces deux partis donnent à la démocratie et à la République une vitalité qui les réveille, les stimule, et finalement aiguise la responsabilité citoyenne.

 

Que l’excellent Docteur envisage de créer un Front contre qui il veut, c’est totalement son droit. Mais le qualifier de « républicain » lorsqu’il est dirigé contre deux partis qui s’activent – comme les autres – à la vie de la République, il y a quelque chose, dans l’ordre de la terminologie, qui doit m’échapper.

 

Pascal Décaillet

 

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