23/08/2013

Pierre Maudet : pouvoir et propagande

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Sur le vif - Vendredi 23.08.13 - 16.57h

 

Celui qui tient les rênes du pouvoir doit non seulement accomplir des actes, mais savoir les communiquer avec talent. Didier Burkhalter n’a pas cette vertu-là. Pierre Maudet, en revanche, en est paré au-delà de toutes les espérances. Un surdoué de la transmission. Tant mieux pour lui. Et tant pis pour ceux qui, tombés dans les rets de sa propagande, n’ont pas le minimum de sens critique pour faire la part entre les mérites (bien réels, d’ailleurs) du ministre et l’exagération publicitaire de sa communication.

 

Dans ce dossier, il n’y a rien à reprocher à Pierre Maudet. Tout homme, toute femme de pouvoir tente d’avoir les médias de son côté et de propager la plus luisante des images. Bonaparte, dès la campagne d’Italie (1796), avait le génie non seulement de remporter des victoires, mais aussi de le faire savoir immédiatement par ce qui deviendra les « Bulletins de la Grande Armée ». Ainsi, toute la France sachant lire apprend qu’il existe, quelque part entre le col de Tende et la plaine du Pô, puis plus tard Lodi, Rivoli, un jeune général d’exception qui passe son temps à culbuter l’Autrichien, lui ravir drapeaux et canons : naissance d’une légende.

 

Je ne reproche rien à Pierre Maudet. C’est le jeu, la loi du genre. Et franchement, je préfère avoir affaire à la propagande exagérée d’un surdoué de la politique (ce que notre homme est) plutôt qu’au silence assourdissant d’un nul. Seulement voilà, il y a le corset qu’il essaye de plaquer sur la presse. La plupart d’entre nous apprécions Maudet, je crois même être l’un des premiers à l’avoir repéré, puis lui avoir largement donné la parole, naguère, à la RSR, et aujourd’hui encore, ce que je ne regrette nullement. Mais l’apprécier, cela ne doit pas signifier tomber dans les pièges de son hyper-communication. Je le dis ici franchement : je voterai pour lui; mais je dis en même temps que je ne suis pas dupe de sa propagande.

 

Car l’homme en fait un peu trop. Et dès cette rentrée, jusqu’au 6 octobre, puis 10 novembre, lui et les autres sortants ne manqueront pas de nous abreuver de conférences de presse, comme par hasard toujours valorisantes, communiqués de victoire, chiffres de délinquance en baisse, annonces de constructions, toutes choses relevant de leurs seules compétences techniques, et n’ayant rien à voir, vous pensez bien, avec les échéances électorales de cet automne. Là aussi, c’est le jeu, c’est de bonne guerre, tout le monde le fait depuis toujours, disons qu’il faut juste l’avoir un peu à l’esprit, plutôt que de tomber corps et biens dans le panneau.

 

Mais Maudet va plus loin. Sa mainmise sur la presse écrite, à Genève et dans l’arc lémanique, devient franchement inquiétante. Ici, quelque séminaire alpin, en rupestres altitudes, avec d’éminentes huiles de la presse. Là, une connivence de plus en plus en marquée avec les cadres de la presse orangée, de semaine ou dominicale. Et les actes de ce héros au sourire si doux, de son lever aux aurores jusqu’aux vêpres lointaines, répertoriés, enluminés, comme aux plus riches heures du Duc de Berry, en lettres d’or.

 

Pour exercer au mieux le pouvoir, il faut savoir faire, puis faire savoir. Pierre Maudet, très bon ministre et communicateur hors de pair, possède ces deux qualités. Assurément, nous n’allons pas nous en plaindre : je préfère mille fois le talent à l’incapacité. Il me semble simplement que les observateurs professionnels de la vie politique devraient être un peu moins dupes de la dimension de propagande de ce pouvoir. Car entre Maudet, son collègue radical, les fifres et sous-fifres de leur toile de pouvoir et de leur Garde Noire, pourrait bien s’installer, si nous n’y veillons quelque peu, dans les cinq ans qui nous attendent, une forme de pouvoir excessive, personnelle, contrôlant tout, même la presse. La domination absolue d'une clique prétorienne soudée, ivre d'accroître son hyper-contrôle de tout. L’intérêt supérieur de la République n’est pas d’aller dans cette direction-là.

 

Pascal Décaillet

 

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22/08/2013

Meienberg: la chaleur et le feu

 

Sur le vif - Jeudi 22.08.13 - 14.31h

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A juste titre, le Temps rend hommage ce matin à l'un de nos plus géniaux imprécateurs: Niklaus Meienberg, qui choisissait de quitter ce monde il y a bientôt vingt ans.

 

En voilà un autre, comme Ziegler, dérangeur, emmerdeur, insupportable, mais tellement suisse, tellement attaché à ce pays, notamment cette Suisse orientale dont il était issu, et dont nous dirons qu'il a fréquenté quelques grandes familles.

 

Jamais je ne manquais une seule de ses chroniques, ni dans la Wochenzeitung, ni dans la Weltwoche. Il avait, dans sa plume, cette sorte de charge explosive qui enlumine plutôt qu'elle ne détruit, réchauffe et donne la vie, suscite plutôt que d'anéantir.


Il a écrit, il a pris position, il a rédigé des livres, fait des films. Il a provoqué, mais toujours en donnant du sens. Encore un avec lequel je n'étais pas toujours d'accord, mais dont l'incroyable talent ne pouvait que nous retenir, nous accrocher, nous interpeller. Il venait déchirer nos indifférences, ne laissait personne tranquille, jamais. Et cette sainte inquiétude, amoureuse et conflictuelle, jamais satisfaite, oui la liturgie de feu de cette colère, celle qui nous arrache au prévisible, j'aime cela, depuis toujours.

 

Revenez un jour, Monsieur.

 

Pascal Décaillet

 

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21/08/2013

Jean Ziegler et la sirupeuse eucharistie des cocktails

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Sur le vif - Mercredi 21.08.13 - 12.40h

 

Je suis ami à la fois avec Pierre Weiss et Jean Ziegler. Deux compatriotes imaginatifs, courageux, ne craignant pas la solitude. J'aime les hommes de coeur, au sens cornélien, celui du courage, de l'engagement. Et n'apprécie pas, mais alors pas du tout le procès en "non-Suissitude" intenté à Ziegler. C'est bien le dernier argument qu'on puisse porter contre lui.



Il n'y a pas de bons Suisses ni de mauvais Suisses, nous sommes tous concitoyens. Et nul n'a le droit de contester à Ziegler l'ambition de représenter son pays. Il en fait partie intégrante, il en est une grande voix, agréable aux uns, insupportable aux autres, mais une voix, une clameur, un tempérament de feu. Au passage, Ziegler est, avec Blocher, le Suisse le plus connu à l'étranger. Régulièrement invité sur les chaînes allemandes, où il excelle.



Et moi, qui le connais depuis tant de décennies, et ne partage évidemment pas beaucoup de ses idées, je dis ici: "Attaquez-le sur le fond, étrillez-le si vous voulez, mais en aucun cas vous ne pouvez lui contester la qualité de son attachement au pays". Natif de cet Oberland dont il parle aujourd'hui de façon bouleversante, Ziegler est Suisse, profondément Suisse, il critique certains aspects de notre pays, on le rejoint ou non, mais cette dialectique, souvent rude, fait partie de notre débat national. Elle nous provoque, nous irrite, nous exaspère peut-être, mais je préfère mille fois la sainte vérité de cette engueulade interne à la tiédeur de ceux qui ne prennent jamais de risques, histoire de demeurer copains avec tout le monde. Surtout pas d'éclats. Surtout pas de vagues. Surtout pas d'histoires. Juste frayer, sourire aux lèvres, dans la sirupeuse eucharistie des cocktails.

 

Pascal Décaillet

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17/08/2013

Novembre 1918: la clef pour tout comprendre

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Samedi 17.08.13 - 16.46h

 

Hier soir, assez tard, sur la chaîne Toute l'Histoire, passionnante émission sur les tout derniers jours (fin octobre, début novembre 1918) de la Grande Guerre, sur le front franco-allemand, ou plus exactement le front des Alliés (avec Foch comme généralissime) contre les redoutables armées du Kronprinz.



Peu de gens le savent, même si les plus grands historiens, comme Pierre Miquel, le rappellent régulièrement: tout s'est joué au dernier moment. Des deux côtés, on s'attendait à un nouvel hiver de guerre, on n'entrevoyait pas d'issue avant le printemps 1919. L'armistice du 11 novembre 1918 fut une surprise pour presque tout le monde.



Même l'ultime offensive alliée, qui renouait enfin avec la guerre de mouvement, fut beaucoup mieux contenue par les Allemands qu'on ne le dit souvent. Assurément, la défaite ne fut pas militaire, mais politique. Dissensions entre le Reichstag et Ludendorff, mise à l'écart du Kaiser, rôle des sociaux-démocrates, Révolution allemande le 9 novembre, avant-veille de l'armistice.



Tout cela, l'émission d'hier le rappelle admirablement. On sait à quel point Hitler, dès 1919 et infatigablement jusqu'au 30 janvier 1933, date de sa prise de pouvoir, accusera les "hommes de novembre 1918", les accablant de tous les torts. La fameuse thèse du "coup de poignard dans le dos". C'est un thème majeur des nationalistes allemands, pas seulement nazis, pendant toute la République de Weimar.



L'émission d'hier m'a donné envie de relire deux ouvrages qui m'avaient fasciné naguère: d'abord "Die Geächteten", les Réprouvés, d'Ernst von Salomon, qui commence dans la pagaille des démobilisés de novembre, décembre 1918, et la naissance des premiers corps-francs. Et puis, surtout, un chef d'oeuvre littéraire, "November 1918", d'Alfred Döblin, l'un des plus grands romans allemands de la première partie du vingtième siècle. Période n'en fut pourtant pas avare, c'est le moins que l'on puisse dire.

 

Comprendre novembre 1918, côté allemand, dans un pays en totale effervescence, entre Spartakistes, nationalistes et sociaux-démocrates, c'est saisir un grand nombre de clefs pour comprendre la tragédie qui se produira vingt ans plus tard.

 

Pascal Décaillet

 

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16/08/2013

La Drôle de Guerre

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Sur le vif - Vendredi 16.08.13 - 18.47h.

 

Au moins dix personnes, depuis le début de la semaine, me demandent mes pronostics pour les élections du 6 octobre, voire celles du 10 novembre. A tous, j'adresse la même réponse: JE N'EN SAIS STRICTEMENT RIEN ! La vraie campagne n'a même pas encore commencé, nous n'en sommes qu'à la Drôle de Guerre, vous savez celle où l'on s'épie, se toise, teste des rumeurs, joue avec les nerfs. Parfois, de nuit, deux patrouilles adverses s'égratignent, mais en réalité rien de décisif ne se produit. Lisez Sartre, les Carnets de la Drôle de Guerre, c'est magnifiquement écrit. Ou Julien Gracq, dans un style de génie.



Normal. C'est trop tôt. Parodiant l'Ecclésiaste, nous dirons qu'il y a un temps pour la Drôle de Guerre, et un temps pour la Guerre tout court. Il y a un 2 septembre 1939, et un 10 mai 1940. Un temps pour la guerre de position, tranchées ou Maginot, un temps pour l'offensive. Ce temps-là, qui ne manquera pas d'arriver, n'est pas encore venu. Et l'attaque décisive, nul ne sait d'où elle viendra.



Et puis, de toute manière, tout pronostic est Dieu merci impossible. La campagne appartient à ceux qui la mènent, tous partis confondus. A leurs puissances de vision et de stratégie, leurs capacités d'alliances, leurs analyses de terrain. Et tout se jouera dans les dernières lignes droites.


Tout le reste n'est que supputations. Allez, je poste ce blog à 1847h. L'heure exacte du Sonderbund.

 

Pascal Décaillet

 

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La leçon de Jacques Vergès

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Sur le vif - Vendredi 16.08.13 - 01.34h

 

Prodigieuse leçon que celle de Jacques Vergès, qui nous quitte à l’âge de 88 ans. La leçon d’un homme libre. La leçon d’un homme seul. La leçon d’un immense avocat, d’un courage exemplaire. Franchement, défendre les gens du FLN en pleine bataille d’Alger, alors que la grande majorité de l’opinion publique demeure favorable à l’Algérie française, et à la peine de mort, il fallait un cran difficile à imaginer aujourd’hui. Mieux : défendre Barbie à Lyon, la ville même où le nazi avait sévi, torturé Jean Moulin, envoyé à la mort les enfants d’Izieu, il faut là un goût de la posture minoritaire totalement au-dessus du commun.

 

Vergès nous rappelle que tout prévenu, même accusé des pires crimes, a droit à un avocat. Et que le rôle de l’avocat, parfois contre tous, contre la toile d’araignée de l’opinion publique, est simplement de défendre son client. Et que cette défense passe par la tentative, intellectuelle mais sans doute aussi spirituelle, de le comprendre.

 

À cela s’ajoute une puissance de persuasion hors du commun. Un verbe précis, rapide, fulgurant, un discours comme la foudre. Le génie du plaideur, à l’état pur.

 

Cet homme incroyable s’en va avec les innombrables mystères de sa vie, peut-être l’immensité d’une solitude, qui sait ? Des êtres, nous ne savons rien. De nous-mêmes, moins encore. Mais c'est, paraît-il, une autre affaire.

 

Pascal Décaillet

 

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13/08/2013

Pierre Pascal (1927-2013) - Hommage

 

Mardi 13.08.13 - 11.47h

 

Il était bâti comme le commissaire Maigret. Solide, charpenté, épaules larges, physique de boxeur et de rugbyman, deux sports qu’il avait pratiqués dans son sud-ouest natal. Nous, la volée de la Maturité fédérale d’avril 1976, notre premier contact avec lui date du début de la Seconde, septembre 1973, il y a juste quarante ans. Pendant ces trois années scolaires, il allait être notre professeur, notre référence, mais à vrai dire beaucoup plus que cela : notre maître, au sens si puissant où l’entend Péguy dans les Cahiers de la Quinzaine, 1913. Ce lien profond, indescriptible, qui scelle la mémoire et ravive les sens.

 

Entre le maître et l’élève, ce genre de maître en tout cas, s’établit une relation pour la vie, et sans doute aussi au-delà de la vie, d’où mon émotion, la nôtre, celle de toutes ces centaines de jeunes qui eurent le privilège de suivre ses cours. L’Abbé Pierre Pascal (1927-2013) vient de nous quitter à l’âge de 86 ans, dans ce diocèse d’Agen dont il était originaire et où il était allé passer sa retraite. Cet homme incroyable était, au sens le plus fort, le plus marmoréen, une figure. Je viens ici lui rendre hommage.

 

Je l’ai connu de l’âge de quinze ans à celui d’un peu moins de dix-huit, autant dire les années qui marquent. Il nous a enseigné le latin, langue dont il avait une connaissance d’une incroyable intimité, en Seconde, mais avant tout le français, la branche phare, amirale, celle que tout adolescent un peu sensible aux textes, à la poésie, attend. À mes collègues, il enseignait aussi l’anglais. Sur les onze années (1965-1976) que j’ai passées à l’Institut Florimont, Pierre Pascal est, avec René Ledrappier, le professeur qui m’a le plus impressionné. Parce qu’à cet âge-là, qui est de musique et de poésie, mais aussi déjà d’angoisses, on a besoin d’un aîné qui vous prenne par la main, et, sans rien imposer, vous initie. Cette tâche, qui est celle du guide, il l’a accomplie au-delà de toute espérance.

 

Mais surtout, quel homme ! Avec sa faconde de Gascon, ses histoires extraordinaires, ici la Résistance, là la loge d’une cantatrice, il nous racontait sa vie, ses vies, la boxe et le rugby, picaresque comme on n’en fait plus. Il nous faisait rire, rêver, ses cours étaient de ceux où toujours quelque chose surgit, il en était le centre, comment eussiez-vous voulu qu’il en fût autrement ? Il exagérait, inventait, déployait le roman de son existence, mais aussi a su nous parler avec maestria des grands courants de la littérature française, disons depuis Rabelais. Chacun de ses cours était une histoire, passait par le récit, était attendu comme tel par chacun de nous. Au fond, nous allions au spectacle. «Que diable va-t-il encore nous raconter aujourd’hui ? ».

 

Pierre Pascal n’était pas vêtu comme un abbé, Vatican II avait déjà relégué la soutane, mais avec une veste et une cravate, toujours impeccable, pas fâché de plaire, ce qui lui donnait un peu l’allure d’un entraîneur de rugby au moment de recevoir la Coupe, ou d’un gentleman-farmer, distingué, avec un zeste de parfum, dès les premières heures du matin : l’état ecclésiastique n’était pas pour lui synonyme de relâchement physique, ni vestimentaire. Et puis, il y avait ces fameux moments réguliers qu’il passait à la Radio Suisse Romande, pour enregistrer ces fameuses Minutes œcuméniques qui ont réveillé sous sa voix, avec la saveur de son accent méridional, de 1972 à 1981, des générations d’auditeurs, juste avant le journal de 7h. « C’est ton prof qui vient de parler ! », s’écriait ma mère, émue de la notoriété romande de ce personnage dont je parlais quasiment à tous les repas. Je trouvais magique, irréel, qu’un homme puisse faire de la radio.

 

Je n’ai parlé ici que du professeur, et revis avec émotion ces années si déterminantes. Je pense à mes dix camarades de la volée avril 1976, mais aussi à tous ceux qui ont connu le Père Pascal. Comme enseignant, ou plus tard comme curé à Compesières, ou simplement comme ami. Il fait partie, comme René Ledrappier, de ces hommes qui vous marquent pour la vie. Une personnalité hors du commun. Tous ceux qui l’ont fréquenté, je crois, se reconnaîtront peut-être un peu dans ces quelques lignes. Hommage à lui, plus présent que jamais, dans nos mémoires.

 

 

Pascal Décaillet

 

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12/08/2013

Un service pour tous, militaire ou non

 

Sur le vif - Lundi 12.08.13 - 15.14h

 

D'abord, se prononcer sur l'initiative du GSSA. Ce sera non. Ensuite, amorcer une vaste réflexion sur une refonte totale du système. Je serais partisan - je l'étais déjà lorsque j'ai appartenu à la Commission Schoch en 1990, nous avions siégé vingt-cinq jours, décentralisés dans toute la Suisse - d'une obligation pour tous de "faire quelque chose pour la communauté nationale". Et en effet, pas obligatoirement quelque chose de militaire. Certaines personnes n'aiment pas le métier des armes, à quoi bon le leur imposer ? Il y a tant et tant de manières, depuis l'aide dans les EMS à celle en faveur des personnes handicapées, en passant par les services civils, où je connais des gens très motivés, de "faire quelque chose" pour la collectivité.



Pour moi, la vraie question est là. Le problème, c'est qu'il nous faut d'abord répondre à l'initiative du GSSA. Qui pose très mal les choses. Et, de facto, va nécessairement nous entraîner dans le traditionnel débat, dont la Suisse a la spécialité tous les vingt ans, pour ou contre l'armée. Le nom même du groupe des initiants dévoile son objectif final, ce qui rend quelque peu spécieuse sa prétendue finalité à ne s'en prendre qu'à l'obligation de servir. Il est clair que pour eux, la votation du 22 septembre n'est qu'une étape intermédiaire vers un objectif final clairement annoncé dans le libellé même de leur sigle: GSSA = Groupement pour une Suisse sans Armée. C'est au moins clair.



Pour ma part, je suis favorable à une Suisse avec armée, mais encore et toujours à redéfinir, et là certains arguments du professeur fribourgeois interviewé par le Temps vont dans le bon sens. J'aurais même pu entrer en matière sur un socle professionnel, que je ne perçois pas comme une menace prétorienne pour le pays. Hélas, en posant la question de la seule obligation, en étant qui ils sont, en ayant le nom qu'ils ont, et en tentant de nous faire oublier leurs finalités suprêmes, les gens du GSSA nous font perdre un temps précieux. Il faudra d'abord refuser leur initiative, ce qui sera fait le 22 septembre. Et puis, seulement après, il faudra quand même aborder cette question d'un service pour tous, à la collectivité, un service de solidarité nationale, dont l'aspect militaire ne serait qu'une option parmi d'autres.



Hélas, le GSSA oblige tous ceux qui veulent une réforme du système à une manœuvre en deux temps. D'abord, dire non. Puis, trouver un consensus national sur autre chose. De plus large. Où demeure le ciment, mais pas nécessairement par le choix des armes.

 

Pascal Décaillet

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Contraire à l'esprit libéral : et alors ?

 

Sur le vif - Lundi 12.08.13 - 10.42h

 

Contraire à "l'esprit libéral", l'obligation de servir, nous dit dans le Temps un éminent professeur fribourgeois.

Oui, sans doute contraire à l'esprit libéral.

J'ajoute juste: "Et alors ?".

Au mieux de l'intention de ce professeur, il convaincra quelques libéraux de voter le texte du GSSA, et même cela j'en doute, car libéral, ça n'est pas libertaire.


Mais enfin, soyons fous, et admettons que ce génial professeur réussisse à convaincre tous les libéraux de Suisse.

Il restera une majorité très nette, celle de la votation de septembre, qui montrera son attachement, j'en suis certain, à d'autres valeurs que simplement faire individuellement ce que chacun veut. Libéral, au sens politique, ça n'est pas libertaire, loin de là: tous les grands penseurs libéraux, du moins sur le continent européen, de Tocqueville à Aron, intègrent puissamment la dimension de l'Etat. Et s'expriment, très clairement, sur la part de contrainte qu'implique la vie en collectivité. Je vous renvoie notamment à "L'Ancien Régime et la Révolution", qui n'est pas exactement un traité de bien-vivre sur une plage ensoleillée.

Un État, c'est quelque chose de dur, de régalien. Ca passe par une forme (parfois pénible, avouons-le) de contrainte, on le voit aussi dans la fiscalité. Il est plus agréable d'aller à la mer qu'à l'armée, de garder son argent pour soi que de payer ses impôts. Mais voilà, un Etat, ça passe par des sacrifices. Ca passe par le renoncement au mythe de la totale liberté individuelle. Et la somme de ces renoncements, de ces sacrifices, constitue une part de notre trésor commun. En Suisse, nous avons une chance exceptionnelle: la définition de ces sacrifices, c'est le peuple souverain qui la donne. En cela, fantastique auto-goal, le GSSA permettra sans aucun doute au système de milice, en septembre, de recevoir une piqûre de rappel inespérée en matière de légitimité.

Je crains que cette dimension sacrificielle ait très légèrement échappé à notre très éminent disciple de Milton Friedmann. Il est pourtant assez convaincant, ce professeur fribourgeois, lorsqu'il s'exprime sur les effectifs et la pléthore, par exemple. Convaincant, sauf lorsqu'il se heurte au tragique de l'Histoire, ou à sa résurgence toujours possible.

Il est donc séduisant et percutant. Sauf sur l'essentiel.

 

Pascal Décaillet

 

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09/08/2013

6 octobre: élisons les meilleurs !

 

Sur le vif - Vendredi 09.08.13 - 15.32h

 

35 ans que je vote, et toujours, pour les élections, une liste vierge. Une centaine de députés à élire, eh bien j’écris (jusqu’à) cent noms, à la main, tous partis confondus. Homme de droite, j’ai toujours voté aussi pour des gens de gauche, et certaines grandes figures socialistes, de Willy Brandt à Tschudi ou André Chavanne, en passant par Olof Palme, ou d’ailleurs Pierre-Yves Maillard, sont de celles qui m’impressionnent le plus. Si je devais mentionner un parti pour lequel j’ai toujours voté, depuis 1978, je dirais le parti radical. Pour les autres, c’est peut-être plus sporadique. Et surtout, ça dépend des personnes.

 

Car nous devons voter pour des personnes. Sinon, pourquoi les partis nous proposeraient-t-ils des listes avec une trentaine, ou une cinquantaine, de prénoms et de noms, accompagnés de trente ou cinquante visages ? Pourquoi les têtes des candidats seraient-elles sur des affiches ? S’il est une dimension de la politique où le mot « humanisme » (tellement galvaudé, j’y reviendrai) a tout son éclat, c’est bien dans cette primauté de la personne humaine, la nécessité de ses qualités pour l’intérêt général.

 

Alors, qui ? Chacun d’entre nous jugera. Et je n’ai, pour ma part, pas la moindre idée de ce que sera le rapport de forces législatif, au soir du 6 octobre. Mais je sais quels sont les profils qui me retiennent. Et ceux dont je ne veux pas. Ces profils ne tiennent ni au parti, ni à l’âge (rien de plus détestable que d’ériger, dans un sens ou un autre, la génération en critère), ni au sexe, ni à la profession, ni au statut social. Non, c’est autre chose : j’ai besoin d’élire des gens en qui je puisse avoir confiance. De gauche, de droite, hommes ou femmes, mais des fibres humaines à qui je puisse être fier de déléguer, pour cinq ans, mon pouvoir citoyen de décision.

 

Alors, qui ? Disons que j’ai mon casting, et les dizaines de milliers d’autres électeurs ont le leur, et le produit cartésien de tous ces castings nous donnera le résultat. Mais l’essentiel, c’est la confiance. Elle s’obtient auprès de moi par un mélange de qualités : la sincérité, la puissance de conviction, la force de solitude, l’indépendance d’esprit, l’absolue nécessité de ne rien devoir à personne, la culture, la connaissance du passé, à commencer par l’Histoire de son parti.

 

L’inculture, ou l’amnésie sur les racines historiques, philosophiques d’une formation dont on a le culot de revendiquer les couleurs, est ce qui m’insupporte le plus. En moins d’une minute, je vois si un candidat, comme le Genevois Maudet, le Fribourgeois Kilchenmann, le Genevois Carasso, le Valaisan Nantermod, a du souffle et vient de loin, dans son équation à la politique, ou s’il est juste là par hasard, ou par tradition familiale, ou surtout par pur arrivisme.

 

L’arrière-pays ! La connaissance ! Voilà, hélas, ce qui est si rare, nous manque tant, si souvent remplacé par le bluff, le culte du renouveau générationnel, le mythe de « la politique autrement », tout ces prétextes camouflant, sous le vernis de puissants concepts à la mode, l’arrivisme personnel. Alors oui, pour ma part, comme citoyen, je sais les repérer, ceux en qui je peux avoir confiance, et les autres. Les critères que je vous ai donnés vont chercher davantage dans la puissance d’un caractère, l’aptitude à la solitude, la fidélité à des valeurs, que dans le statut social, les grands discours, la capacité à mettre en scène son ubiquité dans les festivités.

 

Le caractère avant tout, parce que nous allons vers des temps difficiles, notamment sur le plan des finances et du budget. Parce qu’il faudra faire des choix et les assumer. Tenir. Résister aux pressions. Tout cela, au nom d’un modèle de société auquel on croit. Vaste programme, qui exige les meilleurs. À nous, simplement, de les choisir.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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06/08/2013

Tous bourgeois, Monsieur le Commissaire !

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Sur le vif - Mardi 06.08.13 - 14.35h

 

Une partie de la droite suisse, dont un noble de Fribourg, semble avoir des problèmes avec le mot « bourgeois ». Le vocable suinterait l’argent, les grosses joues repues, les favoris à la Daumier qui pendouillent dans le vide, le gilet du costume trois pièces, l’arpent qui s’ergote et se mégote chez le notaire, la chanson de Brel, le mobilier Louis-Philippe, le bas de laine, les querelles de succession, Flaubert et Maupassant, Restauration et Second Empire, tilleul dans le jardinet, délimité par le muret. À en croire l’Eminence fribourgeoise, le mot aurait quelque chose de vulgaire, ce qu’il convient de cacher, ne surtout pas nommer. Je suis bourgeois, mais ne le dites pas, ma mère me croit grenadier dans la Grande Armée.

 

Le patricien de la Sarine a tort. Le mot « bourgeois » n’a rien d’une insulte, loin de là. Qu’on se réfère ou non à l’allemand « Bürger », qui inclut davantage la fonction citoyenne, il représente un très grand mouvement dont l’Histoire n’a pas à rougir : les bourgeois, de la Révolution française (dont ils furent les principaux acteurs) à aujourd’hui, en passant par le maelström de 1848, ont écrit deux siècles de notre destin commun, ils ont codifié nos institutions et donné à nos pays une prospérité sans précédent. Historiquement, la bourgeoisie, il conviendrait avant tout de lui rendre hommage.

 

Seulement voilà, le mot ne va pas. A cause d’Honoré Daumier. A cause de Louis-Philippe, fils du régicide. A cause de Brel et de cette maudite usine de cartons de son père. Sans doute aussi parce qu’à l’oreille, les syllabes n’en sont guère étincelantes, avec le ramollissement de ce « g » mitoyen, et cette diphtongue et forme de volaille gavée qui semble s’éclaffer sur une impasse. Les préjugés, c’est comme les cochons : ils ont la vie dure, le cuir épais, le tout nourri par deux siècles d’une imagerie impitoyable, où la culpabilité de l’Argent (lisez Péguy) le dispute à la jalousie. Oui, la bourgeoisie est un roman, elle est le thème des plus grands chefs d’œuvre de l’Allemand Theodor Fontane, et de nos plus grands romanciers francophones de la seconde partie du dix-neuvième siècle. Elle est notre passé, notre condition, notre non-dit.

 

Nul, évidemment, mieux que Brel n’en a parlé, avec la chute extraordinaire de sa chanson, Maître Jojo et Maître Pierre allant se plaindre chez Monsieur le Commissaire. Il y aurait pourtant lieu, si le rationnel en ce monde avait sa moindre chance face à la puissance de l’image, de réhabiliter ce mot, en soulignant l’apport historique sans précédent, depuis la Révolution française, de la bourgeoisie. Car bourgeois, ça ne signifie pas profiteur. Ni spéculateur. Ni capitaliste de casino. Ni strangulateur des libertés, bien au contraire. Les grands partis qui ont fait notre Suisse moderne sont des partis bourgeois, et même chez les socialistes, la plupart des grandes figures (à l’exception, notamment, du remarquable Willy Ritschard) sont d’essence et de culture bourgeoises, bien loin d’un prolétariat qu’ils étaient censés défendre, l’imparfait en l’espèce s’imposant. Ne parlons pas de la France : François Mitterrand est un bourgeois catholique de la province charentaise, plus proche du girondin Mauriac que des caciques de la SFIO. Bref, la bourgeoisie est partout, elle nous constitue, fonde notre condition, détermine nos visions.

 

En conclusion, j’inviterais l’Eminence sarinienne, à neuf jours d’une Fête à laquelle je la sais attachée, à faire preuve d’un peu d’assomption. Assumer sa condition (politique, sociale, économique, si ce n’est dans son cas celle du sang), reconnaître la valeur d’un mouvement historique deux fois centenaire, et sans lequel nous ne serions rien. Assumer, oui. Et peut-être, un jour, arriver à dire le mot. Malgré Daumier. Malgré Brel. Malgré les fulgurances de Péguy. Mais en reconnaissance aux générations qui nous ont précédés. Ce texte que je viens d’écrire, je le dédie à mon père, qui se levait tous les matins à 05.30h pour aller travailler, a passé sa vie à construire des ponts et des tunnels, et n’avait aucunement à rougir d’une vie entière d’effort pour s’affranchir de la précarité, et préparer une condition un peu meilleure pour ses enfants.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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04/08/2013

Eveline et Didier

 

Sur le vif - Dimanche 04.08.13 - 12.56h

 

Le président du PDC attaque Didier Burkhalter, mais protège EWS.

Les PLR attaquent EWS, mais protègent Didier Burkhalter.

Pour ma part, les choses sont claires:


1) Mme EWS pratique une politique catastrophique, notamment dans l'affaire des successions avec la France, et en allant s'afficher avec un Pierre Moscovici, tout heureux de faire paravent et diversion à son propre rôle dans l'affaire Cahuzac. Les PLR et UDC ont donc totalement raison de l'attaquer.



2) M. Burkhalter, dont l'engagement pour les bilatérales est correct et conforme à la volonté du souverain, a commis une faute politique en laissant son secrétaire d'Etat, M. Rossier, entrer en matière sur une saisine possible de la Cour européenne de justice pour arbitrer les litiges entre la Suisse et l'UE, pour ce qui concerne les bilatérales. Cela a un fumet de juges étrangers, ça n'était vraiment pas le moment, surtout dans le contexte actuel, de délivrer un tel message. Cela, je suis persuadé que nombre de PLR, qui défendent leur conseiller fédéral, en sont intérieurement conscients. Cette bourde n'est de loin pas comparable avec l'accumulation des fautes de Mme EWS, mais le président du PDC, à Saas Balen, a eu raison de la dénoncer, Ce que nous faisons ici, au demeurant, depuis le premier jour.



En résumé, les comportements de ces deux conseillers fédéraux, à des degrés de gravité divers, laissent à désirer, et ne sont pas ceux que la population attendrait, en période de crise et d'attaques venues de toutes parts. Il nous est arrivé, depuis 1848, d'être dirigés par un meilleur collège.

 

Pascal Décaillet

 

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03/08/2013

Les puissantes analyses, trois jours après

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Sur le vif - Samedi 03.08.13 - 11.11h

 

Toujours à la pointe de l'actualité, le Temps nous propose seulement aujourd'hui, samedi 3 août, une analyse (intéressante, d'ailleurs) du discours de Christophe Darbellay, tenu à Saas Balen le mercredi 31 juillet. Il était pourtant possible de réagir immédiatement, y compris dans l'analyse et la perspective, sur le site internet du journal. On même dans l'édition papier d'hier, vendredi 2 août.



Ces retards à répétition des journaux papier sur les versions électroniques, blogs ou réseaux sociaux, affaiblissent leur crédit dans l'une des concurrences basiques de la fonction journalistique, et cela depuis les premières dépêches télégraphiques du dix-neuvième, pour ne pas remonter à Théophraste Renaudot: la rapidité de réaction. J'ai infiniment travaillé sur l'Affaire Dreyfus (1894-1906): à l'époque déjà, les grands journaux, de celui de Clemenceau à ceux des socialistes ou des nationalistes, ouvraient plusieurs fois par jour pour de nouvelles éditions, ne changeant parfois, au marbre, qu'un seul papier, parce qu'il donnait une nouvelle. C'était, un quart de siècle avant la radio, comme un flash d'actualité.


Considérée comme secondaire, voire superficielle, par toute une bande d'intellos ou d'analystes des médias qui n'ont sans doute jamais écrit un article de leur vie, ni fabriqué une page, ni dirigé une édition, ni donné une nouvelle à la radio, ni commenté un événement en direct, la rapidité de réaction demeure, ne leur en déplaise, l'une des fonctions cardinales de la vitalité de la presse. Et ne venez pas me dire qu'elle est antinomique de la réflexion, de la perspective, de l'arrière-pays: c'est faux, archi-faux, quand on a un peu d'expérience et de connaissance des dossiers, un commentaire pesé, distant et pertinent peut intervenir très vite. Nul besoin d'attendre trois jours !



La rapidité n'est évidemment pas tout. Mais elle est nécessaire, si le mot "news", en français "nouvelle", en grec "Ta Nea", en allemand "Nachrichten" a encore un sens. Jusqu'à nouvel ordre, il n'est pas hérétique de considérer qu'être le premier à donner une nouvelle (d'intérêt public, exacte, intéressante, of course) est plutôt une vertu dans ce métier.



Lorsque j'engage ou recommande un jeune journaliste, entre autres qualités, je cherche immédiatement à déterminer s'il est habité par le flair, l'ouverture, la curiosité, la rapidité. Bref, pour faire ce métier, c'est pas mal d'être un peu réveillé. Bonne journée à tous.

 

Pascal Décaillet

 

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01/08/2013

Sans Etat, pas de Suisse

 

Sur le vif - Jeudi 01.08.13 - 11.40h

 

Il y aurait des feux et de la joie, au mieux l’émotion d’une appartenance, et il faudrait, au nom de cette béatitude d’un soir, sous prétexte que la fête est spontanée, populaire, « vient d’en bas », oublier l’Etat. Je suis en désaccord total avec cette vision. La Suisse est un Etat. Fédéral, depuis 1848. Et aussi, une Confédération de vingt-six Etats, nos cantons. L’Etat, c’est ce qui nous fédère. Encore faut-il le définir.

 

Pas d’Etat, c’est l’anarchie. La jungle. Donc, la loi du plus fort. Le riche, le propriétaire, le prédateur, le spéculateur. Trop d’Etat, c’est le carcan. L’inflation des états-majors, comme au DIP à Genève, les petits copains à placer, les frais de fonctionnement qui l’emportent sur les nécessités frontales du terrain. Cela non plus, nous ne le voulons pas. Tout l’enjeu se situe donc dans l’entre-deux : où placer le régulateur ?

 

La meilleure définition, le plus dense et la plus éloquente, c’est Pascal Couchepin qui me l’avait sortie sur le plateau de Genève à chaud : « Un Etat solide, ni plus, ni moins ». J’aime infiniment ces sept mots, ils résument ma conception, à la fois radicale dans la nécessité d’une force publique, au service de la justice et de la solidarité, mais aussi attentive à lutter contre toute forme d’abus. Les quelques députés PLR, à Genève, dont MM Weiss et Gautier, qui se sont battus cet hiver contre un budget déficitaire, ne sont nullement des ultra-libéraux, mais juste des adeptes de ces sept mots : « Un Etat solide, ni plus, ni moins ». À noter que le libéralisme, en tout cas continental, celui de Tocqueville ou d’Aron, n’a jamais stipulé l’absence d’Etat, loin de là. Seuls les allumés du Livre blanc et les libertaires de la finance spéculative sans entraves ont pu, un moment, rêver de s’affranchir de la puissance publique. J’étais l’un des seuls, à ce moment-là, à les attaquer de front.

 

Parler d’Etat un 1er Août n’est pas hors sujet. Même si une tradition de mielleuse candeur (qui franchement m’exaspère) dans les discours, tend à l’évacuer, au nom de l’extase du « vivre ensemble », ici la glorification expiatoire de l’altérité, là les lanières du fouet, vers nous-mêmes tendues, très tendance depuis une trentaine d’année.

 

À ces sulpiciennes postures, je préfère le discours sur l’Etat. Nos Etats cantonaux, notre Etat fédéral. Rendre hommage, par exemple, à tous ceux qui, notamment depuis 1948, ont construit et réformé nos assurances sociales, je pense évidemment en priorité à ce grand socialiste que fut Tschudi. Hommage à ceux qui ont offert du temps à notre défense nationale, et tenté de la faire évoluer vers des modèles plus adaptés. Hommage aux enseignants, tous niveaux confondus, cette prodigieuse fonction de transmission, la plus belle, je dirais presque la plus sacrée, dans notre communauté humaine, je vous renvoie aux lignes inoubliables écrites par Péguy sur le sujet, dans l’Argent, Cahiers de la Quinzaine, 1913.

 

L’Etat, ce ne sont pas des armées de fonctionnaires, ce ne doit pas être cela, ni des types qui tirent la gueule derrière un guichet. L’Etat, dans un canton comme au niveau fédéral, cela doit être l’outil, étymologiquement l’organe de mise en œuvre des priorités choisies par la volonté populaire. Au service de la population, et non comme caste d’apparatchiks.

 

Rendre hommage à cet Etat-là se situe pour moi au cœur de nos festivités nationales. Hommage aussi, par exemple, aux policiers, pompiers, ambulanciers, personnel hospitalier qui seront de faction pendant que nous ferons la fête. Pour eux, pour la ferveur de leur engagement, j’ai toujours voulu croire en l’Etat. Sans Etat, pas de Suisse. Peut-être quelques pulsions tribales de reconnaissance. Mais pas de pays. Pas de nation souveraine. Rendre hommage, une fois, à cet organe qui ne doit pas être un but en soi mais a tant fait pour nous, me semblait nécessaire. Vous me direz que je vire rad-soc, style Troisième République, tendance Queuille aggravée. Je vous répondrai que je l’ai peut-être toujours été. Je me suis juste contenté de porter la cagoule dans les seules courses de ski de mon enfance, et d'user du compas dans les seuls cours de géométrie.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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31/07/2013

Willy Brandt, dans votre salon

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Sur le vif - Mercredi 31.07.13 - 23.57h

 

Je suis un cinglé d’archives audiovisuelles. D’archives tout court, d’ailleurs, à commencer par ces dizaines de milliers de journaux qui ont encombré mes caves et ma vie. Mais depuis un quart de siècle, d’archives audiovisuelles. À cet égard, internet est un bonheur. En combinant les moteurs de recherches, vous pouvez passer des journées avec Mendès France ou Mitterrand, de Gaulle ou Churchill, Mauriac ou Céline. Avec l’habitude, vous tapotez deux ou trois mots-clefs, et les voilà qui surgissent sur votre écran, avec leur voix, leur visage, les intonations. Fascinant.

 

Hier soir, je me suis lancé sur l’un de mes hommes politiques favoris au vingtième siècle, Willy Brandt, l’un de ceux qui m’impressionnent le plus, sur lequel j’avais naguère écrit, pour la Revue jésuite Choisir, le texte « L’inconnu de Lübeck ». Contrairement à d’autres chanceliers, je ne l’ai jamais rencontré, jamais interviewé. Mais j’avais douze ans et demi lors de la génuflexion de Varsovie, de quoi marquer un jeune garçon déjà féru (pour toutes sortes de raisons, à la fois personnelles et intellectuelles) d’Histoire allemande.

 

Alors voilà, vous tapez Brandt, vous ajoutez une date, un lieu, vous vous laissez promener dans l’imagerie cinématographique ou télévisuelle de l’époque. Vous commencez par le 9 novembre 1989, en souvenir de cette nuit magique que vous aviez passée à traduire les interventions de Brandt, Kohl, Genscher, pendant que s’écroulait le Mur et que Rostropovitch, imperturbable, entonnait les Suites pour Violoncelle de Bach. Et puis, vous voilà à Erfurt en 1970, première visite d’un chancelier fédéral en DDR, acclamations. Ou à Berlin, le 26 juin 1963, Willy Brandt Maire avec Kennedy Président. Ou, en affinant encore les recherches, dans les années cinquante, tiens à Bad-Godesberg, par exemple, ce fameux congrès où le SPD rompt avec le marxisme. Et tant d’autres exemples, qui reconstituent la vie publique d’un homme d’exception.

 

Vous y allez à l’instinct, une scène en appelle une autre, vous voilà, comme dans les archives d’un journal papier, en promenade historique. C’est une infinie jouissance, lente et distillée, comparable à celle d’une infusion, en fin de soirée. Et là, je dis vive internet, parce qu’il y a vingt ans encore, il fallait fréquenter les bibliothèques, les phonothèques. Alors qu’aujourd’hui, de chez vous, vous pouvez à loisir convoquer tout cela. Vous êtes acteur de la recherche, c’est la vôtre, vous êtes promeneur et chercheur, voyeur et jouisseur, votre imagination se dilate, c’est une forme de bonheur.

 

Sur Willy Brandt, qui aurait eu cent ans cette année, je reviendrai bientôt. Mais c’est une autre affaire. Ou peut-être la même, au fond. J'ai fait ici l'éloge d'une médiation. Mais l'essentiel, en toutes choses, n'est-il pas le contenu, le fond du sujet ? En l'espèce, la trajectoire de feu d'un destin. A tous, je souhaite une excellente nuit.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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La Suisse et le désert du silence

 

Sur le vif - Mercredi 31.07.13 - 12.41h
 

 

11 mars 1998, huit heures du matin. L’Assemblée fédérale va devoir élire le successeur de Jean-Pascal Delamuraz, démissionnaire pour cause de « grave maladie », dont il avait d’ailleurs lui-même prononcé le nom, et qui l’emportera quelques mois plus tard. Le successeur sera Pascal Couchepin, nous serons les premiers à l’avoir au micro et l’appeler « Monsieur le Conseiller fédéral ». Mais pour l’heure, la tradition exige un discours d’adieu du partant. Delamuraz monte à la tribune. Silence de plomb.

 

Et là, pour l’ultime fois publiquement, les vibrations d’une très grande voix. Je me souviens avoir dit à mon voisin : « Delamuraz, c’est une voix ». Il avait parlé de la Suisse et de son avenir, de l’ouverture, de la jeunesse. Il y avait là les inflexions tragiques du dimanche noir, six ans plus tôt, mêlées à l’acceptation d’un destin personnel, la passion de l’Histoire, celle du pays. J’avais déjà été pris de fierté lorsque Furgler, en novembre 1985, avait accueilli Reagan et Gorbatchev. Mais là, c’était autre chose, la puissance d’une voix, la fragilité d’un homme, la dignité de sa posture. Il nous avait saisis, pour certains jusqu’aux larmes.

 

Petit pays, aux équilibres précaires, à la prospérité beaucoup plus récente qu’on ne l’imagine, fragile, sans matières premières, la Suisse a besoin de quelques grandes voix. Il m’est, pour ma part, parfaitement égal qu’elles soient de gauche ou de droite, il y en eut des deux bords, de Tschudi aux deux personnes citées plus haut. Mais il faut que cette voix nous parle. Il faut qu’elle nous touche. Qu’elle nous donne envie de croire au pays.

 

Qu’est-ce qu’une voix ? Il existe de magnifiques tessitures, parfaitement posées, mais ça n’est pas encore la voix. Il y faut autre chose. Le souffle. Le rythme. L’élan, les pauses, la communion avec le public. La colère, ou parfois l’accent d’une nostalgie. Dans ce registre, qui s’en va chercher dans les jeux perdus de l’orgue, la simple démonstration rationnelle, où l’argument serait livré nu dans la bataille, ne suffit pas. Michel Rocard, qui s’écoute démontrer, ça n’est pas une voix. Mitterrand, à Epinay ou à la fin des Congrès de Toulouse, et peut-être encore aux funérailles de Bérégovoy à Nevers, c’est une voix. Charles de Gaulle, d’un bout à l’autre de son destin, fut avant tout une immense, une incomparable voix.

 

Elle était pourtant mal posée, la voix du Général, parfois beaucoup trop haute, offerte en pâture à la caricature. Mais il avait quelque chose à nous dire, d’incroyablement sincère et puissant. L’immensité de sa voix, c’était le courage des voies choisies. La résistance. La solitude. Le destin. La voix, la voie. L’homonymie est-elle si gratuite que cela ? Si votre discours ne nous emporte pas dans l’espérance d’un chemin, parviendra-t-il à capter ?

 

Retour à la Suisse de 2013. Où sont-elles, ces grandes voix ? Avez-vous en tête le moindre souvenir, même fragmentaire, même trois ou quatre mots, d’un quelconque discours de Didier Burkhalter ? Il serait pourtant, dit-on, notre ministre des Affaires étrangères. Notre pays traverse une crise majeure, attaquée par ses puissants voisins. Le peuple suisse apprécierait d’entendre une voix. Il ne perçoit hélas que le désert d’un silence.

 

Eh bien moi, des grandes voix suisses, vivantes, présentes, j'en connais. Je vais vous en citer une ou deux, quitte à fâcher quelques amis de droite. On aime ou non Jean Ziegler, mais c’est une grande voix. Chaleureuse, éruptive, volcanique, tendre aussi lorsqu’il évoque son enfance dans l’Oberland ou laisse perler ses inflexions spirituelles. On aime ou non Franz Weber (oh, j’ai voté contre, rassurez-vous, amis valaisans), mais quelle puissance de rhétorique, lorsqu’il nous parle du pays physique, des sources et des étangs, et de notre responsabilité face à leur survie. On aime ou non Pierre-Yves Maillard, mais lorsqu’il s’exprime, c’est l’Etat qui parle, et cela n’est pas si fréquent.

 

J’ai cité ici des êtres qui me touchent. Je suis pourtant loin de partager toutes leurs options. Mais la rhétorique, la vraie, peut s’avérer furtive et surprenante. J’ai besoin de celle qui me ramène à l’essentiel : notre condition humaine, notre citoyenneté partagée, notre construction collective de l’avenir. À partir de là, gauche ou droite, basse ou alto, qu’importe. Une voix, dans le discours politique, ne se ramène ni à une tessiture, ni à la perfection d’un phrasé. Elle se jauge à la puissance révolutionnaire d’un verbe et d’une conviction. Non pour défaire une société, mais pour nous proposer les repères d’une aventure commune. Je n’ai pas parlé ici du discours amoureux. Je n’ai pas, non plus, pour vocation de l’exclure a priori.

 

 

Pascal Décaillet

 

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30/07/2013

Fragments d'un discours au pays

 

Le pays n'est pas venu à moi, il a fallu que j'aille à lui.


Mercredi 30.07.13 - 13.31h

 

Mon rapport à la Suisse n’a jamais été immédiat. Ou alors, s’il devait doucement le devenir, il n’y aurait là que le produit d’une lente maturation, ces choses qui viennent avec l’âge, comme la passion de la nature, ou l’éclatante confirmation de ce qui m’emporte depuis toujours : la musique, la poésie. À quinze ans, j’aimais avec folie Rimbaud et Wagner, aujourd’hui plus encore. Mais franchement, à quinze ans, l’attachement à la Suisse n’était pas ce qu’il a mis du temps à devenir. Beaucoup de temps.

 

À cause de cela, je dis que mon patriotisme est culturel. Je ne l’ai acquis que sur la durée, en fonction d’innombrables lectures, dans deux, parfois même trois, de nos langues nationales. Lorsque j’ai passé ma Maturité, quelques mois avant mes dix-huit ans, je n’avais franchement pas grande idée de l’Histoire suisse, qui ne nous avait pas été enseignée avec un excessif talent, alors que celles de la France, de l’Allemagne, m’habitaient déjà complètement. Franchement dit, en ce mois d’avril 1976, mes compagnons de volée de Maturité fédérale et moi considérions l’Histoire de notre pays comme un pensum indigeste. Nous avions, je le sais maintenant, totalement tort, mais comment diable, avec  cet enseignement si chétif et si désincarné, eût-il pu en être autrement ?

 

Le pays n’est pas venu à moi, il a fallu que j’aille à lui. Et je crois que ce trajet de volonté, qui passe par la connaissance, est celui de très nombreux Suisses. J’ai accompli quelque cinq cents jours d’armée, entre 1977 et le début des années 1990, à peu près dans tous les coins de la Suisse, y compris le Tessin, je crois aujourd’hui que ma motivation était d’aller vers le pays, faire un geste vers lui. Elle était celle, aussi, simple et tranquille, de l’immense majorité de mes camarades. Journaliste, j’ai immédiatement opté, à l’étonnement de certains, il y a bientôt trente ans, pour travailler en rubrique nationale. C’était au Journal de Genève. Je n’oublierai jamais cette époque.

 

Il m’a fallu aller vers le pays. Férocement, je le voulais. Il ne m’a jamais appelé à lui, il n’y a pas eu de voix, ni vocation ni Domrémy, juste ma volonté de comprendre. Déjà, dans la presse, d’autres propositions me venaient, soit purement genevoises, soit internationales, certains patrons de l’époque m’ont même demandé pourquoi diable je m’accrochais à une rubrique aussi ennuyeuse à leurs yeux. Réponse : parce qu’elle ne l’était pas ! Je le sentais profondément, même si je n’avais pas encore la connaissance suffisante pour l’établir. Je savais qu’aller vers la Suisse exigeait la lente imprégnation d’une Histoire nationale (au moins depuis 1798, 1848) et de vingt-six Histoires cantonales. Je savais qu’il faudrait du temps. Je ne prétends pas ici qu’il faille passer par l’Histoire, je dis simplement que c’est mon mode à moi, mon chemin d’initiation. Chacun fait ce qu’il peut.

 

Cet outillage de connaissance, c’est la Radio Suisse Romande qui me l’a donné. D’abord, en me nommant début 1991 correspondant parlementaire à Berne, où je me suis littéralement défoncé, tellement j’ai aimé ce biotope. Mais surtout, en me permettant de réaliser un nombre considérable d’émissions historiques. À cet égard, l’année 1998, qui marquait le 150e de la Suisse fédérale et le 200e de la République Helvétique, où j’ai creusé toutes les Histoires des cantons et réalisé des émissions dans l’ensemble du pays, a été une prise de conscience déterminante. À partir de ce moment-là, j’ai commencé, par moi-même, à dévorer toutes les thèses et tous les mémoires sur notre Histoire politique aux 19ème et 20ème siècles, mais aussi celle de notre presse.

 

J’avais mordu à l’hameçon. J’éprouvais tout autant de plaisir, enfin, sur la Suisse que sur la Troisième République française, l’époque bismarckienne ou le Risorgimento. Quelque chose, de l’ordre d’une adhésion, s’était produit. S’il fallait ne citer qu’un nom d’historien romand à qui je dois tant dans l’ordre de cette initiation, ce serait Olivier Meuwly, l’homme qui nous a tant éclairés sur notre Histoire politique au 19ème siècle.

 

Non, mon rapport au pays n’est pas immédiat. Mais hors de la musique, de la poésie, hors du sentiment de la nature, existe-t-il au fond beaucoup de choses qui le soient ? Nos adhésions, nous avons besoin de les construire.  Aller vers une langue, vers un poète étranger, exige de longues années de grammaire, d’initiation à la métrique. Et un jour, oui, Homère ou Hölderlin, Pindare ou Paul Celan, Brecht ou Sophocle. N’étant pas immédiatement patriote à l’âge de quinze ans (d’autres, sous d’autres latitudes, le furent, et jusqu’au sacrifice, je les admire infiniment), il m’a fallu cheminer vers le charme fragile, multiple, infini de ce petit pays aux équilibres si précaires. Des décennies de chemin ! Je ne parle ici que pour moi, n’entends en rien ériger mon expérience en modèle, respecte toutes les autres formes d’adhésion, ou d’ailleurs de non-adhésion. Mais moi, en toutes choses, en littérature comme en Histoire et au fond comme dans les romans familiaux, j’ai besoin de visiter en profondeur le passé.

 

L’été dernier, j’ai passé des nuits entières sur les archives en ligne (bravo à eux de les rendre accessibles !) du Confédéré, le grand journal radical valaisan. 150 ans d’Histoire cantonale, de la grande politique aux petites annonces, et jusqu’à ces mortuaires où j’ai retrouvé mes grands-parents, côté paternel. Parce que, côté maternel, on ne publiait pas exactement chez les radicaux ! Cette année, je me suis plongé dans les archives audiovisuelles. J’ai retrouvé par hasard le reportage que j’avais fait au National le lundi 7 décembre 1992, lendemain du « dimanche noir ». Les députés tentaient de s’exprimer sur la fracture, ou plutôt les fractures, de la veille. Les Romands étaient groggys. Un homme, reconnaissant qu’on avait sous-estimé les « forces obscures » du pays, s’était exprimé avec beaucoup d’intelligence et de lucidité. C’était un Valaisan de cinquante ans, chef du groupe radical. Il s’appelait Pascal Couchepin.

 

Aujourd’hui plus que jamais, tenter le saisir les « forces obscures » du pays me passionne. Par « obscur », j’entends ce qui m’échappe. Ce qui se dérobe à mon entendement. Ce qui glisse au-delà des Lumières et de la Raison. Car si le langage politique exige l’argumentation organique du discours articulé, l’adhésion patriotique, quant à elle, relève du sentiment et d’une immédiateté qui précisément n’a longtemps pas été la mienne. Disons jusqu’à une période très récente.

 

À tous, j’adresse mes amitiés et ma ferveur confédérales à l’occasion des festivités de ces prochains jours, autour de notre Fête nationale.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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21/07/2013

Matin dimanche: la leçon de Régis Debray

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Sur le vif - Dimanche 21.07.13 - 09.50h

 

Magnifique interview de Régis Debray dans le Matin dimanche. Appel à la mémoire et à la connaissance du passé. Non pour se figer. Mais justement pour avancer. Rejet du jeunisme. Pas rejet des jeunes: rejet du jeunisme !



J'ai maintes fois interviewé Régis Debray, dont une fois, mémorable, en public au Salon du Livre, en pleine guerre des Balkans. Il appelait - comme son intervieweur - à ne pas diaboliser les Serbes, considérer l'Histoire de la région, sur plusieurs siècles, avant de juger. Je m'attendais à une salle hostile. Beaucoup furent finalement conquis par la rigueur de l'analyse. Il y eut même un épisode un peu fou, romanesque, surgissant, avec l'un des plus grands éditeurs que la Suisse ait jamais connus, d'origine serbe. Et qui portait le même prénom que Lénine.

 


En attendant, précipitez-vous sur les pages 13 et 14 du Matin dimanche. L'interview est de Christine Salvadé. Et faisons-nous à l'idée, puisqu'il le faut, que la presse orangée est aussi riche et surprenante le dimanche qu'elle est dévastée par le vide en semaine.

 

Pascal Décaillet

 

09:50 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Imprimer |  Facebook | |

20/07/2013

Les Pieds Nickelés font la planque

 

Sur le vif - Samedi 20.07.13 - 09.28h

 

Décidément, la Nickellerie Pédestre française ne recule devant rien. On savait déjà la Suisse sous intense surveillance des agents de Paris. On apprend ce matin, par la Tribune de Genève, que quelque Filochard ou Ribouldingue de fortune aurait été surpris en train de faire la planque devant la banque Pictet, pour noter les numéros de plaque des clients français. La planque devant l’entrée d’une banque ! Où chacun sait que le taux de caméras au mère carré relègue Hollywood au rang d’amateur.

 

L’affaire est simple. Ou bien nos Pieds Nickelés ont agi de leur propre chef (nul doute, d’ailleurs, que leurs chefs s’en désolidariseront). Ou bien on arrive à établir qu’ils étaient en mission. Et là, ce serait, au cas il en serait encore besoin, la confirmation de la logique de guerre lancée contre notre pays par la France.

 

Là où il y a opération de renseignements, aussi flagrante de surcroît, nous ne sommes plus dans le gentil concert des nations avec jolis drapeaux de l’ONU et courbettes dans le petit monde international de Genève, qui n’est qu’un mirage, mais bel et bien dans la naturelle sauvagerie des rapports entre Etats. Dès que les choses deviennent difficiles. Par exemple, dès que les caisses de l’un d’entre eux sont vides.

 

Dès lors, le seul langage avec un pays qui use de telles méthodes ne peut être que celui de la plus extrême des fermetés. Au besoin, sans états d’âme, brandir des rétorsions. Au hasard, mettre sur la table une réforme de la fiscalité des frontaliers pourrait être une piste rafraîchissante. Dans la logique des courbettes, on se courbe. Dans la logique de guerre, on fait la guerre.

 

 

Pascal Décaillet

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17/07/2013

Taisez-vous, Condamin !

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Sur le vif - Mercredi 17.07.13 - 14.50h

 

Mythomane, affabulateur : on ne compte plus les qualificatifs, dans certains journaux, pour livrer en pâture à l’opinion publique Pierre Condamin-Gerbier, arrêté il y a douze jours, sur ordre du Ministère public de la Confédération, en vertu d’une instruction pénale pour « service de renseignements économiques ». Un homme, depuis douze jours, est en prison. Pendant qu’il croupit, une certaine presse multiplie les portraits à charge contre lui, lui trouvant les pires défauts. Pendant ce temps, lui, réduit au silence, ne peut se défendre. Et tout cela se déroule où ? Dans une admirable démocratie, qui s’appelle la Suisse. Désolé, mais il y a, dans tout cet engrenage parfaitement huilé, des questions sans réponses, des zones d’ombre, des certitudes un peu trop évidentes. Une intrication suspecte entre le politique et le juridique.

 

Ces chers confrères qui n’ont de cesse d’instruire à charge son procès, au point que leurs arguments, leurs renseignements, leurs références, ressemblent à s’y méprendre à ceux de certaines banques, que nous disent-ils ? Que le monsieur n’est pas fiable, qu’il invente des fables, a vécu à découvert, s’est fait virer par une banque pour abus de carte de crédit, et d’autres choses encore, assurément condamnables sur le plan moral, voire juridique (mais pas à l’échelon du Ministère public fédéral !), bref que le type n’est pas très recommandable. Et en effet, responsable d’une petite entreprise, je ne suis pas sûr d’avoir immédiatement envie d’engager M. Condamin-Gerbier comme comptable.

 

Soit. Mais ça ne vous trouble pas, vous, cette concomitance entre arrestation sur ordre du Ministère public fédéral, « avec le feu vert du Conseil fédéral », et la campagne d’une certaine presse, proche des banques, contre celui qu’on va bientôt nous décrire, au rythme des superlatifs, comme un nouveau Fouquet ? Ami des fabulistes au demeurant, l’infortuné Surintendant du Roi Soleil, notamment du plus célèbre d’entre eux, Jean de La Fontaine, voyez comme tout est beau et tout se tient.  Cette référence, depuis le début, me trottine dans la tête, même si notre Gerbier n’a jamais fréquenté quelque Vaux-le-Vicomte. Mais enfin, en France comme en Suisse, les raisons d’Etat sont ce qu’elles sont, il y a des gens qu’on aime à faire taire. Après, on s’arrange pour les griefs : entre nous, « Service de renseignement économique », en 2013, c’est quoi, exactement ?

 

Reste l’intrication du politique. Le Ministère public de la Confédération s’empresse de préciser qu’il a agi avec l’aval du Conseil fédéral. On veut bien, puisque la loi l’exige. Mais quel rôle le gouvernement, ou certains de ses Départements, jouent-ils dans cette affaire : juste donneurs d’aval au Parquet fédéral, ou à la vérité, partie prenante ? Quels ont été les contacts entre deux ordres qui doivent demeurer distincts ? Les contacts entre la Suisse et la France ?

 

Ces questions, des parlementaires français les ont posées. Hélas, ils l’ont fait de façon si indélicate, voire franchement diffamatoire, face à notre pays, qu’ils ont ruiné leur crédit. Et le moment, hier 18.15h, fut magnifique, où Philippe Leuba sut tenir à l’un d’entre eux, à Forum, le langage du courage et de la fermeté. Ils ont ruiné leur crédit, mais les questions demeurent. Nous, Suisses, attachés à ce pays, et n’ayant en aucun cas l’intention de le traiter de voyou, avons le droit, et peut-être le devoir, de les poser, ces questions. Parce que désolé, jusqu’ici, l’affaire n’est pas claire. Elle sent le roussi. Il convient sans tarder de l’éclaircir.

 

Pascal Décaillet

 

 

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