Sur le vif - Page 41

  • Série Allemagne - No 1 - Rastenburg, 20 juillet 1944

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    L'Histoire allemande en douze tableaux - Série d'été - No 1 - L'attentat contre Hitler - Ombres et lumières - Lundi 20.07.15 - 14.45h

     

    Tous les 20 juillet, depuis l'adolescence, je pense évidemment à ce qui s'est passé au Quartier Général du Führer, le 20 juillet 1944. Je pense au Colonel-Comte von Stauffenberg, à ses complices dans l'opération Walkyrie, à leur échec, à l'exécution de Stauffenberg quelques heures plus tard à Berlin (1h du matin, le 21 juillet), et à l'épouvantable répression qui a suivi. Des milliers d'officiers exécutés, leurs cadavres suspendus à des crocs de bouchers : alors que l'Allemagne était en danger de mort, les Russes avançant à l'Est et un nouveau front s'étant ouvert le 6 juin à l'Ouest, la première préoccupation du régime était de tuer des officiers... allemands !



    L'affaire du 20 juillet 1944 est complexe. Aujourd'hui, on considère les conjurés comme des héros. Ils le sont, assurément, si on prend la seule mesure de leur acte, le risque encouru, puis surtout leur sang versé. Mais il ne s'agit pas de se fourvoyer sur leurs intentions, ni surtout de leur prêter, face au régime nazi, une pureté de résistants qu'ils n'avaient pas. L'immense majorité de ces hommes qui tentent d'assassiner le chef suprême, en juillet 44, avaient été les premiers à le suivre dans les heures de gloire. A commencer, bien sûr, par la campagne de France, la plus fulgurante et la plus accomplie de toutes, du 10 mai au 22 juin 1940. Mais aussi, dans la percée des Balkans en mai 1941, et encore dans les premières victoires en Russie, à partir du 22 juin 1941. Jusqu'à Stalingrad. Et même, après Stalingrad. Faut-il rappeler ici les remarquables contre-attaques de von Manstein (le théoricien de génie de la campagne de France en 40), après la défaite de la Sixième Armée (Paulus), fin janvier 1943, à Stalingrad ?


    Autre élément, capital : le profil idéologique de Stauffenberg. Je lui avais consacré plusieurs épisodes d'une série historique, il y a vingt ans, à la RSR, ayant rencontré des témoins directs. Le héros du 20 juillet avait longtemps soutenu Hitler. Il était un national-conservateur détestant Versailles, ayant voté Hitler contre Hindenburg à la présidentielle de 1932, et certains éléments de sa correspondance laissent poindre un homme qui, sans être certes un nazi militant, applaudit aux victoires du régime. L'asservissement des populations de l'Est, par exemple, ne semble pas créer chez lui un traumatisme irréversible. Le Colonel-Comte von Stauffenberg, mort fusillé en criant "Vive l'Allemagne sacrée !" dans la nuit du 20 au 21 juillet 1944, fait donc partie de ces nombreux hommes qui, quelque part dans l'année 1943, sans doute après Stalingrad, a commencé à se rendre compte qu'il fallait "faire quelque chose". Sans doute davantage par pragmatisme, pour la survie d'une Allemagne qu'il aimait passionnément, plutôt que par choc face aux horreurs du régime.



    Cela, il faut le savoir. Nous sommes très loin, avec les gens du 20 juillet, de la Rose Blanche (j'y reviendrai) ou de la Rote Kapelle (Résistance communiste). Mais enfin, au final, son acte, Stauffenberg l'a commis. L'incroyable courage de tenter de tuer Hitler, il l'a eu. De sa vie, quelques heures après, il a payé. Cette incomparable preuve par l'acte efface et dilue, comme une vague sur la plage, toutes les légitimes réticences dûment établies par les historiens sur la "pureté" de ses intentions résistantes.



    Je serai amené, d'ici quelques années, à en dire un peu plus sur ce qui me relie à cette affaire, qui m'a amené à fréquenter des témoins directs de l'opération Walkyrie. Des gens dont je fus proche. Et qui, pour leur part, avaient profondément désapprouvé l'attentat du 20 juillet. Officier comme Stauffenberg, ayant combattu en Russie, dans les chars, l'un d'entre eux, pourtant lié familialement au héros de l'attentat, me disait toujours, jusqu'à sa mort : "En temps de guerre, on ne porte pas la main contre le chef suprême".



    Le courage d'avouer cette position loyaliste, qui fut, sur le moment, celle de l'écrasante majorité, il fallait aussi l'avoir, après la guerre.

     

    Pascal Décaillet

     

    *** L'Histoire allemande en douze tableaux, c'est une série d'été non chronologique, revenant sur douze moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

     

    *** Prochain épisode (no 2) - Berlin, 1807 : les Discours à la Nation allemande, Reden an die Deutsche Nation, de Johann Gottlieb Fichte.

     

     

     

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  • Jean Lacouture : une perte, irrémédiable

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     Sur le vif - Vendredi 17.07.15 - 16.59h

     

    On m’aurait annoncé, en début d’après-midi, l’incendie de la Bibliothèque Vaticane, mon sentiment de vide et de perte n’eût pas été plus vif. On a envie, dans ces moments.là, de sortir toutes les variantes du proverbe africain sur la mort d’un sage, un aîné qui nous aurait conduits, sur la présence duquel nous comptions pour toujours. Jean Lacouture avait certes 94 ans, je ne l’avais plus eu au téléphone depuis deux ou trois ans, je ne sais plus, mais rien n’y fait, le choc est là. La perte, oui, irréparable. La perte, parce que c’est une vie qui s’éteint. Une conscience. Une encyclopédie. Un art incomparable du récit, du portrait. La semaine dernière, traversant le Vaucluse avec mon épouse, nous nous disions que je devais absolument reprendre contact avec lui. Et puis voilà, la mort a frappé.

     

    Je perds aujourd’hui quelqu’un qui m’a nourri. J’étais parmi les premiers à faire la queue devant une grande librairie des Rues Basses, ce jour de 1984 à Genève, lorsque venait de sortir de presse le tome 1 de son triptyque sur de Gaulle, sous-titré « Le Rebelle ». Puis en 1985, tome 2, « Le Politique ». Puis 1986, tome 3, « Le Souverain ». Henri Guillemin s’était exclamé, dans le Monde : « J'en jurerais. Pour quelque vingt ou trente ans, l'étudiant qui s'informera auprès de son professeur : et sur de Gaulle, quoi de fondamental ? s'entendra forcément répondre : sur de Gaulle, voyez Lacouture. » Il avait parfaitement raison : nous y voilà, au terme de ces trente ans, et nulle biographie du Général, parmi des centaines, n’a égalé ces trois volumes de Lacouture.

     

    Alors, ayant lu ces trois tomes en 1986, il n’y eut rien de plus urgent que de dévorer tous les autres, ceux qu’il avait déjà écrits, et ceux que, jusqu’à sa mort, il allait nous réserver. Car le mot « retraite » ne devait pas dire grand chose à cet incomparable vieillard, gorgé de vie, de goût et de mémoire, à l’image de ces grands crus bordelais dont il parlait avec passion. A la RSR, je l’appelais soit aux Editions du Seuil, où il avait encore son bureau, soit chez lui, dans le Vaucluse. Dans l’heure, il rappelait, et acceptait avec enthousiasme toute proposition d’interview. Il jouait le modeste, mais aussitôt en direct face au micro, éblouissait par sa faconde, son érudition. Il nous racontait Bernanos ou Malraux, Léon Blum ou Mauriac, de Gaulle ou Nasser, Germaine Tillion, l’Indochine (qu’il avait couverte comme journaliste) ou l’Algérie, et bien sûr Pierre Mendès France, dont il demeure l’un des plus grands spécialistes, et qui fut l’un des hommes de sa vie.

     

    Après l’interview, il nous rappelait : « Ca allait ? Je n’ai pas trop radoté ? Surtout, n’hésitez pas à couper. » Nous ne coupions pas une seconde, pour la bonne raison que l’entretien avait eu lieu en direct, l’acte était commis, et l’interviewé, comme toujours, avait été génial. C’était un homme d’une incroyable vivacité, racontant comme nul autre, restituant vie aux morts, ressuscitant des personnages largement oubliés (comme ce fameux Emile Mayer (1851-1938), dont il nous établit, dans le Tome 1 sur de Gaulle, l’immense influence exercée par cet officier supérieur sur le futur homme de Londres. Qui, avant Lacouture, à part quelques ultra-spécialistes, avait entendu parler d’Emile Mayer ?

     

    Jean Lacouture n’était pas historien, mais journaliste. Il marchait à la passion, mais alors totale, dévorante. Pour de Gaulle, il a passé des années à fouiner dans des milliers d’archives, il s’est entretenu avec une quantité de témoins encore vivants. Et lui qui, comme journaliste, dans l’équipe du Monde, à l’époque de Beuve-Méry (1944-1969), n’avait jamais épargné le Général, et même l’avait parfois franchement combattu, sera, quinze ans après la mort du Rebelle, celui qui écrira le mieux sa vie. Avec le plus de souffle. Avec la plus grande galerie de portraits. Avec une foule d’inédits. L’éditorialiste s’était mué en portraitiste. Dans cet art, nul ne saurait se comparer à lui.

     

    Oui, c’est un homme qui m’a nourri. Les grandes biographies politiques. Mais aussi, son incomparable vie de Mauriac : Bordelais comme son héros, né 36 ans après lui, il a connu la même grande bourgeoisie girondine, celle du négoce des grands vins, celle des grands familles, où pèse le couvercle du silence. Dans les cent premières pages du livre, la jeunesse de Mauriac à Bordeaux, il nous raconte cette ambiance avec une telle plume qu’on se croirait dans Thérèse, dans Frontenac, ou dans le Nœud de Vipères.

     

    Je dirai un dernier mot sur l’Algérie algérienne. L’Histoire politique de ce pays est l’une de mes grandes passions. La genèse de l’idée indépendantiste, pendant la présence française (1830-1962), depuis Abdel Kader jusqu’à l’indépendance, c’est grâce à Lacouture que j’ai pu la connaître en détail. C’est lui qui m’a fait découvrir des hommes comme Fehrat Abbas ou Messali Hadj. Et tous les autres. Lui, Français, si ouvert au monde arabe : à l’Egypte, à la Tunisie, au Maroc, à l’Algérie. Un monde dont il avait couvert comme journaliste, dans le détail et sur le terrain, le processus de décolonisation, après la guerre.

     

    La France, aujourd’hui, perd son plus grand biographe. Oui, cet homme m’a nourri. Comme un père, ou comme une mère. Il a raconté, transcrit, donné vie. Il a galvanisé nos énergies, nos appétits, nos curiosités. Oui, la perte est irréparable. Un homme, c’est une conscience. Le jour où elle prend congé, nous sommes tous orphelins.

     

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • L'Histoire allemande en douze tableaux - Série d'été

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    Jeudi 16.07.15 - 15.27h

     

    Chers lecteurs de ce blog,

     

    Je vous propose cette année une série d’été. Elle commencera demain, et s’intitulera « L’Histoire allemande en douze tableaux ». De la traduction de la Bible en allemand par Martin Luther (acte fondateur de la littérature allemande moderne), jusqu’à aujourd’hui.

     

    Il n’y aura, dans cette série, aucune prétention d’exhaustivité, peut-être d’ailleurs aucun déroulement chronologique du premier au douzième épisode. Il n’y aura que douze coups de cœur personnels, avec un accent sur ce que je connais le mieux : la fin du dix-huitième siècle, le Sturm und Drang, la résistance intellectuelle prussienne à l’occupation française (1806-1813), la naissance de l’idée nationale allemande, le Zollverein, les chemins de l’unité, les premières assurances sociales sous Bismarck. Et puis, bien sûr, des éléments liés aux deux Guerres Mondiales, mais cela, vous le connaissez tout autant que moi, je préfère vous présenter des aspects plus inattendus.

     

    J’aimerais vous parler de la traduction de Sophocle par Hölderlin, de l’helléniste Wilamowitz, de l’importance de la ville de Lübeck chez Thomas Mann, de la génuflexion de Willy Brandt à Varsovie (décembre 1970). Et puis, tout de même, concernant la Seconde Guerre Mondiale, il me sera difficile de ne pas consacrer un épisode à l’attaque allemande à l’ouest, le 10 mai 1940, Pays-Bas, Belgique, et surtout France, qui capitulera comme on sait le 22 juin, six semaines seulement plus tard. Nous sommes là dans une période que je connais jour après jour, et sur laquelle l’opinion publique nourrit quantité de préjugés, archifaux.

     

    Et puis, en vrac, j’aimerais aussi vous parler de musique, et sans doute consacrer un épisode à mon poète préféré dans la littérature germanophone du vingtième siècle : le Roumain de langue allemande Paul Celan (1920-1970).

     

    Mais là, je me rends compte, avec ce plan improvisé, que je suis déjà en train de vous préparer une série en… 120 épisodes ! Il me faudra donc faire des choix. Chaque fois, je vous donnerai, en fin d’article, l’un ou l’autre conseil de lecture. Et je vous annoncerai, après chaque épisode, le titre du suivant.

     

    J’espère que cette série vous plaira. Puisse-t-elle, en cette période caniculaire, avoir au moins une vertu : celle de nous rafraîchir la mémoire !

     

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Grèce, Allemagne : les outils pour décrypter

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    Sur le vif - Jeudi 16.07.15 - 10.21h

     

    Depuis l'Antigone de Sophocle, il y a vingt-cinq siècles, et sans doute avant (car le mythe véhiculaire pré-existait à l'âge classique), des dizaines de milliers de personnes ont tenté d'en décrypter le sens, déjà puissamment dans l'Antiquité, puis à travers une infinité de variantes du récit, dans toutes sortes de mythologies, par exemple balkaniques.



    Le grand critique littéraire George Steiner a consacré à cette richesse, cette diversité du mythe, un ouvrage décisif. Les plus grands écrivains de la littérature allemande, Friedrich Hölderlin (1770-1843) et Bertolt Brecht (1898-1956), ont empoigné le texte de Sophocle, l'un pour le traduire avec la fulgurance de son génie, jamais deux langues ne furent aussi bien enchevêtrées l'une dans l'autre; le second, pour nous en donner une version théâtrale inoubliable avec des inflexion d'une Souabe qui lui était natale, tout autant qu'au premier.



    Le Courrier de ce matin est donc sur la bonne voie en évoquant le mythe d'Antigone comme clef de lecture de l'actuelle affaire grecque. On peut contester ses conclusions, les trouver un peu courtes, je dirais surtout hors du texte. Mais je guetterai, pour ma part, avec attention et intérêt toute entreprise éditoriale, sur la crise autour de la Grèce, faisant appel à d'autres outils que simplement nous parler de la dette et son échelonnement, des dernières gesticulations de la machinerie européenne, ou les derniers délais collés sur la tempe de M. Tsipras. Tout cela est certes factuel. Eh bien, il y a un moment, dans le décryptage d'une situation, où la simple énumération juxtaposée des faits ne suffit absolument plus. Pire : il y a un moment où ne coller qu'aux faits, c'est servir le puissant. Emboucher son clairon.



    D'autres outils. Mais alors, lesquels ? Il se trouve, voyez-vous, que les deux pays dont nous parlons le plus dans cette crise, la Grèce et l'Allemagne, ont produit les systèmes de références littéraires et culturelles les plus aboutis de la civilisation européenne. Ils ont inventé des mythes. Produit des récits. A peu près tous les mécanismes de domination et de pouvoir, ils les ont imaginés, racontés, en leur donnant des noms. La crise actuelle était à prévoir dans l'Histoire de la Grèce. Et elle l'était aussi, assurément, dans l'Histoire de l'Allemagne de l'après-guerre. Tout cela, tout ce qui advient historiquement, a été comme puissamment préfiguré par les poètes, les tragiques, des hommes de théâtre de ces deux prodigieuses cultures.

     

    Prenez l'éblouissante "Cassandra" de Christa Wolf (1929-2011) : l'une des plus grandes plumes de la littérature de l'Allemagne de l'Est nous livre en 1983 sa version du cri prophétique de la princesse troyenne. Prenez les pièces de Heiner Müller, autre génie est-allemand (1929-1995), lorsqu'il revisite Médée ou Philoctète : partout, les Allemands convoquent la Grèce, l'interrogent, la parcourent, puisent en elle leur propre génie. Cela, depuis la seconde partie du dix-huitième siècle. Cela, en mettant en scène les rapports de domination et de soumission. Cela, il faudrait l'ignorer, le passer sous silence, alors que tous les archétypes de pouvoir de la crise actuelle sont là ? Préfigurés. Hurlés en prophétie. En prémonition.



    Il commence donc à être temps, dans les rédactions, d'ôter aux seuls chroniqueurs économiques et financiers le monopole de discours de décryptage. Ils doivent bien sûr être là, avec leurs outils, il ne s'agit pas de se priver de leur parole. Mais il est urgent de faire appel à une autre lecture, plus en profondeur, davantage en regard des récits, des textes, des visions de ces deux saisissantes civilisations. Car enfin, une crise entre la Grèce et l'Allemagne, ça ne se raconte tout de même pas de la même manière qu'un conflit, ou, une divergence de perspectives, entre le Luxembourg et la Lettonie.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • 14 Juillet, mémoire et communion

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    Sur le vif - Mardi 14.07.15 - 17.58h

     

    Champs-Elysées, 14 Juillet. L’armée française qui défile. Temps superbe. Foule heureuse. Comme chaque année, on en a pour ses yeux. Mais cette retransmission télévisée, sur les grandes chaînes françaises, ne se contente pas de ravir le regard. Le spectacle est total : d’abord, par la qualité du défilé lui-même, dûment rodé plusieurs semaines à l’avance, impeccablement chorégraphié ; plus encore, par le travail télévisuel lui-même, avec à l’œuvre de grands professionnels des prises de vue.

     

    Aux côtés des commentateurs, des spécialistes se succèdent. A tout moment, on va dans la foule, prendre la température. Le tout, parsemé de reportages sur les différents corps de troupes en action : on les découvre sur le terrain, là où ils œuvrent, servent la France : l’armée, hors de la parade, nous est montrée dans son utilité existentielle. Spectacle total, oui, parce que tout s’enchaîne, admirablement.

     

    Imaginez, une seule seconde, qu’en Suisse, le Conseil fédéral se mette en tête d’organiser un défilé comprenant l’ensemble des éléments de l’armée, et qu’il soit question d’une retransmission de cet événement sur nos chaînes dites « de service public » ! Vous voyez le tollé ? Les hurlements des antimilitaristes. Tout serait mis en œuvre pour faire pression, et finalement empêcher l’émission d’exister. Elle est pourtant bien brave et bien paisible, notre armée suisse, en comparaison des forces françaises, constamment déployées sur les théâtres d’opérations de la planète.

     

    On nous dira aussi que la superbe retransmission assurée par les chaînes françaises vaut toutes les propagandes pour l’armée : il y a du soleil, de la couleur, du mouvement, une jeunesse magnifique et engagée, des corps de troupes chargés d’Histoire, avec les faits d’armes de la République (depuis 1792) brodés sur leurs fanions, ceux de l’Ancien Régime, ceux de l’Empire, ceux de la Somme et de Verdun, de Valmy et de Jemmapes, de Friedland, Wagram, Austerlitz, Ulm, Iéna, Rivoli, Lodi, Marengo, et tous les autres.

     

    Et c’est là, pour ma part, que je commence à adorer. Le génie du défilé, et aussi celui de l’émission, est de ne surtout pas présenter l’armée française en bloc, mais au contraire régiment par régiment, chacun ayant son commandant, son Histoire, ses morts, ses traditions, sa mémoire, sa contribution dans l’incomparable geste de l’Histoire militaire française, celle de Philippe Auguste, de François 1er, de Vauban, de Louvois, de Maurice de Saxe, des Guerres de la Révolution, des Soldats de l’An II, de tous ces champs de bataille du Consulat et de l’Empire, des conquêtes coloniales, puis des terribles conflits lorsque ces colonies allaient être perdues.

     

    L’Histoire, aussi, de deux Guerres Mondiales. La Première, épouvantable (mille morts par jour, en moyenne, pendant quatre ans). La Seconde, peut-être pire encore, parce qu’elle commence, en mai-juin 1940, après six semaines seulement de combats, par la plus grande défaite morale de l’Histoire de France. Peut-être, d’ailleurs, ne s’en est-elle pas relevée. La guerre, en France, la vraie, a duré du 10 mai au 22 juin 1940, elle s’est terminée par un armistice : la France a perdu. Le reste, c’est une autre Histoire.

     

    Alors, je dis que j’aime, en regardant le défilé, parce que chaque régiment nous est (très intelligemment, de façon documentée, précise, avec les bons interlocuteurs), présenté dans sa perspective diachronique : d’où il vient, par qui il fut fondé, sur quels champ de bataille il a versé son sang, en quels lieux de mémoire on peut honorer ses morts. Ce travail de mise en perspective, de la part de journalistes, avec le concours de spécialistes, ne se contente pas de laisser défiler sous nos yeux un spectacle : il lui donne du sens, une raison d’être, un appel à l’Histoire, une invitation à la mémoire.

     

    En cela, le défilé du 14 Juillet, chaque année mieux présenté, mieux mis en scène, mieux expliqué, s’avère un événement télévisuel de premier plan. Certes, au service des armées. Mais avant tout, dans le grand brassage de la mémoire française, en reconnaissance pour le sang versé, et en communion avec les morts.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • La Grèce, l'Allemagne, les commentateurs kleenex

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    Sur le vif - Mardi 14.07.15 - 10.12h

     

    La vision diachronique : c'est exactement ce qui manque à tant de commentateurs sur la crise autour de la Grèce. La vision diachronique, c'est faire appel, en profondeur, à la connaissance des antécédents historiques d'une situation. Non en tant que tels. Mais comme éléments déterminants d'une chaîne de causes et de conséquences. Cela, depuis Thucydide et sa Guerre du Péloponnèse (431 avant JC), porte un nom : cela s'appelle l'Histoire.

     

    Dès la fin de l'année 1990, et pendant toute l'année 1991 et la décennie qui a suivi, ce sont cette vision, cette connaissance, qui ont si cruellement manqué aux donneurs de leçons sur les guerres balkaniques. Prisonniers d'une vision morale, manichéenne, le méchant Serbe contre les gentils Croates, ou les gentils Kosovars, ces moralisateurs en chemise blanche avaient cru bon de faire l'économie de se plonger dans les racines historiques des événements. S'ils l'avaient fait, ils auraient découvert un faisceau de réalités autrement plus complexes que leurs préjugés de Bien et de Mal.



    Dans l'actuelle crise autour de la Grèce, ou de l'Ukraine, même cécité. On parle de la Grèce, de l'Allemagne, sans connaître les ressorts historiques de ces deux pays. Il y a pourtant matière ! Sans connaître leur langue, leur littérature, ce qui a forgé leur Weltanschauung, leur représentation du monde. Sans y avoir jamais mis les pieds. Sans lire leur presse, ou si peu, juste les titres. Pire : même l'Histoire de l'Union européenne, depuis la CECA (Charbon et Acier) des années 1950, 51 à aujourd'hui, en passant par le Traité de Rome (1957), la réconciliation franco-allemande (1962), le Traité de Reims, le passage à neuf pays, puis douze, jusqu'aux vingt-huit d'aujourd'hui, le Traité de Maastricht, la Monnaie unique, la naissance de la Zone Euro, toute cette Histoire passionnante, bien des gens (y compris les pro-européens !) la méconnaissent.

     

    Ils ne voient que l'instant présent, captifs de la coupe synchronique, arrêtée, figée. Cette vision, ils se refusent à la placer dans la perspective dynamique d'une Histoire en mouvement : ce serait cela, la démarche diachronique. Ils ne voient que la surface. Tétanisés par la toute dernière gesticulation de "l'Euro-Groupe", ou autres mécanismes bruxellois. La vrais ressorts de la puissance d'aujourd'hui, qui sont à chercher dans la résurgence d'ambitions nationales, et non dans l'impuissance impersonnelle de l'UE, ils ne les voient pas. Ne veulent pas les voir. Parce que leur parler encore d'ambitions nationales, ils trouvent cela vieillot, d'un autre âge, dépassé.

     

    C'est ce genre d'ignorance, de superficialité, conjuguées à une bonne dose d'obédience aux puissants du moment, qui amenait hier soir un "commentateur économique" de France 2 à trouver normal que la Grèce soit désormais promise à n'être plus qu'une zone de distraction pour touristes du Nord. J'en ai eu la nausée. Accompagnée d'une sourde colère.



    Nous sommes à l'heure des commentateurs kleenex. On avance une opinion, on la tente, on la jette, on en en avance une autre. Je ne connais rien d'une situation, je n'ai lu aucun livre sur le sujet, ou juste deux ou trois (alors qu'il faut en lire des centaines), je méprise l'Histoire, la taxant d'inutile vieillerie, je me contente de sautiller, "comme un cabri", sur un réseau social, changeant de vision comme d'humeur, jugeant, étiquetant à l'emporte-pièce, tout cela dépourvu de la moindre profondeur, de la moindre épaisseur, de la moindre consistance. Je donne mon opinion sur tout, instantanément, sur les choses que je connais (ce qui est bien), comme sur celles dont j'ignore tout (ce qui l'est moins). Je sautille, Je papillonne. Je butine. Je bats des ailes, dans le jeu de miroirs de mon réseau social, à l'image d'un éphémère, offrant à la chaque phare qui m'éblouit le cadeau inespéré d'aller m'écraser contre lui.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • De Valéry à Séféris : Grèce rêvée, Grèce réelle

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    Sur le vif - Lundi 13.07.15 - 18.14h

     

    Terrible occupation allemande entre 1941 et 1945, admirable Résistance, puis (directement, dans la foulée) abominable Guerre civile, entre 1946 et 1949. Deux conflits d'horreur, l'un sur l'autre ! A l'issue de cette décennie de sang, on estime que la Grèce a perdu le 8% de sa population totale. En 1949, la Grèce est littéralement à terre. Exsangue. A la fin des années 50, elle commence, timidement, à se refaire une santé avec le tourisme (j'y suis allé pour la première fois en 1966, souvenir de lumière, inoubliable), et puis patatras, en 1967, c'est le régime des colonels: sept ans de dictature, jusqu'en 1974.

     

    On n'imagine pas ce que ce peuple a souffert au vingtième siècle. Lui-même, pour les touristes, a oublié, omis, gommé, enjolivé. Il a tu le tragique (pourtant passionnant) de sa propre Histoire, pour ne pas ternir l'image immaculée de la carte postale : cette beauté épurée de la ruine grecque, attique, ionienne ou dorique, entre le bleu de la mer et celui du ciel. La Grèce rêvée, celle des Romantiques allemands, puis anglais. La Grèce, plus d'un siècle plus tard, de Paul Valéry (1871-1945), dans son Cantique des Colonnes, dédié à Léon-Paul Fargue :

     

    "Filles des nombres d'or,

    Fortes des lois du ciel,

    Sur nous tombe et s'endort

    Un dieu couleur de miel."

     

    Que voulez-vous ? Lorsque l'ardeur conjuguée des plus grands poètes et des nécessités du gain touristique nous impose un prototype de beauté et de pureté, celui d'insouciantes vacances au pays des dieux, comment s'intéresser à l'Histoire récente du pays, dont on pressent qu'elle fut de sang et de déchirure, sans apparaître comme un rabat-joie ?

     

    Je crois que ce peuple, que j'aime profondément, a eu tort. Tout en s'ouvrant au tourisme, il n'aurait pas dû cacher son Histoire. Il n'avait d'ailleurs nullement à en rougir. Et c'est pour cela, voyez-vous, que j'aime les pages culturelles de Gauchebdo : à travers des chroniques non maquillées, non promotionnelles, sur la littérature, la poésie, le cinéma de la Grèce d'aujourd'hui, ce journal nous restitue, depuis des années, des fragments de vérité sur la réalité profonde - et non idéalisée - de la Grèce contemporaine.

     

    Pour ceux d'entre vous qui voudraient entrer dans la littérature grecque contemporaine, je conseille à tout prix les poèmes de Georges Séféris (Γιώργος Σεφέρης), 1900-1971. Un magnifique recueil, préfacé par Yves Bonnefoy, a été publié en 1988, chez Gallimard.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Crise grecque : la voix de la France nous manque

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    Sur le vif - Lundi 13.07.15 - 14.45h

     

    Il y a, bien sûr, un problème grec. Mais il y a avant tout, dans la gestion de cette crise comme dans celle de l'Ukraine, une question allemande. Je crois que c'est celle-là que l'Histoire retiendra.

     

    Non pas le renouveau d'une puissance allemande en Europe (cela, on s'en est bien rendu compte, et depuis des années, pour ma part depuis juin 1991, double reconnaissance de la Slovénie et de la Croatie par MM Kohl et Genscher). Non, ce qui frappe, aujourd'hui en 2015, c'est l'usage insistant, dans la prise de parole allemande sur la Grèce (Mme Merkel, M. Schäuble), de tonalités suzeraines. La Chancelière, son Ministre des Finances, parlent comme s'ils étaient naturellement l'autorité suprême de l'Union européenne. Ils ne le sont pas. Et pourtant, nul ne semble leur contester cette primauté.

     

    Ces inflexions vocales, où le paternalisme le dispute à l'autoritaire, ne rappellent pas le Troisième Reich, soyons sérieux. Ni même l'époque wilhelmine, ni bismarckienne. Mais elles pourraient bien rappeler cette époque qui, de 800 (Charlemagne) à 1806 (Iena), s'est appelée le Saint-Empire. Une portion majeure de l'Europe, non directement allemande, mais construite autour de la suzeraineté protectorale allemande.

     

    Et si la "Zone Euro", depuis le début des années 2000, n'était que la tentative de résurrection, autour des exigences très sévères d'une convergence monétaire, d'une solide et durable influence allemande en Europe ? A cet égard, je mentionnerai, dans un prochain texte, une histoire que m'avait racontée Jean-Pierre Chevènement, après une interview, au sujet de Hans-Dietrich Genscher : le ministre des Affaires étrangères d'Helmut Kohl lui avait dessiné, sur un bout de nappe, au début des années 1990, "l'Europe utile". La Croatie, la Slovénie, en font partie. Pas la Serbie. La France, jusqu'à la Loire (ça vous rappelle quelque chose ?). La Suisse alémanique, pas la Suisse latine. La Tchéquie, pas la Slovaquie. La riche et laborieuse Lombardie, mais aussi la Vénétie, le Trentin, le Haut-Adige. Mais évidemment pas le Mezzogiorno.

     

    Certes, ça n'était rien qu'un bout de nappe. Mais la carte esquissée par Genscher (à l'issue d'une soirée arrosée ?) en dit très long sur la conception allemande de "l'Europe qui fonctionne". Tout le temps que j'ai vécu en Allemagne, cette "Europe utile" revenait dans les conversations. Les Allemagnes, dans toute leur Histoire, n'ont jamais cherché d'influence que continentale, très Mitteleuropa, à vrai dire sur des Marches de prolongation d'un territoire national dont les frontières sont aussi fluctuantes que peu naturelles.

     

    Tous ces sujets, vous le savez, me travaillent. Passionné d'Histoire allemande, je leur ai consacré plusieurs blogs, ces dernières semaines. Avec, à la clef, une question : le vrai problème, dans toute cette affaire, est-il la constante prise de parole de l'Allemagne (on a l'impression de n'entendre au monde que Mme Merkel et M. Schäuble) ? Ou n'est-il pas, plutôt, l'assourdissant silence de la France ? En tout cas, jusqu'à ce matin. Apparemment, le Président de la République française est en train de se réveiller : si c'est bien le cas, c'est une très bonne nouvelle. L'Europe n'a rien à gagner d'une France silencieuse, qui ferait le dos rond, ou raserait les murs.

     

    Demain, 14 Juillet, Fête nationale, 226ème anniversaire de la Prise de la Bastille (acte d'affranchissement majeur, dans l'ordre de la symbolique, face à l'arbitraire de la féodalité), le Président de la République française s'exprimera, dans une interview. Puisse-t-il porter haut et fort la voix de la France, jamais plus grande que lorsqu'elle appelle au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. La voix, par exemple, d'un Charles de Gaulle, dans son Discours de Brazzaville (30 janvier 1944). C'est cela, M. Hollande, que l'Europe attend de vous. Non pour attaquer l'Allemagne. Mais pour porter une autre voix, celle de la souveraineté des peuples. Et puis, vu la date de demain, osons le mot : celle de la fraternité.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Gauchebdo : l'exigence du regard

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    Sur le vif - Dimanche 12.07.15 - 18.25h

     

    Semaine après semaine, de quoi nous parle Gauchebdo ? De politique. De fierté citoyenne. D’hommes et de femmes debout, juste des humains qui veulent vivre. Et puis, d’une façon que j’estime incomparable en Suisse romande (et surtout pas dans les cahiers week-end de nos quotidiens), Gauchebdo nous parle de culture. A des milliers de lieues marines des circuits commerciaux, des automatismes promotionnels, des complaisances, des courbettes. Depuis des années, Gauchebdo, par exemple, nous raconte la Grèce d’aujourd’hui, à travers son cinéma. Qui d’autre, en Suisse romande, le fait ?

     

    Il y a, dans la manière de traiter la culture dans cet hebdomadaire, un fumet de résistance. Non parce qu’ils défendraient une culture de gauche contre une culture de droite. Mais parce qu’ils vont chercher des livres, des thèmes historiques, une approche de la musique, de la peinture et du cinéma dont le lecteur a le sentiment qu’ils viennent d’ailleurs. Ils sont pourtant bien de chez nous (ou de Grèce, ou de France, ou d’Allemagne, on d’Italie), ces actes artistiques, mais les grands circuits de diffusion promotionnelle les ignorent. Ce qui surgit d’un autre monde, c’est l’audace de quelques regards, la solide vaillance de quelques plumes.

     

    Car enfin, qui d’autre, dans notre bonne presse Ringier ou Tamedia, a consacré une page entière, comme ici la page 5 de Gauchebdo no 28, daté du 10 juillet 2015, à « Sankara, le premier des hommes intègres » ? Oui, Alexander Eniline est allé interroger Bruno Jaffré, le meilleur connaisseur de l’immense dirigeant burkinabé entre 1983 et son assassinat, en 1987. Et cette page 5 de Gauchebdo, il faudrait la distribuer dans les écoles. Pour que les élèves d’ici sachent qui a été Thomas Sankara, quel souffle il a donné à tant d’Africains, de quels espérances il fut le porteur, et comment « on » a mis fin à son passage au pouvoir, alors qu’il n’avait pas encore 38 ans. Voyez, la vertu journalistique dont je parle ici n’est même pas spécialement éditoriale, ni militante, elle n’a le parfum d’encens de nulle sacristie, simplement elle informe, elle présente, elle va nous dénicher des sujets insoupçonnés, incarne des figures, nous en détoure le portrait, donne vie aux disparus. Juste cela. Aimer les livres, aimer l’Histoire, c’est cultiver l’art ancestral de la résurrection.

     

    J’aurais pu citer tout autant, dans ce seul numéro 28, l’ouvrage d’Alexandre Elsig sur la « Ligue d’action du bâtiment », évocation passionnante de la Genève syndicale des années Tronchet, dans l’Entre-Deux-Guerres, compte-rendu de Pierre Jeanneret. Ou encore, le papier de Bertrand Tappolet sur Môtiers Art, dont je puis vous dire qu’il relève d’une autre conception de l’écriture, et de la critique artistique, que juste le sucre de la complaisance, ou son équivalent diamétral, l’acide de la démolition. Quand Gauchebdo nous parle d’art (c’est aussi valable pour la musique contemporaine), il nous emmène dans la lecture de l’œuvre, son interprétation, loin des facilités biographiques. Pour ma part, dans ce journal que je lis toujours, dans la semaine, juste dans la foulée (eh oui !) de la Weltwoche, c’est cette faculté-là de résistance qui retient mon attention, et capte mon admiration. Elle s’exerce certes dans l’ordre politique. Mais plus encore dans une exigence du regard, qui fait de leurs papiers culturels des modèles.

     

    Plus je lis, plus je cherche la différence. Non par passion du singulier. Mais parce que la révélation de l’unique – et bouleversante - pluralité du monde passe par une hauteur de couture dont s’accommode assez mal le supermarché promotionnel. Si on a la chance d’avoir face à soi un grand metteur en scène, ou musicien, ou écrivain, de grâce que la conversation tente de porter sur l’intimité secrète de son œuvre. Cette approche, Gauchebdo fait partie des rares à nous la proposer. Je lui en suis infiniment reconnaissant.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Question grecque, ou question allemande ?

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    Sur le vif - Jeudi 02.07.15 - 18.56h

     

    Vue d’Allemagne, la question de la construction européenne n’est en rien comparable à la perception du même objet en France, en Italie ou en Grèce. Dans l’Histoire allemande, l’idée européenne est à vrai dire très ancienne, plus que millénaire : elle ne l’est assurément pas en France, où l'épisode carolingien fut une exception. Mais c’est l’idée d’une certaine Allemagne, ou plutôt de certaines Allemagnes : parlons quand même du Saint-Empire, dont on oublie qu’il a existé jusqu’au 6 août 1806, définitivement défait par les victoires de Napoléon, et la création, dans l’Ouest romanisé, de la Confédération du Rhin.

     

    Bien plus défait, à vrai dire, à l’intérieur de la civilisation germanique, par l’émergence de la Prusse. Cette dernière, après sept ans d’occupation française (1806-1813), fera de toute l’Histoire allemande au dix-neuvième siècle, comme on sait, une Histoire prussienne. Mais cet épisode, né de la Bataille des Nations (Leipzig, octobre 1813), se terminera en mai 1945, dans l’incroyable combat, au corps à corps, maison par maison, étage par étage, de la prise de Berlin.

     

    * Toujours un suzerain, plus haut...

     

    A bien des égards, lorsque la toute jeune République fédérale allemande (créée en 1949) se lance, dans les années 1950, 1951, dans l’aventure de la CECA (Communauté européenne du Charbon et de l’Acier), puis bien sûr dans le Traité de Rome de 1957, elle renoue – encore bien timidement, n’ayant au chapitre que la voix du vaincu – avec la grande construction qui, de l’An 800 (Charlemagne) à 1806, avec scellé une certaine Histoire des Allemagnes avec celle de l’Europe. Ce qui, dans l’aventure européenne née au milieu des années cinquante, apparaît comme singulièrement nouveau pour un Français, ne l’est pas pour un Allemand : l’extrême décentralisation de l’Histoire germanique, liée aux rapports de suzeraineté inhérents au Saint-Empire, font, pour les Allemands, de la « supranationalité » un phénomène au fond assez naturel. Vous pouvez être prince, roi, il y a toujours, jusqu’au 6 août 1806, un Empereur, plus haut. Nous sommes à des années-lumière de la conception de la monarchie absolue en France, et plus loin encore de celle de la Nation souveraine, inventée au lendemain de Valmy, en 1792.

     

    Bien sûr, dans les peuples de langue allemande, cela n’est pas valable pour la Prusse, nation quasiment « inventée » par Frédéric II (et déjà son père, le Roi-Sergent), au milieu du dix-huitième siècle. A bien des égards, il faut apprendre, en Histoire allemande, à dissocier le destin de la Prusse de celui de la Confédération du Rhin, si bien vue par Napoléon, largement construite autour des Allemagnes catholiques, jusqu’à la pointe de l’avancée, il y a deux mille ans, des légions romaines. En clair, l’Histoire allemande est complexe, plurielle, sans « frontières naturelles », surtout sur ses marches de l’Est.

     

    * De grands voix discordantes, à l'interne

     

    Dans l’affaire grecque, les interventions de la classe politique allemande montrent – c’est le moins qu’on puisse dire – que la ligne politique de Mme Merkel et M. Schäuble est loin de faire l’unanimité à l’interne. Preuve de la vitalité démocratique de l’Allemagne actuelle, d’ailleurs : il faut bien savoir qu’à l’intérieur de son pays, la Chancelière est loin de bénéficier du même rayonnement de « grande de ce monde » dont elle jouit à l’externe, la lecture de la presse de ce pays nous en persuade jour après jour. Ainsi, deux interventions décisives : d’abord, celle de Gregor Gysin, chef de groupe de la Gauche radicale « Die Linke » au Bundestag, où ce puissant orateur surgi (comme Mme Merkel !) de l’Allemagne de l’Est, conjure la Chancelière de ne pas abandonner la Grèce. L’autre exemple vient de beaucoup plus haut encore : les constantes prises de position de l’ancien Chancelier Helmut Schmidt (1974-1982), 97 ans en décembre prochain, pour une politique radicalement différente par rapport à la Grèce.

     

    Nous terminerons par une remarque qui vaudrait, en soi et pour la développer correctement, plusieurs papiers d’analyses : les Chanceliers qui font le plus preuve de tonalités suzeraines, face notamment au monde balkanique ou à la question ukrainienne, se trouvent issus de la démocratie chrétienne : laissons Adenauer et Erhard, qui n’avaient pas les moyens, encore, de parler haut et fort, mais prenons Helmut Kohl (1982-1998) et Angela Merkel. Il y aurait beaucoup à dire sur les relents de Saint-Empire dans la politique étrangère de ces deux personnes, à la fois européens convaincus, mais ayant su l’un et l’autre, le premier dans les Balkans, la seconde en Ukraine, avancer avec une extrême habileté, sous le paravent étoilé de l’Europe, des pions évoquant davantage les intérêts nationaux supérieurs de l’Histoire allemande. Ne sont-ils pas, d’ailleurs, comme Chanceliers, en charge, avant toute chose, de ces derniers ?

     

    La question allemande, par rapport à l’Europe, est complexe, et prodigieusement intéressante. Beaucoup plus disputée, à l’interne, qu’on ne le croit. Révélatrice, surtout, des grandes tensions internes à l’Histoire allemande, en matière de visions politiques, et de relations avec l’étranger. C’est peut-être cela que la postérité historiographique pourrait retenir de l’épisode grec de cette semaine. Ce qui n’enlève évidemment rien à l’importance intrinsèque de ce dernier.

     

    Pascal Décaillet

     

    *** Image : la Bataille de Lepizig, Völkerschlacht, la "Bataille des Nations", du 16 au 19 octobre 1813.

     

     

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  • Athènes, c'est Genève

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    Commentaire publié dans GHI - 01.07.15


     
    Parler de la Grèce, c’est parler de nous. Parce que la Grèce, c’est nous. Athènes, c’est Genève. Je ne parle pas, bien sûr, de la situation financière de ce pays, incomparable avec la nôtre. Mais je parle de l’exceptionnelle matrice que cette civilisation, trois fois millénaire, représente pour nous. Et pas seulement dans les très riches heures de l’Antiquité. Mais la Grèce de l’indépendance (1830), la Grèce de la guerre, la Grèce d’aujourd’hui.


     
    Olivier Reverdin (1913-2000), que j’ai eu la chance et l’honneur d’avoir comme professeur. André Hurst, magnifique transmetteur de passions. Bernhard Böschenstein, jeteur de ponts entre la littérature de la Grèce antique et celle de l’Allemagne, principalement à l’époque de Friedrich Hölderlin. Sans compter plein d’autres profs extraordinaires, comme Jean Rudhardt , Philippe Borgeaud, les historiens, les archéologues, les poètes, les traducteurs. Au siècle de la Réforme et de l’humanisme, Genève éditait déjà les Grecs. Sans oublier le rôle de Jean-Gabriel Eynard et de Capodistria dans le processus ayant conduit à l’indépendance grecque.


     
    Oui, il existe entre Genève et la Grèce, ancienne mais aussi moderne, contemporaine, la Grèce d’aujourd’hui, l’invisible chaleur d’un lien d’exception. L’émotion y tient une place aussi importante que celle de la raison. Alors, en ces heures où ce pays ami, qui nous a tant nourris, vit d’immenses difficultés, je lui dis ici l’intensité de mon sentiment, de ma reconnaissance. Que les Grecs restent ou non dans la zone Euro, leur civilisation demeurera, pour toujours, la mère de l’Europe. Nous lui devons tout. Aujourd’hui, ne les oublions pas.


     
    Pascal Décaillet

     

     

    *** Image : fragment du papyrus de l’Évangile selon Saint Jean, Fondation Martin-Bodmer, Cologny.

     

     

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  • Grèce, Ukraine : l'arrogance allemande

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    Sur le vif - 01.07.15 - 16.57h

     

    Dans la crise grecque comme dans l’affaire ukrainienne, la voix de l’Allemagne est omniprésente. L’Union européenne compte 28 membres, dont des piliers fondateurs comme la France ou l’Italie, mais dans l’actuel concert des nations, on a l’impression de n’entendre que l’Allemagne. Et nombre d’observateurs semblent trouver cela normal, comme allant de soi : après tout, ce pays, avec ses 81 millions d’habitants, n’est-il pas le plus peuplé, le plus puissant sur le plan économique ? Politiquement, il se porte bien. Socialement, même si de premières brèches commencent à poindre dans le remarquable tissu de conventions hérité des années bismarckiennes, et d’une belle tradition de concertation, il peut rendre jalouse sa voisine, la France.

     

    L’Allemagne, c’est vrai, est le pays le plus puissant d’Europe. C’est une grande  démocratie, fédéraliste, décentralisée, les Länder ayant prérogative dans de très nombreux domaines, modèle que nous, Suisses, avec nos cantons, pouvons fort bien nous représenter. J’ai connu ce pays, comme on sait, en une époque lointaine où il n’était encore qu’un nain politique, de surcroît divisé en deux. J’ai vécu chez des gens (dont un ancien combattant du front tusse) qui jamais n’auraient imaginé la chute du Mur, moi non plus d’ailleurs. Nous étions tous partis de l’idée que la séparation de l’Europe en deux, héritée de Yalta, allait durer de longues générations. Et puis, il y eut le 9 novembre 1989. On connaît la suite.

       

    Le nain politique, c'est bien fini !

                                                                                                   

    Politiquement, l’Allemagne d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle de ma jeunesse. Malgré l’immensité du chancelier Willy Brandt (1969-1974), l’homme de l’inoubliable génuflexion de Varsovie (7 décembre 1970), et l’extrême qualité de son successeur Helmut Schmidt (1974-1982), que j’ai eu l’honneur d’aller interviewer à Hambourg en avril 1999, le locataire de la Chancellerie (à Bonn, à l’époque), n’était pas considéré comme un grand de ce monde. Tout au plus, le leader d’une puissance continentale à laquelle, après la guerre, on avait bien voulu donner une nouvelle chance, avec le Plan Marshall. Du chancelier de l’Allemagne de l’Ouest, on attendait une obédience sur les positions de l’OTAN. Son homologue de la DDR étant, tout naturellement, l’homme de Moscou. Bref, il ne pouvait exister, en ces temps-là, de politique intrinsèquement allemande : la seule exception, brillante, fut l’Ostpolitik de Willy Brandt, renouant à juste titre avec une Histoire allemande qui, notamment sous l’impulsion de Frédéric II, s’est si souvent jouée à l’Est. A bien des égards, la question des Allemands résidant encore, hors du pays, dans les Marches orientales de nations aujourd’hui slaves, n’est pas réglée.

     

    D’ici un siècle, ou deux, ou trois, que sais-je, elle pourrait réapparaître. Et il n’est pas exclu que l’intérêt si vif porté par Mme Merkel à la question ukrainienne, soit profondément nourri par la défense de traditionnels et séculaires corridors d’entrée (aujourd’hui par l’économie) des Allemands vers la Russie. En clair, les Allemands défendraient aujourd’hui, dans la crise ukrainienne, non une prétendue vision de l’Union européenne, mais leurs intérêts nationaux de toujours. Ne l’ont-ils pas, dès 1991, fait aussi dans les Balkans, à l’époque d’un autre chancelier CDU, Helmut Kohl, jouant la carte des anciennes puissances tutélaires germaniques face aux intérêts slaves, ceux de la Serbie notamment ? Ne parlons pas du rôle des services secrets allemands dans les événements du Kosovo, en 1999. Ni de celui joué par Berlin, aujourd’hui, dans une Macédoine où cohabitent Slaves et albanophones.

     

    L'Allemagne : on n'entend qu'elle !

     

    Retour à la Grèce. Ce pays est en pleine crise avec l’Union européenne. Il va peut-être devoir quitter la zone Euro, et rétablir la drachme. Il vit des heures très graves, dont nul d’entre nous n’entrevoit l’issue. Côté grec, on entend M. Tsipras. Côté UE, on commence à entendre M. Juncker, président de la Commission. On se réjouit d’entendre la présidence tournante de l’Union, le Luxembourg depuis hier soir minuit, jusqu’au 31 décembre. Mais à la vérité, qui entend-on plus que tout autre, depuis des mois, sur la crise grecque ? L’Allemagne ! Mme Merkel, chancelière. Et M. Schäuble, ministre des Finances. Non seulement ces deux-là s’expriment continuellement sur la Grèce (et Mme Merkel, sur l’Ukraine), mais les récepteurs du message ne semblent guère y voir d’inconvénient. Comme s’il était acquis que l’Allemagne, qui n’est après tout que l’un des 28, avait voix prépondérante sur la question. Institutionnellement, pourtant, elle ne l’a pas. Dès lors, le crédit qu’on lui donne est celui traditionnellement accordé aux forts, aux puissants : c’est exactement le contraire de l’idée sur laquelle la Communauté européenne, aujourd’hui appelée Union, a été fondée, dans les années 50.

     

    Il y a donc, clairement, un problème allemand au sein de l’Union européenne. Un problème lié à l’actuelle hypertrophie de ce pays, ce qui n’est pas un mal en soi, mais la surpuissance n’est pas assez équilibrée par d’autres. La très grande faiblesse politique de la France actuelle, hélas, n’arrange pas les choses. Il est loin, le temps où la France et l’Allemagne de Charles de Gaulle et Konrad Adenauer, puis celles de Valéry Giscard d’Estaing et d’Helmut Schmidt, puis celles de François Mitterrand et d’Helmut Kohl, fonctionnaient comme les deux piliers centraux, massifs, incontournables, de la Cathédrale européenne. C’est terrible à dire, mais aujourd’hui, le nain, c’est Paris. Vous entendez souvent M. Hollande, par rapport à Mme Merkel, dans la crise grecque ?

     

    Chanceliers CDU, Guelfes et Gibelins...

     

    Le problème, ça n’est pas que l’Allemagne s’exprime. Elle a des créances à honorer, elle défend ses intérêts économiques et financiers. Le problème, c’est le silence assourdissant des autres. On laisse Mme Merkel monopoliser la prise de parole, comme une suzeraine de Saint-Empire ayant naturellement autorité sur ses vassaux. Une conception de type impérial qui, soit dit en passant, convient très bien aux chanceliers CDU, Helmut Kohl et Angela Merkel. Il y a là une très vieille Histoire allemande, de Guelfes et de Gibelins, qui joue beaucoup dans l’idée que se fait de l’Europe la démocratie chrétienne allemande. On me permettra, pour ma part, de leur préférer profondément le style et l’idéologie politique des deux très grands chanceliers sociaux-démocrates que furent Willy Brandt et Helmut Schmidt. L’Ostpolitik était – est encore – une très grande idée, une vision, n’ayant rien d’impérial : simplement il y a des centaines de milliers d’Allemands à l’Est, il ne faut pas les oublier.

     

    Pour conclure, il est naturel que Mme Merkel, dans l’affaire grecque comme dans celle de l’Ukraine, joue les intérêts vitaux de l’Allemagne : elle est là pour ça. Mais c’est l’Allemagne, pas l’Europe. Reste l’essentiel : et si toute la question dite « européenne », depuis les premiers soubresauts du Charbon et de l’Acier, dans un continent qui avait faim, manquait de chauffage l’hiver, et faisait la queue pour des tickets de rationnement, n’était en fait qu’une question allemande ? Comment réintégrer ce pays dans le concert des nations ?

     

    Aujourd’hui, non seulement il est réintégré, mais il est devenu si central, il occupe une telle place, qu’on n’entend et ne voit plus que lui. Pas sûr, vu d’une petite Suisse extérieure à l’édifice institutionnel UE, que cette prépondérance, cette hypertrophie allemandes, donnent immensément envie d’en faire partie. Nos compatriotes alémaniques, bien plus sensibles que nous à la question allemande, ont sur ce sujet une idée bien forgée. Et bien tranchée.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Derrière l'artifice, la Grèce

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    Sur le vif - Mardi 30.06.15 - 17.56h

     

    J’avais huit ans lors de mon premier séjour en Grèce, 1966, un an avant les colonels. Athènes, Cap Sounion, Delphes, Crête, Rhodes, Chios, avec ma famille. Totalement magique. Et décisif, pour la suite de ma vie. Mais la Grèce de cette époque se gardait bien de nous parler de sa situation sociale, elle nous offrait le bleu de la mer et celui du ciel, les colonnes brisées, le rêve absolu de ce qu’elle avait été. Pour les besoins de son tourisme (encore naissant, après les abominables années de la guerre, l’occupation allemande, la déportation des Juifs de Salonique, la présence italienne en certaines îles, et surtout les horreurs de la Guerre civile, entre 1946 et 1949), la Grèce nous proposait d’elle-même une image qui relevait de l’artifice. « Nous sommes peut-être pauvres, mais regardez comme notre passé fut prestigieux ». Et ça marchait plutôt bien, parce que les gens allaient là-bas pour se reposer, goûter du rêve, et non pour des thèses sur l’état réel du pays.

     

    L'artifice, comme mode de survie

     

    Même les colonels, 1967 : le monde a un peu toussé, même pas, et puis l’immense majorité des gens ont continué, jusqu’en 1974, de se rendre en Grèce. Lorsqu’en 2009, sur une colline de Toscane, à l’ombre d’un pin parasol, j’ai lu les 800 pages de « Un Homme », l’absolu chef d’œuvre d’Oriana Fallaci, j’ai pris la mesure, bien tardivement, de la noirceur de ces années, les intérêts économiques et financiers derrière le putsch militaire, le tout à travers la trame d’une histoire d’amour que je vous recommande, tant elle est bien racontée. En Grèce, dans les temps archaïques de l’épopée homérique, comme à l’époque classique, alexandrine ou romaine, sans parler de Byzance, la question de l’artifice se pose constamment. Ulysse le rusé, l’homme aux mille tours. Mais aussi le marchand, qui vous ensorcèle de son discours. Le poète. En trois millénaires, la Grèce, celle des Cités comme celle de la présence romaine, ou beaucoup plus tard celle de la nation naissante (1830), a toujours eu le souci de construire une image d’elle-même. Tous les pays font certes cela. Mais tous ne disposent pas d’un passé aussi prestigieux, fonds de commerce, générateur de rêves et de profits.

     

    Dans la crise actuelle face à l’Union européenne, la question de l’artifice est centrale. En termes d’images, face à la machine de Bruxelles, le pays inventeur de la citoyenneté, d’une forme de démocratie que nous décrit si bien Thucydide, à travers l’hommage aux morts de Périclès (431 av JC), dans la guerre du Péloponnèse, ce pays-là, comment voulez-vous qu’il ne soit pas vainqueur dans le cœur des autres peuples ? Cet appel à l’émotion de l’Histoire, les Grecs savent le lancer, lorsqu’ils en ont besoin : peuple rusé, odysséen, forgeur de mythes, raconteur d’histoires. Ainsi, que convoque Alexis Tsipras, pour défier l’Europe ? Simplement, un référendum ! Le coup est génial : nous les Grecs, inventeurs de la démocratie et de la participation citoyenne, nous les faisons simplement fonctionner. Et vous, chez vous, chers amis européens, vous en organisez souvent, des référendums, hmmm ? D’un côté, Ulysse aux milles ruses. De l’autre, la brutalité borgne (et bientôt aveugle) de Polyphème, le Cyclope. Une fois de plus, par Tsipras, la bataille de l’artifice est gagnée.

     

    Quand les Allemands rêvaient la Grèce

     

    En écrivant ces lignes, je pense à l’immense philologue Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff (1848-1931), celui qui a laissé des milliers de fois son nom dans tous les apparats critiques des éditions de la Grèce ancienne. C’était un Allemand de la région de Posen (Poznam), titulaire de la chaire de philologie classique à l’Université de Göttingen, qui a quasiment édité à lui-seul l’intégralité du corpus de son époque. Il aimait follement la Grèce, cet homme, et j’ai entendu quelque part qu’il avait pourtant longtemps redouté d’en faire le voyage. La vraie Grèce ! Celle de son époque, fraîchement libérée de la présence ottomane, infiniment pauvre. Après la passion que lui avaient vouée les poètes allemands (Hölderlin en tête) et anglais (Byron) autour de l’indépendance de 1830, qui s’intéressait encore à la Grèce politique dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle ? Là aussi, se posait la question de l’artifice. La Grèce de l’image, face à la Grèce réelle. La Grèce rêvée, reconstruite dans les tableaux d’un Caspar David Friedrich, face à la Grèce, bien palpable, des hommes et des femmes de l’époque.

     

    Et je crois bien que tout helléniste doit se poser la question centrale de l’artifice. Puisque tout l’exercice intellectuel consiste en une reconstruction (certes follement excitante) d’une réalité disparue. Nul, mieux que les Allemand de la fin du dix-huitième (on retrouve Hölderlin, mais Goethe, Kleist aussi), n’a posé artistiquement le thème de l’idéalisation. A travers la Grèce, que rêvaient-ils ? De l’édification de leur propre nation, au siècle suivant ? Ou des « vivants piliers » d’un prodigieux réseau de signes, la langue allemande et la langue grecque, l’une et l’autre infiniment dialectales, étant faites pour se rencontrer. Mais enfin, lorsque Caspar-David Friedrich nous peint le Temple d'Agrigente, de quel côté de l’artifice, du rêve, de l’idéalisation se place-t-il ?

     

    La vraie créance, où est-elle ?

     

    L’helléniste, par définition, joue de cette distance dans le temps, cette « re-création » que les vendeurs de tourisme, à partir des années cinquante, nous ont préfabriquée pour la vendre en une fragmentation de « récréations » estivales, avec ouzo et souvlakis. Là, nous sommes au cœur de l’artifice grec. Tsipras en joue, c’est un homme habile et intelligent. Mais aimer la Grèce, toute passion pour le passé consommée sans être jamais consumée, c’est aimer le pays d’aujourd’hui. Le peuple de ce pays, aujourd’hui. Lire sa presse d’aujourd’hui. Lire Pindare dans le texte, oui bien sûr, mais aussi lire, en grec moderne, l’édito de Ta Nea. Et figurez-vous qu’il existe, en Suisse romande, un journal qui nous parle, avec un rare talent, de la Grèce d’aujourd’hui, et notamment de son cinéma. Ce journal s’appelle Gauchebdo. Je vous le recommande.

     

    Aimer la Grèce, c’est se jouer de l’artifice, traverser son écran, pour aller chercher la réalité profonde du pays contemporain. Cette Grèce du réel, que les plus géniaux des Allemands, fin dix-huitième, puis dix-neuvième, redoutaient d’affronter. Déjà, ils se méfiaient de l’artifice brisé. Comme un miroir de leurs peurs à eux, face à leur nation, qui, elle aussi, se cherchait. La vraie question des relations entre la Grèce et l’Allemagne, c’est peut-être là qu’il faut aller la dénicher. La vraie créance, de quelle nature profonde est-elle ? Face aux enjeux de langue, de culture, de nation, entre la civilisation grecque et celle de l'Allemagne, qui est le débiteur, qui est le créancier ?

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Charles Pasqua, grognard surgi du soleil

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     Sur le vif - Lundi 29.06.15 - 23.15h

     

    C’était un être caniculaire. Comme peut l’être la Provence des parfums, lorsque, sous l’exagérée présence du soleil, seules l’audace, la faconde, se hasardent à ne point manquer d’air. Charles Pasqua (1927-2015) osait tout. Il n’avait peur de rien. De la Résistance (la vraie), où il était entré à l’âge de quinze ans, à la place Beauvau, où il fut à deux décisives reprises ministre de l’Intérieur (86-88, puis 93-95), en passant par le SAC, Service d’action civique, police interne du gaullisme de combat sous la Quatrième, puis les premières années de la Cinquième.

     

    Homme de réseau, homme de l’ombre, monteur de coups, cette personnalité d’exception, au service du meilleur comme du pire. La politique, dans la peau, dans les tripes, dans le génome, jusque dans l’architecture de son destin, dans les cieux de lumière, et dans la glaise des ténèbres.

     

     

    Ce soir, je retiens de lui qu’il était un républicain. Variante bonapartiste. Grognard. Tête de lard. Tronche de combattant, infatigable. Combinard. Redécoupeur de circonscriptions, comme il sied à tout locataire, digne ce nom, de la place Beauvau, à l’approche de l’élection. Oui, je l’aurais vu à Waterloo, « dernier soldat de la dernière guerre », « musique en tête », entrant dans la fournaise. C’est dire à quel point, prenant parti en 1994 pour l’orléaniste Balladur contre Chirac, il m’avait à ce moment déçu, profondément. N’est pas Fouché qui veut, ni Talleyrand : il en est chez qui la trahison se voit plus que chez d’autres.

     

     

    Je laisse ici les affaires, il y en eut tant. Je retiens son excellente entente, contre toute attente, avec François Mitterrand, une histoire de communauté de réseaux, à la fin de la guerre. Je retiens l’intensité de sa présence, la fougue méditerranéenne de sa parole. Il fut, par deux fois, un excellent ministre de l’Intérieur. Il incarna la passion politique, dévoreuse de vie, anéantissante. Comme François Mitterrand, il connaissait par cœur chacune des circonscriptions de la Métropole, et par dessus le marché, chacune de l’Outre-Mer.

     

    Il avait des défauts, à revendre. Nous en avons tous ! Il aimait son pays, non d’une passion lointaine, ou dévoyée, mais avec la proximité charnelle des intransigeants. Maquignon ? Oui, bien sûr, jusqu’à la moelle. Mais avec la raideur républicaine d’un radical de la Troisième, celle d’un Queuille ou d’un Herriot. L’école de Jacques Chirac, jeune loup de Corrèze en 1967. Et celle d’un certain François Mitterrand, le Rastignac de la Nièvre en 1946.

     

    C’est un politique d’un rare talent qui vient de nous quitter. Quelques lambeaux épars, déchiquetés peut-être, mais parfois incandescents, d'une fureur de marbre et d'airain, qui s'appelle la République.

     

     

    Pascal Décaillet

     

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  • "Cela s'appelle démocratie" - 431 avant JC

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    Sur le vif - Lundi 29.06.15 - 09.32h

     

    XXXVII. χρώμεθα γὰρ πολιτείᾳ οὐ ζηλούσῃ τοὺς τῶν πέλας νόμους, παράδειγμα δὲ μᾶλλον αὐτοὶ ὄντες τισὶν ἢ μιμούμενοι ἑτέρους. καὶ ὄνομα μὲν διὰ τὸ μὴ ἐς ὀλίγους ἀλλ' ἐς πλείονας οἰκεῖν δημοκρατία κέκληται*· μέτεστι δὲ κατὰ μὲν τοὺς νόμους πρὸς τὰ ἴδια διάφορα πᾶσι τὸ ἴσον, κατὰ δὲ τὴν ἀξίωσιν, ὡς ἕκαστος ἔν τῳ εὐδοκιμεῖ, οὐκ ἀπὸ μέρους τὸ πλέον ἐς τὰ κοινὰ ἢ ἀπ' ἀρετῆς προτιμᾶται, οὐδ' αὖ κατὰ πενίαν, ἔχων γέ τι ἀγαθὸν δρᾶσαι τὴν πόλιν, ἀξιώματος ἀφανείᾳ κεκώλυται. [2] ἐλευθέρως δὲ τά τε πρὸς τὸ κοινὸν πολιτεύομεν καὶ ἐς τὴν πρὸς ἀλλήλους τῶν καθ' ἡμέραν ἐπιτηδευμάτων ὑποψίαν, οὐ δι' ὀργῆς τὸν πέλας, εἰ καθ' ἡδονήν τι δρᾷ, ἔχοντες, οὐδὲ ἀζημίους μέν, λυπηρὰς δὲ τῇ ὄψει ἀχθηδόνας προστιθέμενοι. [3] ἀνεπαχθῶς δὲ τὰ ἴδια προσομιλοῦντες τὰ δημόσια διὰ δέος μάλιστα οὐ παρανομοῦμεν, τῶν τε αἰεὶ ἐν ἀρχῇ ὄντων ἀκροάσει καὶ τῶν νόμων, καὶ μάλιστα αὐτῶν ὅσοι τε ἐπ' ὠφελίᾳ τῶν ἀδικουμένων κεῖνται καὶ ὅσοι ἄγραφοι ὄντες αἰσχύνην ὁμολογουμένην φέρουσιν.

    XXXVII. - "Notre constitution politique n'a rien à envier aux lois qui régissent nos voisins ; loin d'imiter les autres, nous donnons l'exemple à suivre. Du fait que l'État, chez nous, est administré dans l'intérêt de la masse et non d'une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie. En ce qui concerne les différends particuliers, l'égalité est assurée à tous par les lois ; mais en ce qui concerne la participation à la vie publique, chacun obtient la considération en raison de son mérite, et la classe à laquelle il appartient importe moins que sa valeur personnelle ; enfin nul n'est gêné par la pauvreté et par l'obscurité de sa condition sociale, s'il peut rendre des services à la cité. La liberté est notre règle dans le gouvernement de la république et dans nos relations quotidiennes la suspicion n'a aucune place ; nous ne nous irritons pas contre le voisin, s'il agit à sa tête ; enfin nous n'usons pas de ces humiliations qui, pour n'entraîner aucune perte matérielle, n'en sont pas moins douloureuses par le spectacle qu'elles donnent. La contrainte n'intervient pas dans nos relations particulières ; une crainte salutaire nous retient de transgresser les lois de la république ; nous obéissons toujours aux magistrats et aux lois et, parmi celles-ci, surtout à celles qui assurent la défense des opprimés et qui, tout en n'étant pas codifiées, impriment à celui qui les viole un mépris universel".

     

    *** Thucydide - Guerre du Péloponnèse - Livre II - Chapitre XXXVII - Discours de Périclès : oraison funèbre des guerriers morts pendant la première année de guerre - 431 avant JC.

     

     

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  • Cornavin : le noeud n'est pas seulement ferroviaire

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    Sur le vif - Dimanche 28.06.15 - 16.07h

     

    En titrant hier après-midi « Extension de Cornavin estimée à 1,652 milliard : soulagement à Genève », et en maintenant ce titre tout le week-end, la version électronique de la Tribune de Genève manque sa cible à deux reprises.

     

    D’abord, on se demande qui a elle a dû « omettre » d’interroger pour oser nous parler de « soulagement » devant une somme pareille, même partagée par la Confédération, qui vient s’ajouter à toutes les autres, en temps de vaches maigres. On veut bien que le clan de partisans du projet se dise « soulagé », mais enfin, dans le vaste univers de Genève, il existe d’autres voix qui, assurément, doivent l’être un peu moins. Soit parce qu’il existerait des variantes moins onéreuses, un peu vite écartées dans les travaux préparatoires, comme s’il avait fallu tout boucler à toute vitesse. Soit, surtout, parce que le projet même « d’extension de la gare Cornavin » n’est peut-être pas jugé unanimement comme la seule solution pour l’avenir ferroviaire de Genève.

     

    Ensuite et surtout, en maintenant ce titre tout le week-end, on se dit que nos aimables confrères – et sœurs – de la TG ont peut-être « omis » (que d’omissions, décidément) de prendre connaissance, hier soir, assez tard il est vrai, du texte publié sur son site Facebook par le ministre des Finances, Serge Dal Busco, qui est une véritable douche glacée face à la multiplication de rêves de grands travaux pour lesquels on n’a pas le premier sou. Ce blog, très clair et très courageux, marque, pour la première fois officiellement sous la plume d’un conseiller d’Etat en charge, la fin du temps des illusions pharaoniques. Sans aucune ambiguïté, le Grand Argentier nous dit qu’on ne pourra pas tout faire. Il faudra choisir. Il n’est pas sûr, à le lire, que le projet dit « d’extension de la gare Cornavin » fasse partie de ses priorités.

     

    Reste l’essentiel : la gare Cornavin doit-elle demeurer, dans vingt, trente, cinquante ans, le nœud principal du trafic ferroviaire à Genève ? Dans de nombreuses autres villes de taille comparable, l’essentiel du trafic national et international converge en une gare extérieure à la gare historique (à laquelle elle est immédiatement reliée, bien sûr). Et le premier édifice, datant du dix-neuvième siècle, au centre-ville, se trouve naturellement attribué aux pendulaires du trafic régional. Nous avons appris que d’autres variantes, présentant les choses comme cela, avaient été un peu vite ignorées dans les travaux préparatoires. C’est dommage : certaines d’entre elles, moins onéreuses, mériteraient peut-être d’être prises en compte.

     

    En clair, il y a de quoi s’interroger sur une certaine précipitation, au Canton comme à la Ville, liée à une certaine légèreté. Voire, plus grave, la mise à l’écart un peu trop rapide de variantes fort intéressantes. Face à ces méthodes étranges, le ministre des Finances, quitte à jeter un léger froid à l’interne du collège, est parfaitement dans son rôle, dans ses bottes, dans sa mission, lorsqu’il appelle à des choix de rigueur et de lucidité. On nous permettra, pour notre part, de lui faire davantage confiance qu’à d’autres. Pour les raisons exprimées dans notre blog précédent, liées au métier d’ingénieur, à la notion de sérieux et de maîtrise des coûts sur la durée. La notion, aussi, de crédit du politique et de respect de la parole donnée.

     

    Dans toute cette affaire de Cornavin, il y a quelque part un sacré nœud. Et il n’est pas sûr du tout que ce dernier soit seulement ferroviaire.

     

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Genève : méfions-nous des vendeurs de mirages

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    Sur le vif - Samedi 27.06.15 - 16.44h

     

    Extension de la gare, CEVA, PAV : des coûts qui s'envolent, des miroirs aux alouettes. Des maquettes, pour enfants et familles. Une politique pour faire frissonner les songes. Alors que les caisses sont vides. On fait rêver le peuple avec des projets de prestige. On n'a pas de quoi assurer leur financement. Une politique d'investissements plus modeste, mieux ciblée sur les besoins les plus criants de la population, comme la rénovation des écoles, serait la bienvenue. Personne n'en voudrait au Conseil d'Etat - en tout cas, pas moi - de prendre cet automne le virage d'une politique plus concrète, moins gourmande en milliards, mieux adaptée aux plus nécessiteux, moins prestigieuse en termes de blason. En un mot, davantage au service de la population. Sans oublier de réduire la dette. Pour nous, et surtout pour nos enfants.

     

    Bien sûr, il y aurait là un virage à 180 degrés par rapport à ce chant de la dorure, ce rêve de la plus haute tour, ces mirages verbaux des années Mark Muller et suivantes. Mais, cette rhétorique de bluff marketing ayant totalement échoué, et plus personne n'en étant dupe, le crédit même du politique en ayant été entamé, l'opinion publique n'en voudrait pas à nos autorités si elles annonçaient d'ici Noël un redimensionnement.

     

    En Suisse, les gens aiment le concret. Ils se méfient des beaux discours, détestent les promesses non tenues. Dans notre pays, par dessus tout, le peuple, à juste titre, fait payer très cher aux autorités les dépassements de crédits non justifiés. Adolf Ogi en a su quelque chose : j'étais à Berne, j'ai vécu de très près sa gloire, lorsqu'il faisait survoler à François Mitterrand (j'y étais !), du haut d'un hélicoptère, les vallées uranaises menant au Saint-Gothard. Mais j'ai aussi vécu son inexorable chute, puis son transfert dans un autre Département, sans gloire, pour cause d'explosion des coûts des NLFA. M. Chaudet et les Mirages, ça vous dit quelque chose ? M. Bonvin et la Furka ?

     

    On en a vu défiler, des ministres sympathiques, populaires, "proches des gens". Et les mêmes, s'écrouler. Pour cause de manque de sérieux dans l'évaluation financière - et surtout dans le suivi concret - d'un projet. Ce genre de dossiers, il vaut mieux éviter de les confier à des magistrats trop légers.

     

    Je parle ici comme citoyen. Mais je parle aussi comme petit entrepreneur, depuis bientôt dix ans. Faisant tourner sa boîte, parfois dans la difficulté, sur la base d'un principe absolu, dont je ne me suis jamais départi : ne jamais dépenser, même pour les investissements en matériel, le moindre centime qui ne soit pas à moi. C'est très Suisse, je sais. Très prudent. Peut-être trop. Mais ça garantit l'indépendance. Et ça donne du courage, pour l'avenir.

     

    J'ajoute une dernière chose : mon père était ingénieur, et entrepreneur. Travailleur acharné. Toute mon enfance, à table, je le voyais hanté, chantier après chantier, par la question des dépassements de crédits, c'est inhérent au métier, on ne sait jamais ce qui peut advenir. Donc, parlant des coûts réels par rapport aux coût estimés, je crois savoir un peu de quoi je parle.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Le dieu Steed, la Vierge Emma

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    Sur le vif - Vendredi 26.06.15 - 17.32h

     

    Télévision, j’étais enfant, années soixante. Un poste, quelque part dans le salon, noir-blanc, deux chaînes (« la France », « la Suisse »), une minute pour s’allumer, une minute pour s’éteindre : il fallait laisser mourir un nombril blanc, qui allait disparaissant, au milieu de l’écran. La télé ne fonctionnait que le soir, il n’y avait nul programme l’après-midi, ne parlons pas du matin.

     

    Pour moi pourtant, de ces années soixante, des souvenirs télévisuels très précis. Campagne électorale française de décembre 1965 (de Gaulle, Mitterrand, Lecanuet). Jeux Olympiques de Grenoble 1968, Jean-Claude Killy. Des variétés, le dimanche en fin d’après-midi, animées par l’inoubliable Roger Lanzac. Des feuilletons (on ne disait pas « séries »), comme Belle et Sébastien, Thierry la Fronde, Zorro, plein d’autres.

     

    C’est dans ce contexte que datent mes plus vieux souvenirs de Chapeau Melon et Bottes de Cuir. Une fois par semaine, et mes parents hésitaient à me laisser regarder, parce qu’ils jugeaient cela « violent ». Une musique de générique exceptionnelle. John Steed, Emma Peel. Les scénarios ? Bien qu’ils fussent signés de l’immense Brian Clemens (1931-2015), l’enfant que j’étais n’y comprenait strictement rien, d’ailleurs je crois que les adultes non plus. Mais l’ambiance était totalement envoutante, à un point qu’on n’imagine pas. Je crois qu’il s’agit là du plus grand feuilleton (voyez, je demeure fidèle aux mots de mon enfance) jamais réalisé. Magique. Mystérieux. Tellement classe, tellement britannique, et ça contrastait tellement avec certains navets américains, mal traduits, préfabriqués, en « séries », de l’époque.

     

    Venue d’où, la magie ? D’une exceptionnelle conjonction de talents. Un choc de comètes. D’abord, Brian Clemens, justement, le scénariste, un super tordu de génie, semeur de fausses pistes, receleur d’inconnues, jeteur d’algèbres, comme on lance des sorts. Et puis, l’extrême qualité du montage. Enfin – et j’aurais évidemment dû commencer par là – John Steed et Emma Peel. Patrick Macnee et Diana Rigg. Parce que c’était lui, parce que c’était elle.

     

    Bien sûr, il y eut d’autres femmes, talentueuses d’ailleurs, on les connaît, je n’y reviens pas. Mais le couple devant l’éternité, c’est John et Emma. Figurez-vous que la scène la plus torride, entre ces deux-là, le dieu Steed et la Vierge Emma, fut un très chaste baiser, sur le finistère des lèvres à peine posé, dans un escalier, lorsqu’Emma s’en va rejoindre un mari aviateur dont on n’a rien su, ni avant, ni après, et que Tara (Linda Thorson) s’apprête à entrer en scène. Cette pudeur n’est en rien une affaire d’époque : Brando et ses femmes à lui avaient déjà sévi, et tant d’autres couples, charnels, incandescents, libérateurs de nos fantasmes. Non, cette pudeur-là nous vient d’ailleurs que de l’Histoire. Théologique, elle transcende le temps qui passe. Parce c’était lui, parce que c’était elle : le dieu Steed, la Vierge Emma.

     

    Alors, voilà, l’excellent acteur Patrick Macnee, représentation graphique de la divinité steedique, périssable comme tous les mortels que nous sommes, nous a quittés hier, à l’âge de 93 ans. Le rôle de Steed fut évidemment celui de sa vie. Mais les dieux doivent aussi savoir rendre aux mortels l’hommage qui leur est dû : quelle image de Steed aurions-nous bien pu avoir, sans l’incarnation géniale qu’en fit Macnee ? L’acteur britannique (naturalisé américain), en incorporant le rôle avec tant d’exactitude, d’identification, de charme, de légèreté, nos permet d’accéder à l’infini steedique, cet étrange agent secret dont personne n’a jamais bien su s’il travaillait pour le gouvernement, pour un privé, en réseau ou en solo, si ce n’est son ombilicale relation avec Mère-Grand.

     

    Patrick Macnee fut un grand acteur. Lorsque je lis, ici et là, parcourant la presse mondiale, des journaux titrant « Steed est mort », mon premier réflexe serait de leur expliquer gentiment le coup de la représentation graphique, variante steedique de l’incarnation chrétienne. Mais au fond, je me dis qu’ils ont peut-être raison : certes, Steed est d’essence divine, la Vierge Emma est intangible, et le mortel Macnee n’a fait qu’accomplir son travail d’acteur. Mais il l’a fait si bien, avec tant de grâce - et Diana Rigg avec lui, dans le rôle d’Emma – que plus personne ne sait exactement qui est vraiment Steed, qui est vraiment Mme Peel. D’immaculés personnages, dans l’éternité de la fiction ? Ou peut-être, justement, de périssables mortels, ayant eu dans leur destin l’incroyable chance d’incarner l’un des couples les plus mythiques depuis Eve et Adam. Parce que c’était lui, parce que c’était elle.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Journalisme : éloge des artisans

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    Sur le vif - Dimanche 21.06.15 - 17.16h

     

    Toute ma vie, je me souviendrai de mon premier papier pour la presse quotidienne. C’était à l’automne 1976, j’avais juste dix-huit ans, première année d’Uni, je commençais à écrire pour le Journal de Genève. Quelques années plus tard, après avoir déjà rédigé une foule d’articles, je commençais mes deux ans de stage dans le même journal. Il n’y avait ni écrans, ni internet : nous rédigions nos papiers sur des machines à écrire, nous les traitions nous-mêmes pour la saisie (l’envoi se faisait par pneumatique, si !), nous allions à la mise, puis au marbre, et ne quittions le journal que lorsque le numéro du lendemain était physiquement terminé.

     

    J’ai adoré cet artisanat, tout comme plus tard, en radio, le montage à la main, avec ciseaux et scotches, sur un Revox ou un Nagra. Celui qui maîtrise la fabrication prend de sérieuses options pour, un jour, maîtriser le métier lui-même. Ça vous forge un état d’esprit, une conception globale. Le journalisme, à bien des égards, appartient à celui qui sait PHYSIQUEMENT fabriquer un journal. Ou une émission de radio. De TV. Gérer un site. Etc. Si je devais un jour écrire un bouquin sur le métier, le titre serait « Eloge des artisans », ou quelque chose du genre. De toute façon, j’aime l’atelier plus que tout au monde. Col ouvert, manches retroussées. Et plus ça s’approche du métier manuel, plus j’adore. Rien de plus enivrant que de passer rue Petitot, en fin d’après-midi, laisser venir jusqu’à ses oreilles ces bribes d’instruments du Conservatoire en répétition. Inachevé, magique.

     

    Les nouveaux supports ? Bien sûr que nous, journalistes, devons nous y intéresser. Et même coller de près à la modernité. Sinon, je serais encore (un peu seul, aujourd’hui !) rue du Général-Dufour, à me coltiner des morasses envoyées par pneumatiques à mes collègues de l’étage inférieur. Donc, modernité technique oui. Mais ne nous trompons pas : l’essentiel n’est pas dans le support. Il est de savoir si nous voulons, oui ou non, tenter de donner du sens, être utiles. La question n’est pas d’être aimé, ou détesté, elle n’a aucune importance. La question est de travailler sur le contenu. Le mettre en évidence. Prendre position sur lui, autour de lui. Et au fond, l’essentiel de tout ce qu’on appelle « service public », c’est cela. Ensuite, peu importe pour qui vous travaillez. Peu importe que vous soyez de gauche, de droite ou du centre. Travaillez-vous sur le contenu ? Mettez-vous en débat les forces antagonistes de la société dans laquelle vous vivez ? Avez-vous, face au pouvoir, le recul nécessaire ? Rien que cela, c’est déjà immense. Ensuite, tout ce qui touche au style, à la cosmétique, c’est bien, évidemment. Mais ça n’est pas premier.

     

    Et puis surtout, ne cherchez pas à être aimé. Ni, d’ailleurs, à être détesté. De toute façon, si vous faites bien votre boulot, vous serez l’un et l’autre. Seuls les tièdes se frayeront une survie en trottinant dans l’indifférence. Ne suivez pas leur chemin, mais celui de votre passion intérieure. Sans oublier la rigueur de l’artisanat. Le bonheur du métier passe par tout cela. Loin du mondain, mais au cœur du monde.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Au centre de tout : l'émission. Pas la structure !

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    Sur le vif - Dimanche 21.06.15 - 09.54h

     

    S'il faut absolument que continue d'exister une redevance, donc un soutien public à la production audiovisuelle, alors finançons des ÉMISSIONS, et non plus des ENTREPRISES entières. J'ai lancé cette idée il y a bien longtemps déjà, j'ai tous les textes publiés par moi sur le sujet. C'est donc sans doute par distraction, ou par "manque de place", que mon confrère Pierre Veya - comme, il y a quelques mois, Avenir Suisse - "omet" de me citer dans son billet, publié aujourd'hui dans les pages économiques (page 30) du Matin dimanche.



    Mais laissons là les querelles d'antériorité. L'essentiel, c'est l'idée elle-même. Pierre Veya défend absolument mon idée d'une aide publique (s'il faut qu'il en existe une), non à des ENTREPRISES en tant que telles, mais, sur l'ensemble du pays, médias publics (SSR) ou privés, à des ÉMISSIONS jugées (selon des critères à préciser) d'intérêt public.



    Critères ? Point besoin d'un rapport fédéral, ni de dix-huit mois de puissantes cogitations, pour les dégager. Cela tournera autour de l'identité et de la cohésion du pays, priorité aux émissions qui font vivre la politique, le débat, la formation de l'opinion, l'économie, la culture, le sport pratiqué dans notre pays, la vie scientifique en Suisse, etc. La vie des starlettes sera laissée aux bons soins des diffuseurs exclusivement privés, qui pourront la financer tant qu'ils voudront par la pub.



    A noter que financer des ÉMISSIONS, et non des ENTREPRISES, s'inscrit dans un esprit de travail, une vision du métier, que j'ai toujours farouchement défendus, déjà lorsque j'étais dans le "public". J'ai toujours milité pour que la production, l'émission, soient au centre de tout, et non les structures d'organisation qui les entouraient. Ayant été à la fois producteur (de longues années, toutes tranches confondues, matinales, 12.30h, Forum, et depuis une décennie producteur et entrepreneur indépendant), et chef de rubrique (nationale), je peux vous dire que le plus grand bonheur, la plus juste proximité dans l'exercice du métier se trouvent dans la première de ces deux fonctions, celle qui place l'artisanat du métier, le savoir-faire, au centre de tout.



    Je suis très heureux que Tibère Adler (Avenir Suisse) et Pierre Veya (Le Matin dimanche) aient, sur ce sujet, une convergence d'analyse avec mes vues. D'une manière générale, après une campagne où on a entendu tout et n'importe quoi, à commencer par des politiciens comme Géraldine Savary (quasiment tous les jours à la SSR) qui n'ont jamais fait une émission de leur vie (sinon comme invités !), il ne serait peut-être pas totalement inutile de commencer à donner la parole aux entrepreneurs du métier, les artisans, les professionnels, ceux qui s'investissent depuis des décennies pour produire, inventer, rénover. Ceux-là, dans la campagne du 14 juin dernier, n'ont tout simplement pas été invités à s'exprimer.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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