Sur le vif - Page 43

  • La jeunesse d'Espagne a parlé à l'Europe

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    Sur le vif - Dimanche 25.05.15 - 16.46h

     

    Pour tous ceux qui suivent la politique espagnole depuis la mort de Franco (1975), ce dimanche 25 mai 2015 marque un tournant. Tout l’après-franquisme s’est construit sur le bipartisme, entendez la rivalité de deux grandes familles politiques, les conservateurs et les socialistes. Pendant quarante ans, ils ont occupé le pouvoir, tantôt les uns, tantôt les autres, traversé les épreuves, tenté de faire avancer le pays. Mais aujourd’hui, à la faveur des élections municipales et régionales, une nouvelle carte politique de l’Espagne est en train, cet après-midi en direct, de sortir d’un révélateur, comme on le disait du temps de la photographie chimique.

     

    Une nouvelle génération arrive aux affaires : elle s’appelle Podemos (gauche radicale) ou Ciudadanos (centre droit). Dans certaines régions, certaines villes, à commencer par Madrid et Barcelone, de nouveaux partis, de nouvelles tendances sont aux portes du pouvoir. Oh, les deux grands partis traditionnels sont loin de disparaître, mais désormais, ils vont devoir composer avec d’autres. En trouvant des majorités par objectifs, par exemple : c’est peut-être d’ailleurs ce que le peuple attend.

     

    L’un des facteurs les plus déterminants de cette mutation de la politique espagnole, c’est la jeunesse. Voilà de longues années que, dans ce pays, la proportion de chômeurs chez les moins de 25 ans constitue un signal d’alarme. Pour les régions les plus pauvres, comme l’Andalousie, la masse des jeunes sans emploi est effrayante. Par contraste, en Espagne comme ailleurs en Europe, la génération aujourd’hui à la retraite, celle qui est née juste après la guerre, bénéficie de la répartition des richesses. C’est valable pour l’Espagne, mais ce déséquilibre devrait tout autant nous interpeller en Suisse, malgré la différence de nos systèmes économiques et sociaux.

     

    Cette jeunesse n’a pas de travail, mais elle vote. Et le message d’aujourd’hui est celui d’une défiance. Podemos dans l’ensemble du pays, Indignés aux portes du pouvoir municipal à Barcelone, avec une Ada Colau qui a construit sa campagne sur la lutte contre les expulsions d’immeubles, il y a là de multiples signaux du besoin d’émergence d’une autre politique, plus concrète, plus juste, et pourquoi pas, lâchons le mot, plus fraternelle. En sachant que cette « fraternité », ça n’est plus par les grands partis traditionnels de l’après-franquisme qu’on ambitionne de l’atteindre.

     

    Il est bien possible que le message de l’Espagne ait une dimension européenne. Oh, bien sûr, ce pays a son Histoire politique propre, elle lui appartient, et ne saurait se reporter sur d’autres. Mais tout de même : l’échec du libéralisme axé sur le casino financier, déjà criant dans ce pays au moment de l’éclatement de la bulle immobilière, le besoin d’une société plus juste, de richesses mieux réparties entre les générations, l’appel de la jeunesse pour qu’on ne l’oublie pas, tout cela ne peut demeurer étranger à notre perception.

     

    En Espagne comme en Grèce, on est sur le continent européen, je dis « le continent » et pas l’institution de Bruxelles. En Espagne, en Grèce, et aussi dans ce petit pays du centre de l’Europe, dont la prospérité n’a rien d’éternel, et qui ne serait rien sans ses réseaux de mutualité et de solidarité. Ce petit pays s’appelle la Suisse. Il ferait bien de décoder le message du peuple espagnol. Il n’est pas certain du tout que les problèmes de nos amis ibériques soient si différents des nôtres. Juste, pour l’heure, le curseur de l'injustice sociale n'est pas placé au même endroit. Mais un curseur, ça se déplace si vite. Sans même qu’on s’en aperçoive.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • L'unité de l'esprit

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    Sur le vif - Dimanche 24.05.15 - 18.29h

     

    « Comment écrire ? Il faut l’unité de l’esprit ». François Mitterrand à Bernard Pivot, Apostrophes, 7 février 1975. J’avais vu, à seize ans et demi, cette émission en direct, qui m’avait amené à me précipiter sur « La Paille et le Grain ». Je viens d’en revoir cet extrait si dense et si puissant, sur les archives de l’INA. « L’unité de l’esprit » : j’aime ces mots. J’ai toujours aimé la manière dont parlait et écrivait Mitterrand. On pense, bien sûr, aux « forces de l’esprit », vingt ans plus tard, dans ses ultimes vœux au peuple français, le 1er janvier 1995. Ni Giscard ni Rocard, tout brillants qu’ils fussent, ne nous parlaient de « l’esprit ».

     

    L’unité de l’esprit : je retombe sur ces mots un matin de Pentecôte. Ces mots-là, simples et beaux, on les attendrait plutôt dans un essai sur Nicée ou sur le monisme, sur Platon ou Plotin, que dans la bouche d’un responsable politique. Nous sommes en janvier 1975, c’est le tout début de la France de Giscard, le locataire de l’Elysée nous éblouit, ou plutôt nous enfume, avec des chiffres et des courbes, un jargon économique et financier que peu de gens comprennent, c’est l’ère des énarques et des technocrates. On veut faire moderne. Et le même Giscard, huit mois plus tôt, le soir de son élection, le 19 mai 1974, avait cru bon de tenir un discours en anglais. J’avais détesté.

     

    Et puis là, huit mois après, celui qui n’est même pas le chef de l’opposition, car il doit constamment s’affirmer face aux communistes pour y parvenir, mais tout de même le principal opposant, pour qui la moitié de la France avait voté en mai 1974, donné bien imprudemment comme un « homme du passé », vient chez Pivot, nous parle de « l’unité de l’esprit », et c’est une autre France, une autre langue, un autre champ de références qui surgissent sur les écrans. A ce moment-là, face à ces mots prononcés par un homme dix ans plus âgé que Giscard, c’est paradoxalement le brillant énarque de l’Elysée qui prend des rides. Pendant tout le septennat, Mitterrand, parfaitement conscient de l’effet produit, peaufine l’image du provincial, attaché à la terre, aux arbres, aux livres, face à la modernité parisienne de Giscard. Et toute une partie de la France, doucement, se dit que ce Mitterrand, naguère si honni, est au fond un Monsieur très bien, puisqu’il vient nous parler de « l’unité de l’esprit ».

     

    De quoi s’agit-il, dans la citation ? Simplement de la solitude et de la tranquillité nécessaires à l’homme qui entreprend d’écrire. Mais Mitterrand ne dit ni « tranquillité », ni « solitude ». Il parle de « l’unité de l’esprit ». Vocabulaire théologique, mots simples et puissants, il y a quelque chose qui passe. Comment vouliez-vous que le pauvre Giscard vînt le lendemain, nous sortir ses théories sur la déflation et la balance du Commerce extérieur, sans passer, en comparaison, pour un représentant de commerce ? Orfèvre du verbe, Mitterrand avait compris que sa future victoire devait naître des mots, comme d’autres naissent de la lumière.

     

    1975, « l’unité de l’esprit ». 1995, « les forces de l’esprit ». Quand on connaît l’enfance et les lectures de François Mitterrand, son adolescence, ses années de formation, on inscrit ces expressions dans un long chemin spirituel. Mais à l’époque, il y a quarante ans, ces mots avaient littéralement surgi. Loin d’être perçus comme un archaïsme, dans une France où le culte du moderne était à son apogée, ils furent reçus, par un très grand nombre de téléspectateurs d’Apostrophes, comme la promesse d’un autre langage, et l’espoir d’un renouveau. Il allait falloir encore six longue années, mais quelque chose, l’air de rien, avait été semé. Et ce soir encore, en ce dimanche de Pentecôte, la puissance de ces mots, « l’unité de l’esprit », résonne dans ma tête. Je ne parle pas ici de choix politiques, mais je suis, près de vingt ans après sa mort, profondément reconnaissant à cet homme d’avoir existé, parlé, écrit, comme il l’a fait. Et particulièrement heureux d’avoir été, pour quelques décennies, son contemporain.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Quelques mots sur l'Art et sur l'Histoire

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    Sur le vif - Mercredi 20.05.15 - 16.02h

     

    Il y a deux ou trois choses qui ne vont pas dans l’affaire du Musée d’Art et d’Histoire.

     

    Point 1, la nature mixte du montage financier entre fonds privés et fonds publics.

     

    Point 2, les conditions difficilement acceptables imposées par le mécène, et c’est pour cela qu’un amendement de dernière minute a été introduit par le Conseil administratif.

     

    Point 3, la précipitation, justement, avec laquelle cet amendement a été sorti d’un chapeau, la veille de l’ouverture des débats: on avait plusieurs années, en amont, pour tenter de renégocier, pourquoi ne l’a-t-on pas fait à l’époque ? Pourquoi a-t-on attendu le lendemain des élections pour, enfin, oser défier Monsieur le Mécène ? Il ne fallait surtout pas toucher au pacte, bien fragile, élaboré entre les diverses composantes de la gauche pour feindre l'Union sacrée, en période électorale ?

     

    Point 4, l’arrogance du mécène. Il est très généreux, certes, le Monsieur, mais l'opulence de ses fonds ne le place pas au-dessus du débat républicain. Et la manière, particulièrement irritante, dont il s’exprime ce matin, dans les colonnes de la Tribune de Genève, montre bien que les choses ne seront pas possibles entre les exigences, la culture de langage, d’un grand collectionneur privé (aussi respectable soit-il) et la démarche, nécessairement plus complexe parce que précisément démocratique, des élus du peuple. Ce sont deux mondes, deux univers.

     

    Quel Musée voulons-nous ? Pour ma part, citoyen de la Ville, contribuable en Ville, je veux évidemment le plus beau bâtiment possible, mais je veux qu’il soit celui voulu par la majorité des citoyens. Je veux qu’il leur « appartienne », en quelque sorte. A cet égard, mais je l’ai déjà dit et écrit, le mélange des genres entre argent public et argent privé ne m’apparaît pas opportun. Cela, quelles que soient les qualités du mécène, elles ne sont pas en cause ici. Il est tout de même étonnant que même chez des magistrats de gauche, la confiance accordée à de providentielles forces de l'Argent ait pu s'avérer aussi inconditionnelle... jusqu'à la veillée d'armes des débats du Municipal.

     

    Donc, quoi que vote le Municipal, il conviendra de considérer cette décision comme intermédiaire. En attendant celle, ultime, des citoyens de la Ville de Genève. Le référendum n’étant (hélas) pas obligatoire sur cet objet, nous saluerons pour notre part les différents milieux qui jugeront opportun de saisir le référendum facultatif. Que le peuple tranche. Les conventions avec tel ou tel mécène doivent être, in fine, la convention du peuple, et non la résultante des arrangements plus ou moins intempestifs de quelques-uns.  

     

    Pascal Décaillet

     

     

     

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  • Les petits criseux du ministère Valls

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    Sur le vif - Mardi 19.05.15 - 16.03h

     

    Je m’intéresse de près à la politique française depuis décembre 1965, la première élection du Président du suffrage universel, avec notamment le duel du second tour, entre de Gaulle et Mitterrand. J’avais sept ans et demi, mais je me souviens de tout. Puissance de ces images en noir-blanc sur un gamin de l’époque, intensité dramaturgique, tous les ingrédients étaient là pour nous capter. Enfant, j’ai complètement marché dans la combine.

     

    J’ai donc tout suivi. Je vous récite par cœur, quand vous voulez, la liste des Premiers ministres, et même celle des ministres principaux de chaque cabinet. Eh bien croyez-moi, je n’ai, en un demi-siècle, jamais vu une pareille bande de criseux que dans le ministère Valls. A croire que perdre son sang-froid devant des caméras fait partie du contrat d’engagement. Tout ministre n’ayant pas passé une bordée à un quidam, en direct devant des millions de spectateurs, se verrait amputé de quelques points, sur son permis de gouvernement.

     

    Je dis bien : des petits criseux. Pas des sales tronches, comme le furent des Sanguinetti, des Pasqua, des Robert-André Vivien. Qu’un homme ou une femme soit haut en couleurs, sanguin, colérique, aucun problème, il ne s’agit pas d’aligner les pisse-froid. Mais vous l’avez vue, la crise de Manuel Valls lui-même, à l’Assemblée, face à une députée dont on pense ce qu’on voudra, mais qui, jusqu’à nouvel ordre, était parfaitement légitime à l’interpeller, ça fait partie de la mission de contrôle du Parlement. Et le locataire de Matignon, au Palais-Bourbon, n’a pas à faire la loi, comme dans son bureau.

     

    Vous l’aviez vue, la ministre Verte, cela devait être sous Ayrault, alliant l’arrogance à la perte totale de sang-froid, parce qu’un député lui avait dit « Madame LE ministre » ? Elle aurait pu esquiver, jouer, ridiculiser l’importun, si elle avait eu un embryon de faconde et de répartie. En lieu et place, cette triste personne n’a servi à l’élu légitime que la seule sauce rhétorique et sémantique dont les ministres français semblent aujourd'hui capables : celle de la MORALE. Ils ne font plus de politique : ils nous assènent, nuit et jour, l’insoutenable pesanteur de leur MORALE. Et ils ont de qui tenir : le Premier d’entre eux, à Matignon, ne sait faire que cela. Menacer, engueuler le monde entier, circonscrire aux écrivains et aux penseurs le champ de ce qu’ils ont le droit de dire et de penser. A cet égard, l’une des pires équipes depuis la guerre.

     

    Et puis, vous la voyez, de temps en temps, Mme Taubira, dont aimerait qu’elle garde ses Sceaux avec un peu plus de vigilance, chaque fois que, sur un plateau TV, un audacieux a l’insupportable culot de ne pas être d’accord avec elle ? Dernier épisode en date, la manière dont elle a traité le politologue Dominique Reynié. Mais enfin, ces ministres, pour qui se prennent-ils ? Qu’ils fassent leur boulot, le mieux possible, au service du pays, mais qu’ils s’abstiennent d’asperger de leur MORALE et de leurs leçons toute personne s’aventurant à les contrarier. Pitoyable comportement, le ton étant hélas donné au plus haut niveau de ce gouvernement, celui de Matignon.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Macédoine : ni Bruxelles, ni Berlin, SVP !

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    Sur le vif - Lundi 18.05.15 - 12.26h

     

    Dès mon premier passage en Macédoine, il y a très longtemps, j’ai aimé ce pays. Elle était à l’époque une République de la Yougoslavie, simple et pauvre, très paysanne, on voyait partout des ânes, pas encore remplacés par les machines agricoles. C’était une époque où j’allais beaucoup en Grèce, on visitait la Macédoine grecque (oui, je sais, pour mes amis grecs, ces deux mots, mis ensemble, forment pléonasme), mais nul ne se souciait de la Macédoine yougoslave. Ce pays était pourtant d’une troublante beauté, et rien que d’en parler, j’ai envie d’y retourner.

     

    On n’a recommencé à parler de la Macédoine que lors de sa déclaration d’indépendance en 1991 (lorsque la Yougoslavie a commencé à éclater), puis lors du conflit du Kosovo, à la fin des années 1990. Lorsque j’étais à Pristina en décembre 1998, on parlait beaucoup de Macédoine, car il existe dans ce pays une forte population albanaise. Beaucoup moins importante, en proportion de l’ensemble de la démographie du pays, qu’au Kosovo, mais tout de même une proportion qui compte, et peut peser sur le destin du pays : entre 25% et 40%, en fonction des données des uns ou des autres. La démographie, dans les Balkans, est non seulement loin d’être une science exacte, mais s’avère le principal argument de propagande des antagonistes ethniques. L’un des intellectuels albanais que je fréquentais à Pristina en 1998 était un professeur de géographie, démographe justement : le pouvoir encore tenu par les Serbes le pourchassait.

     

    Et puis voilà que depuis hier, on reparle de Macédoine. Grande manifestation, entre 40'000 et 50'000 personnes, contre le pouvoir en place, celui du Premier ministre Nicola Gruevski. On parle de corruption, justice et médias à la botte du pouvoir, etc. Les détails sur cette manifestation, nous sont donnés par qui ? Je vous le donne en mille : par l’OSCE, l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, qui se félicite que les différentes composantes ethniques du pays (très complexe, passionnant, nécessitant impérativement une vision diachronique pour comprendre) se soient mises ensemble, dans la manif, pour dénoncer les « dérives du pouvoir en place ». On se félicite qu’Albanais, Macédoniens, Roms et Turcs défilent ensemble contre une équipe gouvernementale, jugée pourrie. Et les dépêches, en chœur, reprennent cette interprétation.

     

    Originaire de la Macédoine grecque, Gruevski est un orthodoxe pratiquant, il incarne une vision qui n’est pas exactement celle de l’OTAN et de l’Union européenne, dans les Balkans, depuis 1991. Un jour, l’Histoire de la décennie 1990 dans cette région d’Europe sera enfin écrite. On y dégagera le rôle des uns et des autres, nul n’étant évidemment blanc, mais nul n’étant totalement noir. On y établira le rôle de l’Allemagne de MM Kohl et Genscher dans le démantèlement de la Yougoslavie, le suivisme de l’Europe, hélas même celui de la France. On y décryptera le financement de l’UCK, la fonction jouée par les services secrets allemands, les vraies finalités stratégiques de l’OTAN. Oui, tout cela, un jour, sera établi. Parce que tout cela, simplement, doit l’être.

     

    Au cœur des Balkans, en conflit historique avec la Grèce sur le nom même du pays, la question macédonienne est aussi passionnante que complexe. Il faut bien sûr espérer que toutes les communautés ethniques composant ce pays puissent y vivre dans la paix et le respect mutuel. Mais les premiers signaux de ce qui s’est passé hier à Skopje ont de quoi inquiéter. Que le pouvoir soit corrompu, c’est bien possible. Il ne s’agit ici ni de le défendre, ni de l’accabler. Mais quand on voit des diplomates et des parlementaires européens rejoindre la manifestation, et promettre le soutien de l’Union européenne, alors oui, il y a de quoi avoir peur. Voilà qui rappelle, presque au mot près, ce qui a pu se passer à Kiev il y a quelques années.

     

    Respectons les Macédoniens. Ces manifestations sont les leurs, elles ont évidemment des raisons d’être. Souhaitons de toutes nos forces que ce pays demeure dans la pluralité ethnique qui, depuis la nuit des temps, lui est propre. Mais de grâce, que l’Union européenne, et surtout pas l’Allemagne de Mme Merkel, que l’OTAN, se gardent bien d’aller fourrer leur nez dans les affaires macédoniennes. On espérait que le chapitre des violences balkaniques ait bien voulu, pour un temps, se refermer. Assurément, il se rouvrira toujours dans l’Histoire. Mais de grâce, ne laissons pas Bruxelles et Berlin jeter de l’huile sur le feu.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Pier Paolo, revenez, s'il vous plaît !

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    Sur le vif - Dimanche 17.05.15 - 16.35h

     

    Envoyé spécial à Cannes de la RSR, Pierre-Etienne Joye est  un confrère dont j’apprécie les chroniques culturelles. Au journal de 12.30h, tout à l’heure, il nous annonçait que le cinéma italien était peut-être en train de revenir. Après une éternité d’absence. Cette promesse de retour, juste saisie au vol, m’a fait du bien. Elle m’a fait rêver. Il y a des moments, dans la vie, où il faut laisser au vestiaire le volontarisme de la pensée, laisser la nostalgie nous envahir. Laisser remonter les images, celles de notre adolescence. Il suffit que la radio ait actionné ces mots-clefs, « cinéma italien », « retour », pour qu’un être de mon âge, qui avait douze ans en 1970, se retrouve submergé par une foule de tableaux. Tellement forts, tant ils nous avaient marqués à l’époque. Là, pour une fois, oui, c’est générationnel : mêmes émotions, vécues aux mêmes moments, comme dans « Les Années », le livre sublime d’Annie Ernaux.

     

    A un jeune ami qui lirait ces lignes, je tenterais d’expliquer – mais c’est impossible – ce qu’a pu représenter pour nous le cinéma italien des années 60 et 70. Le premier, paradoxalement, je ne l’ai découvert que vingt ans plus tard, dans les années 80, grâce à Rui Nogueira, qui tenait le Ciné-Club de la rue Voltaire, le CAC. Le second, j’en ai vécu chaque sortie en direct : le cinéma, dans les années 70, était pour nous une occupation principale. Chaque film, un événement. Les nouvelles images frappaient nos consciences.

     

    Aucune sortie de film italien ne pouvait nous laisser indifférents. Il y avait des auteurs. Il y avait des génies. Il y avait l’ambition d’un récit réinventé. Il y avait des actrices et acteurs sublimes, majestueux. Des femmes qui nous explosaient de désir et d’envie. Des successions d’images dont seule l’Italie est capable, comme des chemins de croix avec des visages de saints, de madones, des étapes de souffrance sulpicienne, d’autres avec des cris de jouissance. Il y avait des regards tendres et des couronnes d’épines, de la douceur maternelle et de la lacération. Il y avait des meurtres en famille, de la mythologie grecque (Pasolini, Médée), de la Mort à Venise (Visconti, d’après Thomas Mann), la jeunesse éblouissante de Delon et Claudia Cardinale (Visconti, Guépard). Il y avait la noirceur du fascisme, que la plupart de ces grands réalisateurs (à commencer par Pasolini) avaient connu dans leur jeunesse. Il y avait des résurgences d’Abyssinie (Pasolini, 1001 Nuits) sur les visages des passants. Il y avait l’amour, la mort, la jalousie, la drôlerie, le désespoir. C’était un cinéma unique, on ne le retrouvera pas.

     

    Alors, quoi ? Alors, rien. D’autres, plus tard, d’Italie ou d’ailleurs, pour d’autres générations, inventeront des images. Les supports changeront, et sans doute ce qu’il est convenu d’appeler depuis 1895 « le cinéma » pourrait bien n’avoir été, devant l’Histoire, que le mode d’un moment, celui d’un siècle, le vingtième. Il y aura d’autres faiseurs d’images, pour nous raconter d’autres histoires. Ou plutôt, les mêmes. Car il y aura toujours Médée. Toujours Œdipe-Roi. Toujours Sade, et ses 120 Journées. Toujours l’Evangile selon Saint-Mathieu. Toujours, la nostalgie. Toujours, la mémoire. Amarcord, Fellini, « Je me souviens », en patois romagnol, celui de son enfance, à Rimini.

     

    Le cinéma italien des années 60 et 70 est un puissant levier de la mémoire, incomparable. Il actionne en nous le retour des images. Il nous invite, selon la formule d’Elie Faure, à chaque fois recommencer la vie.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Ces ministres qui s'emploient à éteindre la France

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    Sur le vif - Samedi 16.05.15 - 18.51h

     

    Lorsque j’étais enfant, jusqu’à l’âge de onze ans, donc la fin de mon école primaire en 1969, le président de la République française s’appelait Charles de Gaulle, et le ministre de la Culture André Malraux. Et puis, plus tard, dès 1981, j’ai vécu une autre époque bénie : à l’Élysée François Mitterrand, à la Culture Jack Lang. Deux hommes que j’ai eu l’honneur d’interviewer. De Gaulle, Malraux. Mitterrand, Lang. Il y a, comme ça, dans l’Histoire politique, des moments plus beaux que d’autres, comme habités par la Grâce. Passagère, furtive, à peine perçue, déjà partie. Mais la Grâce. Pas celle de Blaise Pascal, ni de Bernanos. Non, pas la Grâce théologique. Juste la conjonction de deux personnes. « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », comme dans la beauté saisissante de la relation entre Montaigne et La Boétie.

     

    En pensant à ces hommes-là, je me dis que la France d’aujourd’hui est à plaindre. Je n’ai rien, vous le savez, contre François Hollande, j’aurais voté pour lui contre Sarkozy, sans hésitation. Mais cet homme, qui n’habite pas si mal la fonction présidentielle (ce qui nous change des fautes de goût orléanistes de son prédécesseur), il faut lui donner un cours Berlitz pour choisir ses ministres. Jamais vu un président aussi mal entouré !

     

    Valls, un criseux, qui passe ses journées à engueuler tout le monde, moraliser, faire la leçon aux penseurs et aux philosophes, leur brandir la Table de ce qui est convenable, ou interdit. L’un des plus mauvais locataires de Matignon depuis les débuts de la Cinquième République. A la Culture, depuis le début du quinquennat (2012), deux ministres clairement sous la barre de ce qu’on peut attendre d’une telle fonction. D’abord (2012-2014), la catastrophique Aurélie Philippetti, orientant toutes ses interventions sur la dimension sociale (essentielle, certes, mais il existe d’autres ministères pour cela), mais affichant une totale inaptitude à un discours sur l’essentiel de sa mission : la culture. On ne lui demandait pas, à cette dame, de transférer tous les jours les cendres de Jean Moulin au Panthéon, ni de rendre hommage aux morts des Glières. Non, on aurait juste attendu quelque embryon d’éveil sémantique ou rhétorique sur la nature de la connaissance, la sensibilité de l’art. Juste cela, mais hélas rien. Quant à Mme Fleur Pellerin (en poste depuis 2014), rien, si ce n’est un virginal rougissement face à la nudité d’un acteur, qui avait surgi, comme cela, entre le néant et le néant, quelque part dans le champ du spectacle.

     

    Par charité, je renoncerai, cette fois, à vous dire ce que m’inspire l’actuelle ministre de l’Éducation nationale, Mme Najat Vallaud-Belkacem, sans doute une personne de qualité, mais désolé, pas dans cette fonction-là. A moins (mais j’y reviendrai, c’est promis), qu’elle n’ait reçu de l’ennemi la mission secrète de démanteler un ministère prestigieux, amiral, central, qui fut celui de Guizot et de Jules Ferry.

     

    Bref, un Premier ministre qui pique des crises, et se permet, dans une Assemblée Nationale où il n’est là que comme invité, de faire en tremblant de rage la leçon à une élue. Une école sans capitaine. Une culture aussi diaphane qu’anonyme. Je n’ai pris là que deux ministères. Mais vous reconnaîtrez qu’en termes de rang de la France, ils ne sont pas les moindres. Hélas, il n’y a plus ni rang, ni fierté nationale. Le peuple de France, profondément attaché à la grandeur et au rayonnement de son pays dans le monde, est le premier à en souffrir. L’Éducation nationale, c’est pour lui. La Culture, c’est pour lui. Tout cela devrait être, et n’est plus.

     

    M. Hollande, je continue à vous respecter. Mais certains de vos ministres, à commencer par le premier d’entre eux, ne sont pas dignes de la place qu’on attend de votre pays, celle d’un phare. Aujourd’hui, le phare est éteint, le gardien endormi. Jean Moulin sommeille au Panthéon, « avec Victor Hugo et les Soldats de l’An II ». Mais tant qu’on est vivant, Monsieur le Président, l’éveil s’impose. L’inquiétude. La vivacité de se battre.  A quand une Diane française ? A quand un Aragon pour réveiller les morts ?

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Koltès, la Haute Route du langage

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    Sur le vif - Vendredi 15.05.15 - 17.23h

     

    Au centre de l’œuvre de Bernard-Marie Koltès (1948-1989), il y a, comme une essence rare dans une serre tropicale, l’extrême qualité d’une langue. La haute couture d’un style. Quelque chose qui se donne à lire, mais surtout à écouter. Ecrire, ne pas écrire, tisser le verbe, ou le laisser à sa liberté sauvage, le jeu de relations entre ces choses-là m’a toujours questionné, j’y pense sans arrêt. Certains textes semblent taillés pour la haute voix, comme des sentiers de haute route : ceux de Koltès en font partie. Il vaut absolument la peine de se déplacer dans un théâtre, « écouter » ce souffle et ce rythme, ces respirations. Les mots sont simples, n’excluent personne. Da la très haute couture, prête à porter chacun d’entre nous.

     

    Hier, à la représentation de « Roberto Zucco » par les Ateliers Théâtre des Collèges Candolle et Calvin, mise en scène de Carlo Gigliotti, j’ai été saisi par la qualité de diction des jeunes acteurs. Il ne faut plus venir nous parler de « texte difficile », auquel un adolescent n’aurait pas prise : avec de l’intelligence, du travail, de l’attention, on peut amener des collégiens à « incorporer » avec une rare majesté des monologues de feu. Il n’existe pas de texte difficile. Il n’y a que des peurs ou des lâchetés à les aborder, des paresses, des renoncements. Nous avons tous le souvenir immense de ce prof de banlieue qui faisait jouer Racine par des élèves défavorisés. Le dire, avant que le jouer. « Incorporer » : faire passer par le corps le verbe de l’auteur. Koltès, comme Racine, comme Claudel, est exactement fait pour cela : il transperce les corps, pour mieux nous atteindre.

     

    Alors oui, ces adolescents de Candolle et de Calvin sont magnifiques. Et avec eux, toute la troupe. La Gamine. La Dame. Le Grand Frère, qui chante, et livre sa sœur à un maquereau. Et bien sûr, les deux Zucco. Chacun dans son genre. Chacun, porté par l'invisible mystère de sa nature. Le premier (Abel), comme troublé par l’intensité de son propre personnage. Le second (Viktor), carrément incroyable, laissant monter en force, au plus profond de lui, l’héroïque solitude du personnage, jusqu’à la scène finale, en tueur christique, sur le toit de la prison. Dans la lumière. C’était hier le Jeudi de l’Ascension.

     

    Il vous reste ce soir, 21h, Auditoire Frank-Martin, pour voir la quatrième et dernière représentation. Sinon, l’œuvre de Bernard-Marie Koltès, c’est aux Editions de Minuit. A haute voix. Dans le noir. Ou dans la lumière.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Communes 2020 : la proportionnelle s'impose

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    Sur le vif - Jeudi 14.05.15 - 17.27h

     

    Pour 2015, c’est joué, on n’y revient pas. Nos 45 communes ont leurs autorités pour soixante mois. Cinq ans. Je n’ai pas voulu, en pleine campagne, lancer une réflexion sur le mode de scrutin : on ne met pas en question les règles pendant le jeu. Mais maintenant, chacun d’entre nous est libre, chaque citoyen, de tirer les leçons de ce qu’il a vu pendant cette campagne électorale, et d’imaginer, à haute voix, des réformes. J’en préconise, très clairement, une : élire les magistrats communaux à la proportionnelle, en un tour. Cette élection pourrait avoir lieu en même temps que celle des délibératifs, il y aurait donc un seul tour, en tout. Je parle ici de 2020 : nous avons donc largement le temps d’y réfléchir.

     

    Pour être franc, je n’ai pas exactement compris pourquoi il fallait deux tours pour élire les exécutifs des communes. Pourquoi le peuple ne désignerait-il pas, de façon simple, claire, à la proportionnelle, en un seul tour, les membres des Mairies ? Pour la Ville de Genève, les cinq premiers siégeraient. Pour les autres communes, les trois premiers. Punkt. Schluss.

     

    Car enfin, le système actuel, majoritaire à deux tours, est tout de même singulier. On vote une première fois, avec un trio gagnant (ou, en Ville de Genève, un quintet). Et puis, on vous dit que c’est pour beurre, ça ne compte pas, c’était juste un galop d’essai. Alors, on remet tout à zéro, et on recommence. Et entre les deux tours, ce moment où le citoyen commence à en avoir marre parce que ça devient trop long, c’est l’âge d’or des cuisines politiques, l’Eden des états-majors, le grand moment des arrière-boutiques, le paradis des maquignons. Qui, derrière votre dos, entre eux, souvent au détriment du sens, concoctent ce qu’on appelle pudiquement des « alliances ».

     

    Il existe certes des alliances « naturelles », encore que je méfie du concept de nature en politique. Mais il en est d’autres, on l’a bien vu, et on en a assez parlé, totalement biscornues. On les justifie comme on peut, camouflant le plus souvent sous le paravent de la morale ce qui n’est, en réalité, que manœuvres tactiques pour faire passer les siens. Cela, tout le monde le sait, le voit, nul n’en est dupe.

     

    Et voyez-vous, tout cela me rappelle la chimie. Il existe des métaux plus ductiles que d’autres. Plus aptes à s’allier. Il en va de même pour les partis. Et on ne cesse de nous chanter les louanges de cette aptitude à l’alliance, comme si elle était un but en soi, une vertu cardinale de la politique. Je ne partage absolument pas ce point de vue, et vous le savez pour me lire depuis longtemps. Pour moi, ce qui compte, ce sont les valeurs intrinsèques d’un parti. Et non sa capacité à s’en aller, à la première occasion, conter fleurette à un autre. Parce que cette fleurette, ou ce flirt, ou cette idylle, nul n’en est dupe : elle n’est là que pour un temps bien plus ténu, encore, que dans la chanson de Michel Delpech. Elle n’est là que pour assouvir le cynisme des ambitions. Au détriment du sens. De la fierté. De la verticalité. Je n’aime pas ces manières. Ni dans les partis, ni chez les gens.

     

    A cet égard, une réflexion sur l’introduction de la proportionnelle dans l’élection des exécutifs communaux me semblerait une piste intellectuellement intéressante. Même si je peux déjà vous dire comment les choses vont se passer : les partis marginalisés, ce printemps, par le système, iront peut-être dans mon sens. L’alliance des autres les combattra. Et au final, rien ne changera. La ductilité l’aura emporté sur la force intrinsèque : c’est une loi de la politique chez nous. Eh bien, comme dirait Garcin à la fin d’une célèbre pièce de Sartre, continuons. La pièce s’appelle « Huis clos ». On y demeure délicieusement entre soi. Pour l’éternité.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Les Artificiers du Matin Calme

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    Sur le vif - Mercredi 13.05.15 - 17.33h

     

    Exécuté au canon anti-aérien. Le Matin Calme, réveillé en trombe par un tir de DCA, dirigé contre le ministre de la Défense, lui-même. La méthode est raffinée, elle réhabilite avec une rare délicatesse l’usage d’une arme dont on parle un peu moins, en Europe, depuis la signature de la capitulation par les Allemands, le 8 mai 1945. Mais jusqu’à cette date, dans le ciel de Berlin, elle faisait, comment dire, fureur.

     

    Exécuté à la DCA, pour avoir juste un peu somnolé pendant un défilé militaire. C’est un peu rude, évidemment, surtout quand on pense qu’un Moritz Leuenberger, par exemple, a roupillé quinze au Conseil fédéral, continue dans d’augustes conseils d’administration, et que nul ne songe à lui en chercher la moindre noise. Le Soir de sa carrière, tout comme le Zénith, aura été tout aussi calme que le Matin des lointaines Corées.

     

    Et puis, pensez-vous, s’il fallait passer à l’arme lourde tous les responsables, en Suisse, qui, peu ou prou, somnolent dans leurs fonctions… Ou se contentent juste de gérer. Ou d’administrer. Ou de cadastrer. Ou de distribuer des prébendes culturelles aux oboles tendues des associations, chaque décembre, entre Saint-Nicolas et Noël. Vous imaginez : le ciel de notre pays ne serait plus qu’un feu croisé de missiles. Ce serait tous les jours le 1er Août. Ou pire : les Fêtes de Genève. Mais je vous laisse. Mes paupières, rien que d’imaginer la scène, se font pesantes. Et demain, j'aimerais conserver quelque légèreté. Pour l'Ascension.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • LRTV : Mme Savary insulte le privé

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    Sur le vif - Samedi 09.05.15 - 16.58h

     

    J’adore l’Italie. Je crois que c’est mon pays préféré. Celui de Toscanini et de Pasolini. Mais il y a une chose que je n’ai jamais supporté, depuis un sacré moment, c’est le niveau des télévisions privées, à la Berlusconi. A longueur d’antenne, des jeux débiles sous forme de shows, avec un bateleur et des filles en maillot de bain. Momifiées dans leur maquillage. Cela, non pas une heure par jour, mais des heures, en continu.

     

    Je déteste. Lorsqu’on dispose d’un espace public (une longueur d’onde TV, ou une concession), lorsqu’on a cette chance immense, on offre aux gens autre chose que cela. On leur parle de politique, de culture, d’économie, de livres, de sport, et de plein d’autres choses, bien sûr aussi de loisirs, mais toujours dans l’idée de leur proposer  du contenu. Ils aimeront ou non, certains vous apprécieront, d’autres vous rejetteront, c’est normal, c’est la vie. Mais au moins, on prend le risque du sens. Le modèle audiovisuel Berlusconi, c’est le vide sidéral. Juste faire du fric. Caser des programmes, avec des jeux, des grandes roues, des sourires et des maquillages de façade, entre deux tranches publicitaires.

     

    Donc, si on me parle d’une « télé à la Berlusconi », pour moi, c’est une insulte. C’est hélas ce qu’a fait hier soir, à Forum (RTS), la conseillère aux Etats vaudoise Géraldine Savary, dans un débat qui l’opposait à Claude-Alain Voiblet sur la LRTV (votation fédérale du 14 juin prochain). Le problème n’est pas ici de savoir ce qu’il faut voter dans ce scrutin, mais de décrypter l’usage d’un mot sciemment jeté dans l’espace sonore, dans le flux d’un débat. Ce que nous proposent les adversaires de la LRTV, affirme Mme Savary, c’est « une télévision à la Berlusconi, avec un transfert de toutes les activités commerciales vers les télévisions privées, et un affaiblissement total du service public ». Cette référence à Berlusconi nous a été servie deux fois, dans un débat de sept minutes et demie : Mme Savary, femmes de lettres, qui connaît le poids des mots, avait dûment prémédité son effet. Elle savait que ce nom propre, tellement parlant, serait la partie la plus captatrice de son discours, dans les oreilles du public. Et ça a d’ailleurs parfaitement marché, puisque j’écris ce billet.

     

    Ce qui ne va pas, ce qui doit être dénoncé avec la dernière énergie, c’est de tenter d’instiller dans l’esprit du public l’équation « TV privées (en Suisse) = TV Berlusconi ». Ca ne va pas, pour la simple raison que c’est totalement faux. Prenez Canal 9, La Télé, Léman Bleu : ces chaînes produisent, aujourd’hui déjà, davantage d’émissions de « service public », au prorata de leurs puissances de frappe régionales, et avec des moyens financiers dérisoires, que la SSR. Ces chaînes collent, jour après jour, avec de toutes petites équipes qui se donnent sans compter, à l’actualité politique, économique, sociale, culturelle, sportive de leurs zones de diffusions respectives. Elles se concentrent, elles, sur l’information, dans toute sa diversité, le débat. Elles donnent la parole aux artistes, tous domaines confondus. On aime ou non, chacun est libre de son jugement, mais de grâce qu’on ne vienne pas nous brandir cette équation scandaleuse entre TV privées suisses et système médiatique Berlusconi.

     

    Madame Savary, je vous en veux. Parce que vous êtes une femme intelligente, vous connaissez les mots, leur pouvoir, leur force de frappe sur l’imaginaire. Ce mot-là, vous nous l’avez sorti à dessein. Vous savez parfaitement à quel point il est mensonger. Le système Berlusconi, ce sont des médias uniquement tournés sur le fric et la pub, ils gomment le sens, insultent le public. Les médias privés en Suisse, en partenariat avec des microentreprises (je sais de quoi je parle) qui se donnent sans compter au service du sens, du reflet de la vie d’une région, n’ont strictement rien à voir avec les miroirs à pognon du Cavaliere. Vous le savez très bien, et c’est pour cela que je vous en veux.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Allemagne, Année Zéro

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    Sur le vif - Vendredi 08.05.15 - 17.06h

     

    Berlin, 8 mai 1945. Soudain, l’immensité étourdissante du silence. J’ai visionné, ces derniers jours, des heures d’archives sur ces moments-là, autour de la capitulation, les semaines qui suivent, aussi. A Berlin, et ailleurs en Allemagne. Tous les témoins que j’ai pu interroger, dans ma vie, sur le sujet, disent la même chose : avant tout, un indicible soulagement. Berlin a été prise au corps à corps. Les combats, quartier par quartier, immeuble par immeuble, ont été terribles, dantesques. La résistance allemande, incroyable. Les corps vivants de la Wehrmacht (des gamins, parfois, comme ceux de Napoléon en 1814), entremêlés, comme à Stalingrad, avec ceux de l’Armée Rouge, tout aussi jeunes. Encore, le sang qui coule. Encore, la mort, des deux côtés. Destins brisés, familles en deuil. Et puis, tout à coup, suite à une signature du Maréchal Keitel, le silence.

     

    Le silence ne résout rien. Mais il apaise. Le pays en ruines, les villes surtout, les lignes ferroviaires, les usines, les routes, les gares, les aéroports. Il faudra des années, tous le savent. Les premières années, rien que déblayer. Et puis, à partir des années cinquante, commencer à reconstruire. Et puis, plus tard encore, il y aura la reconstruction morale. L’examen de conscience du peuple allemand, tardif, mais réel, douloureux, mené à fond, et à bien des égards exemplaire. Je n’ai pas connu l’Allemagne en ruines, mais je l’ai connue avant l’examen de conscience : mirage économique des années 60, début années 70, certains s’imaginaient que l’argent du Plan Marshall aurait la vertu de tout laver, par le miracle d’une pluie bienfaisante. Ils se trompaient, bien sûr.

     

    En ce jour de 70ème anniversaire, je pense à deux ou trois Allemands, très précis, que ma mère avait connus, du côté de Würzburg, en 1937 et 1938. Je pense à ceux qui sont morts, l’un sur le front russe, l’autre au soir du 20 juillet 1944, face à un peloton. J’ai les photos, les lettres. J’y reviendrai, un jour. Je pense aux millions de victimes du Troisième Reich, à la machine à tuer, je pense au peuple juif qui a frôlé l’éradication en Europe centrale, il s’en est fallu de peu. Mais avant toute chose, je pense à ce qui m’est toujours apparu comme l’événement majeur de l’après-guerre dans l’Histoire allemande, avec la chute du Mur : la génuflexion de Willy Brandt à Varsovie, le 7 décembre 1970. Il faut lire l’Histoire - elle a été établie, depuis – de ce geste symbolique. Comment le chancelier qui avait combattu le Troisième Reich avait décidé, ce jour-là, de prendre sur lui le destin de son pays : se rendant en Pologne pour cette première visite depuis l’horreur, il n’était pas, ne voulait pas être, le résistant exilé en Norvège, mais le successeur, assumant le passé, au nom de la continuité allemande.

     

    L’Histoire allemande me fascine, depuis toujours, et Dieu merci pas seulement celle des années 1933-1945. Pour y entrer avec quelque pertinence, il faut impérativement la considérer dans sa continuité. Trop facile de n’entrevoir dans le Troisième Reich qu’une parenthèse. Comme si pendant douze ans, jaillie de l’Enfer, s’était installée l’horreur, pour disparaître après. Cette vision est fausse. Le Troisième Reich puise ses racines dans le passé allemand, et conditionne aussi bien des structures de l’après-guerre. Les démons, on les a extirpés, mais l’Histoire, ils l’habitent : nul ne pourra les en chasser.

     

    Je ne parle ici que de l’Allemagne, mais cette guerre était mondiale, bien sûr. Je parle de l’Allemagne, parce que je connais ce pays, je vis avec son Histoire, sa littérature, sa musique, sa poésie, depuis si longtemps. Et puis, pour d’autre raisons, plus intimes encore. En ce jour de commémoration, ma pensée va vers tous les morts de la guerre, toutes les victimes. Elle va vers les Algériens tombés à Sétif, en pleine fête de la Victoire, oui ce 8 mai 1945, préfiguration de la Toussaint sanglante du 1er novembre 1954, et de ce qu’il sera convenu d’appeler « La Guerre d’Algérie ».

     

    Je pense à cette Allemagne, Année Zéro de 1945. Je pense à Bertolt Brecht, l’un des écrivains qui ne me quittent jamais, et à son inoubliable poème « Deutschland, bleiche Mutter », Allemagne mère blafarde. Je pense à Paul Celan et à sa « Niemandsrose », sa Rose de Personne. Celan, Allemand de Roumanie, toute la famille perdue dans les camps. Un jour d’avril 1970, dans sa cinquantième année, du Pont Mirabeau, il se jette dans la Seine. Il laisse derrière lui l’œuvre poétique la plus troublante du vingtième siècle allemand. Je ne sais pourquoi je vous parle de lui, de tout cela. Mais il fallait que des choses remontent. Dans l’ordre du chaos. Mais aussi, dans la fragilité du sublime.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Le journalisme sera citoyen, ou ne sera pas

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    Sur le vif - Mercredi 06.05.15 - 14.55h

     

    En trente ans de journalisme, je me suis toujours battu pour une certaine conception de ce métier, mettant en avant les sujets d’intérêt public : la politique, la culture, ceux dans lesquels je me suis spécialisé. Mais bien sûr aussi l’économie, les sciences, le sport, notamment. Les sujets qu’on appelle aujourd’hui « people » ne font pas partie de mon champ d’action. Ni les histoires de stars. Ni les plats préférés des politiques. Je veux parler aux gens de ce qui concerne nos grandes ambitions collectives.

     

    Rien de cela n’est allé tout seul. Toujours et partout, il a fallu livrer bataille, et il le faudra encore. Au Journal de Genève, il y a trente ans, je me battais déjà pour les pages suisses, la mise en valeur de la politique de notre pays, dans une rédaction où la rubrique internationale régnait encore en maître. Puis, pendant mes longues années à la RSR, ce fut un combat continu, soutenu, pour la politique suisse. A Berne, mais aussi dans les cantons. Combat qui fut partagé en haut lieu, ce qui nous permit de faire considérablement avancer ces domaines, rénover complètement des tranches d’informations (Matinales en janvier 1994, Forum en janvier 2001), placer le débat citoyen très haut dans les programmes.

     

    Depuis neuf ans, je livre exactement le même combat comme entrepreneur indépendant. Lorsque j’ai annoncé, à l’été 2006, que nous allions parler tous les soirs de politique, et aussi pas mal de culture, sur Léman Bleu, certains me disaient : « Tu es fou, ça va faire trop, les gens ont besoin de se distraire, la politique est trop ennuyeuse ». Là comme ailleurs, nous avons pris le pari contraire. Il a réussi.

     

    * Pari sur l'intelligence

     

    Cela prouve quoi ? Qu’il ne faut pas trop se demander ce que veulent voir ou écouter les gens, mais leur donner à partager ce qui nous semble utile et stimulant. Ils prendront ou non, seront d’accord ou non, nous aimeront ou non, mais au moins nous aurons pris un pari sur l’intelligence du public. Nous pouvons le gagner ou le perdre. Mais c’est une démarche qui vient de nous, de nos envies, nos conceptions de la citoyenneté et du métier, et non de tests d’audience, consistant à servir au public ce qu’il demanderait.

     

    Et c’est exactement pour cela que j’appelle mes concitoyens à revoir de fond en comble cette fameuse notion de « service public » dont se gargarisent tant M. de Weck et la SSR, comme s’ils en étaient les seuls dépositaires. La réalité est exactement contraire : la SSR multiplie les émissions ne relevant strictement en rien du « service public ». Et à l’inverse, les télévisions privées régionales (Canal 9, La Télé, Léman Bleu, par exemple), se concentrant à juste titre sur l’information et la vie citoyenne, en font beaucoup plus, au prorata de leurs forces, que la SSR.

     

    L’équation « SSR = service public, privé = futilités » est donc totalement fausse. Elle relève de la propagande M. de Weck et de ses affidés. Ils peuvent exercer toutes les pressions qu’ils veulent pour qu’on dise le contraire, pour ma part, dans toute la fierté de mon indépendance (accompagnée de solitude, d’inconfort), je continuerai de dire et d’écrire ma part de vérité. Elle vaut ce qu’elle vaut. Mais c’est la mienne. Et je ne pense être le dernier, en Suisse, à pouvoir avec légitimité, autorité sur la matière, expérience du métier, m’exprimer sur le sujet.

     

    * Un vide sidéral, qui fait mal

     

    J’ai parlé ici des télévisions régionales privées en Suisse romande. J’ai donné quelques noms, il y en a d’autres, notamment du côté de l'Arc jurassien, qui font aussi très bien leur boulot. Je n’ai pas parlé des programmes ahurissants de futilité de certaines radios privées. Nous étions quelques-uns, en 1993, à la RSR, à nous battre comme des fous pour installer l’information, sur la longueur (7h-9h), à la place du sympathique mais désuet système de « radio d’accompagnement ». Quand on écoute aujourd’hui certaines radios privées, dans des tranches amirales comme la Matinale, et qu’on tombe sur un vide aussi sidéral du sens et de la citoyenneté, alors oui, on se dit, avec Sisyphe, que tout est toujours à recommencer. C’est sans doute le sel de la vie. Mais à ce point, ça fait mal.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Retard des bulletins : bonne nuit à tous !

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    Sur le vif - Mardi 05.05.15 - 16.51h

     

    A Genève, nous en sommes à J-5. Dans cinq jours, dimanche 10 mai, le corps électoral aura choisi les Conseils administratifs de nos communes. A J-5, certains électeurs n’ont pas encore reçu leurs bulletins de vote. C’est inadmissible. Rien ne justifie une telle lenteur. Nous sommes dans une élection à deux tours, trois semaines séparent les deux scrutins. Les partis ont désigné très vite, au lendemain du 19 avril, leurs candidats pour le second tour. Ce sont des listes simples, et non touffues comme pouvaient l’être celles pour les Conseils municipaux. Le calendrier était connu de longue date : on sait depuis longtemps, à Genève, que les élections communales ont lieu les 19 avril et 10 mai 2015.

     

    Dès lors, que se passe-t-il ? Pourquoi un tel retard ? Quels en sont les responsables ? Comment se fait-il, car ce n’est pas la première fois, qu’un scrutin parfaitement prévisible, ne nécessitant tout de même pas des prodiges de logistique, fasse l’objet de telles lenteurs ? A qui profite cet envoi si tardif des bulletins ? Qui supervise ? Qui coordonne ? Qui commande ? Qui contrôle ? Qui corrige ? Car enfin, un tel retard ne tombe pas du ciel : il y a des causes, des effets, des humains dans l’administration qui doivent répondre. Ou alors, on admet une fois pour toutes, comme dans les plus éblouissants monologues – les plus obscurs aussi, paradoxalement – du Procès, de Kafka, que la machine l’a emporté sur l’homme. Dans ce cas, on oublie la citoyenneté, la démocratie, on plie bagages. Et on va se coucher. Bonne nuit à tous.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Ni Vesoul, ni Vierzon, ni Milan

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    Sur le vif - Dimanche 03.05.15 - 16.38h

     

    Un concept d’un autre temps, ringard, dépassé. Juste maintenu pour des raisons de gros sous. La géographie planétaire privatisée. L’Argent roi. Même plus l’idée du progrès, ou celle de l’aventure coloniale. Non. Juste maintenir en vie, sous perfusion financière, quelque chose qui fut puissant, totalement séducteur, générateur de rêves au dix-neuvième, puis dans la première partie du vingtième siècle. A l’époque, dans le Paris du Second Empire (1855, 1867), celui de la Troisième République (1878, 1889, 1900), toute à sa sacralisation du progrès et à sa course pour la domination de l’Afrique, voire celle de la Cochinchine et du Tonkin, une Exposition universelle avait un sens.

     

    On peut, aujourd’hui, partager ce sens, ou au contraire le récuser (sublimation de l’épopée coloniale, 1931), mais enfin il y avait une cohérence. Comme l’a remarquablement noté Anne-Marie Thiesse dans son livre sur la création des identités nationales (Seuil, 1999), les diverses Expos de la Troisième République (1870-1940) contribuent largement à façonner un esprit français, l’une des premières puissances du monde à l’époque.

     

    Et nous, les Suisses, ne sommes pas en reste : dès 1857, neuf ans après la création de l’Etat fédéral, en plein radicalisme triomphant, se tient l’Expo nationale de Berne. Puis, en 1883, celle de Zurich. Du 1er mai au 15 octobre 1896, celle de Genève, qui marqua tant les esprits, ancra ce canton dans les valeurs helvétiques : il y avait même un « Village suisse », dont une rue, près de Carl-Vogt, porte encore le nom. Et puis, deux Expos nationales à l’aube d’une Guerre Mondiale (1914, et en 1939 la célèbre Landi de Zurich). Enfin, l’Expo de Lausanne, en 1964, que l’auteur de ces lignes doit bien avouer avoir visité avec ravissement, à l'âge de six ans, en compagnie de sa famille, à deux reprises. On y sublimait le progrès, les techniques, la croissance (jamais je n’oublierai la naissance des poussins, par centaines, dans la couveuse). Ça tombait bien : mon père était ingénieur, les sciences avaient la cote, il y avait une soucoupe volante pour les enfants, un petit train, et bien sûr le bathyscaphe, que j’ai vu, sans y entrer.

     

    Il me semble que jusqu’à cette date, 1964, les Expos avaient un sens. Il faut bien s’imaginer qu’en 1889, six ans avant l’invention du cinéma, les gens n’avaient que très peu d’images à offrir à leurs yeux, et surtout dans les campagnes. Alors, Paris leur en mettait plein la vue, il devait y avoir de la magie, du ravissement. Mais aujourd’hui, 2015, à quoi peut bien rimer encore une Expo universelle ? Je ne préjuge certes pas de celle qui s’ouvre ces jours à Milan : peut-être sera-t-elle belle, et ravira-t-elle les visiteurs. Si c’est le cas, tant mieux.

     

    Mais franchement, à entendre s’exprimer certains de ses responsables, y compris au plus haut niveau de cette nébuleuse appelée « Présence Suisse », on a plutôt l’impression de Comices commerciales, destinées à auto-justifier les gesticulations des quelques colporteurs du pays face à une improbable « communauté des nations », qui d’ailleurs prend la poudre d’escampette dès que ça commence un peu à chauffer, sur les quatre coins du globe. Nos amis d’Afrique en savent quelque chose.

     

    Dès lors, pour ma part, je n’irai pas à Milan. Enfin, si : je retournerai assurément me recueillir devant l’Autel de Saint Ambroise. Mais les Comices, non merci. Surtout lorsqu’elles n’ont même pas le groin ni la plume d'un Flaubert pour les transfigurer en fééries de la Province bovine. On n’a tout de même pas boudé l’Expo 2002, ce que j’assume avec une acariâtre fierté, pour aller se pavaner chez les Camelots du Fric, quelque part au pays des Lombards.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Caillié, Tombouctou, l'Afrique : splendeur et poussière

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    Samedi 02.05.15 - 18.43h

     

    Des masses de migrants qui tentent la Méditerranée, des centaines d’entre eux qui s’y engloutissent : elle est terrible, notre image de l’Afrique, dévastatrice. Destructrice d’identité. Elle nivelle toute connaissance. Instinctivement, j’ai eu le réflexe, au moment de la dernière tragédie en mer, il y a deux semaines, d’exhumer de ma bibliothèque un livre majeur sur ce continent. Le « Voyage à Tombouctou », édité en mars 1830 (donc, encore pour quelques semaines, sous le règne de Charles X) à Paris par l’Imprimerie Royale. C'est plus qu’un livre. Plus qu’un récit. Plus que l’incroyable aventure d’un explorateur. C’est une initiation, un cheminement, par lente instillation, vers des civilisations dont presque personne, en Europe aujourd’hui, ne soupçonne la richesse culturelle, la profondeur historique : l’Afrique subsaharienne, le fleuve Niger, Tombouctou.

     

    Il y a juste trente ans, j’ai fait la connaissance de ce livre, publié en deux volumes à la Découverte, chez François Maspero, cet éditeur d’exception qui vient de nous quitter. Cette rencontre, je la dois à un homme : Hervé Loichemol, l’actuel directeur de la Comédie. Il était alors, en 1985, un jeune metteur en scène, inventif, qui montait à Vidy (mais d’abord en stage à l’Ecole supérieur d’art dramatique) le « Rester Partir » de l’auteur contemporain Bernard Chartreux (né en 1942). Lequel nous raconte, sur des planches, le voyage de René Caillié. Des personnages saisissants. Un souffle scénique. Quelque chose qui passe, puissant.

     

    Il y a donc le « Rester, partir : une passion sous les tropiques » de Chartreux (1982). Et en amont, un siècle et demi auparavant, il y a le « Voyage à Tombouctou », publié en 1830 par René Caillié (1799-1838). Cet homme-là, natif des Deux-Sèvres, père condamné au bagne de Rochefort, très tôt orphelin, ambitionnait de devenir le premier Européen à parvenir, sans escorte militaire et par ses propres moyens dans la cité, totalement mythique, de Tombouctou, interdite aux chrétiens. Il endosse, pour le voyage, une identité musulmane. Il part de Boké, en Guinée, le 19 avril 1827, et parviendra dans cité de légende le 20 avril 1828. Son récit, c’est celui de ce voyage. Le récit de Chartreux, en 1982, c’est la mise en théâtre et en personnages. Loichemol en 1985, c’est l’incarnation, sur la scène. Le chemin vers la connaissance est parfois plus riche encore, lorsqu’il s’articule autour d’une fiction. Sans l’Iliade, que saurions-nous de la Guerre de Troie ?

     

    Je vous encourage, à tout prix, à lire le « Voyage à Tombouctou » de René Caillié. Publié l’année même où la France commence en Algérie une présence qui durera 132 ans, et avant l’expérience de l’Afrique Occidentale Française, le voyage de Caillié, et surtout la relation qu’il en donne, constituent une incomparable entrée dans la richesse de civilisations que nous ne soupçonnons pas. On n’a même plus envie, après lecture, de parler encore « d’Afrique », tant les peuples sont divers, souvent antagonistes. Et déjà, Tombouctou, celle des années 1820, n’est plus que l’ombre de ce qu’elle avait été, plusieurs siècles auparavant. Le lecteur voyage dans l’Histoire, dans la légende, autant que dans la géographie : l’Iliade, oui.

     

    Pascal Décaillet

     

    *** René Caillié - Voyage à Tombouctou - En deux volumes - Editions La Découverte, François Maspero - 1982.

     

    *** Bernard Chartreux - Rester, Partir: une passion sous les tropiques - Edilig, 1982.


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  • Nuremberg, 1971

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    Vendredi 01.05.15 - 19.01h

     

    Je plonge ici dans ma mémoire. Nuremberg, juillet 1971. Au cœur de l’un des nombreux, étincelants étés allemands de mon adolescence, j’ai eu le privilège d’aller voir le Götz von Berlichingen, de Goethe, au théâtre. Je me souviens que c’était un dimanche soir. Je me plaisais infiniment à Nuremberg : je venais, quelques jours auparavant, d’y visiter avec fascination la grande expo Dürer, dans sa ville natale, pour ses 500 ans. J’ai consigné tout cela sur mon Tagebuch, mais n’ai nul besoin de le consulter : je venais de fêter mes treize ans, j’étais incroyablement motivé pour la culture allemande, je me souviens de tout. Comme si c’était hier.

     

    Götz von Berlichingen est une pièce de jeunesse de Goethe, écrite à 23 ans, sans doute même un peu avant. Elle constitue l’un des actes fondateurs du Sturm und Drang, ce séisme littéraire de la seconde partie du dix-huitième siècle, où l’Allemagne prend congé de l’influence française pour aller creuser dans sa propre Histoire : en l’espèce, les grands confits germaniques du seizième, dont la Guerre des Paysans. Goethe ressuscite, plus de deux cents ans après sa mort, un personnage historique qui lutte pour l’identité allemande et pour la liberté : « Freiheit, Freiheit, Freiheit » : ce sont ses derniers mots, sur scène. La langue, surtout, contraste avec celle de l’Aufklärug, elle est plus dialectale, plus populaire, plus allemande. Au fond, avant l’heure, Goethe, avec cette pièce, nous fait du Schiller.

     

    Tout cela, je n’en avais évidemment nulle conscience. Mais ce drame allemand m’avait fasciné. La qualité de la langue, la main de fer du chevalier, la voix rocailleuse du personnage principal, les tonnerres d’applaudissements, à la fin. Je n’ai lu la pièce que plusieurs années plus tard. Mais je crois bien que c’est là, ce dimanche soir, qu’une inconsciente décision en moi a dû émerger. Je crois aussi que cet été de juillet 1971 en Franconie, ma fascination pour les bords du Main, mon émotion de retrouver, à Würzburg, une célèbre maison dans laquelle avait vécu ma mère dans les années 1937-1938, tout cela a déterminé en moi quelque chose de capital, pour la suite.

     

    J’ignore absolument pourquoi, maintenant, j’écris ces lignes. Je crois simplement que j’arrive à un âge où la mémoire est encore totalement intacte, et où s’active un besoin puissant de revivre des émotions de jeunesse. Ce théâtre, cette scène finale, ce Nuremberg de 1971, tout cela me remonte avec une incroyable précision. Si je devais, un jour, publier un livre, je veux dire autre chose que les chroniques du temps, il est certain que les années allemandes de mon adolescence y tiendraient un rôle central.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Suisse-Europe : on se calme !

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    Sur le vif - Jeudi 30.04.15 - 14.41h

     

    Il paraît que l’Union européenne hausse le ton face à la Suisse, dans le dossier de la libre circulation. Le problème, ça n’est pas tellement que M. Juncker se chauffe la voix, mais que la moindre variation de tonalité de Bruxelles envers notre pays provoque immédiatement les gros titres et les éditos totalement alarmistes de notre bonne presse en Suisse romande. Encore et toujours, faire au peuple et aux cantons la morale, leur reprocher d’avoir mal voté le 9 février 2014. Toujours la même chanson : « Vous avez osé provoquer l’Union européenne, regardez comme elle se venge, ça va être terrible ».

     

    Il existe, pourtant, une autre manière de réagir. Ne pas tant se focaliser sur les grondements sonores de Bruxelles, ne pas toujours parler d’eux. Mais placer, au centre de notre discours, la décision souveraine prise le 9 février 2014 par le corps électoral. Elle implique, très clairement, une régulation de l’immigration, et la mise en place de contingents. Ces éléments-là ne sont plus à discuter. Il s’agit de les mettre en application. Toute autre solution reviendrait à considérer le peuple et les cantons de notre pays, seuls organes de décision lorsqu’il s’agit d’une initiative populaire, comme mineurs, alors qu’ils sont ultimes. Ce serait, sans ambiguïté, bafouer notre démocratie. Et le Conseil fédéral, il lui appartient, calmement, courtoisement, mais avec une implacable fermeté, de l’expliquer à Bruxelles. L’affaire, que d’aucuns s’emploient à tarabiscoter à l’extrême, est aussi simple que cela.

     

    Citoyens, ne nous laissons pas impressionner par la titraille d’Apocalypse de ces éditos de nos journaux. Laissons Bruxelles rugir. Et occupons-nous prioritairement de nous-mêmes : nous avons, le 9 février 2014, pris une décision, il s’agit qu’elle soit appliquée. Nous avons peut-être face à nous une machine prétendant représenter 28 pays, eh bien cette bureaucratie si loin des peuples a, en face d’elle, un tout petit pays, 8 millions d’habitants, bien fragile, c’est vrai. Mais un pays gouverné par le corps de ses citoyens, en qui réside la souveraineté. Chez eux, ça n’est pas comme cela, c’est leur droit, respectons-les. Mais chez nous, c’est ainsi.

     

    C’est précisément pour résister aux puissances, aux pressions, aux menaces, aux arrogances des grands, à la superbe des empires, que la petite Suisse, au fil des siècles, s’est constituée. Pour ma part, je préfère concentrer mes attentions sur ce que nous sommes, plutôt que sur les émanations sonores d’une usine à gaz qui ne semble connaître ni notre système, ni notre Histoire, ni notre culture politique. Eh bien, renseignons-les. Mais de grâce, ne courbons pas l’échine.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Les pains, les poissons, les associations

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    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 29.04.15

     

    Je n’ai pas sous la main les statistiques pour les villes de Valparaiso ni de Vladivostok, mais il me semble bien que Genève doit être au monde la ville où prospèrent, au mètre carré, le plus grand nombre d’associations. Il y en a de toutes les sortes et pour tous les goûts. Protectrices de peuples lointains, de toutes les minorités possibles et imaginables. Il y a les caritatives, les amicales, celles qui défendent les quartiers, les sous-quartiers, les groupements d’immeubles, de locataires, de propriétaires, de sous-locataires, d’aide-concierges. Il y a les groupements d’intérêts, les lobbies, les usagers du tram, les fous du volant, les partisans des Bains et ceux du vélocipède. Les associations sont comme les pains et les poissons : elles se multiplient à l’infini.

     

    Créer une association ne doit pas être très difficile, à en juger par le nombre d’hurluberlus qui s’en réclament, et aussitôt s’en vont quémander aux pouvoirs publics – la Ville, notamment – une aide financière. Au point que nos édiles municipaux, ces fameux cinq conseillers administratifs que nous allons élire le 10 mai, sont devenus de véritables machines à distribuer des sous aux associations. Et il faut les voir, les lobbyistes de ces groupements, faire le siège du Conseil municipal, chaque décembre, pour aller rappeler, sans la moindre vergogne, à nos 80 élus délibératifs de ne surtout pas les oublier, lorsqu’ils votent le budget. Et ça marche ! Parce que les élus, justement, ils ont besoin d’être un jour réélus. Alors, ils se font une clientèle. Et c’est ainsi qu’à Genève, par pléthore, l’associatif, tout doucement, prend la place du politique.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Togo-Frambois : l'exil sans le royaume

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    Lundi 27.04.15 - 15.08h

     

    Un peu plus d’une heure. C’est le temps nécessaire, sans se presser, à la lecture du « Journal d’un exilé » de Yaovi Mawussi Bossa, également appelé « Olivier », publié il y a quelques jours, à compte d’auteur, à Genève. J’en ai reçu un exemplaire grâce à Ridha Ben Boubaker, Tunisien de Genève, un homme d’une belle conscience panafricaine, qui m’a parlé de cet ouvrage jeudi dernier. Ce soir, si tout va bien, l’auteur devrait être sur le plateau de Genève à chaud.

     

    C’est un récit d’exil parmi des centaines d’autres. L’homme, d’une heure à l’autre, doit s’extirper de son pays, le Togo, prendre la fuite. Entre ce moment-là et aujourd’hui, il nous raconte par le détail l’itinéraire d’un demandeur d’asile en Suisse. Et c’est la première vertu de ce témoignage : donner au « requérant » (je n’ai, pour ma part, jamais aimé ce mot, pour des raisons de laideur sonore autant que de participe présent administratif) un visage, un parcours, une sensibilité, un destin. Nous ne sommes ni dans l’ordre de la masse qui submerge, ni dans celui de l’anonymat, nous avons juste affaire à un humain, face à une machine. Je crois savoir que l’un des plus puissants prosateurs de la littérature universelle avait, un jour de 1914 à Prague, rédigé un récit de ce genre.

     

    Et puis, tiens, voilà par exemple la vie quotidienne à Frambois, « cette colonie de vacances », comme l’appelle non sans humour l’auteur, page 47. Frambois, avec d’autres yeux que ceux de M. Maudet. Frambois, étape administrative dans une jungle sans issue. Frambois, oui, les co-détenus, la correspondance avec l’avocat, commis d’office. Mais aussi, les interrogatoires, l’Office de la population, la jungle qui sécrète une autre jungle. Aujourd’hui, si j’ai bien compris, Olivier est en attente de renvoi.

     

    Mais comprendre la complexité administrative du traitement des demandeurs d’asile, en Suisse, n’est pas simple. Ce dossier-là a été très volontiers, depuis des décennies, laissé par les politiques aux méandres de la bureaucratie. Ce petit livre, ou disons ce récit broché, enfin ce codex improvisé, nous restitue tout cela. Non à travers le regard des fonctionnaires. Mais par le prisme d’un être humain, celui d’un destin. C’est le sien. Et cela pourrait, tout autant, être celui de chacun de nous.

     

     

    Pascal Décaillet

     

    *** Le Journal d'un Exilé - Par Yaovi Mawussi Bossa - Publié à compte d'auteur - Genève, mars 2015 - 89 pages.

     

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