05/08/2012

Nantermod réveille Léon Blum et casse la baraque

 

Sur le vif - Dimanche 05.08.12 - 19.14h

 

Dieu qu'il est doux, au retour d'une promenade d'observation de la nature, d'entendre Philippe Nantermod à Forum. Face au sénateur Hérisson, à qui il faut d'ailleurs rendre hommage d'être resté parfaitement calme et courtois face à la jeune tornade, le Valaisan a asséné à nos amis français une véritable leçon de rigueur financière et de gestion de fonds publics. Vous qui n'avez que des exercices déficitaires depuis 1936 (le Front populaire), a-t-il rugi face à un parlementaire très expérimenté, au demeurant du même bord politique que lui, vous n'avez aucune leçon à donner à la Suisse. Savoureux. Jouissif.

 

On se demande juste pourquoi l'impétueux co-président des Jeunes libéraux-radicaux suisses semble, dans son camp tout au moins, le seul à oser ce langage franc et direct, sans fioritures. Sans rien d'ailleurs, dans son discours, et c'est là depuis toujours la très grande force de Nantermod, qui soit de nature à blesser l'adversaire, ni la fierté française. Juste des arguments, décochés sans concession mais sans la moindre haine. Un style d'une redoutable efficacité.

 

Il s'agissait de clamer haut et fort l'opposition des Jeunes libéraux-radicaux à la nouvelle convention avec la France concernant l'impôt sur les successions. Sur ce point, Nantermod et les siens voient rouge. « Il suffit, regrettent-ils, qu'un Etat profère des menaces pour forcer la Confédération à courber l'échine sans contrepartie... La Suisse ne doit plus céder aux chantages de pays qui cherchent simplement par la force à remplir leurs caisses publiques vidées par des décennies de politiques sociales-démagogues ». Voilà qui est dit. Voilà qui est clair. On est d'accord ou non. On aime Nantermod ou non. Mais une chose est sûre : cinq personnes de cette trempe et de cette clarté, et le grand vieux parti un peu repu est sauvé.

 

Pascal Décaillet

 

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La Constitution n'a rien à voir avec le patriotisme

 

Sur le vif - Dimanche 05.08.12 . 13.17h

 

« Le projet de nouvelle Constitution : un acte patriotique », titre, ici même, le 1er août 2012, le constituant socialiste Thierry Tanquerel. En tête d'un texte en forme de panégyrique des esprits éclairés (ceux qui voteront oui le 14 octobre) face à l'obscurité des opposants, adeptes « d'interprétations absurdes, voire de contrevérités pures et simples ». Bref, la Genève de l'intelligence, des Lumières et du progrès votera oui, « l'alliance objective » de la Nuit votera non. Rhétorique classique, juste un peu décevante lorsqu'elle émane d'un esprit brillant, diabolisation du non, relégation des opposants dans l'ordre de l'obscur. Géométrie de la pensée, tirée à l'équerre.

 

Sauf que là, notre éminent mathématicien du Bien et du Mal franchit une étape supplémentaire : l'adoption du projet, écrit-il, serait « un acte patriotique ». Parce que l'intérêt de Genève y prévaut sur les calculs de boutique politicienne. Le partisan est donc un patriote, l'opposant un vulgaire boutiquier. De droite, ou de la gauche de la gauche. Au centre de tout, quelque part entre l'abscisse et l'ordonnée, vous obtiendrez la Raison triomphante de notre géomètre. Non seulement progressiste, mais patriote, s'il vous plaît.

 

Non, M. Tanquerel, il n'y pas d'un côté le patriotisme positif des pour, de l'autre l'obscurité des contre. On peut voter la nouvelle Constitution, le 14, en étant patriote. On peut la refuser, en étant tout aussi patriote. Le patriotisme, à la vérité, n'a strictement rien à voir avec cette affaire de Constitution.

 

Dans d'étranges conditions, je veux dire à froid, sans qu'il n'y ait nul péril en la demeure, ni Révolution, ni bouleversement des ordres comme dans la Suisse de 1848, ni fin d'une République comme dans la France de 1958, il a été question de doter Genève d'une nouvelle Charte fondamentale. Le peuple a accepté ce principe, c'est vrai. Une Assemblée s'en est occupée, elle a fait son travail, qu'elle en soit remerciée. Le souverain, le 14 octobre, dira oui ou non. Mais enfin, il n'y a dans cet enjeu rien de gravissime, rien qui relèverait d'une théologie du Mal ou du Bien, d'un bannissement des opposants. Rien, surtout, qui conférerait aux uns le statut de « patriotes », plutôt qu'aux autres.

 

Je dois vous dire, M. Tanquerel, qu'en cas de non le 14 octobre, il est permis de penser qu'il y ait tout de même encore une aube le 15, et puis un soir, et puis encore un matin, et que la population genevoise ne sortirait pas davantage groggy par un refus qu'elle ne serait aux anges par une acceptation. Parce qu'au fond, voyez-vous, le peuple de Genève, cette histoire de Constitution, je ne crois pas que ce soit actuellement, en période économiquement difficile, avec des caisses de pension d'Etat à éponger, des licenciements dans le secteur bancaire, son obsession no 1.

 

Il conviendra certes, comme pour toute votation, d'expliquer les enjeux. En donnant la parole à tous. Les partisans. Les opposants. Mais de grâce, laissons l'instinct patriote là où il est. Il n'appartient ni à la gauche, ni à la droite. Ni aux pro, ni aux anti. Ni aux progressistes, ni aux conservateurs. Il est du ressort intime de chaque cœur. Et nul n'a, dans ce pays, à se juger soi-même - on son camp idéologique - plus patriote qu'un autre.

 

Pascal Décaillet

 

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02/08/2012

Indivisible

 

Sur le vif - 02.08.12 - 12.29h

 

"Ce sont les Suisses d'origine étrangère, ceux qui ont trouvé une nouvelle patrie en la Suisse, qui parlent le mieux de la Suisse", déclarait hier, sur le Grütli, le président de la Société suisse d'utilité publique.


Nul doute que les personnes dont parle M. Gerber parlent fort bien de ce pays qu'elles ont choisi et qu'elles aiment. Mais je n'aime pas cette manière de renverser le rejet de l'autre en laissant entendre qu'un Suisse de vieille date serait moins habilité à émouvoir, lorsqu'il évoque la communauté nationale.


Et puis, surtout, à quoi bon créer des catégories de Suisses ? Il n'y pas de "Suisses d'origine étrangère", dans une saine conception républicaine de l'intégration. Il n'y a que des Suisses, tout court. A mes yeux, à partir de la minute où une personne obtient la naturalisation, elle est, de façon totale, ma compatriote. Elle a les mêmes droits, les mêmes devoirs que moi. Il m'est assez égal, au fond, qu'elle soit d'origine étrangère.


La nationalité ne se divise pas. Il est tout aussi faux de se méfier des "Suisses d'origine étrangère" que... de les encenser particulièrement, Cher M. Gerber. Sauf à créer des communautarismes à l'intérieur de l'appartenance républicaine. Ce qui est le début de la fin.

 

Pascal Décaillet

 

12:29 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Imprimer |  Facebook | |

01/08/2012

Le pays physique

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1291ème note - Mercredi 01.08.12 - 15.20h

 

J'aime le pays physique. Passionnément, et depuis toujours. Suisse. Provence. Toscane. Toutes ces Italies, que je sillonne depuis un demi-siècle. Pays physique. Celui qu'on peut toucher, humer, goûter. Variétés de sols et de roches, chaleur du granit alpin sous le soleil brûlant, argiles des vignes, déterminant les chances de vie d'un cépage et finalement la subtile complexité d'un vin.

 

Pays physique. Celui qui se ressent et celui qui se voit. « Paese » : pays, mais aussi village. Paysage ! A force de se triturer les méninges pour définir les valeurs suisses, fédéralisme, démocratie directe, respect mutuel, unité dans la diversité, ouverture à l'autre, toutes choses avec lesquelles je suis d'accord, il me semble qu'on passe un peu vite sur le pays physique.

 

On n'aurait pas le droit de l'aimer, son paysage ? Vignoble de Lavaux, massif des Combins aperçu à partir du Sentier des Chamois, éternité du lac entrevue de La Breya, douceur des vallons jurassiens. Le paysage appartient à celui qui l'aime, celui qui en est bouleversé, l'intériorise au plus profond de son intimité. Et cette part commune de paysages aimés, d'émotions vécues, tout cela constitue le charme fragile, émotif, de notre attachement national. Rien d'agressif, rien de supérieur, rien qui soit de nature à exclure l'autre, l'étranger, qui d'ailleurs peut les aimer tout aussi follement que nous, ces paysages. Non. Juste la parcelle partagée d'une émotion commune.

 

Mon attachement au pays physique m'amène à y passer un nombre croissant d'heures. En contemplation. Un livre, un sac, un peu d'eau en réserve. J'aime ces moments, j'ai l'impression d'y retrouver ceux que j'ai connus, aimés, et qui nous ont quittés. Présence de la mort. Sublimation de la vie. Que serait l'une, sans le miroir de l'autre ? Le pays physique : celui des milliers d'espèces de plantes et d'animaux, il faut absolument les protéger. Leur nature est la nôtre, leur terre nous est commune.

 

Pays physique. Présence surgissante des eaux. Pays de sources et de torrents, bassin d'un fleuve, des frontières uranaises jusques aux Camargues. Destin.

 

Je n'ai pas fait exprès, mais c'est ici ma note numéro 1291 depuis que j'ai lancé ce blog, en octobre 2007. Je vous souhaite à tous une journée d'amitié et de recueillement, ou de folles festivités sonores, comme vous voudrez. Hommage et salut au pays physique, celui qui se voit, celui qui se hume, celui qui se goûte. Le pays des sens et du sentiment. Quelque part entre la vie et la mort. Juste là, oui.

 

Pascal Décaillet

 

 

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31/07/2012

Terre et ciel

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Mardi 31.07.12 - 19.16h

 

 

Cette ultime journée de juillet aura été, là où je suis, l'une des plus belles de l'année. La pureté du ciel. La qualité des nuages. Les intrusions de lumière. Et surtout, les nouvelles de Turquie. Bonne rentrée à M. Varone. Je me souviendrai de ce 31 juillet comme d'un moment soluble et léger, solide pourtant, avec des racines et d'incroyables échappées célestes. Quelque chose qui ressemble à la liberté.

 

 

Pascal Décaillet

 

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30/07/2012

Mon soutien à Christian Varone

 

Sur le vif - Lundi 30.07.12 - 18.54h

 

Christian Varone, le chef de la police cantonale valaisanne, est retenu en Turquie depuis vendredi, apparemment pour une histoire de caillou ramassé par l'un de ses enfants, "qui le trouvait joli", en bordure d'un site archéologique. Retenu depuis trois jours ! Où se trouve-t-il ? Est-il en état d'arrestation ? Les nouvelles, pour l'heure, ne sont pas faciles à établir avec exactitude.

 

Christian Varone, comme d'ailleurs n'importe quel père de famille suisse à qui serait arrivée une telle mésaventure, a droit à notre soutien moral et à une aide rapide des autorités pour débloquer la situation. Non parce qu'il dirige, au reste avec maestria, l'une de nos polices cantonales, mais parce qu'il est un citoyen suisse. Doublé d'un haut fonctionnaire d'une rare qualité, ainsi qu'il l'a montré récemment dans la gestion du drame du tunnel de Sierre.

 

Dans ces conditions, c'est avec étonnement qu'on découvre sa ministre de tutelle et présidente du gouvernement valaisan se contenter de parler "d'affaire privée". Oui et non. Oui, parce qu'il était en vacances à Antalya. Non, parce qu'il s'agit d'un personnage éminemment public, exerçant l'une des fonctions régaliennes de l'Etat.

 

Quoi qu'il en soit, affaire publique ou affaire privée, si vraiment le seul grief est cette histoire de caillou, ce compatriote a droit à une action rapide de la Suisse pour demander aux autorités turques toutes explications sur cette singulière rétention, depuis trois jours.

 

Pascal Décaillet

 

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La Suisse, fille du feu au parfum de silex

 

Fragments d'un discours sur le pays - Lundi 30.07.12 - 14.55h

 

Citoyen suisse, né suisse, descendant de Suisses aussi loin que puisse porter mon regard généalogique, en tout cas jusqu'en 1815 (auparavant, mes ancêtres étaient simplement Valaisans), j'aime ce pays. J'y ai accompli, et même plus que d'usage, mes devoirs de citoyen, ne me suis jamais dérobé à nulle votation ni élection, ai entrepris toutes choses pour promouvoir le débat politique dans ce pays. Et pourtant, je n'ai jamais été un grand adepte de la fête nationale du 1er août.

 

Elle touche pourtant, je le sais, un très grand nombre de mes compatriotes dans leur cœur, par l'indicible réchauffement de ces feux nocturnes, je respecte totalement leur attachement, lui reconnais même quelque chose de beau, surgi de l'intime, populaire et spontané.  Nulle instance centrale, en Suisse, ne nous contraint, après tout, à ces rites de nuit et de lumière, ils viennent d'en bas, de partout. Ils jaillissent des communes, des communautés, « Gemeinschaften », comme un appel à ce qui nous ressemble, nous rassemble.

 

Mais je n'aime pas trop la mythologie historique du 1er août. Ni cette surexposition de la fin du treizième siècle - au détriment des événements capitaux de 1798 et 1848, sur lesquels j'ai tant travaillé à la RSR, et qui, eux, sont fondateurs de la Suisse moderne. Qu'on ait bâti sur des mythes ne me gêne pas en soi. Après tout, la prise de la Bastille a, elle aussi, été revisitée par les historiens comme un épisode plutôt mineur dans l'enchaînement d'événements qui fondent la Révolution française. Et les mythes, comme l'a remarquablement montré Anne-Marie Thiesse ( « La création des identités nationales, Seuil, l'Univers historique, 1999 ») jouent dans l'imaginaire commun un rôle de premier plan, infiniment supérieur aux puissantes exégèses de la raison dialectique.

 

C'est pourquoi les passionnés, comme moi, des événements politiques suisses du dix-neuvième siècle n'ont jamais réussi à remplacer le mythique, mais magnifique 1er août, par une date autrement pertinente, le 12 septembre 1848. Pertinente, mais hélas inconnue, impopulaire, lointaine. À coup sûr, s'il fallait voter, les partisans du 12 septembre (la première Constitution fédérale, votée par la Diète) seraient écrasés par ceux du 1er août. Et d'ailleurs moi aussi, finalement, je voterais pour août ! Par une sorte de choix de l'instinct contre la froideur de la raison démonstrative. Le lumignon, contre les Lumières.

 

Pourquoi ? Mais parce que les meilleurs pères de la nation, ces prodigieux radicaux de 1848, à qui nous devons tant, ne pourront jamais grand chose contre la puissance de l'instinct ni celle de l'émotion. Barrès pour la France, Gonzague de Reynold pour la Suisse, parmi quelques autres, l'ont évoqué. Ne parlons pas de l'éblouissante littérature italienne autour du Risorgimento, ni du Sturm und Drang allemand : oui, l'attachement national (qui, d'ailleurs, ne signifie en rien le rejet de l'autre, ni du voisin, ni de l'étranger) a inspiré d'éblouissantes plumes. Que d'aucuns, aujourd'hui, se refusent à les lire, n'abolit pour autant ni leur fonction historique, ni leur valeur littéraire, à moins qu'on entende les brûler, tiens, dans un feu du 1er août, par exemple ! La cérémonie ne manquerait pas d'attrait, et on pourrait citer Heine, « Dort wo man Bücher verbrennt, verbrennt man am Ende auch Menschen ».

 

Dix-neuf billets sur vingt, à peu près, nous rappellent ces jours que la Suisse est métissée et doit se montrer ouverte aux étrangers. Eh bien ils ont raison, pardi. Et ce qu'a déclaré Antonio Hodgers, dans le Matin dimanche d'hier, me convient très bien. Mais enfin, à observer un peu ce pays, il ne me semble pas, en comparaison internationale (à commencer par nos voisins immédiats) qu'il soit le moins ouvert ni le moins accueillant. Ni le moins multiple dans les strates complexes de sa composition interne. Ni celui qui, dans son Histoire, ait le plus farouchement pourchassé la différence. Ni persécuté l'altérité.

 

Attention, donc, à l'excès d'auto-fustigation. Il est, au fond, tout aussi prétentieux de se proclamer les pires, que les meilleurs. La Suisse, au cœur du continent, est un petit pays aux équilibres fragiles, rien n'assure qu'elle soit là pour l'éternité (comme aucune nation d'ailleurs), rien ne la préserve du malheur, ni du démembrement, ni de la rupture des solidarités internes. À chaque génération de se battre. Rien n'est acquis, rien n'est perdu.

 

Je dirai enfin un mot des paysages. Ceux de la Suisse me bouleversent. Parmi d'autres (Provence, Toscane, Cévennes). Mais en très haute position. Et cet attachement se trouve être celui d'un très grand nombre de mes compatriotes. En lisant le très bel ouvrage de Rémi Mogenet sur la littérature en pays savoyard, j'ai écouté vibrer en moi cette dimension affective du pays. Cette part d'instinct arraché à la terre n'a rien d'ancestral, ni d'archaïque, ni de démodé. Le succès de l'initiative des Alpes (1994), de celle autour des marais de Rothenthurm (1987), évidemment aussi celle de Franz Weber (2012) montre l'attachement des Suisses à leur patrimoine naturel. C'est une valeur constitutive de notre pays. En parcourant, hier dimanche, le bisse de Clavaux, entre la cistercienne fierté des murettes et la géométrique précision des plans de vignes, entre le parfum du silex et le goût de soufre, toute vue plongeante sur les vertes eaux du fleuve, je me suis dit que j'errais au cœur d'un patrimoine universel. Particulier, donc planétaire.

 

À tous, je souhaite, avec un peu d'avance, une excellente fête nationale.

 

 

Pascal Décaillet

 

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20/07/2012

L'armée française est magnifique. Et la nôtre ?

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 20.07.12



Une armée impeccable, sans rien en elle qui suinte l'arrogance, non, juste une armée au service de la nation. C'est le sentiment que m'a donné le défilé du 14 Juillet, devant François Hollande et le gouvernement de Jean-Marc Ayrault. J'ai pensé à la France, son admirable Histoire, ses éclatantes victoires sur les champs de bataille, mais aussi la profondeur désespérée de ses défaites (mai-juin 1940), cette France « oscillant sans cesse de la grandeur au déclin » (Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre). Et puis, j'ai aussi pensé à mon pays, la Suisse, pour lequel j'ai tout de même fait, dans ma jeunesse, quelque 500 jours d'armée. Et je me suis demandé pourquoi notre voisin donnait l'impression d'un rapport plus simple que le nôtre avec ses forces armées, quelque chose de décomplexé, dont nous sommes loin.



C'est tout de même paradoxal : la Suisse, nous sommes tous d'accord, se porte mieux que la France. Economiquement, financièrement, et même politiquement, grâce à une démocratie directe et un fédéralisme que beaucoup (à commencer par nombre de Français !) nous envient. Nous sommes, globalement, un peuple plus heureux (pour reprendre Denis de Rougemont), avons infiniment moins souffert de la guerre, n'avons pas eu à vivre l'humiliation d'une défaite (1940), d'une occupation, ni les tourments moraux des guerres coloniales. Pourtant, nous avons avec notre armée un problème que la France semble ne pas entretenir.



Retour sur les Champs. Vous les avez vus, ces uniformes ? Ça vous a quand même une autre gueule que la bonne vieille tenue de sortie, ou de combat, de l'armée suisse. Des spahis à la Légion, des démineurs aux troupes de santé, des pompiers aux gendarmes, des zouaves aux légendaires régiments d'infanterie (dont certains datent de l'Ancien Régime), voilà des militaires, hommes et femmes, fiers de ce qu'ils sont. De la tenue, mais aucune arrogance, aucune posture dominatrice. Au contraire : tout est mis en scène pour mettre en évidence la primauté du pouvoir civil. L'armée française est un outil de la politique nationale, en aucun cas un but en soi. Et la population, qui applaudit, l'entend comme cela.



L'armée suisse aussi, me direz-vous ! Mais alors, pourquoi cela se voit-il moins ? Pourquoi avons-nous toujours tant d'états d'âme face à notre chose militaire ? Pourquoi rechignons-nous à les montrer, nos régiments, dont certains sont pourtant admirables ? Il y a, bien sûr, l'aspect toujours obligatoire (contrairement à la France, depuis Chirac) de la conscription suisse. Mais cela n'explique pas tout. Nous avons un problème avec notre armée, pourtant bien meilleure, me semble-t-il, que celle de mon époque, avec ses colonels-banquiers qui semblaient davantage tenir au maintien de l'ordre social qu'à la défense du pays. Aurions-nous honte, petit pays fragile, de nos forces de sécurité ? Et si oui, pourquoi diable, je vous prie ?



Pascal Décaillet

 

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19/07/2012

Journalisme politique

 

Sur le vif - Jeudi 19.07.12 - 09.55h

 

Toute ma vie, je me suis battu pour le journalisme politique. Celui qui parle des affaires de la Cité, met en débat les énergies contradictoires, fait connaître au public les enjeux citoyens et les acteurs de la politique, décrypte leurs intentions, commente leurs décisions. Partout où je suis passé (Journal de Genève, Radio Suisse Romande, radios et TV privées), j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour qu'existent des pages, des émissions où l'on parle de politique. Ce combat, à l'intérieur des rédactions, n'est jamais gagné d'avance. Il est même le fruit d'un travail de persuasion qu'on peine à imaginer.

 

Pourquoi ? Parce que le politique, au sens large, disons l'intérêt pour les grandes aventures communes, les institutions, l'Histoire, les assurances sociales, les combats syndicaux, le choc des idées, n'est pas nécessairement l'obsession prioritaire des rédactions. Depuis un quart de siècle, le journalisme dit « de société » a gentiment phagocyté les paginations, pas toujours pour le meilleur. Ne parlons pas du « people », qui a transformé, ces dernières années, l'un de nos bons journaux populaires romands en une véritable machine à tout dire, à commencer par n'importe quoi, sur la vie privée des gens. Pour ma part, je ne supporte tout simplement pas cela.

 

Lancer une émission politique, dans un média, que ce soit Forum à la RSR ou « Genève à chaud », sur Léman Bleu, ou bien d'autres encore, nécessite d'abord de persuader ceux qui vous font confiance, parfois contre l'avis de nombreux pairs, qui maugréent en ruminant que « la politique, ça n'intéresse personne ». Le seul moyen de leur prouver le contraire, c'est évidemment de faire l'émission, et de se battre pour qu'elle réussisse. Affirmer que ce combat est mobilisateur de toutes les énergies, c'est peu dire, et sûrement pas assez par rapport à la réalité, qui est dévorante.

 

Mais enfin, les résultats sont là. Depuis qu'existe Forum (et le défi a été parfaitement poursuivi après mon départ), on n'a jamais autant parlé de politique, sur les ondes, en Suisse romande. Depuis qu'existe « Genève à chaud », on n'a jamais autant parlé de politique à Genève. On aime ou pas, certains détestent, d'autres adorent, mais les faits sont là : le champ du débat politique a été considérablement augmenté. La presse écrite, d'ailleurs, mise en concurrence par ce style d'émissions, a superbement réagi en lançant ses sites « online », attaquant de front l'audiovisuel sur sa vertu cardinale : la rapidité de l'information. Et cette concurrence, entre les rédactions, est formidablement stimulante.

 

Une chose encore : la part d'émission citoyennes, et de débats politiques, dans les TV privées (Léman Bleu, La Télé, Canal 9) par rapport aux mêmes segments du service dit public. Elle est infiniment supérieure ! Alors que la RSR diffuse Formule 1 et séries américaines, ainsi qu'un nombre incalculable d'émissions n'ayant strictement rien à voir avec le service public, ce sont les privés, paradoxalement, qui augmentent, d'année en année, le champ du débat citoyen. Et culturel. Et sportif, sur leurs zones de diffusions : regardez comme Léman Bleu, par exemple, donne la parole aux petits clubs locaux, aux acteurs sportifs d'ici. Des milliers d'entre eux y passent, chaque année. Idem sur La Télé. Idem sur Canal 9.

 

Toute ma vie, là où je serai, que ce soit sur le papier, dans les ondes radio ou TV, et de plus en plus sur internet, je continuerai de me battre pour la présence de la politique. Parce qu'elle me passionne depuis la campagne présidentielle de décembre 1965, parce que je ne remercierai jamais assez mes parents de m'avoir abonné au Nouvel Observateur dès l'âge de quinze ans, parce que je connais très bien la politique en Suisse, et ceux qui la font. Parce que j'aime ce pays, son Histoire, ses 26 Histoires cantonales, sa fragilité. Parce que je veux croire en l'action politique. En déceler, de la gauche à la droite, les jeunes talents. Toute ma vie, oui, comme journaliste, je conduirai ce combat.

 

Pascal Décaillet

 

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15/07/2012

Notre Dame des Congestions

 

Sur le vif - Dimanche 15.07.12 - 10.22h

 

Notre Dame, depuis les pires heures du Kulturkampf, n'avait plus vu un tel bordel. Dans un quartier éternellement raté (les clichés du milieu du dix-neuvième siècle, avec cette gare à se pendre, au milieu de rien, le montrent déjà), Sainte Michèle et Sait Rémy ont décidé de faire très fort. À quelles fins ? Mais l'expiation, pardi ! Celle du cochon d'automobiliste, habité par la porcine folie de s'imaginer qu'une artère a pour vocation de permettre à un véhicule de se mouvoir d'un point A à un point B. La pauvre âme. Ignorait-elle qu'elle n'était là, l'artère, que pour l'équarrissage ?

 

Imaginons une famille de touristes espagnols, de passage. Ils nous ont fait l'amitié de venir visiter notre ville. Hier, samedi 14 juillet, jour de trémoussements sur les quais et d'ouverture de chantier, place des 22 Cantons. Ils sont en voiture, ce qui, au pays de Torquemada et Picasso, ne constitue pas encore un crime de sang. Eh bien, sur le coup de 20 heures, pour se mouvoir de la place du Cirque à Cornavin, ils ont bien dû mettre trois quarts d'heure. Pas sûr que ça les encourage à revenir nous dire bonjour.

 

Et ça n'est que l'apéritif, le prénom. Sur cet axe, nous allons tous trinquer. Comme à Bel-Air ! Comme partout. Que des travaux, donc des aménagements, des déviations, soient nécessaires, n'importe quel esprit citoyen et responsable en convient. Mais cette impéritie. Cette absence de toute information, en amont, ne serait-ce qu'aux entrées de la ville, comme le font si  bien les Français, sur leurs écrans d'autoroutes. Cette carence totale de vision coordonnée, avec une véritable mise en place de panneaux de déviation. Non, le cochon d'automobiliste est condamné à vivre en silence l'immobilité de son destin. Pire : les feux ne sont même pas mis au clignotant. Et le cochon, tellement brave et discipliné, surajoute au statisme en les respectant.

 

Et on va tous trinquer, pour la bonne raison qu'emmerder au maximum l'automobiliste est voulu d'en haut. C'est une politique. Voulue, assumée, planifiée, mise en œuvre. Par une Direction générale de l'Immobilité, elle-même aux ordres de beaux esprits considérant la voiture automobile comme l'incarnation du Mal. « Ils veulent prendre leur bagnole en ville, eh bien ils vont voir ce qu'ils vont voir ! ». Qu'un article de la Constitution, adopté par le peuple souverain, reconnaisse le libre choix du mode de transport, les laisse totalement indifférents. Ils sont mus par une idéologie. Raide, pétrifiée. Ils n'y dérogeront pas. Nous trinquerons. Et Notre Dame des Congestions pourra contempler, longtemps encore, la sainte éternité de l'immobilité.

 

Pascal Décaillet

 

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14/07/2012

Le président et le parachutiste

 

Sur le vif - Samedi 14.07.12 - 16.57h

 

Un président digne, et pourtant souriant. Parfaitement dans son rôle de chef de l'Etat et de chef des Armées, mais avec calme, naturel, sans prendre d'inutiles airs martiaux. Oui, j'ai beaucoup aimé François Hollande, ce matin, sur les Champs-Elysées. J'ai d'ailleurs aimé ce défilé, cette armée française au service de la République, et je crois que ce rôle, respectable et décomplexé, est perçu en 2012 par une très grande majorité de Français. Nous, Suisses, pourrions au fond en prendre pas mal de graine, et c'est un homme qui a fait 500 jours d'armée suisse qui signe ces lignes.

 

François Hollande a donné exactement l'image qu'il fallait : celle du chef de l'Etat, mais aussi, par son sourire, son amabilité, son respect des troupes qui défilaient devant lui, celle du père de la patrie. L'armée, vécue non (surtout pas) comme un but en soi, encore moins comme un corps indépendant, potentiellement factieux, mais véritablement comme un instrument de la politique nationale, obéissant au pouvoir civil, intervenant pour protéger les populations, en France ou à l'étranger.

 

Il est tout de même étrange que la France, qui revient de si loin en matière militaire, a livré tant de guerres et tant de batailles, vécu les plus belles victoires et les plus terribles défaites (mai-juin 1940), entretienne aujourd'hui un rapport plus simple, plus décomplexé avec son armée, que nous les Suisses. La fin de la conscription obligatoire, sous Chirac, dans le pays de qui fut celui de la levée en masse de l'An II et des éclatantes victoires des armées de la Révolution, mais aussi de l'immense sacrifice de la Grande Guerre, y est pour beaucoup. Car ces hommes et ces femmes qui ont défilé ce matin sont tous des volontaires, ils ont choisi le métier des armes, ce qui change radicalement les choses.

 

Retour à Hollande. Le président - qui fut militaire, et même officier de réserve - ne se croit pas obligé de prendre des airs sévères. Il arbore juste la distance qu'il faut, se montre détendu mais sans relâchement, bref un Français comme un autre, juste chef de l'Etat pour cinq ans. Un politique juste assez délivré de la mystique. Il ne se prend ni pour Louis XIV, ni pour Carnot, ni pour le Poincaré du défilé de 1919. Il se prend juste pour le président de 2012. Normal, ce qui ne signifie pas banal.

 

L'exemple le plus parlant : un para, en atterrissant sur les Champs, se blesse. Mauvaise chute, apparemment sans trop de gravité. Le président, en toute simplicité, vient à sa rencontre, lui demande comment il va, lui serre la main, espère qu'il ne gardera pas « un trop mauvais souvenir de ce 14 juillet ». Assurément, ni de Gaulle, ni Mitterrand n'eussent, en pareille circonstance, bougé d'un centimètre. Eh bien cette humanité aimable du chef de l'Etat, non seulement ne nuit en rien à son autorité, mais symbolise son lien avec les gens.

 

De ce 14 juillet, je garderai le souvenir de cette simplicité et de ce sourire. Il y avait, de tous les côtés me semble-t-il, du respect. Non pas celui qui s'impose par les aboiements de l'autoritarisme. Mais celui dont parlent mes amis André Castella et Jean-François Duchosal. Et qui, tout simplement, change la vie.

 

Pascal Décaillet

 

 

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13/07/2012

Jean-Marc le Stylite

 

Sur le vif - Vendredi 13.07.12 - 15.25h

 

Mais enfin, ne regardez que la prunelle : elle pétille ! Vingt ans conseiller municipal, avocat, homme de lettres, Jean-Marc Froidevaux a la célérité du milan noir quand s'offre à lui, déjà perdue, l'innocence de la palombe. Un esprit vif, enfin, dans un cénacle qui donne hélas l'impression d'en être avare, la capacité de convaincre. Jouer. Donner sa chance à la malice, parce que la rhétorique politique, c'est aussi cela, et pas seulement  le labeur et le triste labour d'interminables démonstrations. Oui, Jean-Marc Froidevaux, à l'instar d'une Salika Wenger, possède à merveille l'art de la parole publique. Ça n'est pas tout. Mais ça n'est pas rien.

 

Vingt ans d'opposition municipale. Vingt ans à tenter d'établir une parole de droite, avec de l'huile et du feu, des images et de la lumière, dans l'épicène austérité du temple de la gauche. Ça forge un tempérament. Mais aussi, ça vous affine et vous dessine une certaine posture de langage. Il s'agit de se montrer bien plus malin que les majoritaires, plus retors, ça fait de vous à la fois un frontal et un contorsionniste, il y faut à la fois le goût du diable et celui de quelque saint exalté, solitaire, roide, tiens disons un stylite, par exemple.

 

Seul sur sa colonne, Jean-Marc Froidevaux siège au milieu du monde. De son désert, toute désaffectation feinte, rien ne lui échappe. Si par hasard il était élu, le 4 novembre, l'exécutif de la Ville pourrait se transformer, oh même petitement, en un de ces lieux, dont parle Barrès, « où souffle l'esprit ». Et même les quatre autres, Sandrine, Esther, Rémy, Sami, au diable les antagonismes, moi je vous dis qu'ils en sortiraient plus grandis et plus éthérés, de ce compagnonnage-là. Une Nef des fous ! Pour mieux nous servir.

 

Il y eut Adrien, trop jeune pour l'heure, mais que l'avenir attend. Il y a Olivier, trahi par tous et que l'épreuve grandira. Il y a Eric, l'homme le plus seul, sublime de vigilance. Il y a Guillaume, qui voudrait conquérir. Et puis il y a Salika et Jean-Marc. Et avec ces deux-là, je vous le dis, la campagne sera plus belle. « D'Italie, de Prusse ou d'Espagne ». Elle aura, c'est sûr, des accents d'héroïsme et de folie.

 

Pascal Décaillet

 

 

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04/07/2012

La Garde meurt, mais n'émigre pas

 

Sur le vif - Mercredi 04.07.12 - 09.41h

 

Adorable Tribune de Genève. Elle semble découvrir aujourd'hui, comme mille grêles après mille vendanges, l'existence d'une Garde Noire auprès d'un conseiller d'Etat. Et s'étonner que cette Garde, pudiquement appelée "rapprochée" suive son maître, lorsqu'il change de Département.

On notera au passage l'extraordinaire marge de manœuvre de la chancelière, dont ce genre de choses devrait relever, et qui préfère renvoyer au... conseiller d'Etat concerné! On notera enfin à quel point ledit magistrat, dans une interview laconique, nous promène, en définissant désormais comme "transversal" l'échelon des secrétaires généraux, juste parce que ça l'arrange, alors que cette fonction était jusqu'ici attachée aux Départements.

Bref, à peine a-t-on l'impression, avec l'arrivée de Pierre Maudet, puis la nouvelle répartition, d'un bain de jouvence du Conseil d'Etat, aussitôt hélas cette heureuse nouvelle se trouve affaiblie par le retour de l'arbitraire et la sauvage mainmise sur les prébendes. Et par qui ? Pas les mêmes, toujours. Les griffes du pouvoir sont d'une petite mère jalouse, hors de soi et possessive.

 

Pascal Décaillet

 

 

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01/07/2012

50 ans après

 

Dimanche 01.07.12 - 10.54h

 

Une pensée, en ce cinquantième anniversaire, pour tous ceux, Français, Algériens, Français d'Algérie, combattants pour l'indépendance, paysans de la plaine fertile, fermiers des Aurès, bergers de Kabylie, petits commerçants, instituteurs, tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, d'un côté de la barrière comme de l'autre, furent concernés par les événements tragiques et sanglants de 1954 à 1962.

Sur leur Histoire, celle des Français de 1830 à 1962 comme celle des indépendantistes, ceux de Messali Hadj et de Fehrat Abbas, j'ai chez moi une bibliothèque complète. Malgré la césure des Accords d'Evian, malgré l'immensité de l'exil, je ne puis m'empêcher de penser avec une immense émotion à la communauté de destin autour de la Méditerranée. Existe-il, à part Jules Roy ou Lacouture, un homme qui en ait aussi bien parlé qu'Albert Camus ?

Je relirai cette semaine "Nationalité française", le chef-d'œuvre d'Yves Laplace. Je relirai aussi "Adieu ma mère, adieu mon coeur", de Jules Roy. Et surtout l'ouvrage éblouissant de Lacouture sur l'histoire (dès le 19ème siècle, à vrai dire dès Abdel Kader) de l'idée d'une Algérie algérienne.

A tous, ceux d'ici et ceux de là-bas, d'un rivage l'autre, j'adresse mon salut ému et fraternel.

 

Pascal Décaillet

 

10:54 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Imprimer |  Facebook | |

29/06/2012

Le perchoir, les poids, les mesures

 

Sur le vif - Vendredi 29.06.12 - 16.56h

 

L'excellent député radical (je ne dis jamais PLR) Jacques Jeannerat, lors de la séance du Grand Conseil d'hier soir, s'est un peu échauffé face à la cheffe du groupe socialiste, Lydia Schneider Hausser. Il est vrai que cette dernière, la chaleur et la fatigue aidant, venait de déclarer qu'il fallait promouvoir, à Genève, les emplois non-qualifiés ! Bref, Jeannerat a vu rouge, mais alors vraiment rouge, de l'écarlate façon Miró, il a dû entrevoir faucilles et marteaux, Bolcheviks échevelés, chars soviétiques sur les Champs-Elysées : pas content, le directeur de la Chambre de commerce et d'industrie !

 

Alors, c'est vrai, il a eu un mot un peu fort. Aux socialistes, il a reproché de fondre comme des « charognards » sur l'affaire Merck Serono, de la récupérer politiquement. « Charognards », ça n'est évidemment pas très gentil, mais enfin, jusqu'à nouvel ordre, ça n'est pas une insulte. C'est juste un prédateur qui se nourrit de cadavres. Le vautour, noble animal, qu'il m'est arrivé une seule fois d'observer en liberté, est un charognard. Il n'y avait donc guère de raison, da part du président, d'inviter l'orateur à « modérer ses propos ».

 

Car enfin, un Parlement ne doit certes pas être une foire d'empoigne, et on peut bien admettre que le jet aquatique, aussi revigorant puisse-t-il se révéler par ces grandes chaleurs, y soit déplacé. Disons qu'on s'y explique par les mots plutôt que par les poings, par le verbe plutôt que par l'hydrothérapie faciale. Ça, oui. Mais une fois posé le primat des mots, faut-il encore y planter l'échelle du convenable ? A ce petit jeu-là, on finira par remplacer la joute parlementaire, où nécessairement parfois le ton monte, par la sérénité empesée du salon de thé. Cette pétrification des impulsions, qui ne profiterait qu'aux pisse-froid et aux ratiocineurs, ne rendrait assurément pas service au dialogue républicain, qui a droit, aussi, à la vigueur. Que l'insulte soit la limite, d'accord ; en l'espèce, hier soir, nous n'y étions pas.

 

Mais il y a pire. Quelques minutes plus tard, le député UDC Bernhard Riedweg, dans un débat financier sur les politiques publiques, pose tout un chapelet d'excellentes questions, compétentes, argumentées, pertinentes. Questions auxquelles, d'ailleurs, et fort poliment, le ministre des Finances répond. Le hic, c'est qu'entre-temps, un député libéral (je ne dis jamais PLR), fatigué de porter sa hauteur patricienne, se croit obligé de faire à Riedweg la leçon, laissant entendre que ces questions n'avaient rien à faire là. Et il parle de « discours aux ânes », ou de « messe aux ânes ». Là, le président ne bronche pas.

 

C'était notre chronique sur le fil du temps, les affinités électives, le monde étrange et merveilleux des poids et des mesures.

 

Pascal Décaillet

 

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28/06/2012

Jean-Jacques

 

Jeudi 28.06.12 - 16.08h

 

Passionné de textes et de livres, je ne le suis pas des commémorations. Ceux-là mêmes qui, aujourd'hui, chantent Rousseau, comment l'eussent-ils traité de son vivant ? Et Koltès, et Genet, et les premiers écrits de Gide, vous croyez qu'ils les auraient repérés ? Et les chroniques de Cingria, éparses, semées au vent, enfin rassemblées par un travail de titans, à l'Âge d'Homme ? Oui, je considère Jean-Jacques, avec Gide et Céline, comme l'un des styles les plus éblouissants de langue française. Non, je n'irai pas dans leurs officialités. Cela suinte trop la récupération. Le compost.

 

Il n'y a qu'un seul hommage à rendre à un auteur : le lire. Ou lire l'exceptionnel Starobinski, l'homme qui a le mieux parlé de Rousseau. Ou aller voir ses manuscrits, à la Bodmer. Mon premier souvenir date de l'année de mes vingt-et-un ans, j'étais mal, j'ai ouvert les Confessions, dans la Pléiade, ne les ai au fond jamais refermées, ne m'en suis pas remis. Un homme parlait de lui. L'intimité d'un style. La puissance de captation de l'écriture. Il me parlait à moi, n'avait écrit ce livre que pour moi, je lisais des chapitre entiers à haute voix, j'ai dû déclamer mille fois la scène de la rupture avec Madame de Warens. En langue française, seul Gide, je veux dire avec une telle intensité, me fit cet effet.

 

Je sais, c'est un génie universel, philosophe, pédagogue et musicien, et tant d'autres choses. Je ne veux retenir que l'écrivain et le botaniste. Pour moi, Jean-Jacques n'est pas cet homme mondial, planétaire dont parlaient déjà les révolutionnaires de 1789 et les amis d'Hegel. Il est celui qui, un jour, lorsque la nuit menaçait de l'emporter, m'a ouvert à la lumière. Pas les Lumières. Non, juste la brûlante intimité d'une minuscule.

 

Pascal Décaillet

 

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27/06/2012

Pierre Maudet : excellente nouvelle

 

Sur le vif - Mercredi 27.06.12 - 16.38h

 

Aux premières lisières de la moiteur d'été, l'excellente nouvelle arrive, comme un électrochoc. Pierre Maudet reprend la police. C'est exactement ce que la population attendait. Pour cela qu'elle l'a élu. Et c'est, de la part du Conseil d'Etat, une décision habile et intelligente : sur le front le plus difficile, le plus exposé, c'est évidemment la relève la plus fraîche, la plus compétente, la plus motivée, qu'il faut envoyer. Nul besoin d'avoir lu Verdun ni la Somme pour le savoir.

 

Réussira-t-il ? Il faut évidemment l'espérer. Nul, à Genève, n'aurait intérêt à un échec. Par son passé militaire, son grade de capitaine, l'homme est rompu aux fonctions régaliennes. Certains s'en plaindront, car il y aura de la rudesse bonapartiste avec cet homme-là, mais c'est un moindre mal : le nouveau ministre arrive dans un secteur où c'est l'autorité de l'Etat qui doit être rétablie. Oui, il faudra des signaux très clairs de primauté de l'autorité politique, élue, sur tout un caléidoscope de féodalités et de baronnies, dont le syndicat n'est pas le dernier.

 

Pierre Maudet est condamné à réussir. Si c'est le cas, il sauve ce qu'il y a à sauver de l'actuel Conseil d'Etat, et peut transformer électoralement l'essai à l'automne 2013. En cas d'échec, en revanche, il perd tout. Et entraîne son camp dans la disgrâce. En cela, tout le pari de Maudet est courageux. Lui et les siens, pour seize mois, détiennent d'infinis pouvoirs dans la République. A eux d'en faire bon usage. Dans l'intérêt supérieur de la population. Et non celui de leur clan. Nous serons attentifs à cet aspect.

 

Pascal Décaillet

 

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23/06/2012

Tornare : la leçon d'un homme en colère

 

Sur le vif - Samedi 23.06.12 - 11.01h

 

Dix minutes de bonheur. La leçon du vieux combattant au débutant. Mohamed Ali, qui danse, pique et vole face à un jeune boxeur, première année, encore un peu chétif. Dieu sait si j'apprécie Romain de Sainte Marie, qui est d'ailleurs resté parfaitement calme (c'est une force) pendant l'engueulade, mais là, que voulez-vous, le show ce fut Manuel, la torpille, le feu de la révolte, tous les raisins de toutes les colères. C'était hier soir, à Forum.

 

Tornare au sommet de sa forme. Il crie ce que tout le monde pense. Parti de clans, d'apparatchiks, syndicat d'aveugles, empêtré dans l'archaïsme du discours, pétrifié dans d'ancestrales idéologies. Copinages, et ça n'est que le prénom. Hier soir, Tornare avait de son côté la révolte et l'humour, le rythme (il n'a pas laissé souffler son adversaire une seule seconde), le rebondissement, la surprise .Nous n'étions plus à Genève ni Lausanne, nous étions sur le ring face à Sonny Liston, ou Floyd Patterson, nous étions au huitième round de Kinshasa, 1974, Foreman au tapis, le titre retrouvé, la jeunesse réinventée. Nous étions sur la Meuse, mai 40, finie la Drôle de Guerre, vous voulez du mouvement, on va vous en donner.

 

Ce fut une éclatante démonstration. Tout le monde a compris que l'adversaire du vieux lion n'était pas le jeune, sympathique et prometteur président du parti socialiste genevois (juste convoqué, le jour même de son mariage, à titre de punching-ball), mais bien le ban et l'arrière-ban de l'Appareil, la vipérine cléricature des féodaux, ceux que Tornare, meilleure locomotive électorale de Suisse romande avec Christophe Darbellay, a toujours eus contre lui. En 2009, en 2012. À coup sûr, en 2013, il les retrouvera, ces chers camarades qui entretiennent la machine à perdre avec la fièvre méticuleuse des passionnés de train électrique.

 

Oui, Tornare, hier soir, ce fut la bête humaine. Gabin, sur sa loco, clope au bec (sorry, Dr Rielle, c'est dans le film), visage fouetté par le vent du destin. Plus rien à perdre, Manu. Marre, super-marre de cette équipe de branquignols (je cite sa pensée, of course, vous n'allez tout de même pas imaginer que je la prendrais pour mienne), alors cette fois on se fout des conséquences, on vide son sac, on fond sur l'adversaire, on calcine, on pulvérise. Le napalm.

 

Déjà, Papy Moustache s'étrangle. Déjà, l'Appareil prépare la riposte. Déjà, l'étau se prépare pour enserrer le traître. Déjà le bûcher, pour l'exécution publique, s'apprête à se dresser. Peu importe. Hier, l'homme a dit sa colère. Elle fut saine et brûlante, la leçon, magistrale. Elle ne sera évidemment pas entendue. Déjà, les Clercs font le siège du jeune président pour exiger sanctions et réprimandes. Déjà, l'Appareil se reforme pour secréter son éternel venin. Mais nous eûmes le bonheur, hier soir, d'entendre (miracle de la radio), pour ma part c'était en cheminant au milieu des herbes fraîchement coupées, la plus belle chose depuis Achille et le siège de Troie : la lumineuse colère d'un homme.

 

Pascal Décaillet

 

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22/06/2012

Maudet : l'enfer, c'est les autres

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 22.06.12



Un surdoué. De la trempe des Darbellay, Pierre-Yves Maillard ou Nantermod. Un tout précoce, tombé dans la potion. Un homme véritablement habité par le démon politique. Il ne pense qu'à ça, ne vit que pour ça, mène ses campagnes comme des Blitzkrieg, construit son réseau depuis des années, voit loin, avec toujours deux ou trois longueurs d'avance. Oui, Pierre Maudet, élu ce dimanche 17 juin, à 34 ans, au Conseil d'Etat genevois, déjà ancien Maire de Genève à l'âge où certains pataugent encore, est un phénomène.

Je fus, il y a une douzaine d'années, l'un des premiers à le repérer. A Forum, je lui ai souvent donné la parole, soit pour des sujets genevois, soit pour des thèmes nationaux, dans lesquels il n'hésitait pas à mordre à pleines dents. Peu à peu, la Suisse romande découvrait ce gamin genevois, capitaine à l'armée à peu près à l'âge de Bonaparte, venant donner son avis à peu près sur tout, étrillant les responsables de la Défense, qu'il tient pour des résidus du paléolithique, redécoupant les frontières cantonales, nous annonçant notre entrée imminente dans l'Union européenne, réduisant l'armée à vingt mille personnes. Tout cela, Dieu merci, dans sa tête : disons qu'il a beaucoup réfléchi à haute voix.

Mais le gamin a mûri. Tout en ferraillant dans la vie municipale genevoise, il apprend les langues nationales, y compris l'italien pour sa première déclaration devant les Chambres, le jour où il sera conseiller fédéral, ne manque aucun prétexte (y compris bidon) pour se pointer à Berne, histoire d'entretenir les relations, nourrit le réseau avec de futurs conseillers fédéraux (je ne suis pas prêt d'oublier un repas, aux Pâquis, il y a quelques années, avec lui et Alain Berset, on y sentait l'avenir à chaque verre trinqué), bref Maudet a génialement construit son destin. Ajoutez à cela une vaste culture politique, notamment sur le radicalisme, de celles qu'on ne trouve que du côté de Martigny ou Fully. Canal historique sans être sectaire, radical sans nous assommer avec la laïcité, à vrai dire très souple. Oui, disons souple.

Qu'il ait gagné, le 17 juin, est simplement époustouflant. Personne ne le voyait vainqueur. La masse critique de la gauche, prétendument unie, semblait offrir la victoire à la socialiste Anne Emery-Torracinta. Eh bien non, le MCG Eric Stauffer fit un excellent résultat, consolidant sa tête de pont dans les communes suburbaines (Vernier, Meyrin, Onex, Lancy), mais le vainqueur, et avec une avance que personne n'explique, ce fut bien Maudet. Une victoire qui restera dans les livres d'Histoire. Sa bataille de Cannes, à lui.

Voilà l'homme au pied du mur. Un torrent d'idées et de projets. Une intelligence. Mais rejoignant, pour seize mois, un sextuor à bout de souffle, l'une des équipes les moins bonnes depuis la guerre. Être génial tout seul, en Suisse, ne sert pas à grand-chose : dans ce pays plus qu'ailleurs, pour toute tête qui dépasse, l'enfer, c'est les autres.



Pascal Décaillet

 

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21/06/2012

Salika, pour nous réveiller

 

Sur le vif - Jeudi 21.06.12 - 17.06h

 

Oublions un instant les couleurs politiques. Oublions qu'elle est de gauche, et sans l'ombre d'un doute. Ne regardons que ce qu'elle est : une conseillère municipale particulièrement compétente et assidue, ne lâchant jamais son os ; une femme brillante et cultivée, d'une conversation rare ; de loin la meilleure oratrice de la classe politique genevoise, Me Halpérin s'étant retiré, Jean Vincent ayant quitté ce monde depuis longtemps, Démosthène n'ayant pas fait à nos rivages l'honneur d'une visite.

 

Ne regardons que ce qu'elle est. Je vais vous dire : citoyen en Ville de Genève, qu'ils soient quatre ou cinq de gauche, ça m'est assez égal. Bien sûr, l'extrême finesse d'un Adrien Genecand se frottant au Quatuor d'Alexandrie des camarades, ne manquerait ni de sel, ni de piment. Mais à part la saveur ce mélange-là, pour ma part, les éphèbes encravatés de la droite bien bourgeoise et bien présentable, tout comme il faut, juste pour figurer face aux Tétrarques, très peu pour moi. Autant qu'ils soient cinq, tiens pourquoi pas six ! Tellement à gauche qu'on y perdrait le Nord.

 

La candidature de Salika Wenger est celle d'une militante infatigable, nourrie d'Histoire et de références, sachant lire, écrire et parler, illuminée du feu de ces rivages du Sud qui furent ceux d'Augustin et de Camus. Pour ma part, je considère cette candidature comme salutaire, verticale, réveillante. Je voterai pour Adrien Genecand, ou pour Salika. Ou j'irai à la pêche.

 

Pascal Décaillet

 

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