Sur le vif - Page 46

  • La démocratie selon Pierre Ruetschi

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    Sur le vif - Samedi 07.02.15 - 17.18h

     

    Dans l’édito de la Tribune de Genève ce matin, en première page, le rédacteur en chef de ce journal, Pierre Ruetschi, écrit que le peuple suisse doit pouvoir « corriger son erreur » du 9 février 2014. « L’erreur, qu’elle soit individuelle ou collective, est humaine ». Titre de l’édito : « Le peuple suisse doit revoter ».

     

    Revoter ou non, on peut en discuter. Mais ce qui choque, de façon extrême dans le cas d’espèce de cet édito, c’est la terminologie de Pierre Ruetschi. Le grand géomètre a revêtu son habit de Lumière pour descendre dans l’arène, affronter la bête immonde. Il incarne le camp de ceux qui ont compris, grâce à l’ascèse de la Raison pure, face à la masse majoritaire du 9 février, évidemment inculte, manipulée : «  Est-ce que la totalité des 50,3% des votants ayant soutenu l’initiative ont mesuré toute la portée de leur vote? », demande-t-il. « A l’évidence non », rétorque-t-il, dans l’un de ses Dialogues intérieurs dignes des très riches heures du Carmel.

     

    On salue évidemment une connaissance aussi intime des consciences de l’électorat. Le peuple suisse a voté, il a commis une erreur, il ne le sait pas, mais moi, Pierre Ruetschi, je le sais à sa place. L’erreur étant humaine, nous allons donc organiser un deuxième vote, Une « seconde chance » (sic !), afin que tout rentre dans l’ordre.

     

    Quel ordre ? Mais celui de Pierre Ruetschi, pardi ! Celui du PLR, dont ce rédacteur en chef, au niveau genevois comme au niveau suisse, est l’infatigable porte-parole, ce qui est d’ailleurs son droit, on aimerait juste que ce soit affiché un peu plus franchement en première page du journal. L’ordre libéral, oui. L’ordre du grand patronat. L’ordre de ceux qui ont le plus intérêt, pour leurs petites affaires, à la libre circulation. L’ordre, simplement, du pouvoir actuellement en place en Suisse, et dans le canton de Genève. Plaire à M. Longchamp. Plaire à M. Burkhalter. Plaire aux patrons. Plaire aux annonceurs. Plaire à l’éditeur, tout là-haut, à Zurich, qui vend du papier comme des petits pains.

     

    D’une manière générale, la capacité de ce rédacteur en chef à se placer du côté du pouvoir force l’admiration. Toujours d’accord avec les majorités en place. Jamais le moindre écart. Et il n’est pas le seul. La presse suisse n’appartient plus, aujourd’hui, qu’à deux géants, basés à Zurich, qui ont tout dévoré pour se partager le gâteau. Leur mode d’action et d’organisation, la primauté qu’ils accordent à leurs actionnariats, en font ontologiquement des machines libérales. C’est leur droit. Il faut juste le savoir. Le libéralisme financier, depuis plus de trente ans, a bouffé la presse suisse. Il a fait de nos grands journaux les pièces, ou les pions, d’ensembles plus vastes, gérés par des affairistes, où seule compte la rentabilité de l’action. Chez ces gens-là, on est libéral par nature, libre échangiste par affinité, hostile aux frontières par appât. Alors, vous pensez, quand on est rédacteur en chef, venir s’opposer à cette machinerie de la pensée ! Le grand horloger, dans son habit de Lumière, n’est tout de même pas fou.

     

    Nous avons, en Suisse, des dizaines de quotidiens. En connaissez-vous beaucoup, faisant partie de ces deux grands groupes zurichois, qui nous tiendraient, en éditorial, un discours anti-libéral, ou protectionniste, ou favorable à une régulation des flux migratoires ? Réponse : il n’y en a pas. Tous disent la même chose. Tous soutiennent l’ordre libéral. Ils ne sont ni de gauche, ni UDC : ils sont, très clairement, avec le PLR et ses alliés du patronat. La vraie pensée dominante en Suisse, c’est celle-là. Considérer que le peuple a mal voté le 9 février 2014, parler à plusieurs reprises « d’erreur », c’est se mettre du côté d’un libéralisme économique qui tient aujourd’hui avec poigne les rênes et les leviers du pays. Le peuple a beau avoir dit non à cette vision du monde, exigé des contingents, non seulement on ne met pas en application sa volonté, mais on vient lui parler « d’erreur », lui expliquer qu’il s’est trompé.

     

    C’est cela, le discours de Pierre Ruetschi. Bien au-delà de sa personne, au demeurant parfaitement respectable, c’est une mécanique d’obédience face au pouvoir en place. C’est valable sur le plan fédéral. Ça l’est, mille fois plus encore, dans un microcosme genevois où ce journal, naguère attachant et populaire, prend hélas, de plus en plus, des allures de Pravda.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Aldo Ciccolini : l'éternité d'un passeur

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    Dimanche 01.02.15 - 18.28h

     

    La musique : « C’est un jeu supérieur, qui met en mouvement tout ce que nous sommes », confiait le 15 septembre dernier Aldo Ciccolini à un intervieweur inattendu dans ce rôle, le jeune pianiste et chef d’orchestre Ayrton Desimpalaere. L’interviewé, juste avant un concert en Belgique, avait 89 ans, le poseur de questions en avait soixante-cinq de moins. Saisissant moment, ces seize minutes d’entretien, où l’un des plus grands pianistes du vingtième siècle nous murmure d’une voix courte, essoufflée, saccadée, quelques paroles essentielles sur l’intimité du lien qu’il entretient avec son art.

     

    La chaîne Mezzo, ce soir, déprogrammera-t-elle La Symphonie fantastique de Berlioz pour une soirée d’hommage à Ciccolini ? Mezzo, qui a tant fait pour porter à nous les concerts de « l’homme en blanc », souvent dans le répertoire romantique du dix-neuvième, auquel il serait pourtant bien imprudent de le confiner. Né à Naples le Jour de l’Assomption, 15 août 1925, mort ce matin à Asnières-sur-Seine, Ciccolini n’aura vécu, de l’aube de son enfance jusqu’à son ultime souffle, que pour la musique. « Sans elle, je ne conçois pas la vie », lâche-t-il dans le même entretien. Il grandit dans l’Italie fasciste, la quitte dès l’après-guerre pour la France, accumule les prix, devient professeur au Conservatoire à l’âge de 22 ans. Trois ans plus tard commence sa carrière internationale, à New York.

     

    Je ne m’étendrai pas ici sur l’étendue des auteurs dont il ne se voulait que le « passeur ». Soulignons bien sûr tout ce qu’il a entrepris pour la musique française, à commencer par Erik Satie, mais aussi Debussy, Ravel, Saint-Saëns, et tant d’autres moins connus. « La partition, je l’étudie des mois » avant le concert. A 89 ans, il déclarait simplement travailler « plus en profondeur » que dans sa jeunesse. Ainsi était « l’homme en blanc » des soirées de Mezzo, illuminant nos vies, de l’intégrale des sonates de Beethoven à Liszt (Années de Pèlerinage, interprétation inoubliable) ou Massenet, en passant par Albeniz, Schumann, Chopin ou Grieg.

     

    Né dans une famille musicale, Ciccolini avait promis à son père de consacrer sa vie à la musique. Il l’a fait, au-delà de toute espérance, avec une qualité d’âme, une virtuosité difficilement comparables. Il nous reste son œuvre discographique, de nombreux concerts filmés. Mercredi dernier encore, le regardant sur Mezzo, je recommandais à un ami d’en faire autant. J’ignorais que j’aurais, quatre jours plus tard, l’occasion d’en reparler. Ce soir, seule demeure l’intensité silencieuse d’un mystère : l’incroyable, l’indéchiffrable, l’indicible nature du lien entre le « passeur » et l’œuvre, entre les longs mois de rumination de la partition et le moment du concert. Comme une venue au monde, imprévue, recommencée. Comme la vie qui va. Dans son éternel défi à la mort.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Economie genevoise : que fait le ministre ?

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    Sur le vif - 31.01.15 - 18.32h

     

    Vous aimez les micros-trottoirs ? Plantez-vous au Molard, un samedi, et demandez aux passants s’ils connaissent, à Genève, le nom du conseiller d’Etat chargé de l’Economie. Vous risquez d’avoir peu de réponses ! Dommage. Surtout par les temps qui courent : décision de la BNS sur le franc et l’euro, inquiétude pour les emplois chez Tamoil, PME qui peinent à régater face à la concurrence transfrontalière, exportateurs inquiets, taux de chômage, autant de raisons d’espérer de l’Etat des signaux forts et clairs de présence du côté de nos entreprises. Non pour faire à leur place l’économie du canton. Mais pour montrer que les pouvoirs publics sont là, veulent une économie forte, et pas seulement du côté des multinationales, créent les conditions-cadres pour installer un climat.

     

    Pour cela, tout en haut, il faut un ministre fort, visible. Qui veuille bien y croire. Qui soit habité, lui-même, par l’équation économique. Avoir, dans sa vie, rempli une feuille de salaire, avec les retenues d’usage et les assurances sociales, sur une masse salariale dont il assume lui-même le risque économique (et non comme rouage d’un Etat nourri par la manne fiscale), serait assurément un atout majeur. Oui, avoir connu cette peur du lendemain, qui fait partie de la vie des chefs d’entreprise, à commencer bien sûr par les plus petites d’entre elles : deux, trois personnes, autour d’un petit patron qui a, un jour, tenté l’aventure de se lancer.

     

    Seulement voilà : à Genève, après les excellentes prestations à ce poste d’un Jean-Philippe Maitre, voire d’un Carlo Lamprecht, on s’est hélas habitué, depuis quelques années, à faire du ministère cantonal de l’Economie une forme de strapontin. Une annexe. Un corollaire. Une sorte de codicille, en tout petit, sur la carte de visite d’un magistrat. « On » a été ministre de la Santé, et accessoirement de l’Economie. Puis, « on » est maintenant ministre de la Police, et accessoirement de l’Economie. Présider aux destinées économiques du canton de Genève, aller voir les entreprises (et pas seulement dans les soirées de la FER ou de la CCIG), faire acte de présence aux côtés des micro-entrepreneurs, leur faciliter vraiment la lutte contre la paperasse, tout cela ne mériterait pas un ministère à plein temps ?

     

    Pierre Maudet est avant tout le ministre de la Police. Et il a du pain sur la planche ! D’ici au 8 mars, pour faire passer sa loi (ou non), et après le 8 mars. Diriger la sécurité, au sens large, dans une agglomération de près d’un demi-million d’habitants, en zone frontalière, est déjà largement, en soi, un job à plein temps. On partage ou non les choix politiques de Pierre Maudet, mais dans cette fonction, l’homme, régalien jusqu’aux tréfonds de l’âme, est dans ses bottes. Il est chez lui, dans son domaine, son secteur, son horizon d’attente. Mais, désolé s’il faut dire ici les choses avec un peu de franchise, on ne perçoit pas la même équation dans son portefeuille de l’Economie. Et cela, sans doute, pour la raison citée plus haut : il faut, pour « sentir » vraiment ce monde-là, avec pris soi-même le risque économique, lancé une boîte, ferraillé pour défendre son indépendance. Oui, il faut avoir connu ce travail-là. Avoir eu peur, aussi. Avoir peur, encore.

     

    Je n’affirme pas ici que l’homme ne serait pas fait pour la fonction. Mais il m’y semble un peu jeune, non en âge mais en expérience de l’économie réelle. C’est dommage. Car Pierre Maudet est un homme populaire, proche des gens, beaucoup moins « salons feutrés » que son collègue de parti au Conseil d’Etat. Car diriger l’économie d’un canton ne se saurait se réduire à des apparitions dans les cocktails de la place financière, du grand patronat ou de la haute horlogerie. C’est sur le terrain qu’on a envie de voir le ministre, au milieu de tous ceux qui font l’économie : les entrepreneurs, à commencer par les plus petits d’entre eux, leurs employés, jusqu’aux fonctions les plus modestes. Rien de plus détestable d’ailleurs, en Suisse, que d’user du mot « l’économie » pour parler du seul patronat, comme si l’ouvrier, le nettoyeur, l’infirmière, le commis de cuisine ne participaient pas à l’effort économique général. Le jour, en Suisse, où nous commencerons par parler économie en nous affranchissant de la tutelle, du paternalisme, voire de l’arrogance des tout puissants, sera le début d’un virage important.

     

    En matière économique et sociale, à Genève, la tempête est sans doute, hélas, devant nous. Pour l’affronter, au niveau politique, il faut délivrer des signaux d’engagement total de la part du Conseil d’Etat. Pas juste des strapontins. Mais un ministère à plein. Ou tout au moins, jumelé avec les Finances. Ou avec le Social. Mais « Police et Économie », c’est un non-sens. Genève mérite mieux. Ceux qui, jour après jour, travaillent à la prospérité de ce canton, en commençant par les plus modestes, aussi.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Ecoutons-les, ces collégiens

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    Sur le vif - Vendredi 30.01.15 - 18.17h

     

    Il faisait froid, hier, dans les rues de Genève, humide, pas drôle. Pas un temps à manifester. Pas un joli mois de mai. Bien loin, le Temps des Cerises, avec ses merles moqueurs. Pourtant, beaucoup de collégiens ont tenu à être là. Leur présence, de l’aveu même de leurs aînés, constituait à bien des égards l’événement de la journée, sa singularité, sa nouveauté. Laissons là les logiques de groupe, les slogans, les banderoles, les effets de mode et de mimétisme inhérents à toute manifestation de rue. Prenons-les un par un, ces jeunes. Ecoutons-les.

     

    Ils ne nous parlent pas d’eux-mêmes. Ni de leur libido. Ni de jouissance sans entraves. Ils n’ont nul chef historique à dégommer, nulle Sorbonne à occuper. Ils sont venus nous entretenir de leurs conditions de travail. Les leurs, mais aussi celles de leurs profs, ou du personnel administratif de leurs écoles. Ils n’invoquent nul conflit générationnel, n’opposent pas leur vision du monde, en termes d’âge, à celle des adultes. Je vais vous dire, moi pour quoi ils plaident, et pourquoi cela me trouble : ils sont venus défendre le « Collège », au sens très fort. Un lieu où l’on lit ensemble. Un lieu où l’on parle ensemble. Un lieu de transmission, où l’on étudie ensemble. Peut-être aussi, un lieu où l’on vit ensemble. Collège, Ecole de Commerce, Ecole de Culture Générale, Apprentissage, peu importe : il doit exister dans une société un espace de vie commune, puissant et central dans la Cité, où se forment les générations du lendemain.

     

    Ces jeunes ne nous disent pas : « Laissez-nous tranquilles ». Au contraire ! Je discute de plus en plus avec eux, depuis quelques semaines, et l’impression monte en moi de leur désir d’inclusion, et non de mise à l’écart d’une société qu’ils rejetteraient. Ils manifestent AVEC leurs profs, AVEC les bibliothécaires, les documentalistes, le personnel technique : non pas les uns contre les autres, mais TOUS ENSEMBLE, pour la qualité du « Collège ». En cela, au-delà de leurs qualités individuelles de « bons élèves » ou non, de doués ou de moins doués, ils demandent une certaine qualité (humaine, matérielle) pour le monde de l’enseignement dans son ensemble. Une certaine hauteur d’attention de la société envers l’École. C’est là leur signal, leur message.

     

    Lorsqu’ils nous parlent de la vétusté de certains bâtiments scolaires, avec des plafonds qui prennent l’eau, on se prend à penser à la sublime « floraison lépreuse des vieux murs », à ce Rimbaud, poète de 17 ans, que nous lisions au même âge (un peu avant, même), justement dans ces mêmes « Collèges » où certains d’entre nous ont vécu leurs plus belles années. J’en fais partie ! Années d’ouverture, de lectures intenses. Nous étions, en permanence, en « état de découverte ». Ce statut, dans une société où il faut travailler pour vivre, est tout de même d’un exceptionnel privilège.

     

    C’est cela, le « Collège ». Ça doit être cela ! Un lieu de don, de transmission, d’échanges, de dialogues. Rien ne me passionne plus que les « Travaux de Maturité ». J’ai profondément aimé ceux de mes filles. J’encourage tous ceux qui en ont envie à me faire connaître les leurs, tous domaines confondus : mon attention, mon émission aussi, les attendent. De grâce, valorisons dans cette vie, qui n’est pas infinie, ce qu’il y a de beau, ce qu’il y a de puissant, surgi d’un regard, de la fraîcheur ou de la singularité d’un angle. Valorisons-les, ces jeunes. Je viens de voir, et j’en ai parlé ici, Hamlet, monté à la Traverse par une jeune fille de 18 ans, Anna. Incroyable lecture, claire, pénétrante, avec des choix assumés, de formidables comédiens. Monter Hamlet, c’était son Travail de Matu. Fallait oser. Elle l’a fait.

     

    Je suis incapable de vous dire jusqu’où ira ce mouvement de collégiens qui s’est doucement mis en marche cet hiver, nous verrons bien. Mais une chose est sûre : dans les revendications de ces jeunes, il y a tout, sauf la seule défense sectorielle d’une génération. Il y a comme un humanisme plus global. Une certaine idée du service public. Donc, déjà, de l’Etat. L’École défendue non seulement par ceux qui y enseignent, mais par ses usagers, ses bénéficiaires : les élèves. Il y a là quelque chose de fort. Quelque chose de doux et de capteur, dans le sens de la vie. Contre la mort de l’esprit. Peut-être aussi, contre la mort tout court. C’est cela que j’ai senti. Ces collégiens, écoutons-les.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Les leçons de la Grèce : lumière, résistance, démocratie

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    Sur le vif - Lundi 26.01.15 - 13.12h

     

    Dans le pays où, voici vingt-cinq siècles, fut inventée une forme de démocratie qui, bien plus tard, sera l’une des inspiratrices de la nôtre, les urnes ont parlé. Pas la rue : les urnes ! Le « démos », souverain, a exprimé son choix. La première chose, avant toute autre réaction, est de prendre acte de ce choix, le respecter. Ne pas commencer à dire que le peuple grec se serait trompé, aurait cédé à un aveuglement, aux sirènes d’un populisme de gauche. Non, le peuple grec a parlé, c’est lui qui décide des affaires de la Grèce, lui et lui-seul, lui et certainement pas l’Union européenne, ni le Capital mondialisé, ni l’Allemagne, ni Mme Merkel.

     

    La Grèce et l’Allemagne. L’une des passions de ma vie, sur laquelle j’ai tant travaillé naguère. Non sur le plan politique, mais littéraire : ce petit miracle, dès la seconde partie du dix-huitième siècle, de transmission de la littérature grecque par les plus éclairées, les plus géniales des consciences allemandes de l’époque : je pense en priorité à Hölderlin. Et, toujours avec beaucoup d’émotion, à mon professeur de l’époque, Bernhard Böschenstein. Non, nous ne sommes pas hors sujet : je dis ici  à quel point était devenu insupportable le paternalisme de Berlin face à Athènes, depuis des années. Mme Merkel parlait de la Grèce comme le patron du Saint-Empire aurait, naguère, parlé d’une contrée sujette. Elle ne se contentait pas de s’inquiéter de la situation économique de ce pays, elle intervenait directement, tonnait, grondait, comme un adulte faisant la leçon à un enfant.

     

    Oui, ce discours était devenu insupportable, non seulement quand on pense aux souffrances économiques et sociales du peuple grec, mais encore – et surtout – quand on s’est penché sur l’Histoire de ce pays, quand on connaît l’intransigeance de sa fierté nationale, son exceptionnelle capacité de résistance aux puissants extérieurs. Comme le rappelait tout à l’heure à la RSR Christophe Chiclet, remarquable connaisseur de l’Histoire grecque, ce peuple-là a dit non à Mussolini en 1940, non à Hitler dès 1941, non aux Anglais en 1945. Allait-il si longtemps supporter l’arrogance du discours de Berlin, le traitant en improbable dominion ?

     

    Alors hier, les Grecs ont voté pour Syriza. Et moi, amoureux de ce peuple et de son Histoire, moi qui ai la chance de connaître le grec ancien et espère bien avoir assez de force, encore, pour me mettre au grec moderne (que je lis, dans un journal, mais suis incapable de parler), j’enrage de ce paternalisme, toujours recommencé, des journaux économiques, ou des pages financières de nos quotidiens libéraux romands, ne titrant ce matin que sur la réaction des marchés, l’inquiétude de l’Union européenne, les leçons d’inexorable de la presse allemande de ce matin (Frankfurter Allgemeine). Titrant sur tout cela, oui, qui n’est pas primaire, mais secondaire.

     

    Ce qui est primaire, c’est de prendre acte du choix souverain d’un grand peuple. Un peuple exsangue. Un peuple qui souffre. Un peuple qui voudrait simplement pouvoir payer son loyer. Un peuple qui, en matière de démocratie, n’a strictement aucune leçon à recevoir de nous. Un peuple qu’il faut soutenir. Nous lui devons tant. Et pas besoin pour cela de remonter à Périclès. Lire les auteurs grecs d’aujourd’hui, la presse grecque d'aujourd'hui, aller voir le remarquable cinéma grec contemporain, celui dont seul l’excellent journal Gauche Hebdo nous parle, depuis des années. Eh oui : pendant que la très obédiente presse libérale n’en finit plus de tartiner sur les leçons de Mme Merkel, l’impatience des Allemands et de l’Union européenne, Gauche Hebdo, semaine après semaine, nous sensibilise de manière pointue et compétente aux éblouissements culturels de la Grèce aujourd’hui. Et si nous recommencions à parler de ce pays sous l’angle de la lumière ? Il a tant à nous apporter.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Gil Baillod : l'étoffe des grands

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    Sur le vif - 22.01.15 - 17.29h

     

    Gil Baillod, dont nous apprenons à l’instant le décès, à trois semaines de ses 80 ans, a été l’un des plus grands journalistes que la Suisse romande ait connus. Un homme seul. Une tronche. Un caractère. Une tête de lard. Un homme avec un incroyable réseau, lui permettant d’explorer à fond les arcanes du pouvoir, pour mieux décrire et dénoncer les abus des puissants. Un homme qui s’est fait des légions d’ennemis. Grandi par eux, leur nombre, leurs tentatives de nuisances, de pressions. Magnifié par son combat, et celui de ses équipes à l’Impartial, pour établir des vérités locales, celles qu’il n‘aurait pas fallu voir, parce qu’elles n’étaient pas celles des cartes postales.

     

    Patron mythique de « L’Impartial », infatigable bretteur des Montagnes neuchâteloises, bijoutier-joaillier de formation, Gil Baillod aura passé sa vie à sertir le matériau des mots. Orfèvre du billet ! Il était au coup de gueule ce que les Quarantièmes Rugissants sont à l’aventurier solitaire du Cap Horn : la promesse, toujours, de l’inattendu. Des tempêtes de sincérité. La défense des petits contre les puissants. Il était à lui seul un maelström. Je garderai de cet immense confrère un souvenir exemplaire de professionnalisme, de courage et d’engagement. Ce soir, le monde du journalisme en Suisse romande est en deuil. Un grand du métier nous a quittés.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Horace au Loup : chemin de traverse, vers la survie

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    Sur le vif - Dimanche 18.01.15 - 18.08h

     

    Dans l’histoire d’Horace, tout est archaïque. Le propos relate un épisode de la première époque de Rome, celle des rois, sous le règne de Tulle, il y a quelque 2600 ans. Même pour un contemporain de Tite-Live (1er siècle avant JC), qui nous le raconte, c’est déjà de l’Histoire ancienne. Le pièce de Corneille, elle, écrite 2200 ans plus tard, est représentée pour la première fois en 1640, sous les dernières années de Louis XIII et de Richelieu, à qui elle est dédiée. La Paix des Pyrénées (1659) est encore loin, et quand on parle de guerre entre puissants, à ce moment-là, on songe davantage à la France et à l’Espagne qu’à la si lointaine Rome des rois, dans sa rivalité avec la cité d’Albe.

     

    Sans doute aussi (mais ce seul élément mériterait à lui seul une approche) l’étroitesse des relations entretenues par Camille, sœur du Romain Horace et fiancée de l’Albain Curiace, avec Albe l’ennemie, fait-elle songer à ce fameux échange de lettres entre Anne d’Autriche, reine de France, et son frère l’Infant d’Espagne, en pleine guerre : Richelieu et Louis XIII n’avaient que moyennent apprécié, et sans doute tout autre qu’une reine l’eût-il éprouvé sur l’heure. Mais laissons là l’Histoire, venons au texte. Dans lequel, justement, tout respire l’ancestralité. Horace, c’est une histoire ontologiquement d’autrefois, une épopée fondatrice. Une vieillerie voulue comme telle.

     

    Tout est archaïque, y compris la pièce elle-même dans la mémoire d’un adulte qui va la voir, disons à la cinquantaine. Il l’aura lue, de gré ou de force, quatre décennies plus tôt, avec dans le meilleur des cas la magie d’un prof de français sachant restituer à l’alexandrin classique sa splendeur musicale, et dans le pire l’un de ces explicateurs de textes au forceps, insensible à la musique, partant de tout, sauf des syllabes elles-mêmes, pour livrer au disciple, clefs en mains, le « sens caché » du texte.

     

    Tout est archaïque, à commencer par ces notions d’honneur et de sang, de gloire éternelle, roulés dans des « r » certes moins sensuels que ceux de Racine, pourtant d’une beauté surprenante, épurée, pour qui veut bien leur prêter l’oreille. Au Théâtre du Loup, le metteur en scène Didier Nkebereza, qui s’était récemment frotté à l’Iphigénie en Tauride de Goethe, a choisi l’option la plus heureuse, peut-être la seule qui vaille : priorité absolue à la diction, travail vocal et respiratoire sur la puissance de percussion et de vibration de l’alexandrin. Voilà un spectacle qui avant tout se donne à entendre, même si la part du visuel, d’autant plus belle qu’elle s’affirme dans une totale sobriété, délivre d’innombrables signes de compréhension. Chez l’acteur qui parle, ou chez celui qui écoute : ainsi les éclairs de feu dans le regard de Mariama Sylla (Camille) lorsque monologue son amant Curiace (Jean-Louis Johannides), croyant la paix sauvée, leur hymen assuré.

     

    Le petit miracle de cette mise en scène, c’est qu’en sachant qu’on a deux heures et demi à passer face au déroulement de cinq actes, dans la nudité du décor, mettant en valeur la signifiante intervention des éclairages, face à un néo-classicisme totalement assumé, avec toges, sandales et jupettes, même pas l’ultime relique d’une colonne, sachant cela on laisse avec un infini bonheur la distillation métronomique des vers atteindre nos tympans.

     

    Le grand vainqueur, c’est le texte. Travaillé, ciselé, respiré, diérèses et synérèses (la syllabe en une ou deux diphtongues, selon les besoins de la métrique) savamment différenciées. Classique, peut-être. Mais diablement efficace au service du propos. Même le plus profane des spectateurs, s’il veut bien laisser venir à lui la petite musique, comprend tout. Il adhère au texte. Et cela, c’est tellement précieux : le travail d’une petite équipe au service du plus grand nombre. En les écoutant, hier soir au Loup, j’ai pensé à ces jeunes des banlieues françaises, les plus défavorisées, trouvant dans la mise en oralité du vers racinien le chemin le plus sublime de l’intégration.

     

    En ces temps où la question de l’Autre nous interpelle avec tant de puissance, où tant de Romes et tant d’Albes trouvent mille raisons de s’exclure et s’opposer, laisser la place aux textes, prendre le temps de les interroger en commençant simplement par les pratiquer, prend moins que jamais l’allure d’un luxe. Impérieuse nécessité, au contraire. Chemin de traverse, vers la survie.

     

     

    Pascal Décaillet

     

     

    *** Horace, de Corneille – Théâtre du Loup - Mise en scène : Didier Nkebereza. Scénographies et costumes : Lothar Hüttling. Création lumières : Jonas Bühler. Avec Adrien Barazzone, Deborah Etienne-Landenberg, Christian Gregori, Claude Goy, Jean-Louis Johannides, Frédéric Langenberg, Lola Riccaboni, Laurent Sandoz, Mariama Sylla, Adrien Zumthor. Avec la participation d’Arsène et Merlin Landenberg.

     

     

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  • Hamlet à la Traverse : épuration, clarté, talent

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    Sur le vif - Samedi 10.01.15 - 18.17h

     

    Une salle sobre, sans décor. Huit jeunes, garçons et filles, 16 à 25 ans. Ils disent Hamlet, tout en le jouant, le texte de Shakespeare, dans un mélange de quatre traductions, dont celle, sublime, du poète Yves Bonnefoy. Ils le jouent, mais j’insiste : ils le disent. Si bien, avec un telle mise en valeur des syllabes, que la petite musique élisabéthaine nous trottinera encore longtemps dans la tête après l’heure et demie de représentation. J’en ai rêvé, de ce texte, la nuit dernière, j’ai vu apparaître, non le fantôme du roi, mais des personnages d’hier, comme des notes de partition, par bribes, dans la nuit d’encre.

     

    J’ai bien dû voir dix fois Hamlet dans ma vie, dix versions, ce qui est assez normal pour un homme de 56 ans. Il y en eut, hélas, des touffues, toutes de poussière et d’archaïsme, au point que l’enjeu n’apparaissait pas. A quoi sert la mise en scène, si ce n’est, avant toute chose, avant le style et l’esthétique, à mettre en valeur les lignes de puissance et de tension d’un texte ? Eh bien hier soir, à la Traverse, grâce au Travail de Maturité d’une jeune fille de 18 ans, Anna Rossmann-Kiss, grâce à son fantastique effort de clarification , grâce à la précision de ses angles de départ, la filiation et la question de la génération, j’ai vu un peu plus clair dans ce texte, l’un des moments majeurs de l’Histoire du théâtre.

     

    Cette réussite dans l’ordre du sens, Anna l’obtient par un constant travail de sobriété et d’épuration. Rien, dans le visuel, qui serait de nature à détourner le spectateur de l’absolue primauté du texte. Les huit jeunes comédiens sont remarquables, ils ont travaillé diction et respiration, ils ont surtout intégré l’exactitude des enjeux, épousé les angles de mise en scène. Ils jouent le même spectacle, racontent la même histoire. Au service d’une même clarté. Du coup, plusieurs acteurs pour un seul Hamlet, et ainsi pour d’autres personnages, mais en quelques secondes, au début de chaque scène, le spectateur rétablit, identifie, en un mot comprend.

     

    J’allais vous dire d’aller le voir, ce Hamlet. Hélas, il n’y avait que trois représentations, de jeudi à ce soir 19h. A moins qu’ils ne décident de prolonger demain dimanche. L’entrée est libre. Il y a un chapeau. Je n’oublierai pas cette mise en scène. Et n’exclus pas que nous soyons amenés à reparler d’Anna Rossmann-Kiss, 18 ans, dans des questions liées à la chose théâtrale, dans les quelques décennies qui nous attendent.

     

    Pascal Décaillet

     

     

    *** Hamlet, nouvelle volée. Par la Compagnie du Préau et la Maison de Quartier des Pâquis. Mise en scène : Anna. Avec Louis, Kenza, Louise, Woody, Isaline, Arcadi, Christelle et John.

     

     

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  • Deuil, prière, lumière

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    Mercredi 07.01.15 - 14.38h

     

    Aujourd’hui à Paris, l’horreur s’est produite. Avant toute chose, il nous faut penser aux victimes, leurs proches, leurs familles. Et puis, il nous faut penser à ceux qui restent en vie après la mort des gens qu’ils aiment, cette étincelle qui à tout prix demeure, quelque part dans la nuit barbare.

     

    La question, en ce 7 janvier 2015, n’est pas de savoir si on aimait ou non Charlie Hebdo, je dirais même qu’elle n’a aucune importance. La question, c’est qu’à des dessins, ou des écrits, on a répondu par des armes. A l’insolence, on a opposé le visage de la mort. Aux sales gamins de la provocation, on a ôté la vie. Oui, un pas est franchi. Une barrière de civilisation.

     

    Pour le reste, nous verrons. Aujourd’hui, deuil et prière. Hommage aux victimes. De grâce, rien d’autre. Ajouter de la haine à la haine serait entrer dans le jeu des auteurs. Stigmatiser une religion pratiquée en France par des millions de personnes, en Suisse pas des centaines de milliers, serait aussi odieux qu’inacceptable, vous connaissez mon point de vue sur le sujet.

     

    En ce jour de deuil, je pense à la tuerie du Parlement de Nanterre, sur les lieux de laquelle je m’étais rendu, le 27 mars 2002, pour une émission spéciale avec mon ami Fabrice Junod. Là, c’était des élus municipaux, en pleine séance, qu’on avait massacrés. La lumière des survivants, le soir même du drame, avait dépassé en puissance l’obscurité glacée de l’acte. Parce que, ce soir-là, Nanterre pensait à l’essentiel : demeurer ensemble dans la République. Continuer à la construire. Garder son calme. Sans doute la seule réponse à la barbarie.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Asile : une proposition irresponsable

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    Sur le vif - Mardi 06.01.15 - 14.58h

     

    Il n’est pas question ici de sous-estimer l’ampleur de la tragédie syrienne. La masse des réfugiés doit nous sensibiliser, en Suisse comme ailleurs. Et les cris d’alarme du HCR (Haut-Commissariat aux Réfugiés) doivent être entendus. Mais pour autant, il ne faut pas accepter n’importe quoi. C’est hélas le cas de la proposition de faire accueillir cent mille réfugiés syriens par la Suisse, émanant de 500 personnes et 27 organisations.

     

    Comment ont-ils pu nous sortir ce chiffre ? En quel honneur un pays de huit millions d’habitants devrait-il consentir un tel effort ? La moindre règle de trois, effectuée en cinq secondes, obligerait l’Allemagne, pays de 80 millions d’habitants, à accueillir dans la même proportion un million de réfugiés syriens. Et la France, entre sept et huit cent mille. Que notre petit pays donne l’exemple, d’accord. Qu’il maintienne sa tradition d’accueil, d’accord. Qu’il déploie même, en cas de tragédie intense (nous y sommes, avec la Syrie), des efforts d’exception, d’accord. Mais désolé, Mesdames et Messieurs les signataires de cette lettre, la Suisse n’a pas à porter seule le poids de la misère du monde.

     

    Dès lors, articuler un tel chiffre relève soit de l’inconscience, soit de la pure et simple provocation. En allant chercher dans des algèbres aussi stratosphériques un nombre aussi disproportionné, les signataires de la lettre, et les « 27 organisations » discréditent leur démarche. C’est dommage, profondément. Parce que la situation en Syrie est catastrophique, mérite notre mobilisation et nos efforts. Mais dans une échelle qui reste à la mesure de la taille et de la démographie de notre pays.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • La traversée qu'il nous faut

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    Sur le vif - Lundi 05.01.15 - 14.33h

     

    Cette fois oui, un projet qui va dans le bon sens. Après la parenthèse erratique de l’épisode de l’initiative de petite traversée, qui avait surtout permis à l’UDC de faire parler d’elle en période électorale à l’automne 2013, mais représentait une vision dépassée de la mobilité à Genève, ceux qui veulent une traversée peuvent se réjouir. Avec 11'700 signatures, voici maintenant une initiative proposant le seul tracé possible, celui d’une grande traversée, une traversée du lac, en amont, de nature à désengorger vraiment le trafic en ville, et boucler enfin la ceinture autoroutière de Genève. En la mettant en lien avec la seule vision de mobilité qui vaille, le réseau français. Oui, enfin, pour une fois, sur du concret et non sur du vent, envisageons le « Grand Genève ».

     

    Je dis bien : « ceux qui veulent une traversée ». Une partie de la population n’en a jamais voulu aucune, ni petite ni grande, ni de la rade ni du lac. Ceux-là demeureront dans leur conviction, qui se doit d’ailleurs d’être respectée. Mais c’est bel et bien à l’intérieur du camp des partisans du principe de traversée que la bataille de la nouvelle initiative va se jouer. On espère, notamment, que l’électorat UDC saura se montrer bon joueur, et ne pas « faire payer » aux initiants d'aujourd'hui l’échec de son propre projet, en septembre 2014. Ce genre de vendetta au sein de la droite desservirait à coup sûr l’intérêt supérieur de la mobilité à Genève.

     

    Reste que rien n’est joué. Il faudra d’abord gagner l’initiative devant le peuple, c'est loin d'être réalisé. Et puis, si c’est le cas, il faudra s’assurer que tout cela n’est pas du vent. Solidité du financement. Rôle régalien de l’Etat comme maître d’œuvre d’une grande infrastructure d’intérêt public. Refuser l’esbroufe et la facilité de « partenariats » avec le privé, où la République perdrait la main. Surtout, faire de ce projet immense l’affaire de tous. Pas seulement les initiants d’aujourd’hui. Pas seulement le PLR, le PDC, les Verts libéraux, le patronat, bref la droite économique. Mais le projet de tout un canton, intégrant toutes les formes de mobilité, y compris celles que prônent les opposants d’aujourd’hui. Par pitié, ne pas penser ce projet comme un autel à la bagnole, une ode à la bagnole, dans la liturgie recommencée de la bagnole.

     

    Une dernière remarque, plus politique, qui s’adresse à l’Entente. Voyez, Mesdames et Messieurs, que les initiatives ont du bon. Elles permettent, lorsque tout est bloqué dans la classe politique, de faire redémarrer la machine en s’adressant au suffrage universel. Encore une fois, c’est loin d’être gagné. Mais au moins, la démarche est bonne. Le projet est bon. La vision est juste. Pour le reste, advienne que pourra. Pour ma part, je ne verrai pas cette traversée. Mais j’ai des enfants. Je suis né et je vis au bord du lac. Et surtout, j’aime Genève.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Pour une démocratie directe inventive, créatrice et dérangeante

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    Sur le vif - Dimanche 04.01.15 - 17.24h

     

    Mon vœu le plus cher, pour mon pays en 2015, est celui d’une démocratie directe vivante et inventive, qui continue de permettre au plus grand nombre (quatre millions de votants potentiels) de faire valoir ses vues. Par exemple, par le biais d’initiatives populaires. Non seulement ces dernières ne sont pas de trop, comme on essaye de nous le faire croire, mais elles donnent au corps électoral de l’ensemble des citoyens l’occasion de s’exprimer sur des sujets que les élus parlementaires ont négligés. Au final, le souverain tranche. Il dit oui ou non, oui au 9 février, non à Ecopop. Il arbitre plutôt sagement, je trouve, instinctivement garant de l’équilibre des décisions, sur le long terme. Ce suffrage universel vaut tous les corps intermédiaires, toutes les assemblées de notables, toutes les cléricatures d’intérêts, tous les lobbys de l’économie et de la finance.

     

    En 2015, je plaiderai encore et toujours pour un système où le suffrage universel prime sur les décisions parlementaires, par exemple par l’usage du référendum. Les élus, dans les Grands Conseils cantonaux ou aux Chambres fédérales, sont là pour faire des lois et contrôler les exécutifs (c’est déjà une vaste et noble tâche). Ils ne sont pas là pour s’approprier la parole politique, monopoliser un débat qui doit, tout au contraire, être celui de la totalité des citoyennes et citoyens de notre pays.

     

    L’initiative et le référendum ne sont pas absolument pas des corps étrangers à notre démocratie, des intrus, comme on tente de l’accréditer. Ils en font totalement partie. Ils sont dûment prévus et codifiés dans notre ordre constitutionnel. Ces droits extraordinaires, que tant de voisins nous envient (à commencer par nombre de nos amis français, fatigués de ce système où tout vient d’en haut), ne s’usent que si on ne s’en sert pas. Chaque fois qu’on en fait usage, au contraire, c’est la vitalité de notre pays qui en sort gagnante : nos quelque quatre millions de citoyennes et citoyens sont largement assez mûrs, assez adultes pour discerner le bon grain de l’ivraie. Pourquoi leur intelligence collective aurait-elle moins de bon sens, d’instinct de l’intérêt supérieur du pays, que celle de 246 élus fédéraux ?

     

    Les droits populaires, en Suisse, sont de plus en plus attaqués par la classe et la caste politique, le lobby des élus qui n’a jamais pu supporter cette concurrence du suffrage universel. Ils ont tort. Il s’agit pour le corps des citoyens de le leur signifier. En leur rappelant qu’ils ne sont là que pour deux choses (faire des lois, qui d’ailleurs peuvent être corrigées en référendum, et contrôler l’action du gouvernement). Qu’ils le fassent déjà, ce boulot, plutôt que de tournicoter entre eux dans un jeu de miroirs autiste et consanguin. Le leur signifier, aussi, en faisant vivre par l’exemple le droit d’initiative et de référendum : en Suisse, le débat politique appartient à tous les citoyens, il n’a pas à se laisser confisquer par les seuls parlementaires.

     

    J’invite mes concitoyens à la plus grande méfiance face au discours visant à discréditer notre démocratie directe. Partout en Europe, les peuples se réveillent. De France, d’Allemagne, on se prend à imaginer des systèmes qui, tout en respectant le génie propre à chacune de ces nations, permettent aux citoyens d’influencer davantage, d’en bas, la prise de décision politique. En France particulièrement, le corps des citoyens n’est convoqué aux urnes que pour élire, très rarement pour décider sur des sujets thématiques. Lorsque c’est le cas, le débat est dévié par un plébiscite, pour ou contre le président en place. Lorsque le peuple, comme en mai 2005, dit non au Traité européen, on lui dit qu’il n’a rien compris, mal voté, et on tarabiscote le système pour imposer autrement le Traité. Cela, les Français en ont assez. Le pouvoir citoyen, dans les années qui viennent, ils risquent d’être amenés à l’exiger plutôt durement : nous sommes peut-être à l’aube, dans ce pays, d’un bouleversement en profondeur – et dans la douleur – du système.

     

    Pour l’heure, nous Suisses, vivons notre démocratie. Jetons-nous dans le débat d’idées, n’en laissons en aucun cas le monopole aux élus, déposons des textes qui suscitent la discussion dans l’ensemble du pays. N’ayons pas peur de secouer une classe politique qui brille trop souvent par sa léthargie. Décidons des grands contours de notre destin à l’échelle de quatre millions. Laissons nos élus faire des lois, contrôler les gouvernements et les administrations. Mais le débat politique doit être le nôtre. Celui des plus de quatre millions de citoyennes et citoyens de cette magnifique démocratie. A tous, je souhaite une année politique vivante, inventive, surprenante et dérangeante.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Le pitoyable "avertissement" à Rémy Pagani

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    Sur le vif - Lundi 22.12.14 - 16.57h

     

    Attendre le 22 décembre, trois jours avant Noël, la trêve des vacances ayant déjà commencé, pour publier, comme en catimini, un petit chef d’œuvre de tartufferie où l’attaque politique se camoufle sous la terminologie des juristes de la Couronne. Tel est le procédé dont vient d’user, face à Rémy Pagani, le président du Conseil d’Etat François Longchamp. L’homme qui s’ennuie. L’homme qui trompe cet ennui par de petits procédés bien tatillons, un jour contre les Communes, le lendemain contre un adversaire politique de son parti en Ville de Genève. L’homme qui règne par l’administratif. Président pour cinq ans, mais secrétaire général à vie.

     

    Il faudrait faire lire à haute voix, par quelque héraut, dans les écoles, le communiqué présidentiel publié aujourd’hui à 14h, pour que puisse s’en dégager toute la puissance de vengeance du pouvoir face à un opposant, par la voie dite « administrative », lorsque politiquement on n’arrive plus à en faire façon. Comme dans l’affaire des Communes, cet automne, le président régit et régente, brandit le triangle parfait, définit le cadastre. Bref, il administre.

     

    Et il est malin, en plus. Il sait que toute la droite, nettement majoritaire dans ce canton, sera heureuse de voir M. Pagani, sa bête boire, sanctionnée. Le grand régisseur aura de son côté la raison administrative, celle du convenable, l’appui des moutons de son groupe parlementaire. Laissons-les, ces Bienheureux, s’auto-congratuler. N’attendons que ce jour de mai qui verra le second tour des élections municipales. Et nous verrons bien, ce jour-là, ce que pense le peuple souverain de M. Pagani.

     

    Pour ma part - mais je ne suis qu'un citoyen de la Ville parmi des milliers d'autres - je veux dire ici, bien que je ne partage pas ses options politiques, ma confiance dans le magistrat Pagani, et ma reconnaissance pour son engagement en faveur de la Cité.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Le déplacement du curseur

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    Sur le vif - Dimanche 21.12.14 - 16.55h

     

    La majorité de droite élargie (PLR, MCG, UDC) sur la question amirale du budget, mère de toutes les batailles, ne doit rien au hasard. Elle est, comme nous l’expliquions ici hier, le fruit d’une évolution parfaitement perceptible, depuis des années, des fronts politiques genevois. Elle était, depuis longtemps, prévisible. Encore faut-il, pour cela, que les observateurs de la vie politique s’affranchissent des apparences du moment pour se projeter dans la réalité à venir.

     

    Une telle posture exige une certaine puissance de solitude, une épaisseur du cuir. Entrer en matière sur la préférence cantonale, non pas aujourd’hui (tout le monde le fait), mais il y a cinq ou sept ans, lorsque les partisans de cette option étaient pestiférés. Voir venir le regroupement des forces de droite, ci-devant appelée « élargie », non seulement maintenant, alors que ces dernières viennent de s’imposer dans une bataille majeure, mais il y a cinq ans, six ans, sept ans, alors qu’on ne jurait que par l’axe du centre. Avertir de l’existence de maillons faibles (deux par législature en général) dans un collège, non lorsque cette faiblesse ministérielle commence à faire l’unanimité, mais en amont, alors que les intéressés sont populaires, sympathiques, immergent les réseaux sociaux de leur populisme facile. Bref, les meutes de la vingt-cinquième heure, c’est bien gentil, mais la solitude glacée de la première heure, c’est en général un peu plus risqué.

     

    Ce qui était prévisible, à Genève, c’est le déplacement du curseur. Cette nouvelle droite peut, si elle le veut, mener Genève dans les quatre ans de législature qui nous restent. Sans doute ne le fera-t-elle pas, d’ailleurs, ou juste ponctuellement, parce qu’elle est éminemment fragile, divisée à l’interne, et parce que nous sommes dans un système où nulle majorité stable ne tient. Mais enfin, tout de même, en laissant le PDC ruminer dans ses retranchements moralistes de sacristie, et en allant chercher ailleurs l’appui nécessaire pour donner à Genève un budget, le PLR a donné un signal relativement historique, depuis les années trente. C’est cela, au-delà des chiffres du budget, qui s’est produit vendredi, dans l’Histoire politique genevoise. De grâce, sachons la lire. La mettre en perspective historique. Insérer l’événement ponctuel dans sa ligne de continuité. Pour cela, il faut des observateurs et commentateurs capables de s’affranchir du pointillisme, appréhender un mouvement d’ensemble.

     

    Cette droite élargie est désormais investie d’une responsabilité. Si elle veut survivre à cette victoire ponctuelle sur le budget 2015, elle se doit d’établir, puis de présenter à l’opinion publique un minimum d’armature idéologique commune. Oui, disons un minimum. A cet égard, une remarque : nulle cimentation des droites genevoises ne pourra s’opérer sur la seule idée du profit financier, spéculatif, de la vassalité du politique face à l’univers bancaire, du culte de la réussite individuelle. Ce qui doit réunir les différentes familles de la droite genevoise, c’est l’idée républicaine. Cette dernière implique une attention majeure à l’édification collective d’une société qui n’oublierait personne, et où il y aurait d’autres valeurs  - tiens, par exemple l'école - que l’argent et l’insolence. Ce souci de solidarité et de redistribution, pourquoi faudrait-il en laisser le monopole à la gauche ?

     

    Si cette nouvelle majorité tient compte, dans les mois qui viennent, de cette impérieuse nécessité d’un langage républicain, avec vision d'Etat, elle pourra rendre à Genève de fiers services. Si, au contraire, elle se contente de monter des coups, une fois l’an, sur la question du budget, ou sur d’improbables affaires immobilières ou financières, elle se diluera dans l’insignifiance.

     

     Pascal Décaillet

     

     

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  • Droite élargie, horizons rétrécis

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    Sur le vif - Samedi 20.12.14 - 17.36h

     

    Un budget dominé par la droite élargie, la gauche marginalisée, le PDC réduit à pleurnicher : tout ce qui s’est passé jeudi et vendredi en plénum était, d’un bout à l’autre, prévisible. Non depuis quelques semaines, mais depuis plusieurs années. Il faut lire la politique dans sa mémoire historique, placer l’événement sur sa ligne de continuité, renvoyer hors sujet les moralistes.

     

    Droite élargie : oui, maintenant, c’est fait. Mais il faut rappeler que l’émergence de cette nouvelle donne trouve ses racines dans la dernière législature, voire celle d’avant. Le vote final, hier, du budget, a constitué pour toute une génération politique une seconde douche glacée, après celle du 6 octobre 2013, ce dimanche de l’élection législative voyant à la fois les Verts s’effondrer et le MCG passer à 20 députés.

     

    Quelle génération ? Mais celle, parbleu, qui n’a cessé de s’imaginer le MCG comme une parenthèse de l’Histoire, un mauvais rêve, dont on allait bien se réveiller. Encore aujourd’hui, au lendemain du vote du budget, le chef du groupe PDC qualifie de « séditieux » un parti qui, jusqu’à nouvel ordre, fut porté par les voies démocratiques à son actuelle représentation parlementaire, les mêmes voies qui, le même jour, avaient envoyé beaucoup moins de députés PDC au Parlement. Il y aurait donc « sédition » quand le peuple préfère une formation rivale, s’étant engagée dans le même débat démocratique, l’ayant simplement gagné. Singulier diagnostic démocratique, Monsieur le Bon Docteur.

     

    J’ai été le tout premier, il y a plusieurs années, à parler à Genève de droite élargie. C’était encore sous le poids idéologique dominant de ces deux précédentes législatures, où M. Longchamp ne tarissait pas d’éloges sur son collègue M. Hiler, ce cher David, et où les Verts, tout heureux de collaborer à maintes facettes du pouvoir, s’employaient à briller dans l’ordre de l’illisible. Eh bien cette époque-là, entre l’active collaboration des Verts et les ultimes tentatives de charnière du PDC (j’allais dire « du MRP »), est révolue. Nous avons eu, avec cette affaire budgétaire, une démonstration de force de la mécanique de droite de la nouvelle législature : ensemble, le PLR, le MCG et l’UDC peuvent, s’ils le décident, faire ce qu’ils veulent.

     

    Pour autant, voyez-vous, je ne m’en réjouis pas. La droite élargie que j’appelais de mes vœux il y a plusieurs années, c’était pour mettre fin à cette indéchiffrable physique des fluides que, dans son seul intérêt, M. Longchamp faisait donner, établissant ses majorités avec l’active collaboration du centre. Eh bien cela aussi, c’est fini. Le même, devenu président à vie du Conseil d’Etat, ne rechigne pas une seconde à établir le levier des décisions avec l’appui de ces Gueux auxquels il n’a cessé de vouer tant d’arrogance. Il ne perd pas le nord, M. Longchamp : lorsque l’axe du pouvoir, ci-devant appelé « curseur » (M. Aellen me comprendra), se déplace vers la droite, il laisse faire. Et se tait.

     

    Je ne m’en réjouis pas, parce que la droite élargie que j’esquissais il y a plusieurs années n’avait pas vocation à s’articuler autour des forces de l’argent, de la domination par les puissants et les possédants, la mise à l’écart des plus faibles. Bref, je ne rêvais pas que cela se fît pour la plus grande gloire de l’idéologie libérale, bénéficiant désormais de l’appui de l’aile ploutocrate des Gueux. J’aurais aimé une droite élargie se fondant sur d’autres valeurs, autour de l’idée républicaine. Je ne tire donc, pour ma part, aucune satisfaction d’une nouvelle donne que, paradoxalement, j’avais été l’un des premiers, naguère, à appeler de mes vœux.

     

    On rappellera enfin, en cette période de Fêtes, que la seule quête de la prospérité individuelle n’apporte que peu de bonheur, si c’est pour enjamber dans la rue la masse des quémandeurs et des nécessiteux. On ajoutera que l’aventure républicaine doit se fonder dans l’espace commun, comme une construction collective. Et que le niveau de civilisation d’une société, comme chacun sait, se mesure à tout ce qu’on peut entreprendre pour les plus faibles, les plus fragiles. Je n’ai pas exactement perçu cette dimension-là dans les ultimes arbitrages sur le budget 2015 de l’Etat de Genève.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • DIP : radicaux, réveillez-vous !

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    Sur le vif - Lundi 15.12.14 - 12.50h

     

    Il existait naguère à Genève un grand et vieux parti, grogneur et grognard, bonapartiste dans le tréfonds, férocement républicain, passionné d’institutions. Le parti de James Fazy. Ils s’appelaient les radicaux, je les admirais, plus encore à Genève qu’au niveau suisse, parce que là, il fallait tout de même compter avec la Bahnhofstrasse, qui n’était pas exactement ma tasse de thé. Hier soir encore, entre 18.45h et 19h, en écoutant Gilles Petitpierre (que j’ai tant interviewé dans mes années bernoises) à la RSR, je me disais qu’il lui restait peut-être, à ce parti, quelques fragments d’âme. Mais peut-être n’était-ce là, comme dans la légende du Cid, qu’un cadavre encore habillé en guerrier. L’illusion d’une survivance.

     

    Oui, j’ai aimé à Genève ce parti de grenadiers, parce qu’il était profondément populaire, sentait la soupe et le cassoulet, avait érigé les barricades de Saint-Gervais, donné au canton ses institutions modernes, renvoyé le patricien à la rue des Granges, démoli les barricades, encouragé la petite entreprise. Ils avaient en eux la fureur victorieuse de la République. Ils avaient aussi tant œuvré pour l’école, de la fondation de l’Université à celle du Cycle d’Orientation, dont on oublie parfois que le vrai père est le radical Alfred Borel. Il y a eu, chez ces radicaux historiques, les Ducret et les Segond, et je l’espère encore chez les deux magistrats d’aujourd’hui, comme un attachement viscéral à l’idée même de l’Etat, non comme superstructure mais comme théâtre, le seul qui puisse valoir, de la mise en forme de notre destin commun.

     

    Aujourd’hui, cette âme radicale, où est-elle ? A l’heure où le PLR, improbable produit de la fusion du grognard avec le patricien, brandit le sécateur pour couper dans la formation, où sont-elles, les voix radicales qui, au nom d’une certaine idée de l’Etat, de l’École, viendraient publiquement afficher leur désaccord ? Car dans l’affaire de ces coupes, on joue avec le feu avec une légèreté qui bafoue toute la part du symbole que peut revêtir l’acte politique : on les met en balance avec la question de l’annuité. Et c’est à celui, en fin de semaine en plénum, qui, comme dans les Comices agricoles, saura se montrer le plus maquignon, le plus retors, le plus vicelard dans la tactique parlementaire.

     

    Pour ma part, je déteste cela. Je n’aime pas ces manières. On peut m’aligner tous les chiffres que l’on veut, me démontrer toute la prétendue impossibilité de mélanger des lignes budgétaires, bref, me jeter aux yeux toute la poudre qu’on voudra, on ne parviendra pas à me convaincre que, dans cette vulgaire démonstration de force de la droite libérale, l’âme républicaine et guerrière des radicaux serait là, alignée, comme un seul homme. Affidée. Obédiente. Sans la moindre amertume ? Sans la moindre colère ? Sans la moindre révolte ?

     

    Si l'aile radicale, sur ce coup, ne donne pas signe de vie ou de réveil, alors oui - et c'est là l'un des enjeux cryptés de toute l'affaire - l'aile libérale, avec le soutien de quelques gueux convertis à la ploutocratie, aura, pour longtemps, marqué des points, pris le pouvoir à l'interne. Il y a là, au sein même de la droite genevoise, une tonalité de législature que, pour ma part, je ne souhaite pas à notre République.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Aimer et défendre l'école

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    Sur le vif - Dimanche 14.12.14 - 17.17h

     

    Face aux attaques de la droite libérale et de ses alliés, il ne s’agit pas de défendre l’école comme un bastion. Ni comme une Arche Sainte. Ils ont le droit de demander au DIP des économies. Mais face à eux, une contre-pensée a lieu d’être, non pour sanctifier le tabou, mais pour expliquer, dans toute la puissance du verbe et de l’esprit, pourquoi s’en prendre à l’école, comme ils le font, représente dans l’état actuel de notre République un signal catastrophique.

     

    Le verbe et l’esprit. Ces deux mots me ramènent à François de Sales, immense acteur et penseur de la Contre-Réforme, l’une des grandes voix et aussi l’une des grandes plumes de son temps. J’ai lu son œuvre, et j’aime autant vous dire que l’esprit la traverse, la porte, l’anime, la transcende. Mais je pourrais tout autant citer Charles Péguy, auquel vous connaissez l’intransigeance de mon attachement, le Péguy de la République et celui de la nation, celui qui avec Barrès (mais par des chemins différents) va chercher dans l’humus et le sillon, non dans la géométrie céleste, oui va fouiner dans le terreau l’âme des ancêtres, ceux qui sont tombés et dont chante encore la présence.

     

    J’ai maintes fois cité le Péguy de « L’Argent », inclus dans les Cahiers de la Quinzaine, année 1913, un an avant sa mort au combat, ce texte à pleurer de beauté sur les instituteurs, les « hussards noirs » : parmi les plus belles lignes jamais écrites sur le principe de transmission. Dans un débat récent, le matin, à la RSR, où seul Jean Romain fut bon, un professeur d’Histoire s’évertuait à nous démontrer que sa discipline n’était pas transmissible. Outre qu’on a juste envie de l’inviter, dans ces conditions d’impossibilité, à faire autre chose de sa vie, il faut surtout rappeler qu’il commet une erreur répandue chez les siens : l’école obligatoire n’a pas pour but, en Histoire, de former des historiens professionnels, cela c’est le but de l’Université. Obsédés par la critique des sources – qui est assurément une approche passionnante, et un solfège pour pratiquer le métier de chercheur – certains profs oublient d’enseigner l’Histoire elle-même, de former « l’honnête homme » ayant, au sortir de l’école obligatoire, le minimum de vision diachronique pour se sentir à l’aise dans le champ historique.

     

    Mais là n’est pas l’essentiel, il y aura toujours maintes méthodes rivales, maintes voies d’apprentissage en concurrence. Et je le dis ici, j’ai presque envie de le crier, je me sens mille fois plus proche d’un prof d’Histoire, pour demeurer sur cet exemple, dont je désapprouve les méthodes, que de n’importe qui ne s’intéressant ni à l’Histoire, ni à la transmission. Parce que le premier, au moins, son champ de références, ses arpents de labeur et de labour, sont ceux qui me tiennent à cœur ; le choix de l’outil ne vient qu’après. Je proclame ici ma fraternité avec tout enseignant, homme ou femme, jeune ou moins jeune, enthousiaste ou fatigué, qui demeure sur le front du métier, et peu m’importe qu’il soit de gauche ou de droite : l’essentiel est ailleurs.

     

    Il est où, l’essentiel ? Mais dans Péguy, parbleu ! Et dans François de Sales. Et dans tous les autres qui ont porté au principe de transmission leur attention, la puissance de leur cœur, la fragile inquiétude de leur âme. Le problème n’est pas entre enseignants de gauche et enseignants de droite, il est entre ceux qui veulent encore croire dans le principe sacré de l’école, et ceux qui semblent y avoir renoncé. Avant d’être journaliste, il y a plus de trente ans, j’ai été prof d’allemand, plusieurs années. J’ai passionnément aimé ce métier, autant qu’aujourd’hui j’aime le mien. A part transmettre, par la voix ou par la plume, je ne sais pas faire grand-chose.

     

    A partir de là, les coupes au DIP, ils les feront ou non. On verra bien. Je dis juste que le signal est profondément inopportun. Dans cette République que nous aimons tous, il me semble y avoir d’autres arbitrages financiers à opérer que de tailler dans la formation. J’espère que les partis d’Etat, y compris à droite (les radicaux), auront le sursaut et le courage de dire finalement non à ce vent libéral ultra, ce vent destructeur du lien social, et finalement d’une transmission qui devrait, à tous, nous être si précieuse. Je ne jette pas ici l’anathème sur les libéraux : il se trouve que l’un d’entre eux fut pour moi un formidable maître, un exemple de clarté et de simplicité dans le génie de la transmission. Il s’appelait Olivier Reverdin. Et avait construit toute sa vie sur d’autres valeurs que celles du profit immédiat, spéculé, facile. Il paraît qu’on appelle cela l’humanisme. Dans l’Histoire de Genève, celle de la Réforme comme celle des grands imprimeurs, je ne sache pas que cette appellation sublime puisse résonner comme un vain mot.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Le budget, le fouet, le tapis rouge

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    Sur le vif - Samedi 13.12.14 - 17.20h

     

    Dans la tragi-comédie budgétaire, tout est affaire de postures. Le budget est un acte de domination intense et jouissif. Ce moment d’extase où chaque député peut distiller son pouvoir, à commencer par cette délicieuse oligarchie de hobereaux qu’on appelle la Commission des finances. On y savoure la plus noire des dominations, celle de donner l’argent, ou non. Libérer ou non la substance. On y menace, on y joue, on y coupe, on y castre, on y punit. Pourquoi se gênerait-on : on y tient le fouet par le manche.

     

    Député n’est pas une fonction très drôle. A longueur d’année, on y sue sur des textes de lois qui n’intéressent personne. On se coltine des commissions sur des questions techniques, on s’écharpe sur des queues de cerises, on n’est pour cela que modestement rétribué. Alors, vous pensez, une fois par an, pouvoir distribuer l’argent. Approcher la table du poker menteur, où quelques caïds de la Commission des finances ricanent et dissimulent. Pour un peu, ne manqueraient que le bleu des yeux de Paul Newman, la musique de Scott Joplin, l’éclair de ces regards entendus, comme un big-bang, le destin du monde dans la doublure d’une manche.

     

    Chaque automne, la même liturgie. Le Conseil d’Etat arrive avec un projet, le croupier de la Commission des finances le met en jeu, on annonce la couleur, on dupe, on simule, on prend trois coups d’avance. Bref, on y déroule la Messe Basse dans l’Ordre du Jeu. C’est cela, confier le budget d’un Canton à des parlementaires. La force des baïonnettes n’ayant pas vraiment donné suite, en juin 1789, à l’injonction de Mirabeau, les « élus du peuple » ont pris leurs habitudes, leurs quartiers. Ils ont élaboré leurs hiérarchies internes : aux Finances, les caïds. Lorsque ces derniers sont libéraux, ou livrés à la conciergerie des libéraux, on y décide, dans une veillée d’armes appelée « caucus », de se faire le DIP, par exemple. Alors, haro sur l’école. Haro sur ce que notre trésor commun a de plus cher, de plus important : la formation de nos enfants.

     

    Et là, il suffit que l’un des caïds, un finaud, brandisse le diapason, et c’est toute une meute qui se met à parler le même langage, débiter les mêmes slogans, ruminer les mêmes chiffres. On tombe sur le DIP comme sur un animal malade de la peste : l’Ecole, Agneau sacrificiel, Agnus Dei.

     

    Parce que chaque automne, il faut une victime, ainsi le veut le rituel noir du budget. Au solstice, il faut sacrifier quelque chose. Cette année, ce sera le DIP. Juste pour l’accomplissement de la liturgie. Pour que la messe soit dite. Pour que le plénum, juste avant Noël, puisse se séparer sur un accord qui donne l’impression d’avoir été arraché, comme l’Edit de Nantes, après des nuits d’intenses négociations. Alors que là, tout est bidon. Chiqué. Pipé. La nature de l’issue, on la savait dès le début. Il avait fallu accomplir le rite. C’est cela, la comédie parlementaire du budget. Reste qu’au DIP, pour prendre cet exemple, il pourrait bien y avoir des victimes, des vraies, Sur le carreau. Des humains dévoués à leur tâche. Ayant juste eu la malchance, comme l’agneau de la fable, de se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment, dans la ligne de tir des caïds. Quelque part sur le tapis rouge.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • PAV : l'immatérielle tyrannie du néant

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    Sur le vif - Vendredi 12.12.14 - 18.03h

     

     

    Je regrette le temps où l’un des sept dicastères de l’Etat s’appelait « le Département des Travaux publics ». Il y avait du concret, Grobet qui dépliait des plans pour quelques initiés (dont votre serviteur, naguère au Journal de Genève) au septième étage de la rue David-Dufour, il y avait des casques jaunes et des bottes boueuses. Il y avait l’odeur acide de la bière dans les baraquements de chantiers. Mon père était ingénieur en génie civil, il a beaucoup construit, toute sa vie. Enfant, je le suivais les samedis après-midi (nous finissions l’école le samedi 12h) sur les chantiers, j’adorais ça. Je voulais faire ce métier. Il aura fallu la lecture du Grand Meaulnes, un peu avant l’âge de quatorze ans, pour que le destin me détourne, avec la sainte douceur d’un ange gardien, vers d’autres horizons.

     

    A l’époque de Jaques Vernet, de Christian Grobet, et même à celle de Philippe Joye, les Travaux publics étaient quelque chose de merveilleusement concret, on pouvait toucher, tâter, il y avait des chantiers, des maîtres d’œuvre, des pelles mécaniques, du bruit et de la poussière. Puis, il y eut Laurent Moutinot, homme débonnaire et sympathique, mais dont l’équation personnelle avec le principe de construction n’éclatait pas d’évidence.

     

    Puis, il y eut le PAV. L’érection fantasmée des grandes illusions virtuelles. On s’est mis à rêver la verticalité. On en a fait un slogan électoral, on a jeté des tonnes de poudre à des milliers d’yeux. On a baratiné, charmé, élucubré, séduit les salons, illuminé les cocktails. Mais d’immeuble, ou même de simple chantier, pas le moindre. Oh, des plans, à n’en plus finir, des maquettes, des concours d’architectes, du rêve lustré, brillantiné. Mais de concret, rien. Le PAV, pour l’heure, c’est un espace intermédiaire entre le zéro et l’infini, dans la galaxie du néant.

     

    Alors, pardonnez-moi, mais au moment où les uns reviennent avec une initiative, d’autres nous balancent un projet à 2,5 milliards dont personne ne détient le premier centime, cette idée de tyrannie du virtuel, qui m’habite depuis une bonne décennie, ne parvient toujours à s’extirper de mon esprit. Pour l’heure, puisqu’on parle d’argent, j’aimerais déjà que l’Etat se dote d’un budget 2015 en respectant la fonction publique, sans lui chouraver son annuité ni surtout couper dans la formation. Oui, déjà la garantie de ces quelques millions. Par décence pour ceux qui servent l’Etat, et pour l’idée que nous voulons garder, depuis Chavanne, de l’instruction publique.

     

    Déjà cela, oui. Et les 2,5 milliards de poudre aux yeux, toute cette insoutenable légèreté du virtuel, de l’immatériel, tous ces mots évaporés de leur substance, cela, par pitié, après. Une fois que vous aurez honoré vos engagements. Parce que faire rêver le peuple avec des gratte-ciel, sans qu’il n’y ait rien derrière, même pas le quota le plus décemment élémentaire de logement social, c’est se foutre du monde.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Oui au mariage pour tous

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    Sur le vif - Jeudi 11.12.14 - 17.58h

     

    Dans l’espace public, notamment sur les questions de société, quand on s’engage, il faut être clair. Sur certains sujets, point n’est besoin de palabrer des heures : c’est oui, ou c’est non. Ainsi, ce que nos amis français appellent le mariage pour tous. Il y a ceux qui sont pour. Ceux qui sont contre. Eh bien pour ma part, je suis pour. Et, comme je n’ai pas l’habitude de camoufler mes opinions, je le dis. J’aurai contre moi bien des gens, bien des milieux, qui ont d’ailleurs parfaitement le droit d’être contre. Mais j’aurai manifesté un engagement sur la place publique. Je n’ai jamais écrit pour plaire. Ni pour faire plaisir.

     

    La cause homosexuelle a considérablement évolué ces trente dernières années. Il est maintenant acquis que nulle discrimination ne doit être à l’ordre du jour. Dès lors, appliquons-le, ce principe, à l’institution qui régit et codifie, devant la loi, l’union civile de deux personnes. Pourquoi les uns auraient-ils droit au mariage, les autres au seul PACS, qui n’apparaît que comme une étape intermédiaire, inachevée, sur le long chemin de la non-discrimination ?

     

    Je rêverais qu’en Suisse, cette égalité statutaire dans le mode d’union de deux êtres puisse s’acquérir, ou tout au moins se discuter, autrement dans que dans le fatras, le fracas et le tintamarre qui marquèrent, jusqu’à la caricature, le débat français. Chez nos voisins, on s’est insulté, étripé, on a hurlé par dizaines de milliers dans les rues, on a laissé resurgir les vieilles passions françaises sur les sujets de société, d’un côté des partisans cassants, de l’autre des opposants affichant les vieilles postures contre-révolutionnaires dont notre éminent voisin a le secret.

     

    Oui, je rêve qu’en Suisse, nous en venions un jour à empoigner ce sujet, dans la tradition de discussion qui est la nôtre. Avec des pour, des contre, un vaste débat national, et un beau dimanche une votation populaire. Ce jour-là, si j’ai la chance de le vivre, j’accepterai le résultat, quel qu’il soit, me réjouissant si le oui l’emporte, m’abstenant d’insulter les vainqueurs dans le cas contraire. Nous ne sommes pas un pays de la dichotomie, noir ou blanc, comme la France : républicaine ou royaliste, pour l’Eglise ou pour la Séparation, pour ou contre Dreyfus. Bien sûr, si le sujet parvient un jour au peuple, il faudra dire oui ou non. Mais je crois profondément que la Suisse, ce pays dont j’aime la secrète fragilité, pourra, le jour venu, vivre sur ce sujet un débat pluriel et enrichi, dans toute la polyphonie de nos résonances, de nos différences. Je suis sûr que notre tradition démocratique nous évitera le triste théâtre qui fut celui de la genèse de la loi Taubira.

     

    Vous me direz que ce sujet n’est pas aujourd’hui à l’ordre du jour en Suisse, au moment où le Parlement vient de se pencher sur un texte emberlificoté dont seul le PDC a le secret. Vous me direz cela, et vous aurez raison.  Pour lancer un débat, il faut que les esprits soient mûrs : le faire trop tôt ne sert à rien. Tout cela est vrai. Tout cela est juste et bon. Tout cela respire le raisonnable. Mais moi, je vous dis juste que je suis favorable à l’égalité du mode d’union entre couples homosexuels ou couples hétérosexuels. Je n’aborde pas ici la question de l’adoption. Le parti que j’ai pris, je le tiendrai et le défendrai. En espérant qu’un jour, le sujet soit saisi par le corps de mes concitoyennes et concitoyens, ce suffrage universel auquel vous connaissez mon indéfectible attachement.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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