11/11/2016

La Trahison des Clercs

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Sur le vif - Vendredi 11.11.16 - 17.08h

 

« Les sondages sont formels, Hillary Clinton va remporter l’élection à la présidence américaine, le 8 novembre prochain ». C’est ainsi, mot pour mot, qu’étaient prononcés les titres du Journal de 7h de la RSR, édition phare des Matinales, le vendredi 28 octobre dernier, à onze jours du scrutin.

 

Nul n’est besoin d’être grand clerc dans l’art du journalisme pour savoir que cet indicatif, « va remporter », dans un journal factuel et informatif, non dans un commentaire, pose problème. La réalité ayant, onze jours plus tard, cruellement contredit cette imprudente prédiction, comment la direction de l’Information RSR entend-elle s’expliquer sur l’usage de cet indicatif présent ?

 

Au cours de ces mêmes journées qui ont précédé le verdict du peuple américain, le 8 novembre, on a pu aussi, pêle-mêle, lire dans l’Hebdo l’annonce, avec certitude, de l’élection de Mme Clinton, et l’immense désir de voir un jour Michelle Obama, qui est juste l’épouse du président sortant, accéder, elle aussi, un jour, à la Maison Blanche. Au fond, le scénario idéal, c’était huit ans avec Mme Clinton, puis huit avec Mme Obama : seize années de bonheur, hors du tragique de l’Histoire. Vous pensez : des femmes ! Elles font tellement « de la politique autrement », c’est bien connu. Et puis, des démocrates, bien élevées, qui savent se tenir dans les salons, pas comme l’autre, le rougeaud, le rouquin, le vulgaire, le misogyne, le sexiste, le lourdaud.

 

Toujours dans ces journées pré-électorales, la sanctification, par le Temps, du couple Obama. Tellement élégants, l’un et l’autre. Racés. Félins. Delon, dans le Guépard, dans la scène de la danse avec Claudia Cardinale. Reportage photos, glamour, couple de rêve, ils ont enchanté la Maison Blanche. Pas comme l’autre, le rougeaud, le rouquin.

 

Dans le même journal, une chroniqueuse traitait le candidat républicain « d’Emperruqué ». Elle se disait qu’elle ne prenait aucun risque, Mme Clinton allait gagner, c’était sûr, tous les sondages l’affirmaient, et l’autre, le rougeaud, le rouquin, allait passer dans la trappe de l’Histoire. Alors, cette brillante chroniqueuse, si courageuse, se disait qu’elle pouvait, bien tranquille dans la meute, se permettre d’anticiper l’exécution. Elle a attaqué M. Trump, non sur ses idées, mais sur son physique, sa chevelure. Imaginez qu’un chroniqueur homme se fût permis d’attaquer la candidate démocrate sur un tel registre. Imaginez la levée de boucliers : « Sexiste, misogyne ! ».

 

Voilà, c’est tout. Je ne donne ici que quelques faits, parfaitement vérifiables sur les archives de ces différents médias. A la RSR, l'annonce, à l’indicatif, de la victoire de Mme Clinton. Dans l’Hebdo, la promesse d’un nouveau monde au féminin. Dans le Temps, transfiguré en Gala, ou « Points de vue et images du monde », la sanctification d’une icône par sa grâce physique, comme il en est dans ces boutiques de pacotille, aux abords des lieux saints.

 

Je termine par trois questions :

 

1) Quelles leçons la direction de l’Info RSR entend-elle tirer de son traitement des élections américaines 2016 ?

 

2) Quelles leçons la rédaction en chef de l’Hebdo entend-elle tirer de son traitement des élections américaines 2016 ?

 

3) Quelles leçons la rédaction en chef du Temps entend-elle tirer de son traitement des élections américaines 2016 ?

 

Excellente soirée à tous. Pour ma part, je vais écouter un peu de Wagner. Ça me donnera envie, comme chacun sait, d’envahir la Pologne.

 

Pascal Décaillet

 

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10/11/2016

Gilles Marchand, l'homme qui avance masqué

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Sur le vif - Jeudi 10.11.16 - 17.07h

 

Un homme d’une grande intelligence. Un animal à sang froid, calculateur, stratège, toujours courtois. Un sociologue, qui connaît rudement bien son métier, comprend les habitudes de consommation des gens, anticipe leur évolution. Tel est Gilles Marchand, le futur directeur général de la SSR. Le contraste avec son prédécesseur, Roger de Weck, idéologue, missionnaire, pro-européen militant, Croisé anti-UDC, est saisissant. Deux hommes, deux univers.

 

J’écris ces lignes, parce que, dans la guerre, il ne faut jamais sous-estimer l’ennemi. Avec Gilles Marchand à sa tête, la SSR, ce vieux Mammouth encroûté, obtient l’aubaine d’un répit. Oh, elle mourra : nous mourrons tous, c’est sûr. Mais voilà, pour ce consortium rouillé, de type Biélorussie années 50, ou Pologne de l’avant-Gomulka, ou Tchernobyl avant la définition de l’atome par Démocrite, le sursaut de quelques années, encore, à vivre.

 

Il suffit de discuter trente secondes avec Gilles Marchand pour tout comprendre : il vous regarde, vous écoute, vous sourit. Il a de l’humour. Il réussit très vite à vous enrober, laisse croire qu’au fond, nous sommes tous d’accord, allez on déjeune et on en reparle. Sous cette apparence, l’homme est un guerrier : il sait ce qu’il veut, où il va, comment il pourra l’obtenir.

 

Le moins qu’on puisse dire est qu’il a du pain sur la planche. Une frénésie de chaînes de radio et de TV, des appétits insensés sur internet, des alliances publicitaires hallucinantes avec les requins du privé : il leur faut tout, à la SSR : le beurre, l’argent du beurre, la crémière, la redevance, la pub, les séries américaines, de l’argent, encore de l’argent.

 

Ce comportement de prédateur, qui fut celui de Roger de Weck, sera aussi celui de son successeur. Mais, vous verrez, avec moins d’arrogance, voire pas du tout, moins de postures morales, aucune espèce d’obligation missionnaire sur l’idée européenne. Non, notre homme avancera comme il l’a toujours fait : masqué. Mais sachant parfaitement où il va, et pourquoi.

 

Un brillant tacticien, donc. Mais cela suffira-t-il ? Connaît-il le pays ? Parle-t-il l’allemand ? Quelle représentation a-t-il du monde germanophone, ou italophone ? Connaît-il les fragiles secrets de la Suisse ? Entendra-t-il la colère de ceux, toujours plus nombreux, qui ne supportent plus le parti-pris de certaines équipes rédactionnelles, on peut penser à la RSR sur l’élection américaine ? Acceptera-t-il, longtemps encore, que le premier parti du pays, près d’un tiers d’électeurs, soit systématiquement sous-représenté, rabroué, vilipendé sur les ondes SSR ?

 

Surtout, j’invite ici mes amis des télévisions régionales privées à ne se laisser prendre en aucun cas dans le piège du « Nous sommes tous copains, unissons nos forces, le seul ennemi c’est Google », que ne manquera pas de leur tendre cet homme habile, de si bonne compagnie, dans la tiédeur anesthésiante d’un cocktail. La vie, c’est le combat. Dans la guerre, il faut savoir identifier l’ennemi. Ne pas le sous-estimer, surtout dans le cas présent. Mais l’ennemi demeure l’ennemi.

 

Bonne chance, Gilles. Tu es un homme intelligent. Donc redoutable. Nous nous retrouverons sur les champs de bataille.

 

Pascal Décaillet

 

 

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09/11/2016

La terreur du convenable

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Sur le vif - Mercredi 09.11.16 - 17.04h

 

Ô Lumières, puisqu’il paraît qu’il faut vous invoquer, ne nous délivrez ni du mal, ni des ténèbres, ni de la tenace noirceur de nos âmes, ni de notre condition de mortel, tout cela hélas nous constitue : il nous faut faire avec.

 

Mais peut-être pourriez-vous nous absoudre du plus pernicieux des écueils : la terreur du convenable. L’Histoire est pourtant tragique, ceux qui ont lu des livres le savent, elle est hantée par la mort, les batailles, le sang versé, le culte de la mémoire, le souvenir des ancêtres. Prenez la Grande Guerre : entre le 2 août 1914 et le 11 novembre 1918, mille morts par jour, en moyenne, en France, pendant quatre ans et trois mois. Certains pics (la Marne, la Somme, Verdun, le Chemin des Dames), plus de 25'000 morts par jour. Lors des assauts les plus terribles.

 

La terreur du convenable sévit principalement chez ceux dont le recul historique, la mise en perspective, la confrontation des sources, devraient amener à une considération lucide du réel : les journalistes. Par malheur, c’est à l’intérieur de ce métier (le mien, que je ne troquerais pour nul autre) que sévit, depuis quelques décennies, ce fléau dévastateur : refuser la dimension tragique de l’Histoire, ne plus étudier les guerres ni les traités, ne plus respecter la mémoire des sacrifiés. Parce que tout cela fait peur. Oui, la réalité du monde est effrayante, circulaire comme l’Enfer, sans issue, sauf à se projeter dans la transcendance, qui n’est pas ici le propos.

 

Dans l’élection américaine, il fallait à tout prix que l’élue fût Mme Clinton. Non qu’on la trouvât particulièrement inspirée, mais enfin elle était femme, démocrate, bien élevée, parfaitement inscrite, depuis plus de trois décennies, dans l’Etiquette de la Carrière américaine : First Lady de l’Arkansas, First Lady tout court, puis Sénatrice, Secrétaire d’Etat. Le cursus parfait pour parvenir aux plus hautes fonctions. Après la Révolution de la Couleur (Obama, 2008), tout était prévu pour la Révolution du Genre. Les lendemains pouvaient enfin apprendre à chanter juste. En soprano.

 

La terreur du convenable ne se contenta pas d’idéaliser la femme, puisqu’elle était femme, mais elle eut l’aubaine d’avoir, face à elle, la parfaite contre-figure, celle du malotru, rougeaud, rouquin, tiens « Emperruqué », pouvait-on lire encore hier, dans une chronique du Temps, rédigé par une femme. Vous imaginez une telle attaque sur le physique, dans le sens contraire ?

 

La terreur du convenable, ici en Europe, notamment dans une presse de Suisse romande qui fut au-dessous de tout (RSR, le Temps, principalement), c’est encore, aussi loin que remontent mes souvenirs, d’idéaliser les Démocrates, vitupérer les Républicains, se pâmer devant le beau Kennedy, diaboliser le vilain Nixon, bref on pense, on respire, comme les deux grands journaux de la Côte-Est, l’un de New York, l’autre de Washington, porte-voix de la ploutocratie et du cosmopolitisme, et si souvent du bellicisme interventionniste.

 

Eh bien, pour ma part, seul contre tous dans la presse romande, cette terreur du convenable, je l’ai refusée. J’ai été combattu par les partisans de la candidate démocrate, ce qui est bien normal, je ne leur en veux nullement : la guerre, c’est la guerre. Mais j’ai vu aussi des amis s’éloigner, et même l’une d’entre eux, qui m’est chère, me sommer de m’expliquer sur la singularité de ma position. Alors que les autres, en face, leur choix était considéré comme « normal ». Où est la démocratie ?

 

Ce matin, peu avant neuf heures, j’ai regardé le discours de Donald Trump. Je suis tombé sur la tonalité d’un homme d’Etat. Calme, déterminé, rassembleur, rendant hommage au travail d’équipe, mentionnant nommément chacun de ses soutiens, pour les remercier. Nous n’étions peut-être pas à Brazzaville en 1944, ni à Bayeux en 1946, ni à Alger en 1958, mais enfin nous étions dans un discours de type présidentiel.

 

La terreur du convenable, je vais vous dire comment elle va évoluer, ces prochains mois : peu à peu, les mêmes qui le conspuaient vont trouver au nouveau Président des qualités, peut-être. Et certains d’entre eux auront même le culot de nous déclarer : « Je l’avais bien dit, cet homme est convenable ». Ce jour-là, la terreur du convenable aura encore marqué des points. Dans une cible circulaire. Comme l'Enfer. Excellente soirée à tous.

 

Pascal Décaillet

 

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08/11/2016

Le Temps, l'Emperruqué, le mot de Cambronne

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Sur le vif - Mardi 08.11.16 - 13.56

 

On en aurait voulu au Temps, totalement unilatéral contre Trump pendant toute la campagne, de ne pas nous gratifier d'un bouquet final dans le feu d'artifice qu'il nous propose depuis des mois. En cette journée d'attente du verdict, le Temps, Dieu merci, a pensé à nous, et ne nous laisse pas sur notre faim.

 

Ainsi, coup sur coup, deux ultimes missiles contre le candidat républicain. Ici, il est traité "d'Emperruqué" (sic !) par une chroniqueuse de la convenance. Là, bien mieux, une revue de presse nous balance toutes les preuves glamour de l'excellence de la Présidence Obama. On y apprend que, si l'homme est grand, c'est d'avoir été félin, élégant, excellent danseur. Et son épouse aussi, Michelle, ah Micheeeelle ! La future présidente, pour huit ans, après les huit de Mme Clinton. Pour seize ans, on est tranquilles.

 

En attendant la fusion du Temps avec Gala, puis "Points de vue et images du monde", nous voilà donc invités à juger la qualité d'un homme d’État, non à son legs, ni à sa trace dans l'Histoire, mais... à la grâce élancée de son corps. Où le félidé de race, le Guépard viscontien, allez disons Delon, au bal, face à Claudia Cardinale, aura quelque avantage sur le gros lourdaud, rouquin et vulgaire.

 

Assurément, à cette aune-là, le pauvre Donald Trump, plus rustique dans l'ordre des apparences, sera moins chanceux dans la cotation.

 

Nous sortons, Mesdames et Messieurs, de la campagne américaine la plus scandaleusement mal couverte en Suisse romande, depuis des décennies, peut-être depuis toujours.

 

Il faudra s'en souvenir. Pas tellement contre le Temps, qui est un journal privé, et a bien le droit de défendre qui il veut. Mais face à ceux qui auraient, par hypothèse, commis un tel déséquilibre en provenant d'un "service public", audiovisuel par exemple, dont ils sont les premiers, à longueur d'années, à brandir à la fois le fleuron, l'exigence et l'exception.

 

Quand on est de l'ultime carré dans la dernière bataille de la dernière des guerres, face à Blücher et Wellington, ne reste qu'un seul mot - ce sera le mien - pour conclure en demeurant debout : le mot de Cambronne.

 

Pascal Décaillet

 

 

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07/11/2016

La rose, les épines, les mirages

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Sur le vif - Lundi 07.11.16 - 12.38h

 

Que les libéraux soient favorables à la libre circulation, cela se peut aisément concevoir : c'est le cœur de cible de leur engagement politique. Mais que des partis de gauche, en Suisse, par exemple un grand parti historique, comme le parti socialiste, puissent réaffirmer leur soutien à ce principe, il y a quelque chose qui m'échappe.

 

Qu'ils fussent en accord avec l'ouverture des frontières il y a une quinzaine d'années, lorsque cela fut voté par le peuple, on peut le comprendre. Mais enfin, aujourd'hui, ils devraient quand même voir que leurs fameuses mesures d'accompagnement, notamment pour éviter la sous-enchère salariale, aucune d'entre elles n'a été mise en oeuvre. On commence seulement aujourd'hui à le faire, et encore, avec des moyens dérisoires.

 

Alors non, décidément, je ne comprends pas qu'un parti comme le PS, plus que centenaire, gouvernemental depuis 1943, ayant donné de très grands hommes à notre pays (Tschudi, Chavanne, etc.), puisse ainsi s'accrocher à un dogme né de l'ultra-libéralisme de la seconde partie des années 1990. Et refusent de prendre en compte la souffrance de toute une série de Suisses, sur le marché du travail (ou celui, hélas, du chômage), en lien direct avec les flux migratoires. Notamment dans les cantons frontaliers, comme Genève ou le Tessin. Mais pas seulement.

 

A noter qu'il y a vingt ans, justement, en plein délire de cette submersion ultra-libérale, où les marchés financiers étaient sanctifiés, le citoyen remplacé par le client, les nations, l'Histoire et les frontières méprisées, pour ma part, là où j'étais, je prenais la plume ou donnais de la voix pour dénoncer ces dérives.

 

C'était l'époque où un certain Pierre-Yves Maillard, très seul dans son parti où régnait un parfum de blairisme, luttait contre la libéralisation du marché de l'électricité. Déjà à l'époque, j'étais 100% d'accord avec lui.

 

La position des socialistes suisses sur la libre circulation est incompréhensible. Autant que celle des syndicats. Ont-ils encore vocation à défendre les travailleurs suisses ?

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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06/11/2016

Sauver le dialogue social en Suisse

 

Sur le vif - Dimanche 06.11.16 - 12.00h

 

Voilà bien longtemps que la majorité des ouvriers suisses ne votent plus à gauche. Ils ont émigré vers d'autres sphères politiques. Dès lors, pourquoi doivent-ils, par obligation, s'affilier à des syndicats noyautés par la gauche ?

 

Il y a quelque chose qui ne va pas. Oui, une réflexion s'impose sur la constitution, ces prochaines décennies, de nouvelles formes de syndicats en Suisse.

 

De même, symétriquement, il faut envisager de nouvelles associations professionnelles représentant le petit patronat, dégagées de l'emprise de l'idéologie libérale et libre-échangiste.

 

Libérer le syndicalisme ouvrier de l'internationalisme de gauche. Libérer les associations patronales de l'internationalisme libéral-libertaire de la droite de l'Argent. Celle qui s'agenouille devant les États-Unis dans la négociation d'accords commerciaux unilatéralement dictés par ces derniers.

 

Entre ces deux dérives, construire un dialogue social national, dans la grande tradition suisse, celle des accords de 1937, où sont mis en valeur le respect du travail, le partage des connaissances, la transmission des valeurs et du savoir-faire, la formation duale, le dialogue pragmatique. Autour de la seule chose qui prime : l'amour commun du métier.

 

Pour y parvenir, il faut que d'autres univers politiques que la gauche internationaliste (d'un côté) ou les libéraux libre-échangistes (de l'autre) commencent à s'investir sérieusement dans les associations professionnelles, en Suisse. Ce travail de conquête et d'ancrage sera difficile, prendra des années. Mais il est indispensable.

 

Ce chantier est prioritaire. Pour le maintien du corps social en Suisse, l'un des précieux équilibres qui fondent le secret de la réussite de notre pays.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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03/11/2016

La chanson douce du Parlement britannique

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Sur le vif - Jeudi 03.11.16 - 12.40h

 

La toute dernière péripétie de l'après-Brexit, à Londres, est un magnifique exemple du fossé grandissant, dans nos pays d'Europe, entre suffrage universel (lorsqu'on veut bien lui donner la parole) et "démocratie représentative", un système que les Anglais ont d'ailleurs inventé, bien avant la Révolution française.

 

Je dis et écris souvent que le temps des Parlements, né avec les Lumières, formidables outils de contestation de l'absolutisme en ces temps-là, acteurs majeurs de la Révolution française, puis des événements de 1848, dans toute l'Europe, ce temps n'est pas éternel.

 

Avec la prodigieuse évolution des techniques, le partage des connaissances, la mise en réseau du savoir, il ne sera peut-être plus nécessaire, d'ici un ou deux siècles, de confier le pouvoir à des "représentants". Entendez des gens qu'on élit, suite à des campagnes électorales, et qu'on envoie, pour quatre ou cinq ans, siéger, quelques sessions par an, dans une lointaine capitale. Ce système avait tout son sens au temps des lampes à huile, des diligences et de l'analphabétisme.

 

Mais à l'époque des réseaux du savoir, de la montée des connaissances communes, il n'est pas déraisonnable d'imaginer, pour les génération à venir, un autre mode, plus participatif par le suffrage universel, de la prise de décision politique. Oh, il y aura toujours des Parlements. Pour fabriquer techniquement les lois, se disputer sur les virgules. Mais la décision politique suprême devrait être prise par le corps le plus élargi possible des citoyennes et citoyens.

 

A cet égard, il n'est pas sans saveur que la première grande crise institutionnelle entre suffrage universel, exécutif et législatif provienne du Royaume-Uni. Ce pays qui, avant les autres, nous a légué la démocratie représentative. Cette dernière, en deux siècles et demi, n'a pas à rougir de tout ce qu'elle a apporté à nos pays d'Europe. Mais elle a vieilli. Elle n'a pas voulu voir venir l'émergence du suffrage universel. Du coup, et jusqu'en Suisse, pays où nous avons pourtant tellement l'habitude des décisions populaires, elle donne l'impression de se boucher le nez lorsque, d'en bas, on décide dans un sens qui ne lui convient pas. Elle a tort, évidemment. Elle se défend elle-même, comme un ultime bastion, une sorte de Fort Alamo de la légitimité.

 

Elle a tort, tort, et tort. Car sa légitimité même, à elle, ne provient de nul autre que, justement, du suffrage universel.

 

Pascal Décaillet

 

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29/10/2016

Campagne américaine : le suicide des médias

 

Sur le vif - Samedi 29.10.16 - 06.21h

 

D'un côté, un monsieur passé au napalm, depuis des mois, par la plus odieuse unanimité médiatique de toute l'Histoire électorale américaine. Il y a juste 24 heures, la RSR, en ouverture de son journal de 7h, le proclamait perdant, avec certitude : "Les sondages sont formels", claironnait-elle. Les médias le trouvent vulgaire, nous parlent de lui comme d'une sorte de gros dégueulasse, à la Reiser. Ils s'attaquent même à son physique, la couleur ou la coupe de ses cheveux.

 

De l'autre, la dame que les médias ont déjà élue. "Elle sera une grande présidente", nous affirme déjà l'Hebdo qui, pour prendre un peu d'avance, nous prépare déjà la candidature de Michelle Obama. En attendant Chelsea Clinton ?

 

Que cette dame, déjà élue par les médias, puisse, par ses liens avec le lobby de l'armement et de l'interventionnisme guerrier, représenter un danger pour les équilibres de paix dans le monde, grief autrement lourd que la "vulgarité" prêtée à son adversaire, est volontairement passé sous silence par nos médias. On se fixe sur la paille de l'un, on veut ignorer la poutre de l'autre.

 

Que cette même dame, par une mise en exposition inconsidérée de messages électroniques classés secret défense, ait peut-être mis en danger son pays, ce qui est d'une autre gravité que d'avoir les cheveux roux, on le tait. Froidement. Sciemment.

 

Le traitement de cette campagne par les médias de Suisse romande aura été, d'un bout à l'autre, une catastrophe. Il faudra, après coup, que les instituts universitaires d'analyse des médias s'en emparent. Le cas d'école est tout simplement extraordinaire.

 

Le 8 novembre, le peuple américain tranchera. J'ignore absolument qui il choisira. Je ne suis ni prophète, ni pythie. Je me contente de diagnostiquer le réel, le présent, sur la base de mes connaissances du passé.

 

Oui, j'ignore qui gagnera. Mais je sais déjà qui sont les grands perdants : les médias. Ils auraient voulu ruiner ce qui leur restait de crédit, ils ne s'y seraient pas pris autrement.

 

Pascal Décaillet

 

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27/10/2016

Sept taxis vides, plus une goutte d'essence

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Sur le vif - Jeudi 27.10.16 - 15.30h

 

Imaginez, pour reprendre le mot de Churchill sur son rival travailliste Attlee, sept taxis vides, stationnés devant le Palais fédéral. Vides ! Sept fois le néant, c’est encore le néant. Le 9 février 2014, le peuple et les cantons, souverains, ont exigé une régulation des flux migratoires, avec l’instauration de contingents. Près de trois ans plus tard, cette décision n’est toujours pas appliquée. Le souverain s’est exprimé, on l’ignore. Il a dit ce qu’il fallait faire, on reste inerte. On n’entreprend rien. Entre gouvernement et Parlement, on se neutralise, on s’immobilise. On attend. On atermoie. Au pays des horlogers, on joue la montre. En attendant quoi ? Le Déluge ? La Rédemption ? Le Messie ?

 

Gouverner, ça n’est pas attendre, mais agir. Gouverner, c’est choisir, avait dit le seul véritable homme d’Etat de la Quatrième République, Pierre Mendès France. Investi par la Chambre le 18 juin 1954, il se donne un mois, pas un jour de plus, pour trouver une issue à l’affaire indochinoise. Un mois plus tard, jour pour jour, ayant écrit l’Histoire à la Conférence de Genève, il trouve une solution. Il ne reste aux affaires que sept mois et demi, jusqu’au 5 février 1955. Plus jamais il ne retrouvera le pouvoir.

 

Vous voulez des exemples en Suisse ? Tschudi, notre grand conseiller fédéral socialiste (1959-1973), avec son fameux « Tempo », trois réformes de l’AVS, intégralement menées, en une décennie. Alors, quoi ? Le temps du possible serait-il révolu ? Plus personne ne serait capable de faire avancer la machine ? Faut-il abandonner la politique ? Abdiquer tout espoir d’une empreinte sur le destin ? Faut-il revenir à la loi du plus fort ? La jungle ? Renoncer au pays lui-même, à sa souveraineté, accepter qu’il se fonde dans un magma, un espace galactique, plus grand ? Cela porte un nom : cela s’appelle un Empire.

 

Sept taxis vides, sur la Place fédérale. Après trois ans de palabres, la Montagne magique (celle de Thomas Mann ?) enfante l’ombre sautillante d’un souriceau, délicieusement appelé « contre-projet à l’initiative RASA ». Tu parles d’un courage. Tu parles d’une clarté. Tu parles d’une lisibilité. « RASA », passé simple de « Raser les murs » ! Face à un enjeu majeur du destin national, le gouvernement de notre pays, tétanisé, paralysé, n’est plus capable de générer autre chose que des contre-projets à des initiatives dont le seul but est… d’annuler une initiative acceptée !

 

Paralysé, oui. Écoutez Mme Sommaruga, quand elle s’exprime sur le sujet. Apeurée par la possibilité de la moindre fausse note, elle ne nous livre plus que la partition tremblante d’une trop bonne élève, au soir de sa première audition. Nulle autorité sur son propre discours, ni sur le sujet. Juste le balbutiement juridique minimum, pour marquer l’étape d’une interminable et stérile bataille avec le Parlement, un insupportable ping-pong dont les citoyennes et citoyens ont plus qu’assez.

 

Dans ce dossier, le suffrage universel a tranché. Le Parlement fait ce qu’il peut. Et le gouvernement n’existe tout simplement pas. Sept taxis vides. Et pour redémarrer, même plus une goutte d’essence.

 

Pascal Décaillet

 

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18/10/2016

En Pologne, les missiles

 

Sur le vif - Mardi 18.10.16 - 17.00h

 

En politique, et surtout en stratégie, il ne faut surtout pas écouter ce que les gens racontent. La première arme de la guerre, c'est la propagande. Observons donc les faits. Et considérons le réel : il y a, implantés en Pologne, qui fait maintenant partie de l'OTAN, des missiles américains directement pointés sur la Russie. Une situation encore inimaginable, il y a quelques années.

 

Cela, c'est le legs des années Obama. Ce délicieux Président sortant aura passé huit années à ne rien faire de très précis sur le plan géostratégique, ne rien conduire jusqu'au bout. Mais sur ce terrain-là, celui de l'Europe orientale, celui de ces Marches intermédiaires entre l'Allemagne et la Russie, il a mené une action très précise : l'installation de ces missiles en Pologne, pointés vers la Russie. Cela, ça n'est pas du rêve, ni de l'interprétation, c'est du factuel, vérifiable.

 

A partir de là, une question : qui, en Europe, ces dernières années, se conduit comme potentiel fauteur de guerre ? Les Russes ? Je ne le pense pas.

 

Qui, pour la première fois depuis le 8 mai 1945, a bombardé, du ciel, une capitale européenne, qui s'appelle Belgrade ? C'était en avril 1999, j'étais dans le bureau de l'ancien Chancelier allemand Helmut Schmidt, à Hambourg, pour l'interviewer, au moment où les bombardements commençaient. Qui, ce jour-là, a bombardé Belgrade ? Les Russes ? Je ne pense pas.

 

Le Président sortant, M. Obama, donne l'impression de soigner son image devant l'Histoire. Il ne veut pas associer ses huit ans au pouvoir au déclenchement d'une guerre majeure. Il s'est montré, à cet égard, un Président prudent, cherchant l'équilibre, ce qui est à la fois une grande qualité, et une sérieuse limite.

 

En attendant, en Pologne, les missiles sont là. Pointés vers la Russie. Si j'étais Russe, je n'apprécierais que moyennement cette situation. Les missiles sont là, Obama n'en aura pas fait usage. Mais la personne qui lui succédera, à la Maison Blanche ? Imaginez qu'elle entretienne depuis longtemps, cette personne, des liens avec le lobby de l'armement aux États-Unis, le clan belliciste, le clan des faucons.

 

A partir de là, oui, en partant du réel, donc des missiles, et non des grands discours, pourra commencer l'analyse d'une situation stratégique sur l'état des forces à l'Est de l'Europe.

 

Pascal Décaillet

 

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16/10/2016

Alain Juppé, le candidat du convenable

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Sur le vif - Dimanche 16.10.16 - 15.25h

 

C’est fait. Plus besoin de suivre le moindre débat, ni de lire le moindre journal, jusqu’en mai 2017. C’est fait : Alain Juppé sera le huitième président de la Cinquième République. Ainsi en ont décidé les médias. La presse française, ou ce qui en tient encore lieu, disons ces fragments blanchâtres de satellites gravitant autour des salons parisiens. Mais aussi, notre bonne presse romande, qui trottine et patine derrière sa sœur aînée, comme une Bécassine, toute heureuse de se rendre aux Comices agricoles.

 

C’est fait : la presse a décidé. Comme elle avait décidé, à l’automne 1994, que le président du printemps suivant serait soit Delors, soit Balladur, et nul autre. Ce fut Chirac 1. Comme elle avait décrété, l’automne 2001, que le président de mai 2002 serait Lionel Jospin. Ce fut Chirac 2. Excitations d’arrière-saison, comme ces rêves de fêtes, dans la grande peinture flamande. Imaginaires de cocagne. Ça vous réchauffe, ça vous fouette l’avenir. A l’approche du Père Noël.

 

Donc, ils ont tous décidé que Juppé serait président. Il gagnerait d’abord les primaires. Puis, serait dans les deux premiers, avec Marine Le Pen, au soir du premier tour, en avril 2017. Puis, en mai, il battrait cette dernière, grâce à un formidable « Front républicain », digne de 2002.

 

Les choses se passeront-elles comme cela ? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est qu’Alain Juppé est, en cet automne 2016, le candidat du convenable. Sautant allégrement tous les obstacles à sa place, les observateurs le voient déjà incarnant la dignité des « valeurs républicaines » contre la Bête immonde, au second tour. Comme Chirac terrassa son père, il aurait la peau de Marine.

 

Le candidat du convenable. Je l’ai observé, au débat, l’autre soir. Je l’ai trouvé assurément très présentable, mais complètement éteint. Un discours éthéré, technocrate, énarque années 70, une rhétorique des années Giscard, où les élites politiques nous snobaient avec des concepts inaudibles. Coupé des réalités. Surtout, je ne lui ai pas trouvé beaucoup d’envie.

 

Mais cela n’importe pas : la presse, unanime, dès la fin de l’émission, nous annonçait que Juppé avait gagné le débat. Je crois que ses titres étaient déjà prêts avant. Et même si Juppé n’était pas venu, pour cause de grippe, on aurait quand même titré qu’il avait gagné. Parce qu’à tout prix, il devait l’emporter. Pour que ça corresponde au parfait scénario des journalistes. Ils ont écrit la partition, merci de bien vouloir la jouer.

 

Tout cela est bien beau. Mais une élection n’est pas un train électrique. Nul d’entre nous ne sait ce qui peut se passer, en France et sur la scène internationale, d’ici au printemps 2017. Nul ne possède les vrais éléments d’appréciation pour toiser le véritable état de mécontentement de l’électorat français, face aux partis « traditionnels ». Je vous invite juste à vous reporter, au plus près, aux résultats des dernières communales et régionales. Nul, surtout, ne peut prévoir cette magie des dernières semaines que constitue, sous la Cinquième, la rencontre d’un homme – ou d’une femme – avec tout un peuple.

 

Seulement voilà, il paraît qu’il faut Juppé. Parce qu’il est le candidat du convenable. Parce que même la gauche va infiltrer massivement les « primaires » de la droite pour voter pour le Maire de Bordeaux. Parce qu’on s’entend déjà, à droite et à gauche, pour faire du candidat du convenable (que les socialistes détestaient lorsqu’il était à Matignon, entre 1995 et 1997) le champion de la République réconciliée. Contre la Bête immonde.

 

La France se résoudrait-elle, six mois avant l’échéance, à un président par défaut ? En ces temps extraordinairement difficiles, est-ce vraiment là le destin qu’il faut souhaiter à notre grand voisin ?

 

Pascal Décaillet

 

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14/10/2016

Un Nobel qui dynamite les convenances

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Sur le vif - Vendredi 14.10.16 - 17.29h
 
 
Ma considération pour l'institution du Nobel de littérature est pour le moins relative. S'il faut saluer, entre autres, les choix de Thomas Mann (1929), André Gide (1947), Giorgios Seferis (1963), Pablo Neruda (1971), Odysseus Elytis (1979), Günter Grass (1999), JMG Le Clézio (2008), on est tout de même ahuri de découvrir le nom, de pure convenance, d'un Winston Churchill (1953), même si ses Mémoires de Guerres sont un pur chef d’œuvre, j'en conviens volontiers. Surtout, on se demande comment ces lointains jurys scandinaves ont pu oublier des hommes comme Franz Kafka, Bertolt Brecht ou Paul Celan. Considération très relative, donc.
 
 
Mais une chose me froisse. Le mépris, depuis hier 13h, avec lequel certains accueillent l'attribution du Nobel 2016 à Bob Dylan. Sous le prétexte qu'il ne serait "qu'un chanteur". Du coup, pourquoi pas les Beatles, les Stones, Brel, Brassens, Ferré, Trenet, Barbara, etc. ? Je ne suis en rien un spécialiste de Dylan. Mais j'affirme que, dans le mépris de certains face au couronnement d'un aède (sur le principe), il y a une très grande méconnaissance de ce qui fonde toute une partie de notre patrimoine littéraire : le monde de l'oralité.
 
 
Si le Nobel avait existé avant 1883, j'eusse plaidé avec vigueur pour qu'on l'attribuât à Richard Wagner, auteur d'une oeuvre totale, dont il était, parmi tant d'autres éclairs de génie, le parolier. De même, après la Première du Deutsches Requiem de Brahms (18 février 1869, Gewandhaus, Leipzig), on aurait pu, 323 ans après sa mort, couronner Martin Luther, pour sa traduction de la Bible (1522), qui porte d'un bout à l'autre l'Histoire musicale allemande.
 
 
Alors oui, en lisant toutes ces réactions de mépris face au couronnement d'un chanteur, ou d'un homme chantant ses poèmes, je rappelle timidement que le plus grand des poètes, celui qu'on appelle Homère, à qui on attribue l'Iliade et l'Odyssée, qu'il fût seul ou qu'ils fussent plusieurs, en tout cas n'a jamais rien écrit de sa vie, jaillissant d'une civilisation de la seule oralité, celle des aèdes. Vous ne pensez pas, pourtant, que l'Iliade ou l'Odyssée auraient mérité un petit Nobel, pour la route ?
 
 
Je suis un passionné d'écriture, mais aussi un passionné de l'oralité. Deux mondes différents, vraiment ? Ce que je dis d'Homère peut, encore plus, se rapporter au monde des troubadours et des trouvères, aux saisissantes traditions orales balkaniques - serbes, notamment - avec leurs variations sur le mythe d'Antigone, celles dont parle si bien George Steiner.
 
 
Alors, Dylan ? Quand j'ai entendu l'annonce du Prix, hier 13h, j'ai trouvé cela fantastique. Parce que le monde de l'écrit rendait soudain hommage, au titre de la "littérature", à un immense chanteur, ayant admirablement travaillé l'orfèvrerie des mots, marqué toute une génération, atteint des centaines de milliers d'oreilles, de consciences, de cœurs, sur la planète. Je ne suis pas sûr que tous les couronnés, depuis Sully Prudhomme en 1901, puissent se targuer d'une telle pénétration du vaste public.
 
 
Voilà. C'est tout. Dans les Nobels oubliés, chacun peut ériger son Panthéon. Je rêve souvent, à l'irréel du passé, d'un Nobel qui aurait récompensé, ensemble, Bertolt Brecht et Kurt Weill. Parce que leurs petites chansons, composées par un musicien de génie et l'un des plus grands créateurs de mots (avec Luther) de la langue allemande, me trottent jour et nuit dans la tête. Vive l'oralité. Vive la poésie sonore, chantée, expulsée.
 
Expulsée d'où ? De nos tripes, ou du Paradis ? Et si c'était la même chose ? Excellente soirée à tous.
 
 
Pascal Décaillet
 
 
 

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01/10/2016

L'ennemi public no 1 : le Parlement !

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Sur le vif - Samedi 01.10.16 - 17.28h

 

Dans les affinités consanguines et tutoyeuses de la Coupole fédérale, on n’est plus capable, en cette fin 2016, de faire avancer la Suisse. Les grands projets, comme la réforme de nos retraites, on les bloque par annulation des énergies. La volonté du peuple et des cantons, souverainement exprimée par l’acceptation d’initiatives, on la jette au panier : initiative des Alpes, Franz Weber, 9 février 2014. Du pays réel (je connais et assume sans faille l’origine de cette expression), on se coupe. Entre soi, on se mure. On n’en peut plus de se tutoyer, de rendre hommage à la « qualité du travail en commission ». Entre soi, on se distribue des fleurs. Entre soi, on vit sa vie.

 

Le Parlement, pourtant, n’a pas toujours été ainsi. Lorsque j’étais à Berne, dans la première partie des années 1990, il était encore capable de débloquer, défricher, semer, donner la vie. J’ai assisté, d’un bout à l’autre, aux débats sur les NLFA (Gothard, Lötschberg), la TVA, ou encore… la LAMal. C’était déjà très dur (cela doit l’être, dans toute négociation), mais cela, après des mois, des années, finissait par enfanter du concret. Et façonner l’avenir du pays.

 

Aujourd’hui, le Parlement bloque. Héritant, dans la réforme de nos retraites (Prévoyance 2020), d’un projet déjà ficelé, moutardé pour la concoction du compromis (immense erreur d’Alain Berset, il aurait fallu PYM), voilà que les élus compliquent encore les choses, s’abstiennent en masse sur des votes majeurs, bref laissent le champ ouvert au référendum. Dont je me félicite, en partisan de la démocratie directe. Mais enfin, dans ces conditions, faut-il à tout prix passer par Berne ?

 

Pire : lors de cette même session de septembre 2016, l’une des plus calamiteuses depuis la guerre, on a vu le Parlement, la semaine dernière, fouler aux pieds la volonté populaire du 9 février 2014, ne retenant même pas le principe de « contingents », pourtant explicitement contenu dans le texte voté par le peuple et les cantons. Initiative des Alpes, Franz Weber, 9 février : le pays légal prend un suicidaire plaisir à se couper du pays réel.

 

Alors ? Alors, ma foi, qu’ils continuent ! A s’admirer, les uns les autres, dans le palais des glaces de leurs tribulations. A se tutoyer. A révérer leur « travail en commission ». A ne pas écouter la souffrance du pays réel. Un jour, ils le paieront. Non tel ou tel d’entre eux, se soumettant tous les quatre ans au verdict des urnes. Non, c’est l’institution parlementaire elle-même qui, à chaque session de ce genre, perd un peu plus de son crédit. Au profit d’une démocratie directe qui, elle, permet aux citoyens d’agir directement, et de provoquer de vastes débats nationaux, à l’échelle du pays tout entier, non de la seule molasse du Palais fédéral.

 

Au reste, mais c’est une autre affaire (j’y reviendrai largement), il appartient au corps des citoyens de s’interroger, dans les décennies qui viennent, sur la pertinence et la pérennité d’un système « représentatif » hérité du temps des lampes à huile et des diligences. Aux débuts de l’institution parlementaire, on envoyait siéger, dans les capitales des pays d’Europe, des gens cultivés, capables de rédiger des lois, alors que soi-même, électeur, on ne savait souvent pas lire, ni écrire. Deux siècles plus tard, les choses ont changé : la partage des connaissances, la mise en réseau du savoir, l’évolution prodigieuse des moyens de communication dans ce sens, tout cela affaiblit les mandarinats de « représentation », calme l’arrogance des clercs et des cléricatures.

 

Il faudra toujours des « représentants » pour rédiger les lois, s’échiner sur les virgules. Mais la politique, elle, en Suisse, appartient à tous. Aujourd’hui déjà ! Si les lois ne nous conviennent pas, lançons des référendums. Mieux : utilisons à fond l’outil, unique au monde, de l’initiative populaire. Elle permet à des citoyens, ou des comités de citoyens, d’être à l’origine des thèmes. Initiateurs, et non suiveurs ! Déterrer les tabous. Exhumer les sujets que les élus voulaient enfouir. Démocratie vivante, vastes débats sur l’ensemble du pays. Et, un beau, dimanche, le souverain tranche.

 

Ce modèle-là, que justement les parlementaires, s’appuyant sur le Clergé défensif des profs de droit, veulent rétrécir, il faut au contraire l’augmenter. Démocratie par les citoyens et pour les citoyens. Démocratie vivace, aérée, sonore, loin du murmure et de la naphtaline de la Coupole fédérale.

 

Pascal Décaillet

 

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26/09/2016

Caisse unique, bordel !

 

Sur le vif - Lundi 26.09.16 - 13.40h

 

Caisse unique, bordel ! Même si le peuple a dit non, vote qui doit évidemment être respecté, il faut, dans l'avenir, revenir, et revenir encore, par la démocratie directe, avec des projets où l’État, garant de la Santé publique, puisse assumer son rôle régulateur et redistributeur dans la gestion de l'assurance maladie. L’État, dans un pays fédéraliste, cela peut être un canton, ou un groupe de cantons. Mais cela peut être aussi la Confédération. Tous les modèles, Caisse unique ou Caisse publique, sont à étudier, sans tabou.

 

Il faut en finir avec la loi de la jungle, la stupidité de cette mise en concurrence des Caisses, qui avait été acceptée dans les années 1990 par une conseillère fédérale... socialiste ! Il faut, dans les années, les décennies qui viennent, remettre l’État, non au sens d'une armée de fonctionnaires bien sûr, mais au sens de l'intérêt supérieur de tous, au centre du débat sur la Santé publique en Suisse.

 

Regardez l'Histoire de nos grandes assurances sociales : aucune d'entre elles n'a surgi du premier coup. Il a fallu, chaque fois, se battre pendant des générations, saisir le peuple pendant des décennies. Jusqu'au jour où, l'affaire étant mûre, le peuple dit oui.

 

La politique suisse est un chantier de très longue haleine. Il ne faut jamais se décourager.

 

Pascal Décaillet

 

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25/09/2016

Bérénice, l'impossible rupture

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Sur le vif - Dimanche 25.09.16 - 16.14h

 

Des corps en fusion. Jusqu’à l’étreinte, la « connaissance ». Au premier acte, la frivolité des caresses, pour donner un rythme visuel à celui, sensuel et métronomique, de l’alexandrin. Mais au fil des scènes, les corps se tétanisent, l’émotion les submerge. Et la scène finale, celle des adieux, les vrais, où nul ne contrôle plus rien. L’émotion de la rupture, inéluctable, emporte tout, les corps prennent le pouvoir, les têtes disent le contraire, sublime paradoxe, entre Titus (Frédéric Landenberg) et Bérénice (Camille Giacobino).

 

En 1670, à l’âge de trente ans, Racine nous propose le récit de l’impossible rupture. Titus, empereur de Rome, aime Bérénice, reine de Palestine. Il l’aime, et elle aussi, mais la loi est sans appel : pas de reine étrangère comme impératrice. Titus aime, mais résout de se séparer. Sa tête ordonne, son corps ne suit pas. On rompt, on se retrouve, on joue les adieux, jusqu’à la scène finale, où personne ne joue.

 

Sur l’essentiel, la contradiction du corps avec la volonté mentale, la résurgence des sens, puissante, impérieuse, fusionnelle, la mise en scène de Didier Nkebereza est une réussite. Les corps parlent. L’alexandrin, comme dans les variantes d’un jeu d’orgues, nous livre toute l’infinie richesse de sa sensualité. On chuchote. On murmure, On respire. On élève le ton, juste là où il faut. On laisse le silence faire son œuvre (ainsi, Jacques Maeder, dans le rôle de Paulin, confident de Titus). Le grand vainqueur, c’est le texte. Samedi soir, il y avait des classes. Le metteur en scène, au début, a dit qu’il était important d’écouter en silence. Il n’y a pas eu un seul mot, c’était impressionnant. Racine avait gagné.

 

A voir, jusqu’au 29 septembre. En plus des comédiens déjà cités, il y a le magnifique David Marchetto, dans le rôle d’Antiochus, amoureux de Bérénice. Il y a son confident à lui, Arsace (Matteo Zimmermann). Et il y a Hélène Hudovernik en Phénice, confidente de Bérénice. A voir, et surtout à écouter, près des palmiers de Phénicie de l’Orangerie, dans un écrin de verdure, hors du monde et pourtant au cœur du monde. Quel monde ? Celui du verbe et de la musique, du silence et de la respiration, de l’impossible rupture entre deux êtres. Bérénice et Titus, c’est toi, c’est moi, c’est tout humain qui a dû vivre un jour une séparation. Longue vie à Jean Racine.

 

Pascal Décaillet

 

*** Bérénice, de Jean Racine (1670) - Mise en scène de Didier Nkebereza - Théâtre de l'Orangerie - Jusqu'au 29 septembre 2016.

 

 

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23/09/2016

Le National méprise le peuple

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Commentaire publié ce matin en première page du Giornale del Popolo - Vendredi 23.09.16.

 

En français ou en italien, peu importe : aucun mot n’est assez fort pour qualifier ce qui s’est passé ce mercredi 21 septembre au Conseil national, dans le débat de mise en œuvre de l’initiative du 9 février 2014, sur l’immigration de masse. Aucun mot, si ce n’est « hold-up » (mais c’est de l’anglais !), forfaiture, mépris du suffrage universel. Aucune attention n’a été prêtée, comme il l’aurait fallu, aux souffrances des populations de certains cantons frontaliers, on pense en priorité au Tessin et à Genève. Sous prétexte de ménager les « réactions de l’Union européenne » (comme si c’était là l’impératif premier !), on a littéralement vidé de sa substance le texte voté par le peuple et les cantons en 2014. Dans la version finalement adoptée par le National (98 contre 93), on cherche vainement les contingents, pourtant stipulés par le texte constitutionnel de l’initiative. Tout cela, suite à un arrangement entre le PLR et le PS.

 

L’impression est terrible, et de nature à ruiner le crédit du Parlement lui-même. Lorsque le peuple et les cantons ont accepté une initiative, il appartient aux autorités fédérales, exécutif et législatif, de la mettre en œuvre. Sans jouer au plus fin. Déjà pour l’initiative des Alpes et celle de Franz Weber, cela n’a pas été fait. Mais le peuple n’est pas dupe : il a des antennes, puissantes, instinctives, pour repérer toute tentative de défaire sa volonté, clairement exprimée un dimanche de votations. Or, c’est cela, hélas, qui s’est produit au National : sous prétexte de sauver le principe de libre circulation, en effet contradictoire avec le texte du 9 février 2014, on a purement et simplement jeté aux oubliettes l’essentiel de ce dernier : le principe de contingents. Étrange jugement de Salomon, où on tue un bébé pour sauver l’autre. Hold-up, oui, sur le suffrage universel de ce pays, cette démocratie directe qui est le cœur battant de notre système.

 

En décembre, le Conseil des Etats se saisira du dossier. Et en février 2017, la Suisse devra avoir trouvé une solution. Dans cette affaire, le Parlement n’est pas seul responsable : où est le Conseil fédéral ? Que fait-il ? Quelle direction politique donne-t-il à l’affaire ? Entre Mme Sommaruga, M. Schneider-Ammann, M. Burkhalter, où est la vision ? Où est la clarté d’ensemble ? Où est l’impulsion ? Craindre les « réactions de Bruxelles », ou de M. Juncker, est-ce là la seule ambition de notre pays ? Bricolage politique ! Règne des partis ! Petits arrangements de Coupole. Le peuple et les cantons, le 9 février 2014, avaient délivré un message clair. Les « institutions » officielles nous l’enfument ! Les autorités fédérales suisses ne sortent vraiment pas grandies de l’exercice.

 

En attendant, il y a dimanche. Une bonne partie de la Suisse va suivre attentivement le résultat de vos votations cantonales, au Tessin, notamment celui de « Prima i nostri ». Votre canton pourrait bien, après-demain, donner au pays une leçon de démocratie. Quel que soit le résultat des urnes, le Tessin aura au moins fait l’essentiel : donner la parole au peuple. Lorsque les Parlements deviennent des machines à fabriquer des écrans de fumée, le recours au suffrage universel nous amène ce dont notre pays a le plus besoin : clarté, courage, détermination.

 

Pascal Décaillet

 

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17/09/2016

L'Allemagne nous donne une leçon

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Sur le vif - Samedi 17.09.16 - 18.58h

 

C'est mal connaître l'Allemagne, très mal connaître l'Histoire allemande, que de croire que ce pays est de tradition libérale. Il ne l'est pas ! Pas plus que la France. Pas plus que l'Italie. On associe Allemagne et libéralisme à cause des immenses succès obtenus par la République fédérale (aidée par le Plan Marshall), dans les vingt années qui ont suivi la guerre, sur le plan économique. Il est vrai que, totalement détruits en mai 1945, ils se sont relevés de leur défaite à une vitesse hallucinante, grâce à leur volonté, leur caractère, leur discipline.

 

J'ai souvent raconté que, lors de mon deuxième passage à Lübeck, en 1972 (le premier date de 1968), le Monsieur qui nous faisait visiter une église luthérienne de briques rouges, répondant à ma question sur des traces d'obus, m'avait dit "Oh, ce trou doit dater de 1945... Ou peut-être plutôt de la Guerre de Trente Ans (1618-1648) !". On n'en était plus à trois siècles près, une cicatrice effaçait l'autre, le pays s'était remis à avancer.

 

Mais aussi, ce prodigieux relèvement économique d'après-guerre - c'est capital - les Allemands l'ont réussi grâce à un sens unique au monde (à part peut-être... en Suisse !) de la cohésion sociale, du partenariat entre employés et employeurs, du rôle de l’État dans les grandes assurances sociales, dans la redistribution des richesses. Tout cela, hérité de la tradition bismarckienne, mais aussi de la mentalité prussienne dans le rapport au travail (discipline, effort, patience).

 

De très grandes vertus, qui ne relèvent pas du libéralisme, mais plutôt d'une conception où l’État (fédéral, mais surtout Länder) joue un rôle important. Non pour étouffer l'économie, surtout pas ! Mais pour l'inscrire dans le corps social. Hegel, bien sûr, est passé par là. Mais aussi Kant, Fichte, des penseurs de l’État, de la nation, de la cohésion d'ensemble d'un peuple, et surtout de la "Gemeinschaft", communauté de racines, de valeurs. Communauté de langue, malgré les inflexions dialectales. Pour comprendre l'Histoire allemande depuis le 18ème siècle, depuis Frédéric II, il faut passer par une réflexion en profondeur sur ces choses-là. Et aussi, passer par l'Histoire de la langue allemande elle-même, son époustouflant trajet, de Luther à Heiner Müller, en passant par les Frères Grimm, Paul Celan, et bien sûr Bertolt Brecht.

 

J'écris cela, parce que les grandes manifestations de cet après-midi, dans des villes comme Hambourg, Munich, Leipzig, Francfort, Stuttgart, Cologne, me trottent dans la tête. J'essaye de prendre la mesure de ce qui se passe, et que je tiens pour essentiel. Les foules manifestent contre le libre-échange transatlantique. Pas contre le commerce ! Pas contre les échanges ! Pas contre les États-Unis en tant que tels (du moins pas encore). Mais assurément, contre un système à leur yeux trop ouvert, qui mettrait en péril chez eux, A L’INTÉRIEUR, cette secrète magie, efficace mais si fragile, de leur équilibre social. Il ne veulent pas que le vent du mondialisme vienne mettre en péril les vieilles valeurs allemandes de concertation et de protection.

 

Du haut de leur superbe, les mondialistes parleront de "sentiment de repli". Ils ne connaissent que ce mot-là, dès qu'un peuple réclame un peu de protectionnisme, de retour de la frontière au service des plus faibles, de la survie du corps social comme absolue priorité. Gemeinschaft, oui, qu'on oppose souvent à Gesellschaft. On tentera de traduire par sentiment commun d'appartenance, communauté de naissance (nation), solidarité dans l'ordre du destin.

 

Je ne sais ce que vous en pensez, mais moi, ces valeurs-là me parlent. Depuis toujours. Et plus que jamais.

 

Pascal Décaillet

 

 

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04/09/2016

Libre circulation : le piège grossier des libéraux

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Sur le vif - Dimanche 04.09.16 - 16.52h

 

Quand le PLR est tout fier de tendre un piège à l'UDC, sa manœuvre est tellement grosse, comme un câble de téléphérique, qu'elle se voit jusqu'à Romanshorn. Ainsi, dès avant-hier (vendredi), à la publication des conclusions de la Commission des institutions politiques du National sur les suites à donner à l'initiative du 9 février 2014 sur l'immigration de masse.

 

Ces conclusions sont un brouet, aussi insipide qu'illisible, nous l'avons dit vendredi, n'y revenons pas. Mais avez-vous remarqué, dès vendredi après-midi, l'insistance avec laquelle de jeunes hoplites et spadassins du PLR cherchaient à acculer leurs interlocuteurs de l'UDC, en leur répétant à l'envi : "Ayez le courage de dénoncer les Bilatérales, mettons ça devant le peuple, et on verra bien qui gagnera !".

 

Ils étaient nombreux, vendredi, en plusieurs langues, à tenir exactement ce discours, il y a donc tactique d'ensemble, facile à reconstituer. Faisant, au début des années 2000, accepter par le peuple le principe de libre circulation, les partisans du libéralisme économique et de l'ouverture des frontières avaient gagné la première manche. L'époque s'y prêtait, odieuse de négation de l’État, concupiscente face à un Marché qu'elle déifiait comme un Veau d'Or. Les socialistes ne juraient que par Tony Blair, les banquiers nous soûlaient de leurs "produits dérivés", ou "structurés", diluant dans une mathématique d'ombre toute accroche encore possible de l'économie avec la réalité du travail.

 

Le 9 février 2014, les souverainistes de ce pays, ceux qui veulent des frontières et entendent maintenir un contrôle sur les flux migratoires, gagnaient la deuxième manche. C'était le oui du peuple et des cantons à l'initiative contre l'immigration de masse.

 

Alors voilà, une manche chacun. Comme au ping-pong, il faut une belle. Et c'est exactement cela que cherchent à provoquer les milieux libre-échangistes de notre pays. Ils sont persuadés qu'en cas de vote populaire sur les Bilatérales, ils auraient gain de cause. Dans leur esprit, ce dimanche-là effacerait, devant l'Histoire, le 9 février 2014. Ils auraient gagné la première manche, perdu la deuxième, ils gagneraient la belle. Et tout serait réglé. Et tout rentrerait dans l'ordre. Et le cauchemar de l'UDC, enfin, se dissiperait.

 

Cette manœuvre est d'une grossièreté inouïe. Sur un point pourtant, les libéraux ont raison : la mère de toutes les batailles, c'est la libre circulation. Ce dont les libéraux-libertaires ont fait le plus grand dogme depuis vingt ans, c'est la libre circulation. Ce qu'ils ne cessent de nous brandir comme non-négociable, comme inspiré par l'Esprit en quelque Concile, c'est la libre circulation. Là où les souverainistes doivent porter la bataille, c'est en effet sur la libre circulation. Dont je ne suis pas sûr du tout qu'elle profite aux plus démunis de ce pays, aux précarisés, aux plus faibles, aux plus fragiles. Oui, lançons ce débat ! Mais pas tout de suite, comme dirait Juliette Gréco. Pas comme ça. Pas si vite. Et surtout pas pour céder à la vulgaire insistance du PLR.

 

De quoi s'agit-il ? D'entamer en profondeur, dans ce pays, avec des arguments fondés, vérifiables et rationnels, le procès de mise en cause du dogme de libre circulation. On ne cesse de nous répéter qu'elle est porteuse de croissance. Demandons, exactement, et avec d'autres indicateurs que ceux du patronat, à qui profite cette croissance. A quelques importateurs ou exportateurs ? Ou, par redistribution, à l'ensemble de la population ? A qui profite - ou plutôt à qui nuit en priorité - l'afflux démographique qu'on nous présente comme inéluctable ? Une Suisse de douze millions d'habitants, une Genève d'un million, un Plateau qui étoufferait sous la pression, des infrastructures (logement, transports) qui n'arrivent pas à suivre, ça vous fait à ce point envie, vous ? Ça vous semble conforme à l'impérieux besoin d'équilibre, y compris environnemental, de notre pays ?

 

Alors, oui, Mesdames et Messieurs les libre-échangistes libéraux, alliés aux libertaires et aux immigrationnistes par idéologie de gauche, la Suisse, vous avez raison, doit avoir ce grand débat populaire sur la libre circulation. Mais pas comme ça. Pas comme vous le voulez. Pas juste pour vous laisser gagner la belle. Ce débat doit prendre son temps, des années s'il le faut. Les esprits, il faut les laisser mûrir. Et puis, un jour, oui, il faudra mettre votre dogme libéral au vote populaire. Ce jour-là sera capital pour le destin de notre pays. En fonction d'un calendrier et d'un agenda dont il n'est pas question de vous laisser le monopole.

 

Pascal Décaillet

 

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26/08/2016

Walter Scheel : charmeur et visionnaire

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Sur le vif - Vendredi 26.08.16 - 16.52h

 

La mort de Walter Scheel (1919-2016), depuis deux jours, me travaille. Je repense à cet homme, qui était une véritable star de la politique lorsque j'étais en Allemagne, dans les années 70. C'était le politicien le plus populaire d'Allemagne ! Les gens l'adoraient, il était simple, souriant, toujours de bonne humeur, et surtout, avec sa chanson "Hoch auf dem gelben Wagen", il avait tenu, en 1974, longtemps la tête du hit-parade allemand. Il n'était rien d'autre, alors, que... président de la République en exercice !

 

Il faut absolument visionner ce document, voir ce plaisir qu'il a à chanter avec ce chœur d'hommes derrière lui, le Düsseldorfer Männergesangverein, ce sourire, ce regard, cet amour de la vie. Là, puissamment, cet homme transmet quelque chose. Et on ne peut pas trop lui adresser le grief de populisme, parce que le Président de la République fédérale, en Allemagne, n'est pas élu par le suffrage universel, mais par le Parlement. Mais je crois que Scheel, grand séducteur toute sa vie, déjà comme lieutenant de la Luftwaffe pendant la guerre, était habité par un viscéral besoin d'être aimé. D'ordinaire, je n'aime pas trop cela, mais là, j'avoue que moi aussi, cet humaniste de la vie m'avait charmé.

 

Et puis, l'essentiel : derrière ce jeu d'apparences, il y a le Scheel politique. Un libéral (FDP), mot qui n'a absolument pas, dans la politique allemande depuis Bismarck, la même connotation que chez nous, ou en France, ni même en Grande-Bretagne. Le libéral allemand ne nie en rien le pouvoir d'arbitrage de l’État dans le champ économique, il cherche moins que d'autres à le réduire. Simplement, ne provenant d'aucun des deux grands pôles (CDU-CSU, ou SPD) de la vie politique allemande de l'après-guerre, donc n'étant redevable ni aux épigones du Zentrum catholique bismarckien, ni à ceux du grand parti social-démocrate de la République de Weimar, il est d'une conception plus individualiste, et souvent plus décontractée de la politique. Dans l'ordre de la décontraction (certes moins apparent chez un Genscher), Walter Scheel fut tout simplement impérial.

 

Mais attention : sous le gant de velours, la griffe du tueur. En Histoire, seules parlent les archives : il nous faut visionner, et visionner encore (je viens de le faire), cette philippique de Scheel contre le leader CDU Rainer Barzel, auteur d'une motion de censure pour faire tomber Brandt en avril 1972. Scheel, un moment, se tourne directement vers Barzel, et lance les mots de feu : "Machen Sie unser Land und sich selber nicht unglücklich, indem Sie zur falschen Zeit mit den falschen Methoden eine Regierung etablieren wollen, deren Fundament sich auf politische Überläufer stützen müsste und deren Geburtsstunde vom Makel des Wortbruchs gekennzeichnet wäre!". Devant le Parlement, c'est Scheel qui sauve le chancelier social-démocrate et l'Ostpolitik, et ruine à jamais la carrière politique de Barzel, ce qui, sur le moment, arrange le rival interne de ce dernier chez les chrétiens-démocrates, un certain... Helmut Kohl.

 

Enfin et surtout, Scheel fut un très bel instinct politique. C'est grâce à son ralliement, donc à un historique renversement d'alliances, en 1969, que Willy Brandt put accéder à la chancellerie. Scheel, de 1969 à 1974, fut à la fois le vice-chancelier de Brandt, et son ministre des Affaires étrangères. Brandt lui-même sortait de trois années (66-69) comme chef de la diplomatie de la Grande Coalition. Eh bien l'Ostpolitik, ce tournant génial et décisif de la politique allemande sous l'ère Brandt (qui culminera le 7 décembre 1970 avec la génuflexion de Varsovie), il le faut pas imaginer que Scheel n'en fut que le porte-serviette.

 

Bien au contraire, il en fut, au tout premier plan, l'un des inspirateurs. C'est très important de s'en souvenir, parce que les gens de la CDU-CSU, au pouvoir depuis 1949, s'étaient signalés par un atlantisme tel qu'ils s'interdisaient toute initiative politique de taille dans un champ (l'Est) où l'Allemagne joue son destin depuis au moins Frédéric II, sans remonter aux Chevaliers Teutoniques. L'équipe qui a recommencé à porter le regard allemand vers l'Est, c'est celle de Brandt. Et Scheel y a joué un rôle majeur. Ces cinq années Brandt (69-74) sont un âge d'or de la diplomatie allemande.

 

Voilà, quelques mots sur ce grand Allemand qui vient de nous quitter. Un homme de charme et de contact. Mais aussi, un homme d’État, pourvu d'une vision, capable de lire et d'anticiper l'Histoire.

 

La politique allemande perd, derrière le chanteur de charme, un tempérament et une lucidité politiques de premier plan.

 

Pascal Décaillet

 

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28/06/2016

Des yeux pour ne pas voir

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Sur le vif - Mardi 28.06.16 - 12.59h

 

A la SSR et dans les médias dominants (Ringier, jusqu'à la caricature), tous les sujets sur l'après-Brexit sont construits sur la recherche du moyen de sauver l'Union européenne. C'est tout de même étrange, de la part de médias suisses. Notre pays n'est pas dans l'UE. L'écrasante majorité des Suisses n'a aucune envie d'en être. Mais nos chers médias se cramponnent de toutes leurs forces à la pérennité d'une structure dont notre pays ne veut pas pour lui. Elle ne serait bonne que pour les autres ?

 

Pourquoi personne n'ose franchement la question d'une dissolution de cette usine à gaz ? Et d'une réinvention de l'idée européenne sur des fondements totalement différents, par exemple un vrai respect des nations (au lieu de vouloir les abolir), des souverainetés, des frontières, de la voix des peuples. L'usine à gaz est pourrie, polluée, infectée. La détruire, pour construire autre chose, plutôt que désespérément bricoler son rafistolage.

 

Ce pas intellectuel et mental, pourquoi nos médias dominants suisses ne l'osent-ils pas ? À quoi, à quels réseaux d'intérêts, financiers par exemple, se sentent-ils liés ? A quels dogmes supranationaux, attachés ? À quelle école de formation, redevables ? A quels maîtres à penser, reconnaissants ?

 

Toute la question est là. Cette génération d'éditorialistes (chez Ringier, c'est flagrant) baignés dans l'idéologie de Mai 68, passés par les sciences sociales, ou sciences po, ou HEI, illuminés par l'idée que la nation était ringarde et que seuls des conglomérats plus vastes nous apporteraient le salut, cette génération s'accroche follement à ses lentilles de lecture.

 

Elle ne veut pas voir que l'Europe a changé. Nous entrons dans un vaste mouvement de Révolution conservatrice, nous n'en sommes qu'au début, les structures mêmes de nos démocraties représentatives sont promises, dans les décennies qui vont venir, à laisser la place à des prises de décision plus directes de l'ensemble des citoyennes et citoyens. L'échelon de la nation, vilipendé depuis un demi-siècle, revient en force. La préférence aux résidents monte.

 

Les nations se tournent vers elles-mêmes. Et ce regard vers l'intérieur leur réservera des trésors. C'est exactement ce qui est arrivé à l'âme allemande, au moment du Sturm und Drang, puis du Romantisme naissant.

 

Ce mouvement, la génération des éditorialistes de type Ringier, tour à tour européistes, mondialistes, tout sauf nationaux, ne peut tout simplement pas l'appréhender. Il dépasse et contredit tout ce qui fut leur outillage intellectuel, leur système de valeurs. Ils ont des yeux, pourtant, et ne voient pas.

 

À quand un grand média romand proposant à ses lecteurs une vision à la fois conservatrice et sociale, populaire, proche des plus démunis, patriotique et nationale ? Une vision de solidarité interne, pour sauver le corps social du pays. Et non le meurtrir à l'infini, en le livrant à la tyrannie des marchés financiers ?

 

À quand, oui ? Cela devient urgent.

 

Pascal Décaillet

 

 

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