20/10/2015

Guignol's Band

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Sur le vif - Mardi 20.10.15 - 19.35h

 

Ce qui époustoufle, dans le Sons et Lumières que vient de donner l’Entente en vue du second tour de la course aux Etats, à Genève, c’est la totale surdité entre les uns et les autres. Oui, l’Entente est sourde. Beethovenienne. Hélas, sans la capacité de nous livrer les derniers Quatuors à Cordes du génial musicien : il les avait conçus en ne les « entendant » que dans la profondeur de son silence intérieur.

 

Le problème numéro un de l’Entente ne réside pas dans les choix des uns et des autres, ces derniers relèvent du droit au suicide, que toute âme plus ou moins humaniste voudra bien tolérer. Non, l’immensité du pataquès procède d’une hallucinante impréparation. Car enfin, en Suisse, le calendrier des élections fédérales est connu des décennies à l’avance. Un mordu de l’agenda, si ça l’amuse, peut parfaitement prévoir la date du dimanche électoral d’octobre 2035.

 

Le président du PLR genevois, celui du PDC, devaient, j’imagine, subodorer quelque peu l’existence d’une échéance électorale nationale le dimanche 18 octobre, puis celle d’un deuxième tour le dimanche 8 novembre. Ces choses-là, y compris dans leur aspect tactique, celui du petit jeu entre partis, peuvent un peu s’anticiper, non ? Or, à quoi venons-nous d’assister ? A une tragicomédie de l’impéritie. A un super Brico-Loisirs de l’improvisation de l’ultime minute. A un dialogue de sourds.

 

Les partis font ce qu’ils veulent. Ils ont le droit de s’allier avec qui ils veulent. Tout au plus pourraient-ils nous épargner les couplets si peu crédibles sur la « morale » et les « valeurs », il y a quand même un moment où trop prendre les gens pour des demeurés commence à présenter un danger de crédibilité.

 

Les puissants esprits de l'Entente genevoise n’ont rien vu venir, ils sont pourtant là pour cela, un peu, non ? Ils n’ont rien anticipé. Ils ont géré un lendemain et un surlendemain d’élections fédérales comme un enfant de chœur dépassé par les palpitations de voir surgir une créature féminine au sortir de la sacristie. Ils ont été totalement dépassés par les événements. Ils avaient pourtant des mois, des années, pour voir venir une échéance parfaitement prévisible.

 

A partir de là, longue vie au duo de gauche au Conseil des Etats. Et vivement 2035.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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19/10/2015

Conservateur, lucide et en parfaite santé : mais oui, c'est possible !

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 Sur le vif - Lundi 19.10.15 - 14.42h

 

« Vote de la peur », « vote du repli » : encore et toujours, nos belles âmes éditoriales des lendemains d’élections se complaisent dans ce vocabulaire, qui voudrait faire des vainqueurs des citoyens atteints de pathologie. Ils auraient voté, non en adultes, non en connaissance de cause, mais à leur corps défendant : en vertu, au sens médical, de réflexes immunitaires, par conjuration d’une crainte profonde. L’électeur conservateur, en Suisse, ne glisserait pas son bulletin en adulte sain et vacciné, en fonction d’une analyse de la situation, d’une vision de la politique. Non, il n’agirait qu’avec l’infinie faiblesse d’un être apeuré. Le corps électoral aurait « paniqué » face à la vague de migrations, « cédé aux sirènes », perdu les nerfs.

 

Pitoyable analyse. Celle d’une génération d’éditorialistes qui, au moins depuis 1992, veut absolument nous décrire la montée du sentiment conservateur, en Suisse, comme l’atteinte du corps national par une fébrilité maligne, dans tous les sens de cet adjectif, celui de la santé, celui de la possession diabolique. Pour contrer ce phénomène, ils ont tout essayé, depuis un quart de siècle, tous les exorcismes, ils ont diabolisé, démonisé, ostracisé, rien n’y fait : le phénomène demeure, prend de l’ampleur.

 

Ils ont tort. Voter pour une Suisse souveraine, indépendante, régulant ses flux migratoires (et non fermant ses frontières, comme ils l’affirment de façon mensongère et caricaturale), une Suisse préservant son corps social en luttant contre la sous-enchère salariale, une Suisse soucieuse de la qualité de son agriculture, celle de ses paysages, respectant ses animaux, une Suisse qui ne dénature pas son Plateau en construisant tous azimuts, ne relève en rien d’une maladie. Mais d’une série de constats, procèdant de l’exercice civique et de celui de la raison. Il n’y a là nulle fièvre, nulle éruption, seulement un choix politique assumé, articulé autour de l’attachement au pays, oui le patriotisme, le souci d’en préserver les beautés et les équilibres, celui d’un corps social sain et solidaire, dans une démographie dont nous puissions demeurer les maîtres, ce dernier point n’étant pas synonyme de fermeture, mais simplement de contrôle des flux.

 

On a vu ces thèmes dans l’initiative des Alpes (toujours pas appliquée, vingt ans après), et dans le oui au texte de Franz Weber. Et puis aussi, bien sûr, le 9 février 2014. Régulièrement, le corps électoral nous délivre des signaux, que d’aucuns, hélas, refusent de lire. A bien des égards, cette montée du « conservatisme », depuis 1992, en rappelle une autre : l’ascension, dans la résistance, du courant catholique-conservateur, ou catholique-social, ou chrétien-social, de 1848 à 1891, soit entre la toute-puissance radicale née du Sonderbund et l’arrivée, enfin, du Lucernois Joseph Zemp, premier « PDC » (avant la lettre !) au Conseil fédéral, le 17 décembre 1891, l’année de Rerum Novarum, l’Encyclique de Léon XIII sur la Doctrine sociale.

 

Dans les cantons protestants aussi, des courants émergeaient, contestant non le Progrès en tant que tel, mais la foi des radicaux, presque dogmatique, dans une industrialisation trop rapide du pays, effrénée même parfois, à partir du moment où les capitaux s’ouvraient. Aux yeux de beaucoup de nos compatriotes, entre 1848 et 1891, tout allait trop vite, l’Argent-Roi et le profit prenaient trop de place, défigurant la Suisse, il fallait revenir à des valeurs plus solides, fondatrices du pays profond.

 

La victoire historique de l’UDC, hier, et avec elle le glissement à droite sous la Coupole fédérale, ne sont pas une Révolution, mais un sérieux et tangible déplacement du curseur. Pour quatre ans. Il aura des conséquences sur  la mise en application du 9 février 2014, sur l’affirmation de notre souveraineté politique, sur nos tonalités dans les négociations internationales, sur la réforme de nos assurances sociales, sur notre politique énergétique (on va soudain se sentir beaucoup moins pressé de sortir du nucléaire), sur notre soutien et notre valorisation de l’agriculture suisse. Au sein de la famille de droite, particulièrement dans le binôme UDC-PLR, le rapport de forces ne sera pas le même que dans la législature précédente. Sur la question centrale des bilatérales, il faudra bien que certains fassent des concessions. Disons, de part et d’autre. Allez oui, disons cela.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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04/10/2015

Eh oui, la frontière protège le faible !

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Sur le vif - Dimanche 04.10.15 - 19.00h

 

Un poste de douane, pour le passant, ça n’est jamais très drôle. Il faut attendre, on risque le contrôle, il y a toujours quelques palpitations (même si on n’a strictement rien à se reprocher !), ça bloque la circulation, ça nous met en retard. Alors évidemment, la perspective d’une humanité sans frontières, ça excite le bourgeois. A quoi bon les pays, les nations, soyons tous frères, enfants de la mondialisation post-moderne, abolissons cet archaïsme, la frontière.

 

Le problème, c’est que ça ne marche pas comme ça. Les frontières sont les fruits de l’Histoire, des guerres, des négociations, des traités. Elles sont certes fluctuantes, n’ont rien de définitif, il suffit de consulter de vieux atlas pour voir à quel point elles ne cessent d’évoluer.

 

Elles évoluent, mais ne disparaissent pas. L’actuel découpage des nations, prenons l’Europe, ne doit rien au hasard, il est la résultante de rapports de force, chaque pays s’étant créé par lui-même, et n’ayant pu continuer à exister, à travers les siècles, qu’en versant son sang, ou en négociant durement son droit à arborer son drapeau. L’Histoire est tragique, elle ne fait aucun cadeau, chaque génération doit se battre, rien n’est acquis, jamais. Cette dimension réaliste de l’Histoire, fondé sur une nature humaine prédatrice, quel prof ose encore l’enseigner aujourd’hui ? Les Histoires nationales, avec leurs guerres, leurs batailles, leurs alliances, leurs traités.

 

Je suis un partisan des frontières. Non pour le plaisir de rencontrer des douaniers, cette jouissance-là est chez moi, comme chez nous tous je pense, assez limitée. Mais parce que je crois profondément que les différentes communautés humaines doivent avoir la possibilité d’embrasser, pour chacune, un destin commun au sein d’un territoire défini, avec des institutions partagées, des valeurs communes acceptées, un système politique, judiciaire, une conception de l’école, de la santé, de la sécurité publique, etc. Chaque nation a son génie propre, ses traditions, son Histoire : on ne fait pas de la politique en Suisse comme en France, on n’a pas construit l’Etat social en Allemagne comme en Angleterre, on ne conçoit pas l’école dans les pays scandinaves comme en Espagne ou au Portugal.

 

Le rêve de mondialisation ne vient pas des peuples. Il serait d’ailleurs très intéressant de consulter chacun d’entre eux, à la manière suisse, en donnant la parole à tous, pour savoir si ça les excite tant que cela, l’idée d’une Europe ou d’un monde sans frontières.

 

Je suis pour la frontière. Cela ne signifie en aucune manière pour leur fermeture. Mais pour un système de contrôles, pour une régulation des flux migratoires, décidée par le corps des citoyens. C’est à lui de prendre les grandes décisions qui engagent le pays, à lui de placer le régulateur, à lui de fixer le nombre de personnes qu’il accepte de faire venir de l’extérieur. Chaque communauté humaine doit avoir ce droit. Or, il se trouve qu’en Suisse, le corps électoral a eu l’occasion, grandeur nature, de prendre une décision de principe sur ces questions-là : c’était le 9 février 2014. Ce dimanche-là, le souverain, peuple et cantons, a tranché. Son verdict doit impérativement, sans jouer au plus fin, sans contourner l’essentiel, être mis en application par les autorités fédérales.

 

Je suis pour la frontière, parce que le corps social de mon pays m’intéresse au plus haut point. Je déteste la loi du plus fort, encore plus celle du plus riche. Et justement, j’affirme que la frontière, parmi ceux qui sont déjà là, à l’intérieur, protège le faible. Comme l’a remarquablement noté Julien Sansonnens, dans un édito récent de Gauchebdo, les personnes les plus fragilisées de notre pays, en termes d’emploi notamment, ne seront pas les premières à applaudir en cas d’une élévation trop brutale de notre solde migratoire. Ces choses-là, dans l’Histoire suisse, sont fragiles, délicates, et ne peuvent en aucun cas être laissées aux mains d’idéologues d’une ouverture totale des vannes. L’effet, dans l’opinion publique, notamment auprès des personnes les plus défavorisées, serait dévastateur.

 

La frontière protège le faible. Elle dessine des horizons communs. Elle n’exclut ni l’accueil, ni l’asile, ni la générosité. Simplement, elle applique des seuils, des limites. Et c’est le corps des citoyens qui doit décider de ces derniers. En se montrant ouvert, ou ferme. C’est selon. En fonction de sa conception, non de la métaphysique ni de la morale, mais simplement de l’intérêt supérieur de la nation à laquelle il appartient. Toute nation, toute communauté humaine, depuis toujours, fonctionne comme cela. Refuser de le voir, au nom d’une idéologie mondialiste ou d’une béatitude universaliste, c’est se condamner à d’amères désillusions, entendez  le pire de tout en politique : la perte de maîtrise sur le cours des événements.

 

Pascal Décaillet

 

 

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03/10/2015

L'Adieu au Temps

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Sur le vif - Samedi 03.10.15 - 10.53h

 

Il y a quelques jours, j'ai commis un acte majeur dans ma vie de passionné de journaux (depuis l'âge de dix ou onze ans) : je me suis désabonné du Temps.

 

Pour moi, ça n'est pas rien. J'étais un abonné de la première heure, dès le premier numéro. Surtout, en amont de la création du Temps en 1998, j'étais abonné depuis des décennies à son ancêtre, le Journal de Genève, où j'ai d'ailleurs accompli, il y a trente ans, mes premières années de journalisme. J'en garde un souvenir ému.

 

C'est donc avec une partie de ma vie, avec de longues années que j'opère cette rupture. Je ne reproche rien au Temps. Il a parfaitement le droit d'être ce qu'il est. La presse est libre. Je ne vais quand même pas, moi, dire le contraire.

 

Aucun reproche, donc. Sauf que je ne le lis plus. Alors, couper des arbres pour ne même pas lire, c'est dommage. Politiquement, il est devenu le journal du PLR. Le journal de M. Burkhalter. Le journal de M. Longchamp. Le journal de M. Maudet. Le journal du patronat, plus précisément d’Économie Suisse, surtout pas de l'USAM, puisque cette dernière est maintenant présidée par un UDC. Le journal des pleurnicheries post-9-février de M. Aebischer. Le journal de la libre circulation, érigée en dogme. Le journal de la "démocratie représentative" contre la démocratie directe. Le journal du lobby pro-SSR, miroir oblige. Le journal du NOMES. Le journal qui nous ventile l'extase europhile de M. Cherix.

 

Le cahier culturel est illisible. Il ne fait que se greffer sur les dernières promotions des circuits d'éditeurs ou de producteurs de films. Il suinte la mode et les affinités d'un tout petit cercle lausannois. Il n'y a ni choix assumé, ni plumes transgressives. Juste l'élégance d'être dans le courant. C'est tellement confortable, le courant. Pour la culture, s'il faut lire des journaux, je lis Gauchebdo, la Weltwoche, le cahier du samedi de la NZZ, la Frankfurter Allgemeine.

 

Je ne reproche rien au Temps. Tout ce qu'il est devenu, il en a le droit. Les journaux sont libres. Les lecteurs aussi.

 

Le Temps est un journal élégant, mais manque singulièrement de courage. Il me fait penser à ces officiers d'état-major qui, faute d'avoir remporté des victoires sur le terrain, se pavanent dans les salons avec des uniformes trop lustrés pour être vrais. Manque de courage. Manque de solitude. Manque de plumes. Oh, certains ont du style, de belles tournures. Mais où est passé l'engagement ? Celui, par exemple, d'oser parfois la posture minoritaire, la Marge ? Où sont les plumes qui osent affronter la pensée dominante ?

 

Le Temps est devenu le Journal du pouvoir. Il est devenu le média suisse de révérence.


 

Pascal Décaillet

 

 

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26/09/2015

M. de Senarclens : un parfum de rue des Granges

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 Sur le vif - Samedi 26.09.15 - 19.00h

 

Un parfum de rue des Granges. Le fumet d’un autre temps, celui où le bonheur patricien se jouait, à Genève, de toute concurrence dans la galaxie des droites. Il fallait être libéral, ou avoir l’élémentaire politesse de ne point être. Radical, c’était déjà limite, on voulait bien leur laisser la nostalgie bonapartiste, celle de Fazy, ou l’ivresse si raisonnable de se réunir en des Cercles cryptés – ou peut-être des Cryptes circulaires – pour cogiter puissamment, en commune liturgie, sur les thèmes du progrès, de la géométrie et de la mort.

 

Un parfum de rue des Granges, oui, émane de l’interview donnée à la Tribune de Genève, édition de ce matin, par le président du PLR, Alexandre de Senarclens. Il y défend les bilatérales, soit. Il refuse de voir l’insignifiante faiblesse de cette immense plaisanterie appelée, dès la votation de 2002, les « mesures d’accompagnement », soit. Il proclame Genève canton modèle en matière de contrôles du travail, soit. C’est faux, mais soit.

 

Un parfum de rue des Granges, lorsque le sourcilleux défenseur du libre-échange évoque l’élection au Conseil des Etats. Du haut de son Parnasse libéral, il y exclut toute alliance avec l’autre droite du canton, celle qui, comme la sienne, pèse un tiers de l’électoral, l’UDC-MCG. Là encore, soit : chacun est libre d’envisager la bataille comme il veut. Mais là où l’éminent patricien pousse un peu, c'est que dans le même temps, il espère un « ralliement » de l’électorat de ces deux partis.

 

C’est beaucoup demander, Monsieur le libéral. Si l’on sollicite le soutien d’autrui, dans la vie, la meilleure méthode n’est pas nécessairement de commencer par l’exclure. Encore moins de le traiter de Gueux. Mais enfin, vous faites comme vous voulez, c’est vous le grand stratège. Simplement, vous rouleriez pour Mme Maury Pasquier et M. Cramer, vous ne vous y seriez assurément pas pris autrement. Longue vie à ces deux éminentes personnalités de gauche sous les augustes boiseries du Stöckli.

 

Pascal Décaillet

 

 

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19/09/2015

Gauchebdo : un air de liberté

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Publié en page 2 du no 38 de Gauchebdo, 18 septembre 2015 - Cette prise de position inaugure leur série d'automne "Ils soutiennent Gauchebdo".

 

 

 

Tous les samedis, entre 15h et 16h, à mon bureau de Carouge, je lis Gauchebdo. Dans l’aventure de cette équipe rédactionnelle, dont je ne partage pourtant pas les options politiques (enfin, disons « pas toutes »), je respire, profondément et avec bonheur, un air de liberté. Dans le choix des sujets, dans la qualité des plumes, dans l’orfèvrerie de la chose écrite, et jusque dans l’archaïsme délibéré d’un « journal papier » fin 2015, je retrouve cette part de bonheur de mon adolescence : lire, découvrir, me laisser surprendre.

 

Adolescent au début des années septante, je considérais la Bibliothèque municipale de ma commune comme un temple de liberté intérieure, je m’y rendais presque tous les samedis, tiens le revoici, le samedi. Dans Gauchebdo, je découvre des textes historiques sur la Guerre civile en Grèce juste après la guerre, des critiques de cinéma grec, une ouverture culturelle sans précédent aux pays du Maghreb, du Moyen Orient, de l’Amérique latine, toutes choses qui n’existent quasiment pas dans les suppléments de week-end de nos grands journaux romands.

 

Parce que, dans ces journaux-là, la culture, c’est devenu de la promotion. Elle ne repose que sur la nouveauté, elle ne fait qu’emprunter le circuit publicitaire d’un nouveau film, ou d’un nouveau livre. Je déteste cela. Je rejette ce fumet de suivisme. Gauchebdo nous invite toujours sur des voies de traverse, insoupçonnées. Pour cela, je vous encourage vivement à soutenir ce journal. Il nous aide à mieux respirer.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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10/09/2015

Série Allemagne - No 24 - 1945 : le Grand Exil

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L'Histoire allemande en 144 tableaux - No 24 - Fin 1944, puis en 1945, et même après la capitulation du 8 mai, ils furent entre 12 et 15 millions, les "Allemands" implantés (certains depuis des siècles) dans l'Est de l'Europe, à fuir l'Armée Rouge, puis les régimes issus du communisme, pour rejoindre la "Mère Patrie". Mais qu'est-ce, au juste, qu'un "Allemand", quand il vient de Bessarabie ou des bords de la Volga ? Vaste question ! Elle se pose, au moins, depuis le 18ème siècle.

 

Commencée ici même mi-juillet, mon Histoire allemande comportera 144 tableaux, de 1522 à nos jours. Mais le seul sujet que je vous raconte aujourd’hui est si vaste, si terrible, si peu connu encore, il fut tant occulté dans les décennies de l’après-guerre, par les vainqueurs, mais même par les Allemands eux-mêmes, qu’il mériterait à lui seul 144 épisodes. Il s’agit de l’un des plus grands exils de l’Histoire humaine, l’une des plus grandes vagues de migrations (ces mots, évidemment, nous parlent aujourd’hui) : celle d’au moins douze millions d’Allemands qui vivaient à l’Est, certains depuis des siècles, et, paniqués par l’arrivée de l’Armée Rouge fin 1944, début 1945, ont tout quitté pour filer vers l’Ouest.

 

Le problème, c’est que la « Mère-Patrie » qu’ils allaient rejoindre, cette Allemagne, Mère Blafarde, « Deutschland, bleiche Mutter », dont parle le sublime et prémonitoire poème de Brecht (1933), se trouvait être, à ce moment-là, un pays totalement détruit, en ruines, vaincu, mis au ban des nations, occupé militairement par quatre puissances étrangères. Eh bien figurez-vous que ce pays en lambeaux les a accueillis, ces enfants lointains de la Nation allemande, il les a intégrés, et l’Allemagne d’aujourd’hui, à bien des égards grâce à eux, est l’une des plus grandes puissances du monde. Je vous laisse apprécier l’effet-miroir avec la situation d’aujourd’hui, 70 ans après, l’Allemagne à nouveau confrontée, à grande échelle, à une vague du Refuge. Sauf que cette fois, ce ne sont pas des « Allemands ».

 

Mais qu’est-ce qu’un « Allemand » ? Vaste question, qui mériterait elle-même 144 chapitres pour tenter d’y répondre ! Depuis le dix-huitième siècle au moins, elle se pose. Quels critères régissent la nationalité ? Un Allemand de Roumanie, comme l’immense poète Paul Celan (1920-1970), est-il un Allemand ? Un Allemand d’Ukraine ? Un Allemand de la Volga, dont la famille est implantée là-bas depuis l’époque de Frédéric II et de la Grande Catherine ? Un Allemand vaincu de Königsberg, la ville de Kant, russifiée après 1945 et rebaptisée Kaliningrad ? Un Allemand de Dantzig, rebaptisée Gdansk, comme Günter Grass ? Un Allemand de Silésie ? Un Allemand de Posen, polonisée en « Poznań » après 1945, comme cet homme qui m’a tant marqué, ancien combattant du front russe, chez qui j’ai passé l’été 1972, avec lequel j’ai bien dû avoir des centaines d’heures de discussions sur la guerre ? Un Allemand de Poméranie ? Un Sudète ? Un Saxon de Transylvanie ? Un Allemand des Carpates ? Un Allemand de Bucovine ? Un Allemand de Bessarabie ? Un Allemand de la mer Noire ? Un Germano-Balte ?

 

Un Pied-Noir français, qui doit quitter l’Algérie en juillet 1962, accoste au moins dans une Métropole en pleines Glorieuses, plein emploi, il y trouvera du travail. Mais vous imaginez la famille de Prusse orientale qui reflue, début 1945, vers l’Ouest, et trouve « refuge » dans un pays en cendres ? Cette histoire, dantesque, un homme l’a racontée, à sa manière, avec son génie : Günter Grass. Les historiens suivront, ça commence enfin d’ailleurs : mais la fiction les aura précédés. C’est comme la Guerre de Troie : d’abord Homère, d’abord l’épopée, d’abord l’Iliade. Et puis, trois millénaires plus tard, Moses Finley (1912-1986), l’auteur du Monde d’Ulysse.

 

D’abord Homère. D’abord, raconter. Restituer. Donner des voix. Mon Allemand de Posen, ancien du front russe, c’était tous les soirs qu’il racontait. Nous vivions dans une maison de briques rouges, tout au nord de l’Allemagne, juste du « bon côté » de l’Elbe, qu’il avait réussi à franchir, pour ne pas tomber aux mains des Russes. La maison, il l’avait construite lui-même, tout seul, juste après la guerre. Il présidait une association d’anciens, tous les samedis nous nous réunissions dans des garages, à Brême, à Hambourg, je ne sais plus. Et les anciens racontaient. Et moi, j’écoutais. A minuit, nous allions nous baigner dans le Mittelandkanal. Et les baigneurs, au garçon de quatorze ans que j’étais, racontaient le front russe. Mais mon Allemand, il m’a aussi raconté, pendant des heures, les conditions de sa captivité, près d’un an je crois, en 45-46, dans un camp de prisonniers géré par les occupants américains. C’est au-delà de tout ce qu’on peut imaginer. Je suis de très près l’historiographie allemande : des études, enfin, commencent à sortir sur ce thème.

 

Parce que, bien sûr, pendant les décennies qui ont suivi la guerre, tout cela, tout ce grand Refuge des « Allemands » vers l’Allemagne, fut totalement occulté. Je n’en ai jamais entendu parler avant 1972, et puis plus jamais de 1972 à la fin du vingtième siècle, où j’ai commencé à suivre de très près les études sur le sujet. Il a fallu Günter Grass. Il a fallu tout l’immense brassage mémoriel des Allemands. Il a fallu, d’abord, qu’ils affrontent évidemment le pire du pire, leur rapport avec la mémoire de la Shoah, qu’ils accomplissent ce travail-là, pour qu’après, ils commencent à se pencher sur les malheurs des Allemands eux-mêmes. Je viens de retrouver dans mes archives personnelles, ce matin, l’éblouissant numéro spécial du Spiegel, daté de 2002, « Die Flucht der Deutschen . Die Spiegel-Serie über Vertreibung aus dem Osten ». Le mot « Vertreibung » est biblique : « Die Vertreibung aus dem Paradies ». Dire qu’on traverse l’Apocalypse, en ce début 1945, et qu’il faut aller chercher dans la Genèse, version Martin Luther, naissance de l’allemand moderne, pour trouver les mots justes. Sublime culture, sublime langue, que celle des Allemands.

 

Pourquoi, dans mon été 1972, tout se passait-il dans des garages ? Pour une raison simple : c’était le seul endroit où les hommes pouvaient se retrouver entre eux. Ils prétextaient, après le café au lait et les gâteaux de 17h, une improbable passion envers des pièces de mécanique, pour en assouvir, disons au moins une autre : celle de la mémoire partagée. Cette fraternité des anciens combattants, Allemands de Pologne, me fascinait. Quand j’ai lu, plus tard, Malraux parlant du « cœur viril des hommes », j’ai immédiatement pensé à eux.

 

Le Grand Refuge des Allemands vers l’Ouest, en 1944, 1945, et aussi pendant les années qui ont suivi, est estimé à douze, peut-être quinze millions de personnes. Les Germains avaient colonisé des territoires slaves depuis mille ans, là, en quelques années, ce fut soldé. Aujourd’hui, à part sur la Volga ou du côté des Saxons de Transylvanie, il n’en reste plus beaucoup. On estime que, dans ce Grand Refuge, près d’un demi-million de civils en fuite ont trouvé la mort. Il est vrai que la Guerre à l’Est avait fait plus de vingt millions de victimes chez les Soviétiques, plusieurs millions chez les militaires allemands. Alors, le vent de l’Histoire a brassé tout cela, on a oublié.

 

Un homme, lui, n’avait pas oublié. C’est l’immense chancelier social-démocrate Willy Brandt (1969-1974). Lorsqu’il arrive avec son Ostpolitik, dont le moment le plus fort sera la génuflexion de Varsovie (décembre 1970), il sait l’immensité de l’équation historique des Allemands avec l’Est. Il sait que tout cela ne date évidemment pas du Troisième Reich, qui fut juste paroxystique, ni même de Tannenberg, ni même de Frédéric II, mais au moins des Chevaliers Teutoniques. Je reviendrai sur tout cela. Le sujet est trop vaste. Et me prend trop à la gorge. Bonne soirée à tous.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

 

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06/09/2015

Série Allemagne - No 23 - La Cathédrale de Cologne, Monument de la Nation (1842)

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 23 – 4 septembre 1842 : « inauguration », en présence du roi Frédéric-Guillaume IV de Prusse, de la Cathédrale de Cologne. Elle existait pourtant déjà depuis le Moyen-Âge ! Mais il fallait offrir aux Allemands de l’époque un monument capable de symboliser leur héritage commun, leurs aspirations à tous.

 

C’est une histoire extraordinaire que celle de la Cathédrale de Cologne. Je m’y suis rendu pour la première fois à l’été 1968, avec toute ma famille : vertige et fascination devant mille ans d’Histoire, puissante impression d’être au milieu de quelque chose de fort. Mes parents, qui étaient montés au sommet du Dôme peu après la fin de la guerre, y avaient contemplé une ville en ruines. Nous découvrîmes au contraire, vingt ans plus tard, une cité prospère, témoin du miracle allemand de l’après-guerre.

 

Monument gothique, flèche magnifique, deuxième plus haute d’Allemagne, après celle d’Ulm. L’édifice domine l’une des villes allemandes les plus riches d’Histoire, la Colonia fondée par Agrippa, en 38 avant Jésus-Christ. Cologne la Romaine, aux  accents latins, au cœur de cette Rhénanie où les légions avaient amené dans la future Allemagne les premiers Juifs, puis les premiers Chrétiens. Pays d’Eglise, de traditions, de chants, pays de musique et de vin, on dirait le Sud.

 

Le 4 septembre 1842, est « inaugurée », en grande pompe, en présence du roi Frédéric-Guillaume IV de Prusse, la Cathédrale de Cologne. Mais que signifie « inaugurer » un monument qui existe déjà, bien debout, depuis les profondeurs du Moyen-Âge, officiellement consacré en 1322 ? Eh bien cela veut dire que le roi de Prusse (Cologne est annexée à la Prusse depuis le Congrès de Vienne de 1815), à mi-distance temporelle entre la fin de l’occupation française (1813) et l’Unité allemande (1866), entend offrir au pays un « Monument de la Nation » allemande. Dès 1814, pour le premier anniversaire de la bataille de Leipzig, libératrice du joug français (octobre 1813, lire notre chronique no 11  http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/08/10/ser...), on s’était mis à la recherche d’un tel monument. Quoi de plus sublime, quoi de plus beau, quoi de plus universellement germanique, que la verticalité de cette flèche gothique, dressée juste au-dessus du Rhin ?

 

Alors, on était parti sur Cologne. Rénovation d’un chantier inachevé depuis des siècles (record de Gaudi, à Barcelone, pulvérisé ; il ne sera vraiment terminé qu’en 1880, après 632 ans et deux mois), information à toutes les Allemagnes que quelque chose de grand et de national se prépare dans la ville rhénane, volonté d’intégrer la Rhénanie à l’Etat prussien, tout cela dans un édifice respirant l’Allemagne catholique, mais dont il n’est pas question d’exclure les Réformés : la ville de Magdebourg, protestante devant l’Eternel, offre à la Cathédrale un anneau censé avoir appartenu à Luther, comme le rappelle le remarquable historien allemand Thomas Nipperdey (1927-1992), justement natif de Cologne, grand spécialiste de cette inauguration de 1842. Clairement, l’acte « d’inauguration » de 1842 n’est pas d’ordre religieux, mais politique.

 

Et puis, la Cathédrale de Cologne, c’est du gothique. Par excellence. Dans une Allemagne qui se cherche, entre Leipzig et l’Unité, quoi de plus rassembleur que le gothique ? Des spécialistes ont beau rappeler, à cette époque déjà, que l’origine de cet art se trouve au moins autant dans le Moyen-Âge français que dans celui des Allemagnes, en 1842, on ne veut pas trop entendre cela : il faut affirmer la germanité, ça passe par l’exaltation du gothique. D’autant que, depuis le début des années 1840, on est en pleine querelle avec la France autour de la maîtrise de la rive gauche du Rhin, alors ne venez pas nous importuner davantage, le gothique c’est allemand, et basta !

 

Enfin, petit clin d’œil de l’Histoire : à Cologne, c’est justement en 1842 qu’un certain Karl Marx, Rhénan pur souche, né à Trèves en 1818, prend la rédaction en chef de la Rheinische Zeitung, journal d’opposition. Il entre en fonction en octobre, soit juste un mois après « l’inauguration » de la Cathédrale. Le 4 septembre, jour des festivités, où était-il, que faisait-il ?

 

Lors des bombardements britanniques de 1944, 1945, la ville de Cologne fut rasée. Mais la Cathédrale, fière et sereine, fut épargnée. Comme je doute que ce fût par la gentillesse des pilotes de la Royal Air Force, et qu’il n’est pas question non plus d’invoquer la Providence à chaque petit miracle de l’Histoire, je laisse à chacun de vous la liberté de conclusion et d’interprétation. Une chose est sûre : témoin de la plus belle architecture de la Rhénanie romaine et catholique, surgie des profondeurs médiévales de l’Allemagne, la Cathédrale de Cologne n’appartient plus aujourd’hui au seul patrimoine germanique, mais à celui de l’humanité entière. Il suffit de la contempler pour se sentir un enfant de la Transcendance.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

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05/09/2015

Série Allemagne - No 22 - Deutschland über alles : le Chant des Allemands

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 22 – Passionnante Histoire que celle du Chant des Allemands : d'un couplet à l'autre, en fonction des époques, on garde la superbe musique de Haydn, on adapte juste les paroles. En fonction de l'Histoire. Et de ses tempêtes.

 

L’Histoire du Deutschland über alles, qu’on appelle aussi Das Lied der Deutschen, ou le Deuschlandlied, est à la fois éloquente et passionnante, parce qu’elle épouse, de l’écriture de la musique en 1797 jusqu’à aujourd’hui, les contours exacts de l’Histoire allemande, j’ai justement envie de dire « L’Histoire des Allemands », la nuance est inscrite dans les paroles même du Chant, vous allez le voir.

 

Les contours de l’Histoire allemande : quelque chose de complexe et d’apparence indéchiffrable, entre fin du 18ème siècle et aujourd’hui, en passant par tant de guerres, les unes gagnées, d’autres perdues : à première vue, on dirait le chaos. Aller, sous le chaos, tenter de dégager des lignes de cohérence, c’est précisément l’ambition de cette Série en 144 épisodes. Plus on creuse, plus on travaille, plus on lit, plus on s’informe, plus on consulte les archives, plus on laisse naturellement s’opérer des associations, plus on commence, doucement, à entrevoir quelque clarté. Mais le chemin est long, c’est une initiation.

 

La musique n’est pas du premier venu : c’est un Quatuor à Cordes de Joseph Haydn, composé en 1797 pour l’anniversaire de François II, encore Empereur du Saint Empire, avant que ce dernier ne s’effondre par la volonté de Napoléon, et que le même François  devienne en 1804 Empereur d’Autriche, sous le nom de François 1er.  Le Chant deviendra alors Hymne impérial de l’Autriche, « Gott erhalte, Gott beschütze unser’n Kaiser, unser Land ! ».

 

Les paroles « Deutschland über alles » datent de 1841. L’auteur, non plus, n’est pas n’importe qui : August Heinrich Hoffmann von Fallersleben (1798-1874) est un important écrivain qui avait dû s’exiler de Prusse à cause de ses idées libérales, et avait composé le texte célébrissime, le 26 août 1841, lors d’un passage sur l’île de Helgoland, en mer du Nord. Nous ne devons pas, aujourd’hui, nous tromper sur le sens originel du premier couplet, à l’époque :

 

von der Maas bis an die Memel,
von der Etsch bis an den Belt.
Deutschland, Deutschland über alles,
über alles in der Welt.

 

De la Meuse jusqu’au Niemen, de l’Adige jusqu’au Détroit ! Allègrement récupérée, plus tard, par les pangermanistes, cette géographie n’a rien de choquant en 1841. Elle dessine les limites des peuples d’expression allemande dans l’Europe de l’époque (d’où la nuance que j’annonçais au premier paragraphe), bien avant le Deuxième Empire (1871), et même bien avant l’Unité (1866). En cela, c’est vrai, elle exprime une ambition nationale, très moderne pour l’époque, en sachant que commence justement en 1840 la querelle avec la France autour de la rive gauche du Rhin.

 

Par ailleurs, en 1841, l’expression « über alles » n’est pas à entendre comme une volonté de domination des peuples voisins (elle sera évidemment récupérée comme telle, un siècle après, par les nazis), mais comme la nécessité d’une priorité de cœur pour les dirigeants des innombrables Allemagnes de l’époque. Cette idée unitaire et nationale est en ce temps-là un concept progressiste et libéral : nous sommes sept avant le Printemps des Peuple, cette année 1848 dont nous parlerons évidemment ici, qui marque tant l’Histoire de l’Allemagne, comme d’ailleurs celle… de la Suisse. « Über alles », « avant toute chose », à l’accusatif, n’est pas à confondre avec « Über allem », au datif, « au-dessus de tout » : richesses et nuances des prépositions à double cas, mes élèves adoraient ce chapitre.

 

Peu de gens savent que le « Deutschland über alles » devenant Hymne national, c’est en 1922, sous la République de Weimar. Et puis, bien sûr, de 1933 à 1945, il y aura les nazis : le Chant des Allemands demeure leur Hymne, même si souvent il est accompagné du Horst-Wessel-Lied, l’Hymne SA, celui que vous avez tous entendu chanter, dans les films d’archives, lors des défilés aux flambeaux.

 

8 mai 1945, le Troisième Reich s’effondre. Plus d’Hymne. Plus d’Allemagne. Plus d’Etat. Plus que des ruines. Et des millions de réfugiés, surgis de l’Est. C’est l’Allemagne, Année Zéro. Le Chant des Allemands, pourtant, survit aux décombres. En 1952, suite à un échange de lettres entre le Chancelier, Konrad Adenauer, et le Président de la République fédérale d’Allemagne, Theodor Heuss, il est décidé que le troisième couplet du Lied der Deutschen deviendra Hymne national de l’Allemagne fédérale. On garde la musique, d’ailleurs magnifique, on oublie un peu le premier couplet, on se contente de :

 

Einigkeit und Recht und Freiheit
für das Deutsche Vaterland
.

 

Remarquez bien que tout le monde continue, des stades aux tarmacs, à dire « On va jouer le Deutschland über alles ! ». D’ailleurs, on le chantera encore comme tel, dans la version du premier couplet, à Berne, lors de la victoire allemande lors de la finale du Mondial de 1954.

 

Incroyable historie que celle de ce Chant. De 1797, dernières années du Saint Empire, jusqu’à nos jours, en passant par deux Guerres mondiales, le pays en ruines, la chute du Mur, sur une musique de Haydn qui n’a pas changé, les Allemands ont su adapter leur Hymne aux aléas d’une Histoire balayée par les tempêtes.

 

Dans une autre chronique, un jour, je raconterai l’histoire de « Auferstanden aus Ruinen », « Ressuscités des Ruines », l’Hymne national de la DDR : le pays de Jean-Sébastien Bach, celui de Luther aussi, affichant dans son Chant national l’un des mots bibliques les plus puissants. Sacrés Allemands. Sacrée langue. Sacré destin.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

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04/09/2015

Série Allemagne - No 21 - Le Taureau de Bavière

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 21 – Après-demain, dimanche 6 septembre, le mythique Franz Josef Strauss aurait eu cent ans. Portrait d’un homme d’exception, un tempérament, mais aussi un grand politique.

 

C’était un homme extraordinaire. Un combattant, comme on n’en a jamais vu. Un taureau, c’était d’ailleurs son surnom. J’ai eu l’occasion, dans ma vie, de réaliser en 1999 une longue interview d’Helmut Schmidt, à Hambourg ; j’ai plusieurs fois rencontré Hans-Dietrich Genscher, mais n’ai hélas jamais eu l’occasion d’approcher, même dans un meeting, le Taureau de Bavière, Franz Josef Strauss. Prénom d’empereur, nom mythique de musicien : le tout résonne comme un blason sonore de Bavière et de Saint-Empire, syllabes qui surgissent de ces Allemagnes du Sud, catholiques, fières, festives, rugissantes, tellement loin de la Prusse, du Holstein réformé, de la Hanse de briques rouges, de cette autre Allemagne, celle de Willy Brandt et d’Helmut Schmidt.

 

De son vivant, je ne partageais pas les idées de Strauss. L’homme que j’admirais, intensément, c’était Willy Brandt, son Ostpolitik, sa génuflexion de Varsovie (1970), toutes choses que l’impétueux Bavarois détestait. Strauss, je ne l’ai jamais vu, mais je crois bien que j’ai visionné tous ses discours : c’était un orateur d’exception. Belle voix, belle langue allemande, classique, pas trop marquée par l’accent bavarois, phrases courtes, décochées comme des flèches dans le cœur du public, colères, sueur, beaucoup d’humour. Avec lui, on ne s’ennuyait jamais.

 

Sa vie ? Celle d’un Bavarois, né sous Guillaume II, mort sous Helmut Kohl. Né en pleine Grande Guerre (1915), mort d’une crise cardiaque (1988), un an avant la chute du Mur. Il a trois ans, quatre ans, lors de cette incroyable année, 1918-1919, où la Bavière, au sortir de la Guerre, dans une Allemagne en pleine Révolution (9 novembre 1918), oscille entre la République des Conseils et les communistes, entre corps francs et spartakistes : pour saisir cette époque, lire Döblin, « November 1918 », nous y reviendrons largement.

 

Il passe son Abitur (Maturité) en 1935, étudie latin, grec et Histoire à l’Université, se destine à l’enseignement, carrière interrompue par la guerre, il sert dans la Campagne de France, celle de Russie, dans l’artillerie, finit officier politique, mais 1945 arrive, tout s’écroule.

 

Et justement, tout recommence. Il participe dès 1946 à la création de la CSU, l’Union Chrétienne-Sociale en Bavière, parti qui n’existe que dans ce Land, tellement différent du reste des Allemagnes, tellement fier de sa singularité, de son catholicisme, de ses racines, de ses traditions. La Bavière, c’est l’Allemagne du Sud, souriante, joviale, baroque, elle sent la bière et la Contre-Réforme, elle respire la musique. De Munich, par beau temps, on voit les Alpes. De Berlin, ancien marécage au milieu de la grande plaine, on ne voit rien.

 

Franz Josef Strauss, c’est l’exceptionnelle conjugaison de deux carrières : l’une au niveau allemand, l’autre à celui de la Bavière. Dans le premier, il sera un important ministre. Dans le second, il deviendra un mythe vivant, le Bavarois devant le monde, celui qui incarne les valeurs profondes, les joies, les colères de son Land, qui était encore officiellement Royaume au moment de sa naissance. Aucun homme politique allemand de l’après-guerre n’a su, à ce point, incorporer – jusqu’à l’identification, l’incarnation – l’âme de sa région d’origine. Le Bavarois du vingtième siècle, et peut-être le Bavarois devant l’Histoire, c’est Strauss.

 

Ministre fédéral, il l’est dès 1953, occupant de 1956 à 1962 le portefeuille de la Défense (pas facile, à onze ans seulement de la défaite), et de 1966 à 1969 (sous la Grande Coalition de Kiesinger, Willy Brandt étant aux Affaires étrangères), celui des Finances. Il y excellera, aux côtés de Kurt Schiller à l’Economie : il est vrai qu’on est en plein miracle allemand, les ombres de la guerre s’éloignent, l’industrie renaît, le pays est reconstruit, toujours nain politique, mais géant économique. A la Défense, auparavant, il avait dû essuyer l’Affaire du Spiegel (1962), qui nous vaudra, dans cette Série, un épisode en soi.

 

Mais surtout, le Strauss dont l’image fera le tour de l’univers, c’est, de 1978 à 1988, le Ministre-Président, donc le chef du gouvernement régional, de la Bavière. Elu, réélu, majorités absolues, mythe vivant, il rencontre les chefs d’Etat de la planète (il avait déjà été le premier Allemand à rencontrer Mao, en 1975), on ne voit, on n’entend que lui. Il ne gouverne pas la Bavière : il EST la Bavière. Sa fille raconte, dans une interview que je viens de visionner, que la mort est venue l’attraper alors qu’il se préparait pour la Chasse. Quelques jours plus tard, funérailles nationales. Messe célébrée par le Cardinal Joseph Ratzinger, au milieu des anges baroques et de la Bavière en deuil.

 

Strauss, c’est la Vieille Bavière, celle d’avant 1918. Royaume devant le monde, avec comme capitale la magnifique Munich. C’est un homme profondément conservateur, catholique, viscéralement anticommuniste (son passage en URSS, au sein des troupes de la Wehrmacht, où il fut témoin, dans les deux sens, des pires horreurs, n’a sans doute pas arrangé les choses). C’est un homme de courage, de loyauté, de bouillonnement, de colères, de séduction des foules. Il n’est pas exclu qu’il puisse présenter l’une ou l’autre similitude avec, chez nous, un certain Christoph Blocher.

 

Mais Strauss n’aurait jamais légué son nom à l’Histoire s’il s’était contenté d’un rugissant tempérament. En parallèle, il y a l’habileté du politique, l’aptitude au compromis, un réseau de relations jusqu’au cœur vibrant de ses pires adversaires. En cela, toutes proportions gardées, dans un destin certes moins national, il rappelle la très grande ductilité d’un Bismarck. Un exemple de cette intelligence pragmatique : dès sa jeunesse, 31 ans lors de la création de la CSU au milieu d’une Bavière en ruines en 1946, il plaide pour un nouveau parti multiconfessionnel et intégré dans la structure fédérale de la future Allemagne. La sublime singularité de la Bavière monarchiste (encore très présente chez les officiers de l’aristocratie militaire bavaroise, j’ai quelques raisons personnelles de connaître ce dossier, et y reviendrai), c’est derrière, et Strauss le comprend tout de suite.

 

Et c’est là, je crois, la grandeur politique de cet homme d’exception : immense Bavarois, mais jamais une seule seconde au détriment du destin général de l’Allemagne. Immense Bavarois, immense Allemand. Un cas rare, unique même : jamais il ne place la singularité régionale, que pourtant il incarne jusqu’au tréfonds de l’âme, en opposition avec le devenir fédéral de l’Allemagne. En cela, le Taureau de Bavière est un grand homme lucide, patriote, terriblement habile, avec un réseau personnel redoutable, du Caire à Pékin, en passant par Moscou et la famille royale britannique. En 1980, face à Helmut Schmidt, il avait aspiré à la Chancellerie fédérale. Le Hambourgeois social-démocrate l’avait emporté sur le Munichois chrétien-social. Le choc de deux Allemagnes, entre Hanse et Saint-Empire. Le choc, aussi, de deux grands hommes.

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

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30/08/2015

Série Allemagne - No 20 - Les Frères Grimm : l'Allemagne leur doit tout !

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 20 – Incomparable, le travail de Jacob (1785-1863) et Wilhelm (1786-1859) Grimm, au service de la langue et de la littérature allemandes. Tout germaniste leur est redevable. Ils comptent parmi les plus grands Allemands. Hommage.

 

Jacob et Wilhelm Grimm : c’est une belle, une poignante, une bouleversante histoire que celle de ces deux frères. On les connaît par leurs Contes, célèbres dans le monde entier, Blanche-Neige, les Musiciens de Brême, Hänsel et Gretel, y compris ceux qu’ils ont adaptés de Charles Perrault (Cendrillon, la Belle au bois dormant, le Petit Chaperon rouge). Mais la vie et l’œuvre de Jacob et Wilhelm vont infiniment plus loin que leur infatigable travail de recueil de légendes populaires : elles sont une plongée vertigineuse dans les sources de la langue allemande, un travail d’exception sur le recueil des traditions orales, une seconde vie de la littérature allemande médiévale au 19ème siècle.

 

Bref, ceux deux frères, nés à un an d’intervalle (Jacob 1785, Wilhelm 1786), morts dans la même période (Jacob 1863, Wilhelm 1859), complices dans leur travail et l’intensité de leurs recherches, constituent un exemple unique dans l’Histoire littéraire allemande. Ils furent de grands savants, de grands linguistes, totalement inscrits dans le mouvement de leur époque, celui du Romantisme littéraire et historique, qui aspire, tout congé signifié aux Lumières, à remonter aux sources de la langue et de la civilisation allemandes. Ce qui bouleverse, c’est qu’ils ne le font pas en rêvant, mais en sacrifiant leur vie, dans les bibliothèques, à un travail acharné. Tout germaniste, aujourd’hui encore, leur est redevable. Tout amoureux des contes et des légendes. Tout passionné de la langue. Leur dictionnaire est un modèle.

 

Au fond, ces deux frères ont passé leur vie dans les bibliothèques. A creuser, humer, dénicher, déterrer, éditer. En cela, ils sont très significatifs de la grande tradition allemande de la philologie : les Frères Grimm sont un peu à la littérature allemande médiévale, au travail sur les légendes, ce que l’immense helléniste Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff (1848-1931) sera à la littérature grecque. Un homme, bien sûr, à qui nous consacrerons l’un des 124 épisodes qui nous restent à rédiger. Ça n’est pas rien de souligner cette vie sacrificielle et passionnée en bibliothèque, c’est très allemand, très « gründlich », très 19ème siècle. C’est aussi la manifestation, chez l’un comme chez l’autre, d’une puissance de travail hors normes. En creusant leur vie, depuis quelques jours, pour établir cette chronique, je suis saisi, avant toute chose, par une très grande émotion : ces deux frères ont tout donné à leur travail. En contrepartie, l’Allemagne, la langue, l’identité allemandes leur doivent tout. Ils sont deux parmi les plus grands Allemands de l’Histoire.

 

Ils sont tous les deux nés à Hanau, près de Francfort, tous les deux morts à Berlin, ils viennent d’une famille nombreuse, dont Jacob a dû tôt s’occuper, gagnant de l’argent comme bibliothécaire du Roi de Westphalie, qui n’était autre que Jérôme Bonaparte, frère de Napoléon ! Après la bataille de Leipzig (octobre 1813), qui voit la victoire des « Nations » allemandes et le départ de la Grande Armée, Jacob et Wilhelm passeront leur temps à tenter de trouver du travail : quand on œuvre en bibliothèque, à cette époque, c’est encore au service d’un prince, d’un mécène. Des livres, l’Allemagne (qui les a inventés !) en regorge : il suffit d’aller les trouver, là où ils sont. Toute leur vie, ce sera cela.

 

Dans l’œuvre, retenons bien sûr les Kinder und Hausmärchen, mais aussi un travail immense sur les anciennes légendes danoises, écossaises, l’extraordinaire Deutsches Wörterbuch, qui nous renseigne avec exactitude sur l’état de la langue allemande à leur époque ; mais encore, le titanesque travail d’exhumation du patrimoine littéraire de l’Allemagne médiévale. Jacob et Wilhelm font connaître à leurs contemporains les œuvres de Konrad von Würzburg, le Reinhart Fuchs, version allemande du Roman de Renart, ils éditent une Grammaire allemande, une Histoire de la langue allemande. Jacob, ami du linguiste serbe Karadzic (eh oui, il s’appelait comme cela !), apprend le serbe, s’immerge dans les légendes serbes, traduit en allemand la grammaire serbe.

 

Je ne donne ici que quelques exemples. Pour montrer quoi ? Que le travail d’érudition, perçu de l’extérieur comme une ingrate archéologie de rats de bibliothèques, peut aussi être un humanisme. Au service d’une absolue passion pour la langue, son évolution, ses manifestations à travers les âges. Au centre de toute l’attention des Frères Grimm, il y a la langue allemande. Ses racines médiévales. Nous sommes très loin du siècle qui les avait précédés, celui de l’Aufklärung et des Lumières, où, au nom de l’universel, on avait laissé dormir les grands mythes germaniques. Un homme, d’ailleurs, ne s’y trompera pas : il s’appelle Richard Wagner, et utilisera le travail des Frères Grimm, notamment pour sa Tétralogie.

 

Sans les Frères Grimm, le Romantisme allemand ne serait pas ce qu’il est. Ni l’œuvre de Richard Wagner. Ni la connaissance de la langue et de la grammaires allemandes. Ni la résurrection du patrimoine médiéval. Ni l’établissement écrit de Contes et Légendes germaniques, mais aussi scandinaves, britanniques, balkaniques. Dans les consciences du monde, on retient avant tout les Conteurs. Mais tout germaniste sait que Jacob et Wilhelm sont pour lui des alliés pour l’éternité. Dans l’ordre de la langue, celui de l’édition, celui du savoir. Toutes choses qui, depuis la traduction de la Bible par Luther (1522), et à vrai dire bien avant déjà, fondent la civilisation allemandes, l’une des plus accomplies et des plus profondes, dans la culture mondiale.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

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29/08/2015

Série Allemagne - No 19 - Le Zentrum, parti catholique sous Bismarck

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 19 – Retour sur le Zentrum, parti charnière des années bismarckiennes,  dissous à l’arrivée d’Hitler, renaissant après la guerre : le parti de la catholicité politique dans les Allemagnes.

 

 

La CDU-CSU, le parti au pouvoir d’Angela Merkel, l’une des grandes formations de l’après-guerre en Allemagne (Adenauer, Erhard, Kiesinger, Kohl, Merkel), qui domine l’espace politique dès la création de la République fédérale d’Allemagne (1949) jusqu’à l’arrivée à la Chancellerie du social-démocrate Willy Brandt (1969), puis à nouveau de 1982 à 1998 avec Helmut Kohl, puis depuis 2005 avec Mme Merkel, nous a souvent été présenté comme un surgissement de nouveauté, une divine surprise de l’après-guerre, le retour d’une Allemagne humaniste, d’inspiration chrétienne, après les douze années de Troisième Reich. « Adenauer, ach, er war so gut ! », ai-je entendu toute ma jeunesse en Allemagne. On se souvenait encore avec émotion du Chancelier qui ramenait de Russie, dans les années cinquante, les ultimes prisonniers de la Wehrmacht ayant survécu à Stalingrad ou aux camps soviétiques.

 

 

Il est vrai qu’après douze ans d’Adolf Hitler au pouvoir, avec pour résultat un pays en ruines, génocidaire devant l’Histoire, mis au ban des nations, occupé par quatre puissances étrangères, l’arrivée aux affaires, pour de longues années (1949-1963), d’un homme de 73 ans, ancien Maire de Cologne (1917-1933), catholique, rhénan, humaniste, courageux opposant aux nazis, faisait du bien. L’homme – sur lequel nous reviendrons largement dans d’autres chroniques – incarnait les valeurs de la Vieille Allemagne, et son arrivée, confortablement, permettait d’accentuer une thèse avec laquelle je ne suis pas du tout d’accord, celle du Troisième Reich comme « parenthèse », où le pays entier aurait été saisi d’un démon, subi douze années d’envoûtement, avant de se réveiller au milieu des villes en ruines. Sur cette affaire de « parenthèse », querelle cruciale dans l’approche de l’Histoire allemande, je reviendrai largement, courant 2016, m’associant à ceux qui plaident pour l’idée de continuité.

 

 

Cette Allemagne démocrate chrétienne d’Adenauer, au pouvoir pendant le premier quart de siècle de l’après-guerre, ne surgit pas de nulle part. Elle ne succède pas seulement à Hitler : elle l’avait aussi largement précédé ! Dans un mouvement, officiellement créé en 1870, mais ayant dominé toute l’Allemagne de la seconde partie du 19ème, puis du début du 20ème, qui s’appelle le Zentrum. En clair, le parti catholique. Sans conteste, la source de ce qui deviendra, après la guerre, la fameuse démocratie chrétienne allemande, celle d’Adenauer, qui, avec ses cousins politiques, l’Italien de Gasperi, le Français Schuman, posera les premières pierres de la construction européenne. Sur le lien entre catholicisme et idée européenne, suzeraineté supranationale, qui n’est rien d’autre qu’une affaire, tellement allemande, de Guelfes et de Gibelins, nous reviendrons aussi, largement.

 

 

Pour le Zentrum, retenons que l’effondrement du Saint Empire, en 1806 (défait par Napoléon), pose la question de la temporalité du pouvoir catholique en terres allemandes. Les Princes-Evêques disparaissent, et toute la première partie du 19ème siècle verra les catholiques s’opposer aux libéraux. A cela s’ajoute que depuis Augsburg (1555, Cujus regio, ejus religio), les Allemagnes sont clairement identifiées comme soit catholiques, soit protestantes. A l’affirmation d’une existence confessionnelle, vient donc se superposer celle d’une existence comme pouvoir régional. La Bavière est catholique, le Schleswig-Holstein protestant, etc. En Allemagne, au 19ème comme au 16ème, dans les Guerres de l’Unité comme dans la Guerre des Paysans ou celle de Trente Ans, la question confessionnelle n’est rien d’autre qu’une poudrière. Seul un petit pays, situé au Sud de l’Allemagne, présente, sur le même thème, une complexité aussi passionnante : il s’appelle la Suisse.

 

 

Le Zentrum, c’est le projet d’un grand parti catholique, dans une Allemagne bismarckienne marquée par le Kulturkampf, l’opposition homérique entre le Chancelier et le Pape du Syllabus, le très conservateur Pie IX (1846-1878). L’affirmation, aussi, d’une catholicité politique allemande, au moment du triomphe interne (via l’Unité) de la Prusse protestante, le Saint-Empire n’existant plus, le Royaume de Bavière et l’Ouest rhénan devant affirmer leur existence face au nouveau pouvoir. Ce qui est passionnant, c’est l’évolution des relations entre le Zentrum et Bismarck : dans une première période, les catholiques combattent le Chancelier de fer, à cause de Pie IX et du Kulturkampf. Mais, dès le virage protectionniste de 1880, l’avènement des grandes lois sociales de Bismarck, révolutionnaires pour l’époque et en avance d’un demi-siècle sur les autres pays d’Europe, les catholiques du Zentrum se rapprochent du Chancelier. Ils contribueront d’ailleurs à l’édification de ces lois, fondatrices d’un système de concertation qui marque encore, aujourd’hui, le dialogue social en Allemagne.

 

 

Et puis, dans cette dernière décennie (1880-1890) du pouvoir bismarckien, l’échiquier politique évolue, il faut maintenant faire front commun face à un nouveau venu, surgi des Révolutions de 1848, le parti social-démocrate. Le Zentrum, après le départ de Bismarck (1890), restera un pivot de la vie politique allemande, à l’époque impériale (jusqu’au 9 novembre 1918), puis pendant toute la République de Weimar (1919-1933). Il cessera d’exister le 5 juillet 1933, cinq mois après l’arrivée d’Hitler au pouvoir. A noter que l’avant-dernier chancelier de la République de Weimar, Franz von Papen (1879-1969), était issu du Zentrum.

 

 

Pendant le Troisième Reich, il n’y a plus de parti catholique en Allemagne. Mais il y a des catholiques ! Il faudrait des livres entiers pour raconter leur Histoire entre le 30 janvier 1933 et le 8 mai 1945. Il y en eut de muets, d’indifférents, il y en eut aussi d’héroïques, formant l’une des Résistances à Hitler. Il y avait l’aristocratie catholique militaire bavaroise, sur laquelle, pour raisons personnelles autant qu’historiques, j’aurai, ultérieurement, beaucoup à écrire. Beaucoup de ces gens-là, conservateurs et nationalistes mais farouchement antinazis, seront dans le complot du 20 juillet 1944, Beaucoup d’entre eux, le soir même, seront fusillés. Les autres, dans les mois suivants, arrêtés, torturés, exécutés.

 

 

Oui, l’arrivée aux affaires du Rhénan catholique Konrad Adenauer, premier Chancelier de la République fédérale de 1949 à 1963, fait du bien. Oui, elle rappelle au monde la tradition humaniste d’un pays pétri de culture et de tradition chrétienne. Oui, elle facilite les passerelles avec l’Italie et la France pour jeter les bases d’une Europe du Charbon et de l’Acier, puis d’une construction politique. Cette vision du monde, qui renaît en 1949 avec Adenauer, s’était profondément ancrée dans la vie politique et sociale de l’Allemagne bismarckienne, impériale, puis de celle de Weimar. Oui, la CDU-CSU reprennent, dans les grandes lignes, l’héritage du Zentrum. Le but de cette chronique était de le montrer.

 

 

Je vous laisse enfin apprécier les trois mots figurant sur l'affiche ci-dessus. Ne préfigurent-ils pas un triptyque très en vogue, dans la France de 1940 à 1944 ?

 

 

 Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

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26/08/2015

Cohérence ou chrysanthèmes, il faut choisir

 

Sur le vif - Mercredi 26.08.15 - 17.34h

 

Existe-il une stratégie de communication globale et cohérente, au niveau de l'ensemble du Conseil d'Etat ? A en juger par le catapultage d'informations, comme un jet d'électrons, entre hier et aujourd'hui, on pourrait en douter.

 

La rentrée, tout le monde le savait bien, est placée sous le sceau des difficultés financières de l'Etat, et du train d'économies. Un trou de 200 millions est annoncé aujourd'hui, avec des mesures concernant la politique d'engagements du Canton. Soit. C'est déjà, en soi, quelque chose de lourd et d'important à digérer, pour l'opinion publique. Nous y reviendrons d'ailleurs le 8 septembre, avec Serge Dal Busco (projet de budget 2016).

 

Dans ces conditions, fallait-il vraiment venir tout mélanger, dans l'esprit des gens, avec la très complexe et fort peu lisible stratégie économique 2030 du Canton, présentée hier par Pierre Maudet ? Le même ministre, d'ailleurs, présentera demain sa nouvelle loi sur les taxis.

 

On a l'impression que chaque Département communique à sa guise, dans son coin. A quoi sert le "Département présidentiel" ? Gérer une communication globale, claire, distillée dans le temps avec intelligence, en évitant justement ce genre de catapultages, devrait être sa fonction première. L'inauguration des chrysanthèmes serait-elle à ce point chronophage ?

 

Pascal Décaillet

 

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23/08/2015

Série Allemagne - No 18 - Berlin-Bagdad : en voiture, SVP !

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 18 - En juillet 1903, premier coup de pioche de l'un des chantiers les plus fous de ce début du vingtième siècle : celui du BBB, la ligne ferroviaire Berlin - Byzance - Bagdad ! Derrière ce projet mégalomane, on retrouve toute la part de rêve de la Weltpolitik du Kaiser, Guillaume II.

 

Cela pourrait être une version allemande de Lawrence d’Arabie. Ou du Crime de l’Orient Express. Une épopée surgie des montagnes du Taurus, d’Anatolie, où il est question d’Alep et de Damas, pour finir au royaume des Mille et Une Nuits. Où l’on retrouve le Kaiser Guillaume II, ses rêves et ses errances de Weltpolitik, tant réprouvés par Bismarck ; mais aussi, les grands noms de l’industrie lourde allemande, les Krupp et les Siemens. Des hommes d’affaires. Des banquiers. Beaucoup d’argent à gagner. Beaucoup d’illusions, aussi. Parce que les intérêts profonds, vitaux, de l’Allemagne, ne sont pas planétaires. Mais européens.

 

 

Était-ce parce qu’il était le petit-fils de la Reine Victoria ? Guillaume II, troisième et dernier des Empereurs allemands du Deuxième Reich (1871-1918), devait avoir un sérieux problème avec l’Angleterre, première puissance mondiale de son époque : toute sa vie, il n’a cessé de vouloir chasser sur les terres, mais aussi sur les mers, qui étaient chasses gardées de Sa Majesté Britannique. Deux ans après son accession au trône, en 1890, il congédie Bismarck, privant ainsi le pays de l’une des plus grandes figures de son Histoire, le vainqueur de la France en 1870, l’unificateur de l’Allemagne en 1866, le père d’un système d’assurances sociales en avance d’un demi-siècle.

 

 

Il vire Bismarck, et commence à rêver de Weltpolitik. L’épopée coloniale (cf. notre épisode d’hier, no 17), la création d’une Kaiserliche Marine qui, sous l’impulsion du Grand Amiral Alfred von Tirpitz (1849-1930), entend se poser comme concurrente de la Royal Navy. Et puis, exemple éloquent de ses rêves lointains, le projet de chemin de fer qu’on appellera Bagdadbahn, et qui se résumait en BBB, Berlin-Byzance-Bagdad.

 

 

Que diable le Kaiser entend-il aller faire dans le lointain Califat qui avait été celui d’Haroun Al Rachid ? Le fond des choses, c’est le rapprochement de Guillaume II avec l’Empire ottoman, scellant ainsi, dans la dernière décennie du 19ème siècle, une alliance majeure sur l’échiquier mondial. On la retrouvera, bien sûr, dans les conflits balkaniques d’avant la Grande Guerre, et pendant toute la Guerre de 1914-1918. Dans ces années-là, la Sublime Porte est en déclin. La gestion de sa dette (ça ne vous rappelle rien ?) est confiée à la France, le Sultan  Abdul Hamid II (celui qui sera destitué en 1909 par les Jeunes Turcs) cherche de nouvelles alliances, il trouve le Kaiser. Guillaume II se rendra d’ailleurs à Constantinople, et même à Jérusalem, en 1898. Il se proclame ami de l’Islam, ami de l’Orient compliqué.

 

 

Le BBB, comme nom, c’est un formidable coup marketing : accréditer l’idée qu’on puisse un jour monter dans en train en gare de Berlin, et en sortir dans la mythique Bagdad. Un coup de pub face au monde : montrer que l’Allemagne est aussi capable de voir loin, traverser les Balkans, la Bulgarie, la Turquie, la Syrie, et finir dans l’actuel Irak. La ligne doit incarner la nouvelle Weltpolitik de l’Empire, en imposer aux Anglais, aux Français, aux Russes. Le financement est complexe, il passe par les grands groupes privés, les barons de l’industrie, le patron de la Deutsche Bank, Georg von Siemens (1839-1901). Mais enfin, les choses se mettent en place, et la construction commence en 1903.

 

 

La Révolution des Jeunes Turcs marque un coup d’arrêt en 1909, mais finalement, le nouveau pouvoir continuera de travailler avec l’Allemagne impériale. Mais voilà qu’arrivent la Grande Guerre, le soulèvement arabe, Lawrence d’Arabie, la question sioniste et celle d’une implantation juive en Palestine (30 ans avant 1948), bref l’Orient compliqué se réveille, et surtout, pour cause de Grande Guerre perdue, le 9 novembre 1918, le Kaiser lui-même est déposé, c’est la Révolution allemande. Après 1918, de nombreux tronçons de la ligne seront construits, soit par le nouveau pouvoir turc de Mustafa Kemal, soit par le Mandat français en Syrie, soit par les Irakiens eux-mêmes. En juillet 1940, la partie Turquie-Irak est achevée. Mais nous sommes là au début d’une autre guerre, et il n’est évidemment plus question de voyages de villégiature entre Berlin et Bagdad.

 

 

L’aventure du Berlin-Byzance-Bagdad résume, à elle seule, toute la part de rêve de la politique de Guillaume II. Parce qu’il a reçu du grand Bismarck, comme en héritage, une puissance de premier plan, le Kaiser s’est rêvé toute sa vie comme une sorte de souverain mondial. Il est vrai que nous sommes en pleine époque coloniale : la France, vaincue par Bismarck en 1870, ne se gêne pas pour coloniser tous azimuts, alors pourquoi pas nous, les vainqueur de Sedan, se dit l’Empereur d’Allemagne.

 

 

Comme nous l’avons déjà relevé dans notre épisode précédent (no 17, les colonies allemandes), l’opinion publique et la classe politique de l’Allemagne impériale ne suivent pas. Dans les multiples raisons de la Révolution du 9 novembre 1918, en plus bien sûr de la défaite militaire, il y a la mégalomanie du Kaiser. Les anciens combattants, dès novembre 1918 et pendant toute l’année 1919, se constituent en corps francs. Ils ne veulent plus entendre parler de l’Empereur, qui finira sa vie en exil en Hollande (occupée par le Reich !) en 1941. Ils voudront juste venger le Traité de Versailles. Mais cela, c’est une toute autre affaire. Que nous traiterons largement, vous vous en doutez.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

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22/08/2015

Série Allemagne - No 17 - Empire colonial : la folie mondialiste du Kaiser

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 17 - Togoland, Cameroun, Sud-Ouest africain, Tanzanie, Rwanda, Burundi, mais aussi des possessions dans le Pacifique, et même en Chine : première évocation, dans cette Série, de l'Empire colonial allemand, entre 1884 et 1918. Une lubie personnelle de l'Empereur Guillaume II.

 

C’est à Brême, au cours de l’été 1972, à l’âge de 14 ans, en visitant l’Überseemuseum, que j’ai pris conscience de l’existence, trois quarts de siècle plus tôt, d’un Empire colonial allemand. Beaucoup moins connu que les possessions britanniques ou françaises, ou même belges, néerlandaises, portugaises, cet Empire a pourtant bel et bien existé. Il s’y est même commis des atrocités, dont on commence vraiment à parler aujourd’hui, comme le génocide des Hereros et des Namas, dans l’actuelle Namibie, autour de 1904. Ce seul sujet méritera évidemment que nous nous y arrêtions, dans l’un des 127 épisodes qui nous resteront à publier, dès ce soir.

 

 

L’Empire colonial allemand est mal connu du grand public, pour plusieurs raisons. D’abord, en Europe, l’Allemagne, qui a participé à trois guerres européennes en 70 ans (1870, 1914, 1939), est perçue, à juste titre, comme une puissance continentale. Ses grands contentieux historiques, depuis Frédéric II de Prusse, puis surtout l’occupation de ce pays par les troupes napoléoniennes (1806-1813), sont bien identifiés pour ce qu’ils sont : la France, de 1870 à 1918, autour de l’Alsace-Lorraine (à nouveau annexée en 1940 !). La Grande Bretagne, en mer du Nord (nous y reviendrons avec la bataille du Jutland, en 1916), et puis bien sûr, avant tout, et j’aurais dû commencer par cela, les Marches de l’Est : la Russie, principalement, mais aussi la Pologne, toutes choses que nous étudierons de très près.

 

 

Dans ces conditions, venir parler de la Tanzanie, du Rwanda, du Burundi, de la Namibie, du Cameroun, du Togoland, des Îles Salomon, des Îles Caroline, des Mariannes, des Îles Marshall, voire de possessions chinoises comme Tsing-Tao, apparaît nécessairement comme un peu folklorique. Dans l’esprit du grand public, la grande Histoire allemande, c’est Sedan (1870), la proclamation de l’Empire à Versailles (1871), Tannenberg (1914), Verdun (1916), le Jutland (1916), la Révolution du 9 novembre et l’Armistice du 11 novembre 1918, la Pologne en 39, la France en 40, les Balkans et surtout l’URSS en 41, Stalingrad en 43, les millions de réfugiés en 45, la capitulation le 8 mai. Tous ces événements, jalons du grand destin et de la grande tragédie allemande des deux derniers siècles, se déroulent en Europe. A l’exception des exploits de l’Afrikakorps de Rommel en Cyrénaïque et en Tripolitaine. Bref, l’horizon d’attente, le théâtre d’opérations naturel de l’Allemagne, c’est l’Europe. Autour du Rhin, de la Vistule, parfois jusqu’à la Volga. L’Europe, et non le vaste monde.

 

 

Le grand public voit les choses comme cela, et il a parfaitement raison. L’Empire colonial allemand, très court dans sa durée (1884-1918), est avant tout une immense errance personnelle du Kaiser. Guillaume II rêve de Weltpolitik, et d’un Empire allemand présent sur les cinq continents, concurrentiel en cela avec le vaste Empire de Sa Majesté Britannique. L’opinion publique allemande, une grande partie de la classe politique, et jusqu’au Chancelier Bismarck, unificateur du pays en 1866 et vainqueur de la France en 1870, réprouvent profondément cette mégalomanie. Un jour, je consacrerai une chronique à l’image du rêve colonial dans la littérature allemande, ce qui nous amènera notamment à revenir sur « Zwischen den Rassen », de Heinrich Mann.

 

 

Lubie personnelle d’un Empereur dépourvu de sens politique, et surtout d’éducation historique sur les grands enjeux allemands ? Oui ! Mais aussi, aubaine pour de grandes sociétés économiques et financières, attirées par l’appât du diamant et de multiples autres ressources, qui constituent, pendant tout le Deuxième Reich (1871-1918) un lobby certes minoritaire, mais puissant et organisé. Nous y reviendrons dans la chronique que je consacrerai à l’une des plus grandes figures économiques de l’Histoire de la Ville de Brême, Adolf Lüderitz (1834-1886), artisan majeur de l’implantation coloniale allemande dans le Sud-Ouest africain.

 

 

Au fond, en Allemagne comme en France, de 1870 à 1914, deux écoles s’affrontent. Ceux qui, avec en France la génération de la revanche (autour de Barrès, Clemenceau) considèrent que l’absolue priorité doit être de préparer le prochain combat en Europe, autour de du Rhin et de l’Alsace-Lorraine. De l’autre côté, les coloniaux. Ils ont pour eux l’argument économique, le lobby des grands commerçants des céréales, des denrées coloniales, de l’or, du diamant, et d’autres métaux très précieux pour développer l’industrie en Europe. Ils ont pour eux, aussi, le charme exotique des « Expositions coloniales », et le début, dans l’esprit du public, d’une perception mondiale de la politique.

 

 

Dans des chroniques ultérieures, nous reviendrons en détail sur l’implantation coloniale allemande, pays par pays, la Conférence de Berlin où les grandes puissances se partagent le vaste monde, entre 1884 et 1886, la politique ottomane du Kaiser, son voyage à Jérusalem en 1898, le grand projet de ligne ferroviaire Berlin-Bagdad, l’atrocité du génocide des Hereros, les débuts en Afrique d’un racisme allemand dont on verra la suite en Europe sous le Troisième Reich, le poids des lobbys économiques, et surtout la grande sagesse de la plupart des partis politiques, qui condamnaient et détestaient cet Empire lointain, le jugeant inutile, déplacé face aux enjeux vitaux de la Nation allemande. Les contemporains de Guillaume II, ses sujets allemands, éprouvaient une conscience très vive de l’aspect mégalomane de l’Empire colonial. Alors qu’en France, en Grande Bretagne, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale en tout cas, l’opinion publique (à commencer, en France, par la gauche !) est ouverte aux implantations coloniales.

 

 

Il conviendra enfin, dans une série de chroniques à paraître, d’opposer à cette Weltpolitik du Kaiser un autre concept, beaucoup plus précis et concernant dans le long sillon de l’Histoire allemande : celui de l’Ostpolitik. Celle de Frédéric II, le grand roi de Prusse au 18ème siècle. Celle de Hindenburg, qui venge les Chevaliers Teutoniques à Tannenberg, en août 1914. Celle, bien sûr, sanglante et terrible, du Troisième Reich, entre le 22 juin 1941 et le 8 mai 1945. Celle, enfin, lumineuse et rédemptrice, du Chancelier social-démocrate Willy Brandt, l’homme qui, un jour de décembre 1970, sans préavis, sans en avoir parlé à personne, ni même à son entourage le plus proche, s’est agenouillé devant le monument du Ghetto de Varsovie. Mais c’est là une autre histoire, qui nous vaudra bien sûr, le jour venu, un épisode de la Série.

 

Pascal Décaillet

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

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20/08/2015

Série Allemagne - No 16 - Kaspar Hauser, l'orphelin de l'Europe

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 16 – Qui était-il, le « calme orphelin » découvert à Nuremberg, à la Pentecôte 1828 ? Dans cet événement biblique, il est question de parler toutes les langues. Kaspar, lui, n’en parlait aucune. Son mystère nous bouleverse.

 

Kaspar Hauser : avant l’histoire, avant même le mystère, il y a l’effet sonore de ces quatre syllabes. La force obscure du « A », la rugosité du « R », l’ouverture énigmatique de la diphtongue. C’est important, les sons : le récit de la courte vie (21 ans) de cet étrange jeune homme ne produirait pas sur nous la même évocation s’il s’était appelé Paul Martin, ou Jean Dupont. Du coup, l’histoire d’un adolescent sauvage nous apparaît comme naturellement jaillie des profondeurs insondables des Allemagnes, alors qu’au fond, elle aurait pu se produire n’importe où ailleurs, tant elle touche l’universel.  Il y a le vrai Kaspar Hauser (1812-1833), le personnage historique ; et puis, il y a la légende, le foisonnement des imaginaires, un éblouissant poème de Verlaine, un autre de Georg Trakl, une très grande œuvre de Peter Handke, l’éternel enfant terrible des Lettres autrichiennes. Sans compter le film de Werner Herzog.

 

 

Nuremberg, 26 mai 1828, Lundi de Pentecôte : un garçon fait son apparition ans la ville, en piteux état. Il est porteur d’une lettre portant sa date de naissance (1812, il aurait donc 16 ans), et le recommandant au commandant d’un escadron militaire. Le garçon ne parle pas : dans le film de Werner Herzog (1974), il parvient avec effort à éructer le mot « Rrrross ! », le cheval. Il aurait quelque chose à voir avec le monde de la cavalerie, mais quoi ? Le maire de Nuremberg s’intéresse au jeune homme, l’existence du jeune sauvage s’ébruite, fait le tour de la ville, puis de la Bavière, puis des Allemagnes, et finalement du continent : on l’appellera « l’orphelin de l’Europe ». Il est pris en charge par un professeur qui tente son éducation, et finira tragiquement, en 1833, à Ansbach, sans doute assassiné.

 

 

Voilà pour le Kaspar historique. De son vivant déjà, la légende s’empare de son cas : le jeune homme, qui aurait passé son enfance reclus dans un cachot noir, aurait, dit-on, une ascendance de très haute noblesse, on voit en lui (entre autres) l’héritier du Duché de Bade. De partout, on se répand en conjectures : l’Europe se passionne pour le destin muet de « son » orphelin.

 

 

Coïncidence : 28 ans auparavant, dans l’Aveyron, on avait mis la main, le 8 janvier 1800, à l’aube du siècle et du Consulat, sur Victor, enfant nu et muet, qui donnera à François Truffaut, en 1969, l’argument de l’un de ses films les plus bouleversants, « L’Enfant sauvage ». Chez Truffaut comme chez Werner Herzog, un film d’une humanité profonde sur la nature du langage, le processus de son acquisition (on pense au titre du livre de Heidegger, Unterwegs zur Sprache). Dans les deux cas, cette question : ce qui n’a pas été acquis dans les premières années, peut-il être rattrapé plus tard ? Pour ma part, face à ces deux films, puis aussi face au texte « Kaspar », de l’écrivain autrichien Peter Handke (lu beaucoup plus tard), c’est cette question-là qui domine ; la nature des origines, de noblesse ou de roture, ne m’intéresse que modérément, en comparaison de ce point fondamental. Kaspar nous concerne, nous émeut, tout comme le Victor de Truffaut, parce qu’il y est question du langage, de la transmission, par quoi nous sommes tous passés.

 

 

Ce qui trouble, c’est la fascination de l’Europe, depuis bientôt deux siècles, pour le mythe Kaspar. Verlaine en fera l’un de ses poèmes les plus célèbres :

 

Gaspard Hauser chante :

Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m'ont pas trouvé malin.

A vingt ans un trouble nouveau
Sous le nom d'amoureuses flammes
M'a fait trouver belles les femmes :
Elles ne m'ont pas trouvé beau.

Bien que sans patrie et sans roi
Et très brave ne l'étant guère,
J'ai voulu mourir à la guerre :
La mort n'a pas voulu de moi.

Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
Qu'est-ce que je fais en ce monde ?
O vous tous, ma peine est profonde :
Priez pour le pauvre Gaspard !

 

 

Le grand poète autrichien Georg Trakl (1887-1914), qui lui-même, ayant mis fin à ses jours à l’âge de 27 ans, est passé dans ce monde comme une étoile filante, nous livre en 1913 un « Kaspar Hauser Lied » que tout germaniste devrait donner à lire à ses élèves, et dont voici la première strophe :

 

 

Er wahrlich liebte die Sonne, die purpurn den Huegel hinabstieg,

Die Wege des Walds, den singenden Schwarzvogel

Und die Freude des Gruens.

 

Verlaine, Trakl (sur lequel nous reviendrons dans cette Série), Handke. Et tant d’autres. Kaspar nous hante, nous habite. Il nous accompagne. Il pourrait être chacun de nous si cet essentiel de la transmission (par une mère, un père, un maître) nous avait, par malheur, fait défaut. Humains, que serions-nous sans le langage ? Sans l’affection des premières années ? L’enfant, dans la source latine du mot, c’est celui qui ne parle pas. « L’Enfant sauvage », c’est celui qu’on a privé du miracle de la parole.

 

 

Alors, germanique ou universel, Kaspar ? Son cas de figure échappe aux barrières des nations, des langues justement. Et pourtant… Il n’est peut-être pas indifférent que l’affaire Kaspar ait fait irruption au milieu d’une époque, d’une langue, d’une civilisation qui, des penseurs du dix-huitième jusqu’à Heidegger, place la question du langage au centre des attentions. Elle est là, la vraie affaire Kaspar. Au cœur de chacun de nous, dans le mystère de notre relation avec la chose dite, cette oralité porteuse de toute émotion. Elle-même, justement, proche de l’indicible.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

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19/08/2015

Série Allemagne - No 15 - Lili Marleen : histoire d'une chanson

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 15 – « Vor der Kaserne, vor dem grossen Tor… » : au fond de nos âmes, pour toujours, les mots inoubliables… Mais cette chanson, si connue, d’où vient-elle vraiment ? Récit d’un miracle, qui passe par Radio Belgrade, aux mains des Allemands, un soir d’août 1941…

 

C’est la chanson la plus célèbre du vingtième siècle, l’une des plus belles. Tout le monde la connaît, la fredonne. Une histoire toute simple, avec des vers très courts, une caserne, une lanterne, deux êtres qui s’aiment, séparés par le destin. Il faut que ces mots-là soient entonnés par une femme, il faut qu’elle soit sublime, fatale, il faut que les notes se perdent dans la nuit, c’est une chanson de légende.

 

Première chose : « Lili Marleen », ça n’est pas Marlène Dietrich ! L’immense star, un jour de 1944, l’a récupérée, l’aubaine du prénom correspondait, elle en a fait sa chose, le monde a adoré, et c’est sans doute l’un des hold-up les plus réussis du vingtième siècle. Non, la chanson est plus ancienne, beaucoup en ont restitué l’histoire, comme Jean-Pierre Guéno, qui a beaucoup travaillé pour retracer des parts de vérité, sous la légende.

 

Par exemple, « Lili Marleen » ne date pas de la Seconde Guerre mondiale, mais de la Première ! Elle aurait même juste cent ans, cette année. En 1915, Hans Leip, 21 ans, élève-officier à Berlin, aurait écrit ce poème, avant d’être envoyé sur le front russe. Et ça n’est que 22 ans plus tard, en 1937, que Lale Andersen, le redécouvrant, l’aurait fait mettre en musique, puis interprété. Jusqu’à la guerre, la chanson ne marche pas trop bien.

 

 

Le déclic, c’est Belgrade 1941. Et là, pour tout comprendre en trois minutes inoubliables, il faut absolument voir ou revoir le film « Lili Marleen » (1980) de Rainer Werner Fassbinder (1945-1982). La chanson, un peu par hasard, suite à un bombardement britannique sur Belgrade occupée (depuis le printemps)  par la Wehrmacht, est diffusée pour la première fois le 18 août 1941, à l’attention de toutes les troupes allemandes, là où elles se trouvent, sur les différents fronts européens. Radio Belgrade, c’est l’émetteur de la Wehrmacht, pour distraire le soldat. J’ignore ce qui s’est passé vraiment, dans les consciences, ce 18 août-là, mais une chose est sûre : la scène de Fassbinder est saisissante. On y entend « Lili Marleen », et on nous montre les soldats allemands, découvrant en même temps la chanson, sur l’ensemble de l’Europe : dans un U-Boot, dans des tranchées, dans le désert, sur le front de l’Est.

 

 

Trois minutes inoubliables. Les paroles s’envolent, entrent dans l’Histoire, pour ne plus jamais la quitter. Le régime voit très vite le succès qu’il peut en tirer, la chanson, en pleine guerre, fait le tour du monde. Très vite, elle devient l’histoire de tout soldat, où qu’il soit, pris de nostalgie amoureuse en montant la garde. Le maréchal Rommel, héros de l’Afrikakorps, adore Lili Marleen, comprend son rôle sur le moral de la troupe, insiste pour qu’elle soit programmée en boucle.

 

 

Et puis, sur la fin de la guerre, voilà Marlène, la vraie, celle de l’Ange Bleu (1930), Marlène Dietrich, la star mondiale passée de l’autre côté, et qui chante pour les soldats alliés, ceux de l’Armée Patton en Europe. L’orthographe de son prénom n’est pas celui de la chanson, mais la coïncidence est trop belle : il faut que cette chanson, face au monde, devienne la sienne. Elle l’interprètera, tout au long de sa carrière. Et puis, dans la foulée, les  plus grands artistes de la planète, dans toutes les langues. Très vite, la puissance de la légende s’impose : il n’y a plus de texte original, plus de premier auteur, il n’y a plus que l’immensité sensuelle d’une voix, la beauté d’un refrain universel, le miracle fait son œuvre.

 

 

Vor der Kaserne

Vor dem großen Tor

Stand eine Laterne

Und steht sie noch davor

So woll'n wir uns da wieder seh'n

Bei der Laterne wollen wir steh'n

Wie einst Lili Marleen.

Wie einst Lili Marleen.

 

 

 

La voilà, cette histoire. J’ai eu le privilège, il y a quelques années, de voir Hanna Schygulla, sur le plateau de la Comédie de Genève. J’ai pensé à Fassbinder, très fort. Car, en Allemagne, le mythe nourrit le mythe : une chanson en entraîne une autre, Sophocle appelle Brecht et Hölderlin, Hans Leip et Lale Andersen appellent Marlène Dietrich, Lili Marleen convoque nos amours, nos nostalgies, chaque fois la vie renaît, chaque fois la strophe repart. La puissance de la culture allemande, dans la poésie comme dans la musique, c’est cette capacité à réinventer le monde. Comme au premier soir. Avec juste une caserne, une lanterne, l’impétuosité du souvenir. Comme sur Radio Belgrade, un certain soir d’août 1941.

 

 

 

Pascal Décaillet

 

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

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18/08/2015

Série Allemagne - No 14 - Blücher : le Maréchal Vorwärts !

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 14 – A Waterloo, le 18 juin 1815, deux des trois personnages principaux, Napoléon et Wellington, ont le même âge : 46 ans. Mais saviez-vous que le troisième, le maréchal prussien Blücher, sur ce même champ de bataille, était âgé de 73 ans ? Retour sur l’un des plus grands destins de l’Histoire militaire allemande.

 

 

 

 

 

 

 "Le soir tombait ; la lutte était ardente et noire.
Il avait l'offensive et presque la victoire ;
Il tenait Wellington acculé sur un bois,
Sa lunette à la main, il observait parfois
Le centre du combat, point obscur où tressaille
La mêlée, effroyable et vivante broussaille,
Et parfois l'horizon, sombre comme la mer.
Soudain, joyeux, il dit : "Grouchy !" - C'était Blücher"

 

 

Si les enfants de France, depuis des décennies, connaissent le nom de « Blücher », c’est bien grâce à ces vers de Victor Hugo : dans « L’Expiation », extraite des Châtiments (1853), le poète nous décrit en quelques mots la déconvenue de l’Empereur : seul contre Wellington, il peut  encore gagner ; il croit voir arriver le renfort français, celui de Grouchy, fraîchement nommé maréchal ; manque de chance, c’est l’armée prussienne de Blücher ! A Sainte-Hélène, l’Empereur déchu se montrera très sévère avec Grouchy, lui faisant endosser la responsabilité de la défaite. Fort bien. Mais Blücher, ce vieux chef de 73 ans, qui hante les champs de bataille de l’Europe depuis six décennies, ce Maréchal Vorwärts, apprécié de ses hommes, qui est-il, d’où vient-il, comment s’est-il taillé ce rôle de premier plan dans l’Histoire du continent ?

 

Et d’abord, que fait encore sur le champ de bataille un homme de 73 ans ? Pour le comprendre, remontons aux origines. Né en 1742, à Rostock, Ville Hanséatique rattachée au Mecklembourg, fils d’un capitaine, le futur maréchal entre très tôt dans la carrière militaire, devenant officier à quinze ans, ce qui l’amène à servir comme cornette, dans l’armée des Suédois, pendant la Guerre de Sept Ans (1756-1763). A l’âge de 18 ans (1760), il est fait prisonnier par les Prussiens, enrôlé (comme dans Barry Lyndon !) par l’armée de Frédéric II. Il y montre d’éminentes qualités, devient capitaine, puis démissionne avec fracas, ce qui lui vaudra de se faire, littéralement, envoyer au diable par Frédéric le Grand : « Der Rittmeister von Blücher kann sich zum Teufel scheren ».

 

Il ne reprend du service que quinze ans plus tard, après la mort du Vieux Fritz (1786), et sera dès lors de toutes les campagnes menées par la Prusse sur le continent européen. Il a 47 ans au moment de la prise de la Bastille, on le retrouve, comme général, sur les champs de bataille des Guerres de la Révolution, avec les Hussards Rouges. Puis, dans les Guerres de l’Empire. Contre les Français, il perd souvent, et se retrouve prisonnier à Lübeck, en 1806 : il faudra un échange (avec le général Victor) pour le tirer d’affaire. 1806, c’est l’année terrible pour la Prusse, le début d’une occupation qui durera jusqu’en 1813 (cf. notre chronique no 2, sur Fichte, les Discours à la Nation allemande). Le pays du grand roi Frédéric, décédé vingt ans plus tôt, n’est plus que l’ombre de lui-même. Et c’est justement pendant cette période d’occupation qu’il rumine sa revanche : Gebhard Leberecht von Blücher en sera le bras armé, l’artisan suprême, la Prusse lui devra tout.

 

Ce qui est troublant, dans les soixante ans de carrière militaire de Blücher, c’est cette capacité à se retirer, disparaître, se faire oublier, puis, comme la foudre, resurgir. C’est lui, le grand chef des armées prussiennes en 1813, il est des batailles de Lützen et Bautzen (gagnées par Napoléon). Et il sera, surtout, de celle de Leipzig (cf. notre chronique no 11, consacrée à la Bataille des Nations, 16 au 19 octobre 1813). Il en est l’un des vainqueurs. Il y reçoit, à 71 ans, son bâton de Maréchal. Et c’est lui, le vieil Hussard, qui se jure de poursuivre la Grande Armée, qui avait occupé son pays pendant sept ans, partout où il le faudra, jusqu’à la victoire finale. La prochaine campagne, c’est celle de France (1814), l’une des plus géniales de Napoléon, qui le promènera, plusieurs semaines, d’un bout à l’autre du territoire. Mais au final, le Maréchal Vorwäts entre dans Paris, l’Empereur part pour l’île d’Elbe.

 

Mais il en reviendra, le diable d’homme, l’année suivante (mars 1815). L’Aigle, qui a volé de clocher en clocher, retrouve son trône. Pour Cent Jours. En juin, la guerre reprend, elle se jouera le 18 à Waterloo, on connaît la suite. Une chose est sûre : les choses allaient mal pour Wellington, les 34'000 hommes de Blücher ont joué un rôle décisif dans le sort de la bataille. Reprenant  Paris, alors que l’Empereur s’exile définitivement vers Sainte Hélène, le vieux Maréchal Vorwärts envisage de faire sauter le Pont d’Iéna, du nom de la bataille (1806) qui avait scellé, pour sept ans d’occupation française, le destin de la Prusse. Il meurt quatre ans plus tard, en 1819, dans cette Silésie qui avait été l’une des plus retentissantes conquêtes de Frédéric II.

 

Oui, la Prusse lui doit tout. Soixante ans sur les champs de bataille : de la Guerre de Sept Ans à la défaite finale de Napoléon ! L’aristocratie militaire prussienne, qui fera parler d’elle jusqu’au 8 mai 1945 (ou, tout au moins, jusqu’au 20 juillet 1944) se souviendra longtemps des qualités militaires de ce vieux combattant. Ses hommes, aussi, qui le tenaient en haute estime. Surtout, le peuple de Prusse, qui voyait bien que nulle libération du destin de leur pays n’eût été possible sans le courage et l’obstination de cet infatigable soldat.

 

Au fond, trois hommes ont fait la Prusse de cette première période, héroïque : le grand roi Frédéric II, l’écrivain Kleist, et le Maréchal Vorwärts. Au vingtième siècle, on a donné le nom de « Blücher » à deux éminents bâtiments de guerre de la Kriegsmarine : l’un fut coulé en 1915, l’autre en 1940. Dans les affaires de la guerre, rien n’est jamais gagné pour l’éternité. Nul combat n’est acquis : le vieux maréchal le savait bien, lui qui avait souvent perdu, mais maintes fois remporté la victoire, notamment à Leipzig et à Waterloo. Dans ces deux batailles, surgissant du passé, il s’était trouvé au bon endroit, au bon moment. Fabuleux destin, qui sent la poudre, les bottes, le cuir, au rendez-vous de l’Histoire.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

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16/08/2015

Série Allemagne - No 13 - Sanary : l'exil bleuté des écrivains

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 13 – De 1933, date de l’arrivée de Hitler au pouvoir,  jusqu’à 1940, défaite de la France face à l’Allemagne, voire plus tard encore dans la guerre (1942, occupation de la zone sud), des dizaines d’écrivains allemands, en exil, se sont regroupés à Sanary-sur-Mer, petit village de pêcheurs sur la côte varoise. Parmi eux, les plus grands noms de la littérature allemande ou autrichienne au vingtième siècle : Bertolt Brecht, Thomas Mann, Stefan Zweig. Si un jour, vous passez par Sanary, pensez à eux.

 

Lorsque l’exil prend la parure du bleu, celui de mer, celui d’azur, sous la tranquille compagnie des palmiers, dans un village de pêcheurs de la côte varoise, à quoi donc peut bien penser l’exilé ? La douceur du paysage vient-elle atténuer sa douleur ? Ou l’Allemagne natale l’occupe-t-elle tout entier ? Je me suis fait cette réflexion il y a quelques années, en arpentant les rues si douces de Sanary-sur-Mer, dont tout le monde, peut-être, ne sait pas qu’elle fut, de 1933 à 1940, la « capitale de la littérature allemande », selon l’expression de Ludwig Marcuse (1894-1971), l’un des exilés, justement, parmi les plus célèbres.

 

Capitale de quoi ? De la douleur ? De la nostalgie ? De la tristesse, loin du pays ? La splendeur de la carte postale, l’îlot de quiétude, la qualité des rencontres, dans les villas privées ou sur les terrasses des cafés, quelle espèce de rôle tout cela peut-il bien tenir dans l’âme d’un écrivain de génie, arraché à sa patrie ? L’âme d’un Thomas Mann, d’un Bertolt Brecht, d’un Stefan Zweig ? D’ailleurs, la patrie d’un écrivain, où est-elle ? Là où il réside ? Là d’où il vient ? Là où il va ? Je crois qu’à Sanary, Thomas Mann devait se sentir plus que jamais de Lübeck, et Brecht, rêver dans les mots souabes de son enfance, lui le surdoué de la syllabe : il paraît qu’à la guitare, à Sanary, il entonnait des chansons contre Hitler.

 

Cette histoire-là, c’est celle de la crème de la littérature allemande qui, dès l’année 1933, pas directement après le 30 janvier (accession de Hitler au pouvoir), mais après les autodafés du 10 mai, prend le chemin de l’exil. Ce jour-là, dans une mise en scène orchestrée au niveau national par le pouvoir nazi, on avait  jeté au bûcher tous les livres dont l’esprit était jugé anti-allemand. On allait réaliser l’éclatante prophétie du poète Heinrich Heine (1797-1856), « Là où on brûle les livres, on finira par brûler des hommes ». Alors, les plus grands écrivains allemands se sont mis à partir.

 

Mais pourquoi diable Sanary ? Une affaire de filière : un ou deux commencent par s’y installer, cela se sait, les autres affluent à leur tour. Parmi les premiers, il y eut Lion Feuchtwanger (1884-1958), qui y demeurera de 1933 à 1940. Mais aussi, Thomas Mann, qui s’établit dès le 12 juin à la Villa Tranquille. Autour de lui, gravitera toute la dynastie dans la station varoise : son épouse Katja, son frère Heinrich (cf. notre dernier épisode, no 12), ses enfants Erika, Klaus, Golo. Et très vite, Sanary-sur-Mer deviendra « la capitale de la littérature allemande » en exil.

 

Mais l’Histoire est toujours là, qui rattrape les rêves d’azur. Septembre 39, la guerre. Mai-juin 40, la vraie, pour la France, et au bout de six semaines, la plus grande défaite de son Histoire. Les exilés de Sanary prennent le chemin d’un exil plus lointain, Espagne, Portugal, États-Unis. Certains sont internés. L’écrivain Hans Arno Joachim finira à Auschwitz, et n’en reviendra pas. La France, celle de la Drôle de Guerre (septembre 39 - mais 40), se méfie des Allemands : qu’ils soient de grands esprits exilés, opposants au régime, ne compte guère ; l’internement est la règle. Et puis, de toute façon, en novembre 1942, la zone libre est occupée, les Allemands fortifient Sanary contre un éventuel débarquement. Il n’y a plus ni rêve, ni villégiature, il n’y a plus que la guerre.

 

Reste que, pendant sept ans, les pins et les palmiers de Sanary, les murs de pierre des villas de maîtres, les terrasses des cafés du bord de mer ont dû entendre d’époustouflantes conversations. Des auteurs comme Feuchtwanger ont vécu sur la côte varoise des moments prolifiques de leur carrière. Au cours de ces années trente, on y aura vu défiler le plus grand dramaturge du vingtième siècle (Brecht), l’un des plus grands romanciers de la littérature mondiale (Thomas Mann), le bouleversant Stefan Zweig, mais aussi Joseph Roth, Franz Werfel et Alma Mahler, et tant d’autres. Sanary, c’est comme si l’âme profonde de l’Allemagne, quelques années, était venue s’accrocher aux rives de la mer bleue.

 

Mais Thomas Mann, le soir, de blanc vêtu, l’été, se laissait-il prendre par la magie de cet azur ? Ou son esprit, plus que jamais, ne revenait-il pas sur une autre côte ? Celle, lointaine, de Lübeck. Celle de sa Baltique natale. Celles des Buddenbrooks ? Cela, le saurons-nous jamais ? Seuls les arbres centenaires de Sanary, peut-être, en conserveront le secret.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

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13/08/2015

Série Allemagne - Sommaire des 12 premiers épisodes

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L'Histoire allemande en 144 tableaux – Récapitulatif des 12 premiers épisodes, avec les Intermezzos. Il suffit à chaque fois, pour retrouver l’épisode désiré, de cliquer sur le lien. A noter qu’au début, la Série était prévue sur 12 tableaux, juste le temps d’un été. En cours de route, le 2 août 2015, je me suis ravisé, et suis parti pour 144 tableaux. Je me donne deux ans.

 

Mon principe éditorial est de proposer 144 épisodes de l'Histoire allemande, de la traduction de la Bible par Luther (1522) jusqu'à aujourd'hui. La Série, volontairement, n'est pas chronologique : entre 1522 et 2015, je me donne toute liberté pour naviguer par associations, affinités, d'un sujet à l'autre. Je suis persuadé que le "fil conducteur" apparaîtra de lui-même, au fil des mois, à l'instar d'une lente révélation photographique, en chambre noire.

 

Bien entendu, lorsque les 144 épisodes auront été publiés, une édition dans l'ordre chronologique sera proposée au lecteur. Mais nous n'en sommes pas là !

 

Enfin, j'entrecoupe mes épisodes de textes intitulés "Intermezzos", dans lesquels je m'exprime en direct, à vif, sur l'état de mon chemin. A prendre comme des notes de bas de page, où je prends le lecteur comme témoin de mon chantier.

 

 

SOMMAIRE DES 12 PREMIERS ÉPISODES, AVEC LES TROIS PREMIERS INTERMEZZOS

 

1) 16 juillet 2015 – L’Histoire allemande en douze tableaux – Série d’été – Présentation générale du projet.

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/16/l-histoire-allemande-en-douze-tableaux-serie-d-ete-268802.html

 

 

2) 20 juillet 2015 – Série Allemagne – No 1 – Rastenburg, 20 juillet 1944 (publié le jour de l’anniversaire de l’attentat contre Hitler)

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/20/serie-allemagne-no-1-rastenburg-20-juillet-1944-268871.html

 

 

3) 21 juillet 2015 Série Allemagne – No 2 – Les Discours à la Nation allemande, de Fichte (1807)

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/21/serie-allemagne-no-2-les-discours-a-la-nation-allemande-1807-268897.html

 

 

4) 22 juillet 2015 – Série Allemagne – No 3 – Tannenberg, août 1914 : naissance du mythe Hindenburg

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/22/serie-allemagne-no-3-tannenberg-aout-1914-naissance-du-mythe-268920.html

 

 

 

5) 23 juillet 2015 – Série Allemagne – No 4 – Bad-Godesberg, 1959 : Marx et Engels au vestiaire !

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/23/serie-allemagne-no-4-bad-godesberg-1959-marx-et-engels-au-ve-268935.html

 

 

 

6) 23 juillet 2015 - Série Allemagne – Intermezzo no 1 – Premières esquisses sur la méthode et la structure

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/23/serie-allemagne-intermezzo-en-un-seul-paragraphe-268942.html

 

 

 

7) 24 juillet 2015 – Série Allemagne – No 5 – Le Clavier bien tempéré (1722)

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/24/serie-allemagne-no-5-le-clavier-bien-tempere-1722-268957.html

 

 

 

8) 25 juillet 2015 – Série Allemagne – No 6 – Allemagne, Année Zéro (1945)

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/25/serie-allemagne-no-6-allemagne-annee-zero-268966.html

 

 

 

9) 26 juillet 2015 – Série Allemagne – No 7 – Weimar, 1850 : la Première de Lohengrin

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/26/serie-allemagne-no-7-weimar-1850-la-premiere-de-lohengrin-268981.html

 

 

 

10) 29 juillet 2015 – Série Allemagne – No 8 – Le Sac du Palatinat – 1688, 1689

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/29/serie-allemagne-no-8-le-sac-du-palatinat-1688-1689-269035.html

 

 

11) 30 juillet 2015 – Série Allemagne – Intermezzo no 2 – Accomplir l’essentiel

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/30/serie-allemagne-intermezzo-no-2-accomplir-l-essentiel-269055.html

 

 

12) 31 juillet 2015 – Série Allemagne – No 9 – Leipzig, 1869 : Ein Deutsches Requiem

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/31/serie-allemagne-no-9-leipzig-1869-ein-deutsches-requiem-269083.html

 

 

 

13) 1er août 2015 – Série Allemagne – No 10 – Weimar, 1804 : le Wilhelm Tell, de Schiller

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/08/01/serie-allemagne-no-10-weimar-1804-le-wilhelm-tell-de-schille-269106.html

 

 

 

14) 2 août 2015 Série Allemagne - Intermezzo no 3 – Mes Années de Pèlerinage Dans ce texte, j’annonce ma décision de passer de 12 à 144 épisodes. Je me donne deux ans pour y parvenir.

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/08/02/serie-allemagne-intermezzo-no-3-144-episodes-mes-annees-de-p-269117.html

 

 

 

15) 10 août 2015 – Série Allemagne – No 11 – Leipzig, 1813 : la Bataille des Nations

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/08/10/serie-allemagne-no-11-1813-lepizig-la-bataille-des-nations-269270.html

 

 

 

16) 12 août 2015 – Série Allemagne – No 12 – Heinrich Mann, le vrai père de l’Ange Bleu

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/08/12/serie-allemagne-no-12-heinrich-mann-le-vrai-pere-de-l-ange-b-269308.html

 

 

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