24/06/2014

Le peuple - Quel peuple ?

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Mardi 24.06.14


 
En appliquant de façon conforme l’initiative acceptée le 9 février par le peuple et les cantons, Simonetta Sommaruga donne un heureux signal. Celui d’un Conseil fédéral qui, cette fois, ne tente pas de contourner la volonté du souverain. Je m’en réjouis dans le cas de ce texte, mais je m’en réjouirais tout autant pour des objets que j’aurais combattus : on ne finaude pas avec le suffrage universel. Une initiative acceptée doit être mise en application, de façon claire, simple, sans attendre des années.


 
Une initiative, un référendum, sont des organes de notre démocratie. Parmi d’autres. Le suffrage universel n’est pas là pour absorber toutes choses, ruiner le crédit des Parlements, bien sûr que non. Le génie de notre système, c’est de pouvoir mettre en dialectique les décisions des législatifs et, parfois, l’appel au corps électoral dans son ensemble. Les parlementaires ne doivent pas regarder de haut la démocratie directe, même si cette dernière vient souvent contredire leurs décisions (référendums) ou, pire, jeter dans le débat public des thèmes qu’eux n’auraient jamais empoignés (initiatives). A l’inverse, il ne saurait être question de dictature du peuple : les corps constitués doivent être respectés.


 
Au reste, il ne faut pas parler de « peuple », cela ne traduit que la pauvreté de la langue française. Le « démos » qui s’exprime dans le suffrage universel, c’est le corps électoral. Qu’il faut bien séparer de la « doxa », l’opinion, celle des sondages ou du café du commerce. Ne pas confondre non plus avec « Bevölkerung », qui désigne l’entier d’une population résidente, y compris les étrangers ou les jeunes de moins de 18 ans. Confusions d’ailleurs entretenues au plus haut niveau, lorsque cela nous arrange : je viens de visionner les quelque cinquante minutes d’entretien du journaliste Michel Droit avec le général de Gaulle, début juin 1968, juste au sortir de la crise. Le Général dit en avoir « appelé au peuple » en faisant référence à la puissante contre-manifestation gaulliste du 30 mai, qui a sifflé la fin de la récréation. Disant cela, il joue volontairement sur les mots : son seul vrai « appel au peuple » est la dissolution de l’Assemblée, et l’organisation d’élections pour fin juin. Parce que là, il en appelle au « démos », et non à la masse d’une foule.


 
Pascal Décaillet

 

08:53 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Imprimer |  Facebook | |

10/06/2014

Brahms, la solitude...

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Mardi 10.06.14

 

J’aime les hommes seuls. Ou plutôt, la dimension de solitude des humains. Rien ne m’est plus étranger que les foules. Rien ne m’est plus barbare que leurs hurlements. L’homme est un être social, nous dit Aristote, et c’est pour cela que j’écris cette chronique, et que peut-être vous me faites l’amitié de me lire. Grâce à toute une chaîne de personnes, techniciens, rotativistes, qui auront fait venir ce journal dans vos mains. L’être social oui, lorsqu’il se rend utile, nous fait vivre des émotions communes, joue dans un orchestre, conduit une locomotive, prépare nos repas, veille dans vos nuit d’hôpitaux pour vous prendre la tension. L’être social, dans la chaîne de solidarité. Mais au fond, chacun de nous est seul.

 

La solitude n’est pas l’isolement. Elle n’empêche ni la relation amoureuse, ou amicale, ni l’affection familiale, ni la présence hebdomadaire dans une chorale ou sur un terrain de sport. Reconnaître sa solitude fondamentale n’est en rien une entrave à la vie sociale, bien au contraire. Ce qui tue le groupe, c’est l’illusion qu’il pourrait, parce qu’il est multiple, rassurant, conjurer les fondements de nos solitudes. Alors qu’au mieux, il ne contribue qu’à les masquer provisoirement. L’homme est un être social, « zoon politikon », un animal aventuré dans la citoyenneté, oui, les humains vivent ensemble, « les uns contre les autres », rares sont les ermites. Et pourtant, chacun de nous est seul.

 

Seule cette dimension m’intéresse chez mes frères humains. Chacun de nous est alternativement seul ou dans la société, eh bien disons que c’est la première des deux situations qui retient mon attention. « Les hommes, il conviendrait de ne les connaître que disponibles. A certaines heures pâles de la nuit. Près d’une machine à sous. Avec des problèmes d’hommes. Des problèmes de mélancolie » (Léo Ferré). J’aime que se cisèlent dans mon regard des silhouettes isolant l’individu. Dès que la même personne, à un autre moment de sa journée, rejoindra son club de foot, son groupe parlementaire ou sa sortie de contemporains, elle cessera de m’intéresser. A moins, bien sûr, qu’elle ne chante dans un chœur. Allez disons Brahms, un Requiem allemand. Comme si le simple et le complexe, par le génie d’un homme, parvenaient parfois à ne faire qu’un.

 

Pascal Décaillet

 

11:45 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Imprimer |  Facebook | |

27/05/2014

Plus européen, tu meurs !

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Mardi 27.05.14


 
Au moment où vingt-huit de nos Etats voisins viennent d’élire leurs députés au Parlement européen, un mot sur la Suisse. Nous sommes européens, c’est sûr. Jusqu’au tréfonds. Nous le sommes par nos langues, nos religions, notre Histoire, nos institutions, nos systèmes juridiques, notre culture. Par l’hydrographie, étant source de fleuves baignant le continent, par la flore et la faune, en même le minéral. Plus européen que nous, tu meurs.


Européens par l’Histoire : tous les grands mouvements ayant secoué le continent ont, au cœur de la foulée, ébranlé la Suisse : grands ordres chrétiens, humanisme, Réforme, Révolution française, celles de 1848, Kulturkampf. Et même l’Affaire Dreyfus : dans la série radiophonique que j’avais consacrée à cette dernière en 1994, je relevais les traces profondes de «l’Affaire » dans nos cantons romands. L’idée d’une Suisse isolée est au fond récente : l’idéologie du Réduit national, certes salutaire à l’époque, a marqué les consciences.


Ce que beaucoup d’entre nous refusent, ça n’est pas l’Europe. C’est la machinerie technocratique. Pas assez claire. Pas assez lisible. Institutions floues. Prérogatives mal définies. Déficit démocratique évident : la France se prononce en 2005, on l’engueule d’avoir mal voté, on outrepasse sa décision. Toutes choses qui, nous Suisses, attachés à la démocratie directe, nous heurtent viscéralement. Ce côté « usine à gaz », l’Union vient de le payer très cher dimanche soir : de partout, la voix des peuples revient. En France. En Grande Bretagne. Mais pas seulement.


Et nous ? Nous ne sommes ni meilleurs, ni pires que les autres. Mais nous avons des institutions, comme le fédéralisme et la démocratie directe, auxquelles nous tenons comme à la prunelle de nos yeux. Nous entendons aussi demeurer souverains. Ce qui n’exclut ni la discussion avec nos voisins, ni la négociation de traités, pour peu que ces derniers soient librement consentis, et non dictés, pistolet sur la tempe, par quelque Montebourg de passage. A en croire les résultats tombés dans la nuit européenne de dimanche à lundi, nous ne sommes apparemment pas les seuls à éprouver en profondeur cette pulsion de liberté. Bienvenue à l’Europe des peuples. A celle-là, un jour, notre pays dira oui.



Pascal Décaillet

 

10:11 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Imprimer |  Facebook | |

30/04/2014

Le Pape impair

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Mercredi 30.04.14


Dimanche dernier, devant mon téléviseur, je me suis quand même dit que quatre papes, ça commençait à faire beaucoup. Certes, deux d’entre eux étaient défunts, et je n’ai rien à dire contre leur canonisation. Certes, le pape émérite était bien légitimé à être là. Certes, le pape François a parfaitement mené les choses. Mais tout de même, quatre papes, c’est trop. Parce que l’idée d’un pape, voyez-vous, c’est justement qu’il soit unique. C’est là le label du catholicisme, celui qui est d’ailleurs reproché à l’Eglise de Rome. Un seul chef, pour conduire et incarner cette Assemblée invisible qu’on appelle l’Eglise.
 


Et puis, ces papes qui se canonisent entre eux, il y a quelque chose qui me gêne. Non que cela ne soit pas mérité, loin de là. Mais enfin, dans cette autocélébration, il y a un aspect circulaire, donc fermé, qui n’est pas le meilleur signe. D’autant que si on se met à canoniser un pape sur deux, non seulement ce sera trop, l’idée de sainteté perdra de son crédit, mais il y a un côté injuste pour « le pape impair », celui qui n’a pas l’heur d’être sanctifié. En l’espèce, celui qui était entre les deux saints de dimanche, c’était (si l’on excepte la trop courte période de Jean-Paul 1er), le pape Paul VI, que j’ai personnellement aimé, vu de très près à Genève en juin 1969, et dont j’apprécierais qu’une docte autorité romaine m’explique en quoi il serait « moins saint » que les deux qui l’entourent.
 


Alors, désolé, mais dans ce Dimanche des Quatre Papes, j’ai surtout vu une immense et géniale opération de propagande, au sens premier, non péjoratif, entendez la nécessité de propager, faire connaître, rien de mal en soi. Et voyez-vous, moi catholique (je le resterai toujours), j’ai pensé que mes frères protestants, plus attachés à l’exégèse du texte qu’à l’image ou l’icône, n’avaient, dans leur retenue, pas entièrement tort. Je me suis pris à rêver, concernant Jean-Paul II, qu’une personne sur dix-mille ayant assisté à la cérémonie de dimanche prît la peine de lire, par exemple, sa lumineuse Encyclique « Laborem exercens ». Dans laquelle, 90 ans après le « Rerum Novarum » de Léon XIII, il redéfinit en 1981 le nécessaire humanisme du monde du travail. Alors non, chers lecteurs, l’Oncle Décaillet ne passe pas au protestantisme. Mais il a besoin de sens. De textes. Et de lumière. Comme nous tous, je crois.


 
Pascal Décaillet

 

09:08 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (11) | |  Imprimer |  Facebook | |

04/04/2014

UDC : la Discorde chez l'ennemi

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 04.04.14


 
Le PLR et le PDC, les deux partis de la Suisse historique, qui ont fait la politique au vingtième siècle, et la font nettement moins aujourd’hui, feraient bien de s’interroger sur deux chiffres incroyables sortis hier de l’analyse VOX, qui s’est penchée sur les motivations des citoyens dans le scrutin du 9 février sur l’immigration de masse. Deux sympathisants sur cinq (40%) du PLR ont voté oui à l’initiative de l’UDC. Mais aussi, plus d’un tiers de l’électorat PDC (34%) a également accepté le texte. Ces chiffres sont énormes. Ils amènent évidemment des commentaires.


 
En plus de la défiance des citoyens face au Conseil fédéral, voici une sacrée distance, au-delà de ce qu’on pouvait imaginer, des électorats PDC et surtout PLR face à leurs propres appareils politiques. Au moins, pour l’UDC (95% de oui), le PS (16%), les Verts (10%), les choses sont claires : ces partis-là ont voté conformément à leurs positions historiques, leurs appareils. Mais pour les deux partis du « centre droit », il y a véritablement contestation interne des mots d’ordre des dirigeants.
 


Pire : que deux PLR sur cinq aient voté oui, pourquoi pas, après tout. Mais alors, pourquoi zéro PLR – je dis bien zéro – n’a-t-il eu, pendant la campagne, l’élémentaire courage d’afficher sa position ? Zéro, c’est très peu ! Le PLR est un parti ouvert, l’intrus ne risquait pas l’exclusion. Donc, c’est autre chose qui a joué, une forme sournoise et malsaine d’autocensure : « Au fond de moi, je dis oui à l’UDC, parce que sur ce coup elle a raison, mais je ne vais quand même pas risquer de me dévoiler, me jeter dans la marge de mes propres réseaux ».
 


Cette culpabilisation de deux cinquièmes du PLR et d’un bon tiers du PDC est la grande victoire de l’UDC. Non seulement, au final, elle a gagné la bataille. Mais elle aura réalisé le rêve de tout stratège : jeter l’ombre du doute dans la partie adverse. Eriger un mur de méfiance, au sein de l’ennemi, entre la base et le sommet. Le condamner à des non-dits, la noirceur d’une mauvaise conscience, la suspicion interne. Bref, l’UDC a réussi à semer ce que résume en cinq mots un génial ouvrage de jeunesse du capitaine Charles de Gaulle : « La Discorde chez l’ennemi ».


 
Pascal Décaillet

 

09:42 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Imprimer |  Facebook | |

21/03/2014

Français, étonnez-nous !

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 21.03.14


 
J’ai toujours été profondément francophile. L’Histoire de ce pays m’habite. Je vis avec elle, ai lu toutes les biographies possibles et imaginables de ses grands hommes. Oui, j’aime la France, sa politique, ses écrivains, et même de plus en plus, de Rameau à Debussy, ses musiciens. Au moment où ce pays va élire ses dizaines de milliers de maires et de conseillers municipaux, acte majeur de proximité, son état général n’est pas perçu comme bon par ses voisins. Saignée économique, délocalisations, chômage installé depuis des décennies, relation difficile à l’immigration. Amertume. Gueule de bois.


 
Surtout, le crédit du politique s’est effondré. Quand j’étais enfant, le chef de l’Etat s’appelait Charles de Gaulle, il incarnait la grandeur du pays. On l’aimait ou non, mais la référence était là, puissante, majestueuse. Un demi-siècle plus tard, toutes les politiques de lutte contre le chômage ayant échoué, de gauche comme de droite, nos voisins ont de plus en plus de peine à croire à la politique elle-même. C’est pourtant eux, à bien des égards, depuis 1789, qui nous en ont inventé le modèle, avec ces mots sublimes de nos livres d’Histoire, la Gironde, la Montagne, les Jacobins. Et eux, hélas, aujourd’hui, qui ne semblent plus y croire.
 


A mes amis français, je dis que la politique est une grande, une immense chose. Qu’on soit de gauche, de droite, il s’agit d’organiser ensemble notre destin commun dans la République. Valeur universelle, à Paris comme en Valais, à Genève comme à Kiev, Tunis ou Athènes. Elire ses maires, ses conseils communaux, c’est justement l’un des actes amiraux de l’appartenance républicaine. Ce pays qui, des Soldats de l’an II à François Mitterrand, en passant par Guizot, Jules Ferry ou Mendès France, nous a tant légué de modèles, j’aspire profondément à ce qu’il retrouve ce souffle puissant de démocratie qui, aujourd’hui, lui fait défaut. Il appartiendra aux Français de le trouver. Dans le génie propre qui est le leur. Chaque pays a sa logique.


 
Je doute que cette renaissance puisse passer par d’autres chemins que celui d’une parole accrue au suffrage universel. Peut-être une Sixième République. Moi qui ai exactement l’âge de la Cinquième, créée par un homme d’exception, je puis témoigner qu’elle n’a pas démérité. Mais à d’autres générations, d’autres défis. Français, étonnez-nous !


 
Pascal Décaillet

 

09:32 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Imprimer |  Facebook | |

07/03/2014

Pour une droite populaire et sociale

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 07.03.14


 
La droite suisse a perdu son âme. Réduite, depuis deux décennies, au seul culte de l’Argent, elle n’a plus conscience des valeurs qui constituent ses différentes souches. Peu de radicaux sont encore capables de tenir un discours sur le Freisinn, la liberté individuelle, la responsabilité, le rôle et la dimension de l’Etat. Peu de démocrates-chrétiens peuvent vraiment – autrement que par des lieux communs – articuler une réflexion sur les fondements philosophiques de leur parti. On ne leur demande pas de lire en latin les encycliques de Léon XIII, mais enfin quelques notions sur ce qui différencie leur parti du reste de la droite, oui. Quant aux gens de l’UDC, joyeux d’appartenir à une communauté (Gemeinschaft), on est heureux de leur félicité, mais on se dit qu’un brin de développement conceptuel n’est pas nécessairement interdit.


 
Les droites suisses (le pluriel s’impose) ont énormément souffert de l’empire exercé sur les consciences, depuis une bonne vingtaine d’années, par le libéralisme. Oh, pas celui d’Olivier Reverdin, qui fut mon professeur, mais celui du seul profit bancaire, de la primauté accordée aux actionnaires au détriment des travailleurs, du gain facile, virtuel, comme si l’argent tombait du ciel. Tout cela, me direz-vous, a commencé à s’effondrer. C’est vrai, mais le mal est fait. Dans les esprits, il n’y aurait de droite que celle du casino, ou alors celle des conservateurs. La réalité est plus complexe. On peut être de droite avec une profonde conscience sociale, un respect du travail et des travailleurs, l’acceptation d’un État fort.


 
On peut être de droite, aussi, avec cette bonne humeur, cet amour des gens qu’on ne trouve pas exagérément, depuis trop d’années, chez les notables, y compris d’ailleurs socialistes. Aimer la politique n’oblige personne à faire la gueule. Pour ma part, je veux une droite populaire et sociale, très proche des gens, enthousiaste, aimant le pays, soucieuse de justice, respectant la nature et notre patrimoine. Toutes choses qui sont ancrées en elle, et dont il n’est pas question de laisser le monopole à la gauche. Là où le libéralisme du gain virtuel a échoué, réinventons l’appartenance républicaine. La fraternité, c’est pour tous les humains. Pas seulement pour la moitié d’entre eux.


 
 
Pascal Décaillet

 

09:13 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (17) | |  Imprimer |  Facebook | |

21/02/2014

La Suisse a parlé à l'Europe

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 21.02.14


Le dimanche 9 février, le peuple et les cantons de notre pays n’ont pas répondu à un sondage : ils ont pris souverainement une décision. Celle d’accepter l’initiative de l’UDC sur l’immigration de masse. Majorité serrée (mais bien réelle) pour le peuple, nette pour les cantons. La moitié d’entre nous s’en est félicitée, l’autre l’a regretté, il convient dans les deux sens de se respecter : les gagnants doivent comprendre la tristesse des perdants ; ces derniers, de leur côté, doivent prendre acte du verdict. Et bien comprendre que la décision doit être appliquée. Avec des modalités qui restent à définir, peut-être des différences en fonction des cantons, tout ce qu’on voudra. Mais appliquée, elle doit être. Sinon, à quoi bon consulter le souverain ?


 
Or, à quoi assiste-t-on depuis le 9 février au soir ? A une polyphonie de lamentations. Le chœur des pleureuses. Le peuple n’aurait rien compris (alors que la brochure était parfaitement claire), il aurait été trompé, le Ciel européen serait sur le point de s’abattre sur notre tête par un déluge de « rétorsions » de Bruxelles. Il faudrait, nous les Suisses, que nous nous fassions tout petits, rasions les murs, filions nous enterrer dans un abri PC en attendant que se calme la colère atomique européenne. Nous devrions, nous dont la démocratie a simplement fonctionné, nous sentir coupables.


 
Mais enfin, coupables de quoi ? Au cœur du continent européen, un tout petit pays, fragile, a pris démocratiquement la décision de reprendre le contrôle de ses flux migratoires. Ça froisse qui ? Les élites autoproclamées ou cooptées de la machinerie de l’UE. Et ça fait, au contraire, diablement envie à qui ? Aux peuples de ces pays voisins, qui aimeraient tant, eux aussi, pouvoir se prononcer sur leur destin. Ce 9 février, que les mauvais perdants veulent absolument nous faire passer pour un jour de deuil, pourrait bien s’avérer, au contraire, le signal historique donné par le peuple suisse à ses voisins. D’ailleurs, la bureaucratie de Bruxelles, combien de temps lui reste-t-il à vivre ? Premiers éléments de réponse au mois de mai, avec les élections européennes. En France et ailleurs, il n’est pas sûr que les hystériques de la supranationalité bureaucratique en sortent vainqueurs.


 
Pascal Décaillet

 

17:12 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Imprimer |  Facebook | |

07/02/2014

Il y a toujours un lundi

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 07.02.14


 
Pour le 9 février, vous connaissez ma position, je défends le oui. J’entends que mon pays retrouve le chemin d’un contrôle des flux migratoires. Je n’accepte pas que les partisans de l’initiative soient traités de xénophobes, cela est totalement hors sujet, il s’agit juste d’une régulation des entrées, la plupart de nos voisins s’y emploient. Rien à voir avec la xénophobie, qui est une peur de l’étranger, par extension une déconsidération de ce dernier. Je défends le oui, mais je respecte ceux qui votent non. Nous sommes en démocratie, les arguments s’entrechoquent. Et puis, un beau dimanche, le peuple et les cantons tranchent.


 
Comme pour l’initiative Schwarzenbach en juin 1970, comme pour l’EEE le 6 décembre 1992, il faut bien se dire qu’il y aura certes un dimanche, où nous allons tous beaucoup nous exciter, mais qu’il y aura un lundi. Et  le lundi 10 février 2014, la terre ne s’arrêtera pas de tourner. Pas plus que le lundi 7 décembre 1992, ce jour de grisaille où, après un dimanche fou de résultats et de débats, je rejoignais, un peu groggy, la Berne fédérale où j’étais correspondant. Quel que soit le résultat de dimanche, la question des flux migratoires demeurera.


 
Si c’est oui, nos autorités devront donner des signaux très clairs de respect de la volonté populaire. En ne pas tripatouiller la réalité en freinant la mise en application, comme ce fut récemment le cas dans plusieurs domaines. Il ne s’agira nullement d’une fermeture des frontières, comme l’ont répété de façon mensongère les opposants (jamais vu une campagne aussi chère et aussi nulle à la fois). Il s’agira d’organiser la régulation voulue par le souverain.


 
Si c’est non, il faudra veiller absolument à ces fameuses mesures d’accompagnement dont nous parlent enfin, avec l’énergie désespérée de la dernière heure, ces mêmes conseillers d’Etat PLR de Suisse romande qui nous ont inondés, dans les journaux, d’annonces stipendiées par le grand patronat. Le problème, c’est que ces mesures, ils avaient dix ans pour s’en occuper. Ne voyant que le profit immédiat, ils ne l’ont tout simplement pas fait. L’électorat de gauche – le vrai, pas celui des bobos – jugera. C’est peut-être lui, ce week-end, à l’image de nos amis tessinois, qui fera la différence.


 
Pascal Décaillet

 

10:49 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Imprimer |  Facebook | |

24/01/2014

L'ouest, toujours l'ouest

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 24.01.14


 
De mon lointain ouest, j’ignore tout de ce qui se trame en Valais. Oui, je commence par déclarer ici mon incompétence. Mon absence totale de renseignements, et de tout ce qui pourrait ressembler à un réseau, sur les affaires du Vieux Pays. Qu’on veuille bien me considérer comme un insecte infirme, aux ailes et aux antennes arrachées. Le type, dans le vaudeville, qui arrive toujours trop tard, ne saisit rien à l’enjeu, fait rire les acteurs principaux. Un personnage qui n’a même pas de nom : on dit juste de lui qu’il est à l’ouest.


 
N’ayant plus de sens que pour accéder à l’essentiel, je vois juste deux hommes, l’un d’Orsières, l’autre de Savièse, et contre eux la curée. Deux hommes à abattre. Il se trouve, par hasard, que ces deux magistrats, sous des étiquettes différentes, sont les derniers à incarner ce qu’on appellera, pour faire court, la droite conservatrice. L’un, par son sens de la famille et de la tradition, attaches qui à ma connaissance ne relèvent pas encore du Code pénal. L’autre, parce qu’il appartient à un parti maudit.


 
Ces deux hommes,  sous la mitraille. Un président de commune qui surgit comme un diable, brandit le droit et la morale. Pour atteindre qui ? Un chef de service, ou son patron ? Un service public audiovisuel qui lance une affaire d’indemnités à rembourser, alors qu’elles ne sont pas dues. On le signifie au public, l’affaire devrait être close, mais non, le média vengeur continue de trouver que moralement, ça pose problème. Vous avez remarqué, le nombre de dossiers, ces temps, où s’invite la morale ?
 


Chez l’autre magistrat, celui d’un peu plus haut dans la montagne, le périssable observateur que je suis ne peut s’empêcher de se demander à qui profite l’acharnement. Le réflexe premier pourrait être de se tourner vers un vieux, un grand parti, provisoirement en vacance de la République, tout heureux de son nouveau costume d’opposant. Mais bien entendu, cette hypothèse émanant d’un esprit tellement à l’ouest,  il convient de l’écarter. Considérez donc ici que je n’ai rien dit, rien écrit. Je n’ai parlé ni de Catacombes, ni de cagoules comploteuses. Je n’ai pas tenté de chercher à qui ce bruit et cette fureur pouvaient bien profiter. Je suis, pour cela, bien trop éloigné. Bien trop déconnecté. Bien trop à l’ouest. Toujours l’ouest.


 
Pascal Décaillet

 

10:29 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (19) | |  Imprimer |  Facebook | |

10/01/2014

Le droit de contrôler son immigration

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 10.01.14


 
Voter oui à l’initiative « contre l’immigration de masse », le 9 février prochain, n’est en aucun cas être xénophobe. En aucun cas, rejeter l’étranger en tant que tel. En aucun cas, nier l’apport de l’immigration dans notre Histoire, notre économie, nos sciences, notre culture. Ceux qui tentent de culpabiliser le camp du oui en créant cet amalgame, nous mentent. Ceux qui essayent par tous les moyens de donner à ce scrutin une sorte de dimension morale, avec de grandes leçons et de grands prêches, comme s’il en allait du salut de nos âmes, nous trompent. Le 9 février, nous nous prononcerons sur un projet de régulation de l’immigration. On peut être pour. On peut être contre. Il n’y a là rien de métaphysique. Juste une technique de régulation. Sur laquelle devrait, en précision, porter le débat.


 
Les chiffres sont là. Près de 80'000 personnes par année arrivent en Suisse depuis la libre circulation. C’est, bien sûr, plutôt bon signe pour notre économie. Mais avec un risque énorme de surchauffe. Et surtout, notre petit pays, huit millions d’habitants aujourd’hui (dont un quart d’étrangers, la proportion montant à 38% pour le canton de Genève, et 40% pour la Ville), n’est pas extensible à souhait. Le Plateau suisse souffre, déjà aujourd’hui, d’un urbanisme totalement désordonné, au point qu’en certains lieux on ne sait plus si on est en ville ou à la campagne. Nos infrastructures n’ont pas suivi, nos autoroutes sont trop étroites, les trains manquent, le logement abordable (dans des villes comme Genève) fait cruellement défaut. S’interroger sur l’opportunité d’une Suisse à onze, douze ou treize millions d’habitants n’a strictement rien à voir avec une quelconque xénophobie. C’est vouloir maîtriser, comme tous les pays qui nous entourent, un certain niveau de densité qui permette à la Suisse de demeurer un pays où il fait bon vivre.


 
Pourquoi les opposants ne cessent-ils de dire que l’initiative veut stopper l’immigration ? Alors qu’elle ne vise qu’à la réguler. On peut discuter de cette régulation, mais pourquoi mentir ? Souhaitons que chaque citoyenne, chaque citoyen prenne juste quelques minutes pour lire le texte de l’initiative : cela vaut la peine. Nous ne votons pas, le 9 février, sur notre rapport ontologique à l’altérité, comme on tente de nous le faire croire, mais sur une proposition d’instauration de contrôle politique, voulue par le corps des citoyens, sur des flux qui semblent aujourd’hui nous dépasser. On est pour, on est contre, mais là se trouve l’enjeu. Entre une gauche qui veut nous faire croire que les Suisses sont xénophobes (ce qui est faux, révoltant même), et un patronat libéral, libertaire et dérégulateur ne s’intéressant ni à l’Etat, ni au bien commun, mais juste au profit, il y a un immense espace. Cet espace, c’est celui du peuple citoyen. Celui qui décide. Au-dessus des clans. Dans l’intérêt supérieur du pays.


 
Pascal Décaillet

 

10:25 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (18) | |  Imprimer |  Facebook | |

27/12/2013

L'Evangile selon Saint Philippe

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 27.12.13


 
En écoutant la RSR, ce mardi 24 décembre, Veille de Noël, entre 18h et 19h, toute la Suisse romande a eu droit, dans un discours admirablement articulé en trois points, aux lumières de Philippe Bender. Grand invité du journal, fil rouge, il a beaucoup parlé. Au point qu’on a pu, un moment, se demander s’il n’était pas lui le meneur de la tranche, et les journalistes, ses invités. Oui, peut-être était-il l’officiant, et nous les agneaux de passage. La nuit de Noël était déjà tombée, la comète ne se devinait pas trop derrière les nuages. La myrrhe, l’or et l’encens se faisaient encore désirer. Mais la Sainte Parole, nous l’eûmes. La Lumière, avec un grand « L ». La parfaite architecture du raisonnement. La Raison, avec un grand « R ».


 
L’intéressé n’a rien à se reprocher. Il répond à des invitations, c’est son droit. Il donne son avis : il en a, comme n’importe quel citoyen, toute latitude. Mieux : il a au moins, lui, l’honnêteté de corriger sa propre présentation, précisant qu’il n’est pas seulement « historien », mais militant « attaché à un parti » (le PLR), ce que tout Valaisan sait depuis des décennies, mais dont tout auditeur romand n’a pas nécessairement connaissance.


 
Le problème, à la RSR comme dans d’autres médias, c’est cette incurable habitude de le présenter comme un simple « historien ». Et dans cette tranche horaire où il a, depuis des années, ses habitudes, tant il y est invité, on omet si souvent de décliner une nature militante dont lui n’a jamais cherché à se cacher. Là où le bât blesse, c’est donc dans l’intention réelle de l’invitant, non dans celle de l’invité. Car en cette Veille de Noël, « l’historien, mémoire vivante » ne s’est pas contenté de parler – fort bien, d’ailleurs – du fédéralisme suisse, mais, selon le principe de l’émission, on l’a invité à réagir à l’actualité. Par exemple, par le plus grand des hasards, à l’affaire Giroud.


 
Et lui, serviable, en invité qui ne se dérobe pas, en a profité pour nous caser son monologue. Magnifique péroraison, où il n’eut pas le loisir d’être interrompu, et où, de moins en moins historien et de plus en plus canal historique, il nous livra (en trois points) une appréciation visant à charger la thèse de la responsabilité politique, et dénoncer le pouvoir majoritaire. Et cette charge, bien entendu par hasard : on avait juste profité de sa présence pour rebondir. C’est fou, en certaines veillées, comme la Sainte Coïncidence fait bien les choses.


 
La même, d’ailleurs, à laquelle nous eûmes droit, toujours sous couvert d’expertise historique, dans les moments les plus brûlants de l’affaire Varone. Au fond, dans cette tranche horaire de la RSR, chaque fois que se produit en Valais un événement avec un peu d’enjeu et un peu d’ambiance, on convoque le Maître des Lumières. C’est récurrent, rituel, liturgique. Ça tombait bien : la nuit de Noël pouvait commencer.


 
Pascal Décaillet

 

10:21 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Imprimer |  Facebook | |

13/12/2013

Suis-je un monstre ?

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 13.12.13


 
En assistant à l’océan mondial de réactions à la mort de Nelson Mandela, je me suis demandé un moment si je n’étais pas un monstre. En politique, les figures du bien ne m’attirent pas particulièrement. Je les respecte, bien sûr, notamment dans le cas présent où nous avons affaire à un prodigieux combattant pour la liberté, un rassembleur de son peuple aussi, mais enfin je n’essayerai pas ici d’être hypocrite : je n’ai dans ma bibliothèque, pourtant particulièrement fournie en biographies historiques, aucun ouvrage sur le défunt sud-africain, ni sur Gandhi. Alors que foisonnent ceux qui sont consacrés à des personnages moralement bien peu recommandables, ayant accordé bien peu de prix à la vie des hommes, ayant tué ou fait tuer, laissé couler le sang, endeuillé des familles par dizaines ou centaines de milliers. Moi, lecteur assidu de leurs vies, suis-je un monstre ?


 
Je n’ai pas la réponse à cette question. Si vous arpentez un jour mes bibliothèques, rayon Histoire, vous tomberez sur de Gaulle (quatre rayons complets), Churchill, Mitterrand (deux rayons), Willy Brandt, Louis XI, Richelieu, Napoléon, mais aussi Pétain, Mussolini, Marcel Déat, Hitler, Ciano, plusieurs maréchaux d’Empire, Staline. Je vous laisse juger si ces personnages sont présentables, ou non. Pour ma part, la question ne se pose pas. Je n’aborde jamais l’Histoire sous le prisme de la morale, mais avec la volonté de tenter de comprendre une époque, un contexte, et, dans le cas d’une biographie, ce qui façonne le parcours d’un être humain. Comment, par exemple, comprendre Mussolini si on n’a pas lu l’éblouissante et monumentale biographie que lui a consacrée Pierre Milza, chez Fayard ? Années de jeunesse, conditions économiques de son Emilie-Romagne natale, engagement dans l’extrême-gauche, puis tournant total au moment de « l’Intervento » dans la Grande Guerre en 1915, réseaux d’anciens combattants, premiers faisceaux, etc. Avant de juger, en Histoire, il faut s’informer à fond.


 
Suis-je fasciné par les figures du mal ? Suis-je un monstre ? Je n’ai pas les réponses. Je sais les crimes immenses commis par certains, mais leurs parcours de vie m’attirent. Croyez bien que je n’en tire aucune gloire, et me garderai bien d’aller chercher la protection d’Aristote lorsque, dans la Poétique, définissant la tragédie, il parle d’une purification par la crainte et par la pitié (eleou kaï phobou). Je ne cherche pour ma part nulle catharsis, mais simplement comprendre les chemins de vie. Y compris ceux des maudits. Ne voyez pas, je vous prie, dans ce billet une apologie du mal. En aucun cas. Mais l’Histoire des hommes, surtout politique, est trop complexe pour être décryptée avec les seules grilles de lecture de la morale. Non que ces dernières soient vaines. Mais réductrices, parfois, lorsqu’elles s’allient avec le manichéisme, la candeur, ou, pire que tout, l’ignorance.


 
Pascal Décaillet

 

10:30 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (22) | |  Imprimer |  Facebook | |

15/11/2013

François Hollande doit tenir. Et rester.

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 15.11.13

 


La France va mal, c’est sûr. Un président de la République crédité de seulement 15% d’intentions favorables, c’est du jamais vu. Dans les dix-huit premiers mois de son mandat de cinq ans, François Hollande a commis de graves erreurs, c’est indéniable. De là à parler, comme l’a fait récemment mon confrère Günther Nonnenmacher, dans la Frankfurter Allgemeine, d’un pays au bord de l’insurrection, il y a tout de même une marge. La France va mal économiquement, financièrement, elle traverse aussi une crise morale, toutes choses qui doivent être prises très au sérieux. Mais ses institutions républicaines viennent de loin, elles ont survécu, à une exception près, aux pires tempêtes. L’exception, la seule en 143 ans, c’est le 10 juillet 1940 : suite à la pire défaite de son Histoire, la France donne congé à son Parlement, ce qui ouvre les portes au régime de Vichy. Mon éminent confrère allemand reconnaîtra que nous  n’en sommes pas tout à fait là.


 
Dans ces colonnes, je n’ai cessé, sans être moi-même socialiste, de défendre la candidature de François Hollande, puis sa fonction présidentielle. Une fonction à laquelle quelques excités se sont odieusement attaqués, lors des cérémonies du 11 novembre. On a le droit de s’en prendre au président de la République, même vivement, mais pas lorsque dans le cadre de ses fonctions, il rend hommage au million quatre cent mille morts français de la Grande Guerre. Là, il n’est plus le Hollande militant socialiste, mais la figure de rassemblement de la mémoire nationale. L’immense majorité des Français, d’ailleurs, font parfaitement la part des choses entre une fonction qu’ils respectent et un homme, qu’ils aiment ou non. Or, si je continue à défendre François Hollande, c’est bien en raison d’une dignité présidentielle qu’à ma connaissance il n’a (contrairement à son prédécesseur) pas bafouée, et non par accord avec ses choix politiques.
 


Bien sûr, il serait trop facile qu’il dise : « Je suis le Président, pour l’intendance voyez avec le Premier ministre ». Il est le chef, le vrai, le seul. Dans la droite ligne du discours exceptionnel tenu à Bayeux le 16 juin 1946 par Charles de Gaulle, qui définit, avec une précision d’horloger, ce que sera, dès 1958, la fonction de chef de l’Etat, clef de voûte de tout, celui dont tout procède. Donc oui, Hollande doit assumer. Ce qui ne signifie surtout pas partir. Imaginez le signal que constituerait, à la 55ème année d’existence de la Cinquième République, le départ d’un chef de l’Etat sous prétexte que ça roule et que ça tangue. Des tourmentes, elle en a connues d’autres, la République ! A commencer par ce 6 février 1934, où elle a failli basculer. Face aux signaux, légitimes, de colère populaire, il faut agir. Mais en aucun cas partir. Ce serait, en termes d’institutions, ouvrir la porte au pire.
 


Pascal Décaillet
 

 

10:23 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (17) | |  Imprimer |  Facebook | |

11/10/2013

Genève : la révolution du 6 octobre

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 11.10.13


 
Que s’est-il passé, ce dimanche 6 octobre à Genève ? Un formidable message du peuple. Contre les élites, contre l’immense majorité de la classe politique, contre les associations patronales qui avaient tout misé sur les notables sortants, contre la diabolisation, contre l’abus du mot « populiste », contre 95% des journalistes, le corps électoral a accordé, pour un tiers, sa confiance à un bloc jusque-là rejeté, marginalisé, ostracisé : le MCG et l’UDC. La politique genevoise, comme celle de bien des cantons suisses, et d’ailleurs comme la politique fédérale, est désormais divisée en trois blocs : la gauche, l’Entente (PDC-PLR), et puis cette nouvelle force, à la fois populaire et conservatrice, sociale et patriote, et surtout joyeuse, tellement loin des salons ou des technocrates.


 
J’ai suivi toute la campagne. Dans mon émission TV quotidienne, Genève à chaud, j’ai reçu une centaine de candidats. Nous avons traité tous les sujets, en mettant l’accent sur la formation, l’apprentissage, les jeunes en rupture, le chômage, l’encouragement aux PME, la mobilité, le logement. Ce fut une belle campagne, respectueuse, avec de magnifiques nouveaux partis, par exemple les Verts libéraux, qui ont certes échoué dimanche au quorum (7% pour entrer au Grand Conseil), mais sont arrivés avec des idées concrètes et nouvelles, ont pris date pour les prochaines échéances, les municipales du printemps 2015.


 
Ce dimanche 6 octobre, c’est l’effondrement du PLR. La fusion n’a pas si bien pris, les tensions internes sont sensibles, la coexistence entre les héritiers, populaires et cassoulet, de James Fazy (le magnifique révolutionnaire de 1846) et les ultimes reliquats de leurs rivaux patriciens, se passe mal. Surtout, le parti a fait une mauvaise campagne, ne cessant de rappeler qu’il était « gouvernemental », était fait pour « l’action », excellait dans la recherche de « solutions », Pour peu on se serait cru à un concours de chimie, ou d’arithmétique. A leurs côtés, un PDC qui se maintient fort bien, et sauve même la mise de l’Entente. Face à eux, le réveil populaire de ceux qu’on ne veut, depuis tant d’années, ni voir ni surtout entendre. Ils nous parlent frontière, priorité à l’emploi pour les résidents (Genève à un taux de chômage de 5,5%, contre une moyenne suisse de 3%), préférence cantonale, mais aussi aide sociale, attention aux souffrances des gens. On n’a rien voulu entendre. Dimanche, la sanction est tombée. Ils sont pourtant très différents, ces deux partis : l’UDC est dans les normes du parti suisse ; le MCG ratisse beaucoup plus large, sur la droite comme sur la gauche à l’image de la Lega au Tessin. Bien sûr, un tiers, ça n’est pas le pouvoir, loin de là, et leurs adversaires vont tout faire pour qu’ils n’aient pas de conseiller d’Etat le 10 novembre. Mais un tiers, c’est une masse, la puissance d’un signal. Oui, à Genève, quelque chose est en train de bouger.


Pascal Décaillet

 

10:37 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Imprimer |  Facebook | |

27/09/2013

Populistes ! Et alors ?

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 27.09.13


 
« Populisme » : le mot magique. Le mot qui rassure le notable, dans la quiétude de ses certitudes. Le mot qui donne bonne conscience. Celui qui permet de jeter dans la marge les individus, les écoles de pensée, les partis qui vous gênent. Vous demeurez présentable, eux ce sont les Gueux. Vous restez « parti républicain », eux pas. Vous seriez, vous, « gouvernemental » pour l’éternité, eux jamais. Au fond, aujourd’hui, dès qu’un mouvement surgit, sachant parler aux gens le langage qui est le leur, ne censurant ni leurs vrais problèmes ni leurs souffrances, au lieu de tenter de comprendre le succès de ce parti, on se rétracte, on plisse le front, on fronce le sourcil, on prend de grands airs, graves et pénétrés, et on déclare : « Je ne discute pas avec ces gens-là, ce sont des populistes ».


 
Eh bien je dis qu’on a tort. On ne résoudra jamais rien avec des étiquettes, celle-là n’ayant au demeurant rien d’offensant : ce mot-là, étymologiquement, vient du peuple, il indique une proximité, une clarté, parfois en effet un langage un peu cru, mais enfin il n’est écrit nulle part que la politique ne doive être qu’une affaire de clercs ou de notables, de mandarins pérorant dans un salon, à l’heure du thé et des petits biscuits. Prenez le parti radical : il fut un temps où il avait ce délicieux parfum de cassoulet, d’ail et de vin blanc, quelque chose de mijoté et de fraternel, je crains qu’avec ses nouveaux amis libéraux il ne se soit un peu perdu dans les salons, il le paiera un jour.


 
Alors, il se défend, le bourgeois raisonnable. Il nous fait toute une leçon sur la différence entre populaire et populiste, une autre sur les vertus cardinales de la démocratie représentative, une troisième sur le droit supérieur, et plus il parle, plus il donne l’impression, non de défendre une vérité, mais un pré-carré, le sien, celui de ses semblables, l’univers des convenables, surtout pas les Gueux. Là aussi, ils ont tort. Parce que le peuple n’est pas dupe. Il est largement assez mûr pour juger si tel parti lui convient ou non, dépasse ou non les bornes, s’inscrit ou non dans un dialogue républicain, mérite ou non de siéger dans un Parlement ou dans un gouvernement. Il n’a pas besoin, le peuple, que les partis concurrents s’époumonent en publicités négatives, diabolisations, ostracisme de tel ou tel mouvement, candidat comme eux aux suffrages des électeurs, nous rabâchant à longueur de journées qu’il s’agit de populistes.


 
Au fond, ce mot, populiste, est régulièrement sécrété comme une incantation par ceux qui, ayant mal géré la Cité, ayant perdu le pouls de la population, sentent poindre la défaite. Alors, au lieu de se battre dans la campagne, nous parler d’eux-mêmes, de leurs valeurs, ils ne parlent plus que de leurs adversaires. Les noircissant, pourtant, ils les propulsent. Rien ne vaut un mauvais garçon pour distraire le bourgeois. Ne parlons pas de la bourgeoise, les enfants ici nous lisent.


 
Pascal Décaillet

 

09:54 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (17) | |  Imprimer |  Facebook | |

13/09/2013

Nulle alliance n'est malsaine

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 13.09.13


 
« Alliance malsaine » : c’est ainsi que se trouve qualifiée la convergence de vues entre UDC et socialistes concernant l’idée d’obliger les banques à se scinder en deux, d’une part la gestion traditionnelle, de l’autre les risques de l’investissement. « Malsaine », à cause de cette vision du camembert politique que nous avons tous en tête, de gauche à droite les socialistes, les Verts, le PDC, le PLR, l’UDC. Vu comme ça, en effet, on se demande par quel saut périlleux les deux extrêmes arriveraient à travailler ensemble.


 
Cette notion d’alliance malsaine, dans un système comme la France, a toute sa pertinence. Tout, depuis le début de la Cinquième République, le scrutin uninominal à deux tours, majoritaire, est organisé pour le grand choc de deux fronts : jusqu’ici, la gauche et la droite (encore que la montée du Front National nous amène à voir, déjà aujourd’hui, les choses autrement). Et en effet, dans cette logique majorité/opposition, on voit mal le PS et l’UMP s’allier au Palais Bourbon. Mais en Suisse, rien de cela : les quatre partis gouvernementaux historiques (radicaux, PDC, socialistes, UDC) sont arrivés au fil de décennies au Conseil fédéral (radicaux 1848, catholiques conservateurs 1891, socialistes 1943, etc.), chacun a creusé son sillon pour lui-même, et non dans une logique d’alliance. Il n’y a donc pas, véritablement, sous la Coupole, un bloc de droite contre un bloc de gauche.
 


Et puis, il y a le fond. Dans certains domaines, comme justement le rapport à l’argent spéculé, de puissantes convergences peuvent exister entre les conservateurs de la droite nationale et les socialistes. Car Blocher, avec les milliards de sa fortune personnelle, a passablement faussé l’image de l’UDC, dont l’immense majorité de l’électorat n’est justement constitué ni de nababs, ni de notables. Sans doute l’électeur moyen de l’UDC est-il même, en 2013, moins aisé, et assurément moins caviar, que pas mal de socialistes. Une chose est sûre : dans ces deux familles politiques existe, majoritairement, un rejet commun du principe d’argent facile et de capitalisme de casino. Oui, il existe en Suisse une droite à la fois conservatrice et sociale, populaire et joyeuse, attachée au pays, au patrimoine, à la protection de la nature, aux paysages, aux valeurs de travail et de famille, qui n’a pas grand-chose à voir avec le boursicotage en col blanc. Pourquoi, sur la question précise de la séparation des activités des banques, cette droite ne ferait-elle pas un bout de chemin avec la gauche ?
 


Je dis « joyeuse ». Je pense à ce magnifique mot allemand de « Gemeinschaft », difficilement traduisible, qui représente notre bonheur de partager un paysage, des coutumes, une culture politique. Rien à voir avec le communautarisme. Ce serait même le contraire : la totalité nationale, vécue dans le partage, au-delà des différences.


 
Pascal Décaillet
 

09:24 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Imprimer |  Facebook | |

30/08/2013

Révolution conservatrice

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 30.08.13


 
Il y a, en Suisse, au niveau fédéral comme dans la plupart des cantons, trois grands courants politiques : la gauche, la droite PLR et PDC, et puis une autre droite, représentée par l’UDC. Ces trois blocs en ont pour un moment à vivre ensemble : aucun des trois ne va disparaître dans les années qui viennent, tout au plus s’affaissera-t-il lors d’une échéance électorale pour mieux revenir quatre ans plus tard. On sait à quel point cette division en trois doit être infiniment précisée par les nuances internes à chacun des blocs (gauche dure, socialistes, Verts pour les premiers ; droite libérale, républicaine, familiale et sociale pour les deuxièmes ; droite nationale ou populaire pour les troisièmes), mais enfin ces blocs sont bien là, ils constituent notre paysage politique.


 
Le grand événement, en Suisse, de ces vingt dernières années, est l’émergence et la montée vertigineuse de l’UDC blocherienne. L’ascension fut certes stoppée en 2011, mais tout de même, la masse est là, impressionnante. UDC dans la plupart des cantons, MCG à Genève, Lega au Tessin, il y a dans notre pays, sous des expressions différentes, la place pour des idées conservatrices, sociales, protectionnistes, toutes choses que le dogme libéral récuse et vilipende. Que cela plaise ou non, c’est ainsi : cette autre droite existe, elle est là, structurée sous une même bannière nationale, ce qui n’était pas le cas il y a trente ans. A cette époque, où je commençais ma carrière au Journal de Genève, cette famille de pensée se retrouvait, en fonction des traditions cantonales, chez les radicaux ou au PDC. Si ces deux partis n’avaient pas, ces trois dernières décennies, laissé filer les ailes conservatrices de leur électorat, l’UDC aujourd’hui n’en serait pas là.
 


Être conservateur, social, ouvert aux préoccupations des petites gens, sensible à la protection de l’emploi local contre certains effets dévastateurs de la libre circulation, n’a rien de scélérat. Et vous pourrez, tant que vous voudrez, insulter ces compatriotes en les traitant de fascistes ou de xénophobes, rien n’y fera : ils continueront de penser ce qu’ils pensent, rejetant autant le libéralisme de casino et d’enrichissement indécent des uns que le socialisme de nivellement des autres. Ils continueront de plaider pour une agriculture proche des consommateurs, une politique familiale dynamique, un encouragement aux PME plutôt qu’aux multinationales. Et ceux d’entre eux qui estiment, pour l’intérêt supérieur du pays, qu’un minimum de régulation des flux migratoires est nécessaire, vous ne les ferez pas taire en les injuriant. Si vous vous imaginez, partis de gauche ou de la droite PLR-PDC, que le succès de ce troisième bloc est juste une parenthèse, un cauchemar passager, vous vous leurrez : une lame de fond profonde de la politique suisse veut cette révolution conservatrice. Cette dernière ne fait peut-être que commencer.


 
Pascal Décaillet

 

09:29 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Imprimer |  Facebook | |

02/08/2013

La charge de Saas Balen

600px_115727.jpg 

 Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 02.08.13

 

Avant-hier soir, mercredi 31 juillet 2013, à Saas Balen, en allemand devant un public haut-valaisan, Christophe Darbellay a lancé son attaque. Il devait l’avoir ruminée, il a choisi le lieu, la majesté symbolique de la montagne, la date, la langue. Il n’y avait plus qu’à appuyer sur la gâchette.

 

Dans un discours intitulé « Frei sein und frei bleiben », être et rester libre, le président du PDC suisse a ciblé un homme. Non pas Blocher, pour une fois. Ni la gauche. Mais le très raisonnable, très présentable et très gouvernemental Didier Burkhalter. Une charge du premier PDC de Suisse contre un conseiller fédéral radical en fonction, avec cette violence-là, était du temps de mes années fédérales, à l’époque des gentils PDC passe murailles, le gentil Koller par exemple, totalement inimaginable. Aujourd’hui, elle l’est, et c’est très bien ainsi, pour un motif qui ne tient ni aux convenances ni aux politesses sur les décombres du Sonderbund : ce motif, c’est que Darbellay a raison, et que la timidité de notre politique étrangère, en cette période de crise, doit en effet être dénoncée.

 

 « Celui qui me fait le plus de soucis, a déclaré à Saas Balen le Flandrin des Glaciers, c’est notre ministre des Affaires étrangères. Au lieu de représenter avec force et clarté nos intérêts, il est devenu le ministre du renoncement ». Allusion, bien sûr, à l’entrée en matière face à des juges étrangers dans l’affaire de la Cour européenne de justice qui pourrait arbitrer, en matière de bilatérales, les litiges entre la Suisse et l’Union européenne. Dans le Haut-Valais, à quelques heures du 1er Août, Darbellay a dit bien haut ce que l’immense majorité de nos compatriotes ressentent en silence, avec humiliation et colère, parfois jusqu’à la gorge nouée. Alors que nous sommes attaqués de toutes parts, et qu’il faut justement demeurer inflexibles, cette porte ouverte (via le secrétaire d’Etat Rossier) aux juges étrangers est un signal catastrophique. Il donne l’impression d’une diplomatie coupée du pays profond, consacrant davantage d’intelligence à l’adversaire que d’écoute de nos souffrances. C’est un coup de poignard dans le dos.

 

Christophe Darbellay n’a jamais éprouvé pour Didier Burkhalter une estime extatique, on le savait. Mais il serait faux, pour autant, de mettre sur le compte d’une inimitié personnelle le jugement sévère, mais juste, de Saas Balen. Oui, la Suisse a besoin de grandes voix, celles d’un Tschudi, d’un Furgler, d’un Delamuraz ou même d’un Couchepin. Elle n’a pas besoin, au plus haut niveau stratégique, de ces sortes d’éteignoirs du désir et de la parole politique. Ils sont là, c’est sûr, ils ont été élus, nous n’avons pas de procédure de révocation ni de motion de censure. Il nous reste la colère. Christophe Darbellay, à Saas Balen, a proclamé la sienne. Ici, citoyen de ce pays, je dis la mienne.

 

 Pascal Décaillet

 

10:45 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Imprimer |  Facebook | |

19/07/2013

Le soleil noir du déclin

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 19.07.13


 
La Suisse traverse une période âpre et rude. Attaquée de toutes parts, elle passe son temps à tenter, avec une incroyable maladresse, de se défendre. Comme un enfant pris en faute. Comme si elle avait constamment à se justifier. Devant qui ? Devant des pays comme la France, ou les Etats-Unis, qui n’ont strictement aucune leçon à nous donner. La première, en vertu de l’état catastrophique de ses finances publiques, sa fiscalité confiscatoire, son arrogance. Les seconds, parce qu’ils ont juré la ruine de notre place financière, pour établir l’hégémonie de la leur, tout en maintenant leurs paradis d’évasion fiscale. C’est cela, sous les masques de la morale, le véritable enjeu. Ne pas le voir, c’est faire preuve d’une coupable naïveté. En politique, la candeur confine parfois au crime.


 
Surtout, il faut que la Suisse rompe avec cette insupportable position défensive. Le scénario, comme à l’époque des fonds en déshérence, est toujours le même : un justicier providentiel, du côté de Washington, Londres ou Paris, entre en scène, brandit la morale, menace notre pays. Et nous, comme des agneaux, nous entrons en matière. Immédiatement, nous amorçons une grande psychanalyse collective, clamons nos fautes, encensons l’adversaire, faisons preuve pour lui d’une incroyable compréhension, qui n’a d’égale que notre indifférence à la légitime colère du peuple suisse. Lequel en a plus que marre de voir notre pays bafoué, ridiculisé, incapable de répondre avec classe, tenue, fermeté. C’est de lui, je vous le dis, oui d’en bas, que viendra un jour la réaction. Elle pourrait être dévastatrice.


 
Oui, nous cirons les pompes de nos adversaires. Au lieu de les combattre. On ne compte plus, par exemple, dans les colonnes du Temps, les interviews complaisantes de personnalités françaises qui nous sont hostiles, ou suisses appelant à la génuflexion. Eux, on les entend tous les jours ! On les écoute, on les bichonne. Mais en contrepartie, la voix de la colère, celle de tous ces Suisses qui n’en peuvent plus de voir leur pays humilié, jamais, ou presque. Etrange, tout de même, cette exaltation de l’autre, ce confinement de nous-mêmes. Comme si être Suisse, ne pas avoir envie de se laisser faire, prôner la plus extrême des fermetés dans la négociation, être fier de son pays, relevait d’une forme d’archaïsme. A Paris, Eveline Widmer-Schlumpf monte chez Pierre Moscovici comme une vassale chez son suzerain. Didier Burkhalter laisse son secrétaire d’Etat Yves Rossier entrer en matière pour que la Cour européenne de justice devienne instance d’arbitrage entre l’Union européenne et nous, ce qui s’appelle clairement des juges étrangers. Notre Conseil fédéral passe son temps à se faire avoir. Mais à part ça, tout va très bien : et mon ami Pierre, et mon amie Eveline, et patati et patata. Et pour notre pays, qui mérite tellement mieux, le soleil noir du déclin.


 
Pascal Décaillet

 

09:42 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (16) | |  Imprimer |  Facebook | |