25/03/2014

Ecopop : connaissez ?

 

Chronique publiée dans "Tribune" (Le Journal du PLR vaudois) - No 3 - Mercredi 19.03.14

 

La démocratie directe suisse est un tissu vivant. A peine une initiative votée, en voici déjà une autre. Après les migrations de masse, nous allons devoir commencer à parler d’Ecopop. Je vous le dis tout net : ce sera le prochain grand enjeu de notre débat démocratique. J’ignore ce que voteront le peuple et les cantons, mais assurément nous avons avec ce texte quelque chose de nouveau, en phase non seulement avec la Suisse mais avec des préoccupations planétaires. Ecopop est une votation sur la quantité de population que peut accueillir un pays, avec une surface donnée, un relief, une hydrographie. En lien avec des impératifs de protection de l’environnement. Le cocktail des deux pourrait être explosif. Et réserver bien des surprises à tous les beaux esprits qui, en cette amorce de printemps 2014, rejettent d’une chiquenaude toute entrée en matière sur ce texte. Comme ils n’avaient cessé de le faire sur celui du 9 février. Ils sont ceux, dès que surgit d’en bas un texte d’initiative, qui toujours disent non. Ils sont comme le Méphisto qui se présente à Faust, dans la tragédie de Goethe : « Ich bin der Geist, der stets verneint ». Je suis l’esprit qui toujours nie.

 

Que nous dit Ecopop ? Que la Confédération doit s’attacher à faire en sorte que la population résidant en Suisse ne dépasse pas un niveau qui soit compatible avec la préservation durable des ressources naturelles. Elle doit aussi encourager d’autres pays à poursuivre cet objectif, notamment dans le cadre de la coopération internationale au développement. « La part de l’accroissement de la population résidante de manière permanente en Suisse qui est attribuable au solde migratoire ne peut excéder 0,2% sur une moyenne de trois ans ».10% de la coopération internationale devraient être affectés à l’encouragement de la planification familiale volontaire. Enfin, les initiants ont eu la sagesse et l’habileté de prévoir que « La Confédération ne peut conclure de traité international qui contreviendrait au présent article ». Disposition salutaire : elle subordonne clairement la signature de traités à la volonté du souverain. D’abord, le peuple et les cantons disent le droit. Ensuite, on signe des documents avec l’étranger en fonction de cela. Et on ne vient pas, toutes charrues placées devant les bœufs, faire l’inverse : reprocher au souverain d’avoir mal voté, parce que sa décision serait « contraire au droit supérieur ». Il était temps d’y penser.

 

Cocktail explosif, parce qu’il met ensemble deux préoccupations majeures du peuple suisse. Ce même peuple, qui a accepté l’initiative des Alpes et celle de Franz Weber, mais aussi celle du 9 février 2014 sur l’immigration, que votera-t-il face à une mise en commun de ces deux paramètres ? Le peuple suisse, à de nombreuses reprises, dans des scrutins fédéraux ou cantonaux, a affirmé haut et fort son attachement à la qualité du biotope, mais aussi à l’éclatante beauté de certains de nos paysages (Lavaux). Et le message à retenir du 9 février, c’est qu’il commence à ne plus écouter les « milieux de l’économie » sur les questions liées à la densité de population ou aux flux migratoires. Peut-être parce que certains, parmi ces milieux, se sont un peu trop servis eux-mêmes de ces flux, pour réaliser du profit, sans trop de souci pour un habitat devenu trop dense, avec des infrastructures qui ne suivent pas. Faire des affaires, c’est sans doute bien. Avoir comme souci la préservation de notre corps social, dans un développement durable et un environnement de qualité, c’est mieux. Assurément, la dialectique autour d’Ecopop va beaucoup nous occuper, ces prochains mois.

 

Pascal Décaillet

 

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22/02/2014

La Suisse, ça vous intéresse ?

 

Chronique publiée dans "Tribune" (Le Journal du PLR vaudois) - No2 - Mercredi 19.02.14

 

J’avais plaidé ici même, ces dernières semaines, pour le oui à l’initiative de l’UDC sur les migrations massives. C’est donc avec satisfaction, le 9 février, que j’ai accueilli le verdict du peuple et des cantons. Nous n’allons pas refaire la campagne, mais il est certain que les élites ont failli. En tentant constamment de nous faire peur avec les réactions de l’Union européenne, le Conseil fédéral, l’immense majorité de la classe politique, les organisations patronales ont négligé d’écouter la souffrance des Suisses qui n’ont pas bénéficié d’un partage de la croissance. Car ces fameuses glorieuses de la dernière décennie, il n’est pas sûr qu’elles aient profité à tous. Le cas du Tessin est flagrant. Mais aussi, en considérant la carte du vote avec un peu d’attention, les oubliés de la prospérité. Suisse orientale contre Suisse occidentale, Suisse des villes nanties contre Suisse de la périphérie, zones rurales délaissées : les lignes de fracture sont aussi révélatrices que passionnantes.

 

Cette Suisse, il faudra peut-être que nous commencions à nous intéresser à elle. Exactement ce que les rédactions de Suisse romande, dès les heures qui ont suivi le résultat, ont négligé. Elles ont fait quoi ? Elle se sont tournées, tétanisées, en palpitation, à l’affût de la moindre réaction « d’inquiétude » de Bruxelles, de Paris, de Rome ou de Berlin. Il fallait être les premiers, dès le dimanche soir et pendante toute la journée du lundi, à s’en aller quérir servilement les mots de morgue et de condamnation du peuple suisse, souverain, par les apparatchiks des chancelleries d’Europe. Il fallait être les premiers à orchestrer la musique des protestations de tel Commissaire européen, telle ministre italienne, tel Fabius « inquiet », tel économiste nous prédisant « de grandes difficultés ». Oui, il fallait se fournir en verges, nous dénuder le torse, et nous auto-fustiger voluptueusement jusqu’à l’extase. Le scénario peut ravir les adeptes du Divin Marquis. Il ne saurait pour autant faire office de lucidité politique.

 

Cette Suisse, il faut maintenant aller à sa rencontre. Un peu moins de correspondants à Bruxelles, dans les méandres de la machine européenne, un peu plus dans le pays profond qui a commis, le 9 février, le sacrilège de voter oui. Car enfin, ces fameux Tessinois écrasés par le rouleau compresseur de l’immigration lombarde, on pourrait peut-être prendre le train, passer le Gotthard, et aller boire un verre de Merlot avec eux. En en profiter pour les écouter un peu. Idem, pour nos compatriotes alémaniques qui se plaignent de la pression exercée par les Allemands. Avant de les traiter d’attardés, on pourrait se porter à leur rencontre, non ? Au lieu de cela, notre bonne presse douillette et moralisante s’est contentée de faire la leçon. Répétant à l’envi les arguments du patronat, réactivant les peurs qu’il nous brandissait, jusqu’à ce mot thermidorien de « guillotine » pour qualifier le sort que Bruxelles nous réserverait.

 

Et si la presse suisse s’intéressait un peu à la Suisse ? La proposition vous semble si délirante ? Non par repli, mais par connaissance du terrain. Ou du terroir. Puisque nous avons vocation à tenir un discours sur le pays, apprenons-en la grammaire. Sortons. Allons les voir, les habitants de la Suisse. Et tentons au moins de les comprendre. Ile ne le mériteraient pas ?

 

Pascal Décaillet

 

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27/01/2014

Philipp Müller, connaissez ?

 

Chronique publiée dans "Tribune" (Le Journal du PLR vaudois) - No 1 - Mercredi 22.01.14

 

Chers lecteurs du PLR vaudois, j’imagine que vous connaissez tous Philipp Müller. Votre président national de parti, Argovien, conseiller national, entrepreneur à succès, un homme simple avec un franc-parler qui n’a peur de rien, un homme qui dit les choses : « Nous ne sommes pas des représentants de l’élite ou de la haute finance, nous sommes un parti populaire », aime-t-il à répéter. Un « radical cassoulet », dirions-nous par ici, pas franchement rupin, un langage direct, et une volonté affichée : redevenir, en octobre 2015, le deuxième parti dans la Berne fédérale, donc dépasser le PS. Eh bien je vous le dis, amis PLR, c’est l’homme qu’il vous faut : son message passe bien, il est lisible, sans contorsions. Je n’étais pas insensible à la finesse intellectuelle d’un Fulvio Pelli, mais enfin dans la vie, il y a des moments où il faut simplifier les équations, si on aspire à les résoudre. Et puis, tout récepteur d’un message politique n’est pas nécessairement titulaire d’un double doctorat en métaphysique et en droit canon.

 

Or, votre Philipp Müller, qu’a-t-il récemment déclaré ? Il a osé dire, à quatre semaines d’une votation capitale, que l’immigration en Suisse était trop importante : « Chaque année, 40'000 personnes de pays tiers arrivent en Suisse, dont 72% ne viennent pas en tant que travailleurs. C’est là que repose le problème ». Il votera certes non le 9 février, ne croyant pas au système des contingents, mais préconise davantage de sévérité en matière d’asile et dans la lutte contre les abus liés à la libre circulation. Bref, voilà un homme qui ne nie pas les problèmes. Il les constate, les pose, diffère de l’UDC (pour des raisons tactiques ?) sur les solutions, mais reconnaît implicitement que les initiants ont su toucher une corde sensible. Il a dit ces mots juste avant l’Assemblée des délégués PLR de Schwanden (GL), qui a rejeté quasiment à l’unanimité l’initiative « contre l’immigration de masse ». Ce rapport de forces, il pouvait le prévoir. Il n’a pourtant pas craint d’afficher une position pouvant être perçue comme minoritaire, donc affaiblissante : cela s’appelle du courage.

 

Courage, mais aussi lucidité. Philipp Müller, en matière d’immigration, a ses idées, qui ne relèvent pas de l’angélisme : c’était lui, le père de l’initiative qui voulait faire plafonner à 18% la proportion d’étrangers en Suisse. Nous en sommes aujourd’hui à environ un quart : quelque deux millions sur les huit que compte notre pays. L’Argovien avait-il totalement tort ? En reconnaissant que l’immigration pose un problème, il ne s’affiche nullement comme xénophobe, ne disqualifiant nullement les personnes étrangères, il met simplement le doigt sur un problème. C’est bien le rôle du politique que de savoir flairer, identifier, diagnostiquer. Surtout, Philipp Müller prépare l’après-9-février. Quelle que soit la décision, les problèmes liés à une immigration surabondante demeureront. Avec ou sans les moyens préconisés par l’initiative (ces fameux contingents dont Müller ne veut pas), il faudra agir. Si ce n’est par un plafonnement, cela pourrait bien être par une sélection plus sévère qu’aujourd’hui des migrants, en fonction de leur apport réel sur le marché du travail. Cela vous paraît-il insensé ?

 

En résumé, un président stratège et inventif. Un qui n’a pas peur. Un qui parle vrai. J’ignore si le PLR sera deuxième en octobre 2015. Mais dix hommes comme celui-là, et la chose sera possible.

 

Pascal Décaillet

14:33 Publié dans Chroniques Tribune VD | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Imprimer |  Facebook | |

03/12/2013

La Suisse a le droit de contrôler ses flux migratoires

 

Chronique publiée dans Tribune (Le Journal du PLR vaudois) - No 10 - Mercredi 27.11.13

 

Le 9 février prochain, nous voterons sur l’initiative de l’UDC « contre l’immigration de masse ». Puis, plus tard, sur Ecopop. Le débat électoral, en 2014, sera puissamment axé sur l’idée de contrôler les flux migratoires. Ça n’est certes pas la première fois (j’avais douze ans, en 1970, lors de l’initiative Schwarzenbach et les adultes, autour de moi, ne parlaient que de cela), et ce ne sera pas la dernière : depuis les origines de la Suisse moderne, la question migratoire est à l’ordre du jour dans notre débat national, le peuple en a maintes fois été saisi, cette dialectique nous est coutumière. Mais cette fois, le contexte est différent : après avoir accepté la libre circulation des personnes, en 2000, les Suisses y demeurent sans doute favorables, mais assurément ne veulent plus en entendre parler comme d’un dogme, un mythe intouchable, une Arche sainte, inattaquable. Ils veulent des correctifs, des mesures d’accompagnement, un contrôle beaucoup plus sévère du marché du travail. Et ils en ont un peu assez de la déification des exportations comme seuls paramètres devant être pris en compte.

 

Les Suisses ne veulent évidemment pas fermer les portes de leur pays, il n’a jamais été question de cela. Mais juste contrôler mieux qu’aujourd’hui les flux migratoires. Comme n’importe quel pays de cette planète en a le droit, et même le devoir, pour protéger les intérêts supérieurs de sa population. Comme le rappelle mon confrère François Schaller, de l’Agefi, la Suisse en est à sa septième année consécutive d’accueil de plus de cinquante mille Européens par an. « L’équivalent annuel, précise-t-il, de Lugano. Ou de Saint-Gall. Ou de Neuchâtel et la Chaux-de-Fonds réunis ». Cet afflux massif, dans une géographie qui se trouve être, par la force des choses, un espace de confinement et de réduction : notre Plateau n’est pas extensible à souhait, et notre pays n’a rien de comparable avec les plaines de Silésie ou de Belgique. Dans ce contexte, ne pas vibrer d’extase face à l’idée d’une Suisse de 12 ou 14 millions d’habitants ne relève en rien de la xénophobie, mais simplement du bon sens.

 

A partir de là, je m’adresse à la droite PLR, lectrice de ce journal. Vous entendez être le parti de l’économie, soit. Vous êtes favorables à la libre circulation, que vous considérez comme un facteur de prospérité. Mais en même temps, vous êtes citoyennes et citoyens, sans doute comme moi parents, et vous vous sentez responsables de la Suisse que vous léguerez à vos enfants. Voulez-vous que notre pays, d’ici vingt ou trente ans, se mettre à ployer sous la pléthore, pulvériser sur le Plateau les records de densité, étouffer dans l’immobilité des transports ? Et notre paysage, l’un des plus beaux qui soient, partie prenante de notre imaginaire, de notre rapport affectif à la Suisse, n’avons-nous pas le devoir d’en conserver le magique équilibre ? A cet égard, l’initiative dite « Ecopop », sur laquelle nous reviendrons, pourrait bien, à l’instar de celles de Franz Weber ou de la Protection des Alpes, réserver des surprises aux bobos citadins.

 

Lecteur PLR de ce journal, vous avez raison de soutenir les échanges. Mais si vous continuez à vénérer la libre circulation comme une déesse immaculée, sans vous engager à fond pour des mécanismes correctifs, vous irez, dès 2014, vers de graves revers et de pénibles déconvenues.

 

Pascal Décaillet

 

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04/11/2013

La Conjuration des Gueux

 

Chronique publiée dans Tribune (Le Journal du PLR vaudois) - No 9 - Mercredi 30.10.13

 

Nous avons, en Suisse, un magnifique organe qui s’appelle la démocratie directe. J’utilise « organe » au sens grec, « outil ». Les initiatives, les référendums, sont, au même titre que la fabrication des lois dans les Parlements, des outils de notre démocratie. Il s’agit de les utiliser ! Sans le moindre état d’âme, si on le juge nécessaire à une finalité politique. Il n’y a strictement rien de honteux, rien de sale, rien d’anormal à récolter des signatures contre une loi qui nous paraît mauvaise (référendum) ou pour changer la Constitution (initiative).

 

Rien de honteux, et pourtant. La manière dont les élus parlementaires, à tous les niveaux (communes, cantons, Confédération), accueillent l’annonce ou l’arrivée en Chancellerie d’une initiative ou d’un référendum, même munis d’un nombre impressionnant de signatures, montre bien qu’ils se sentent profondément « dérangés » par cette intrusion du peuple dans leurs petites affaires. Ils ont tort, totalement ! D’abord, parce que ce « peuple », celui dont on va récolter les signatures, n’est de loin pas celui de la masse, ni de la pléthore, ni d’une quelconque racaille en ébullition, mais bien celui des citoyens. Pour signer, il faut faire partie du corps électoral (démos), le même qui sera appelé à se prononcer, un beau dimanche, sur le texte. Ce peuple-là n’a donc rien d’un intrus, il ne « dérange » que le confort parlementaire, il est le souverain final, il est un acteur majeur, un « organe » de notre vie politique.

 

Mais ils ont tort, aussi, parce que leur mépris pour ce qui surgit d’en bas, ce qui vient s’en prendre à la perfection de leur ordre juridique, né de leurs équilibres, de leurs consensus, de leur infinie sagesse, ne fait que souligner leur méconnaissance de ce qui fait la Suisse. Ce mécanisme correctif aux décisions des autorités gouvernementales et parlementaires, que tant de nos voisins nous envient. Leur premier réflexe est de prendre peur : ils ont mis des mois, des années parfois, à nous bichonner des amours de petites lois, et voilà que la Conjuration des Gueux vient menacer de les leur défaire. C’est vrai que, de leur point de vue, il peut y avoir de quoi enrager, mettons-nous à leur place. Mais ils ont tort tout de même, parce que le génie de notre système suisse instaure la possibilité de recourir au souverain ultime, donc à un corps électoral de quatre millions de personnes (niveau fédéral), ce qui confère tout de même une autre légitimité que 246.

 

Ils ont tort, parce que la démocratie directe, au fond, n’est pas dirigée contre eux, contre le système parlementaire, mais en complément de ce dernier. Ensemble, par la dialectique, par le jeu d’oppositions, par la « disputatio », dans la douleur, dans l’intimité mêlée de nos victoires et de nos défaites à tous, nous construisons notre démocratie suisse. Le Parlement n’a pas à ignorer le peuple, ni d’ailleurs la réciproque : chacun est organe, outil, voie pour parvenir à des issues. Mais le chemin est encore long, dans les consciences, pour qu’élus et législateurs parviennent à intégrer la démocratie directe comme interlocutrice normale de notre vie politique. Entendez, comme autre chose que du poil à gratter. La Suisse est une petite fleur fragile. Toucher à ce miracle venu d’en bas, ce serait briser le plus sacré de nos équilibres.

 

Pascal Décaillet

 

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02/10/2013

Des problèmes de mélancolie

 

Chronique publiée dans Tribune (Le Journal du PLR vaudois) - No 8 - Mercredi 24.09.13

 

Depuis plus d’un quart de siècle, je couvre l’actualité politique. Avec une passion que n’altèrent ni les années, ni les cheveux qui blanchissent. Citoyen concerné, je prends position. Alors, de plus en plus, les gens me disent : « Et si, au lieu de seulement observer et commenter, tu te lançais ? ». La réponse, jusqu’ici, a toujours été non. Pour une bonne raison : l’exercice de la politique, celui d’une campagne comme celui du pouvoir, exige des vertus que je n’ai pas. Tout au plus pourrais-je être un bon parlementaire. Mais bon, je préfère mille fois, malgré tous ses risques et tout son inconfort, mon métier de journaliste indépendant, responsable d’une entreprise pour laquelle je me bats sept jours sur sept.

 

Prenons la campagne. Je les vois, à Genève, ils y sont jusqu’au cou. Sincèrement, je les admire, ces 476 candidats au Grand Conseil et 29 au Conseil d’Etat. Ils ont enfin compris que tout se jouait sur le terrain, avec les vraies gens, les poignées de mains, le tintement des verres quand on trinque. Alors, ils y vont. Et certains d’entre eux y passent le plus clair de leur temps libre. Et ils ont raison, c’est comme ça qu’on est élu. Mais la niaque, le tempérament, le feu de générosité et de don de soi, il faut les avoir ! Pour ma part, je ne les ai pas. J’aime les gens, pourtant, mais crois être trop fier pour aller leur quémander quelque chose. Même si une voix, un suffrage, étant totalement parties du mécanisme démocratique, n’ont rien d’une aumône. Mais ces gens-là, oui vous les politiciens qui me lisez dans ces colonnes, qui osent surmonter leur amour-propre et s’immerger dans la candidature, je les admire.

 

Au fond, il y faut comme un oubli de soi. Et je respecte cette posture, qui est d’action pure, en vertu d’une stratégie, d’un but à atteindre, de moyens à mettre en œuvre. D’ailleurs, si cela ne relevait pas de l’art de la guerre, pourquoi parlerait-on de « campagne », de « terrain », « d’adversaire », de « victoire », de « défaite » ou de « triomphe » ? Bien sûr que le combat politique s’est calqué sur ce modèle-là, impliquant courage et ténacité, ruse et rouerie, alliances et pourtant solitude. Toutes choses qui me parlent. Mais parallèlement, il y a tout ce dont je suis incapable : j’éprouve une haine viscérale des cocktails, déteste me trouver au milieu de gens que je ne connais pas, courbettes par ci, échanges de cartes de visite par-là, ce que l’immonde plouquerie moderne appelle « réseautage ». En vérité je vous le dis, si je tenais le snobinard qui a inventé ce mot, je serais capable du pire : l’inviter à l’une de mes émissions. Et là, croyez-moi, il ferait beaucoup moins le malin, le gaillard.

 

Et puis, candidat ou élu, il y a toute cette vie sociale, indispensable si vous voulez survivre. D’interminables soirées à aller écouter pérorer des muets, toujours ces milliers de mains à serrer, à vous broyer le cartilage, toujours sourire, même à des gens qui ne vous inspirent rien, et comment vas-tu Roger, et te voilà Julie, et on se revoit, et on déjeune ensemble, et tralali, et tralalère, et moi je vous dis que ce cirque-là, c’est physique, je ne peux tout simplement pas. Misanthropie ? Possible. Et pourtant, je crois que j’aime les gens. Mais pas comme ça. Plutôt comme Léo Ferré, dans sa sublime chanson Richard : « Les gens, il conviendrait de ne les connaître que disponibles, à certaines heures pâles de la nuit, près d'une machine à sous, avec des problèmes d'hommes, simplement, des problèmes de mélancolie ».

 

Pascal Décaillet

 

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04/09/2013

La Suisse n'est pas gouvernée

 

Chronique publiée dans Tribune (Le Journal du PLR vaudois) - No 7 - Mercredi 28.08.13

 

Dans cette chronique, je vais faire plaisir aux lecteurs PLR, parce que je dirai du mal de Mme Widmer-Schlumpf. Mais je vais aussi m’attirer leur colère, parce que je dirai pis-que-pendre de M. Burkhalter. C’est ainsi lorsqu’on écrit : on froisse toujours un camp. Ou alors, il faut choisir un autre métier. Cireur de bottes, par exemple.

 

Une chose est sûre : la Suisse de 2013 n’est pas gouvernée. Elle est au mieux administrée, et encore elle l’est mal. D’un côté, une ministre des Finances qui passe son temps à capituler. De l’autre, un ministre des Affaires étrangères qui a laissé instiller la possibilité de juges étrangers. Dans les deux cas, nous avons affaire à de graves signaux d’abandon de notre souveraineté, et même de notre fierté nationale, parce que la Suisse n’a pas vocation de dominion, encore moins de sujet, ni de satellite, ni de protectorat. Non, la Suisse est un Etat indépendant, au même titre que ses voisins, elle doit être respectée comme tel. Le moins qu’on puisse dire est que nous n’en prenons pas le chemin.

 

Commençons par Mme Widmer-Schlumpf. Dans l’affaire de l’accord avec la France sur les successions, comme dans celle de l’accord américain, c’est toujours la même chorégraphie : on commence par la génuflexion, en s’imaginant qu’on va amadouer le partenaire, sous le seul prétexte qu’il donne de la voix. En clair, on se laisse impressionner. A cet égard, la triste comédie de Bercy, où une conseillère fédérale s’est rendue auprès du ministre français des Finances comme on chemine vers Canossa, et mon ami Pierre par-ci, et mon amie Eveline par-là, et cette odieuse évidence de la subordination de la Suisse dans l’affaire, notre pays n’a pas été grandi par cet épisode. Puisse le Parlement réserver à cet accord le même sort qu’à celui des Etats-Unis. Voilà pour la partie plaisante au lectorat PLR.

 

J’en viens à la seconde, celle qui implique le conseiller fédéral radical romand, oui l’héritier des Chevallaz, Delamuraz ou Couchepin. Comment M. Burkhalter, dont on dit qu’il dirige la diplomatie suisse, a-t-il pu laisser son Secrétaire d’Etat, le très contesté M. Rossier, entrer en matière sur la possibilité de saisine de la Cour européenne de justice pour trancher les litiges dans le domaine des bilatérales ? Pacte fédéral ou non (je ne remonte jamais, pour ma part, à des temps aussi lointains, où la part du mythe doit être dégagée), il est certain que l’opinion publique suisse ne veut pas de juges étrangers. Fussent-ils les meilleurs du monde, les plus éclairés, les plus sages. De la part du chef du DFAE, c’est une erreur politique, et le président du PDC suisse, Christophe Darbellay, a parfaitement raison de la condamner.

 

Alors, quoi ? On ne va pas changer les ministres en pleine législature, je sais. Encore moins les faire élire par le peuple, j’ai bien compris le récent verdict du souverain à ce sujet. Mais nous, les citoyens, les patriotes de ce pays, nous qui l’aimons, nous avons au moins le droit de dire notre colère. Face à ce gouvernement qui n’en est pas un. Face à ce règne de la prosternation, là où, au contraire, il faudrait avoir la raideur de la fierté, le regard droit du négociateur qui n’entend pas s’en laisser conter. Ainsi, sur les affaires fiscales, qu’attend le Conseil fédéral pour lancer une offensive ? Demander, à son tour, des comptes aux pays anglo-saxons sur leurs paradis fiscaux à eux. Tenir l’initiative, plutôt que subir, subir et subir encore. C’est pourtant cela, et rien que cela, la politique.

 

Pascal Décaillet

 

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01/07/2013

Pour une presse d'intérêt public

 

Chronique publiée dans la Tribune - Le journal du PLR vaudois - No 6 - 26.06.13

 

Toute ma vie, je me suis battu pour le journalisme politique. Plus largement, pour une presse qui parle de la chose publique, au sens très large. La politique, mais aussi la culture, l’économie, les arts, les sciences, les grands courants spirituels, et bien sûr aussi les sports. Tout autant, je me suis battu contre le journalisme qui touche à la vie privée, les journaux du futile. Et je dois, rétrospectivement, rendre un hommage posthume à mon confrère Roger de Diesbach d’avoir embrassé ce combat-là. Je trouvais qu’il allait trop loin, voulait trop moraliser, mais au final, en voyant aujourd’hui dans quels marécages gauge une certaine presse romande, je considère qu’il avait raison.

 

Le journalisme politique, en Suisse romande, relève d’un combat. Ce dernier a une histoire. Quand j’étais enfant, les émissions de radio et de TV parlaient peu de politique suisse. La priorité allait à l’international. Avec, au demeurant, de magnifiques émissions, comme le Miroir du Monde, sur la RSR. Il y avait bien les débats du dimanche, comme Table ouverte à la TSR, mais globalement, on ne voyait, on n’entendait que très peu nos élus, Ni ceux des Grands Conseils, dans les cantons, où il fallait vraiment aller au balcon pour se faire une idée. Encore moins ceux de la Berne fédérale, qui apparaissait comme Arche sainte, infranchissable. Pour moi enfant, fin des années soixante, tout début septante, un conseiller fédéral était une silhouette d’un autre monde, en queue de pie, venant inaugurer un tunnel ou une autoroute. Il ne parlait d’ailleurs pas. Le film était muet. Le type, lunaire.

 

Je fais partie des journalistes qui, dès le milieu des années 1980, d’abord à la rubrique suisse du Journal de Genève, et pendant mes longues années RSR, se sont battus de toutes leurs forces pour l’information politique de proximité. Il y a un débat à Berne ? On y va ! Dans un Grand Conseil ? On fonce ! Une grève dans le Jura bernois ? Départ ! Des élections ? On file sur place ! Nous n’avons pas inventé le décentralisé sur le terrain, mais nous l’avons littéralement décuplé. Et les politiques, tous, nous leur avons donné la parole. Le film, soudain, devenait parlant. Nous allions aux Pas perdus du Palais fédéral, le débat se faisait chez nous, en direct, en même temps que le vrai, à quelques mètres. D’ailleurs, certains devaient courir pour aller voter, puis se hâtaient de revenir à notre micro. Nous avions réussi notre pari : faire descendre dans chaque foyer la frontalité d’un thème politique. La clarté citoyenne y gagnait. Poser les fronts, c’est informer de façon utile, accessible et plaisante.

 

Ce combat pour faire vivre la citoyenneté sur les ondes, je le mène depuis sept ans à l’échelon d’un canton, celui de Genève. Mais le principe est exactement le même. Aller chercher les enjeux d’intérêt public. Ceux qui nous touchent. A partir de là, bien sûr, la presse est libre, et chaque journal a le droit de parler de ce qu’il veut. Y compris de la longueur moyenne du sexe masculin en Suisse. Ou de la vie des princesses. Je dis simplement que cette presse-là, qui a parfaitement le droit d’exister, ne devrait pas trop s’étonner, au cas où par malheur elle se trouverait dans l’adversité, que les pouvoirs publics ne se précipitent pas à sa rescousse. Pour être totalement clair, j’espère vivement que les gesticulations de quelques magistrats vaudois ou genevois en faveur de la survie de ceux qui ont fait ces choix-là, n’étaient là que pour la galerie. Ai-je été assez clair ?

 

Pascal Décaillet

 

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