12/12/2018

Le crépuscule de la démocratie représentative

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 12.12.18

 

Un Palais fédéral au petit matin, avec encore les lumières de la nuit, la magie de la Vieille Ville de Berne, la beauté dorée de la pierre, la ruche des antichambres. C’était, ce mercredi 5 décembre, le décor de contes de fées de la double élection au Conseil fédéral, suite aux départs de Doris Leuthard et Johann Schneider-Ammann. Ces liturgies électorales de décembre, dans la magie bernoise, j’en ai couvertes de nombreuses, à l’époque, pour la RSR, dans la totale excitation du direct. Mais c’était de la radio : le miracle venait du mélange des voix, et du savoir-faire narratif à travers un micro. La télévision, elle, nous amène la chaleur d’une mise en scène, l’immédiateté de l’image. En cela, quelle que soit la distance prise par ses journalistes, elle fonctionne comme outil au service du système. Quel système ? Mais le Parlement lui-même, en tant qu’institution ! A travers lui, la démocratie représentative.

 

Au matin de ce 5 décembre, qu’avons-nous vu ? 25 ans après le psychodrame de la non-élection de Christiane Brunner, 15 ans après la non-réélection de Ruth Metzler, 11 ans après celle de Christoph Blocher, nous eûmes droit à la plus parfaite des félicités. Sur le résultat, je n’ai rien à dire : le Parlement a élu, à mes yeux, avec la PLR saint-galloise Karin Keller-Sutter et la PDC valaisanne Viola Amherd, les meilleures personnes. Mieux : il a élu chacune d’entre elles au premier tour ! Tout cela, avant 10 heures du matin, était liquidé. Du bon boulot, réglé, comme du papier à musique.

 

Et c’était exactement cela, le signal que le Parlement voulait donner. Ce pouvoir législatif fédéral 2015-2019, qui a tant piétiné sur les dossiers majeurs qui doivent façonner le destin du pays (assurances sociales, LAMAL, Suisse-Europe), quand il n’a pas carrément tronqué la volonté populaire (application de l’initiative du 9 février 2014 sur l’immigration de masse), avait un sérieux besoin, en termes d’images, de se refaire une beauté. L’élection du 5 décembre lui a donné cette occasion. Elle tombait à point nommé, à moins d’un an (20 octobre 2019) des élections fédérales ! Oui, la Sainte Messe matinale de la double élection au Conseil fédéral fut une opération destinée à redorer le blason d’un Parlement qui, sur le fond de son travail, n’a pas particulièrement marqué des points pendant cette législature. Oui, au matin du 5 décembre, pendant deux heures, il a fait du bon boulot : non, cela ne doit pas oblitérer la qualité discutable de son travail, sur le fond, ces dernières années.

 

Mes propos jettent un froid ? Eh bien, jetons ! Et disons les choses comme elles sont : la bonne vieille démocratie représentative suisse, qui vécut ce 5 décembre sa grande féérie de fin d’automne, efficace mais crépusculaire, n’est peut-être pas l’institution qui représente le plus l’avenir de la Suisse. Il en existe une autre, férocement concurrentielle, surgie des profondeurs telluriques de notre peuple : elle s’appelle la démocratie directe.

 

Pascal Décaillet

 

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05/12/2018

De l'Histoire politique, SVP !

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 05.12.18

 

Il est inimaginable que l’Histoire politique soit aussi peu enseignée à l’école. A tous les degrés : primaire, Cycle d’orientation, post-obligatoire (Collège, Ecoles de commerce, etc.).

 

Je dis bien : l’Histoire politique. J’ai eu la chance, là où j’étais, dans mon école primaire des années soixante, d’être initié très jeune à l’Histoire des guerres, des traités, des alliances. Avec des dates, qui n’étaient certes pas des buts en soi (l’ignorance chronologique ne l’est pas non plus), mais des repères, dans le champ de perspective de la durée. Ce qu’on appelle la diachronie.

 

Depuis Mai 68, la mode est à l’enseignement de l’Histoire, à travers les sujets de société, Au nom de la valorisation des sources, l’obsession du document, émanant souvent des aspects de la vie privée des gens, tellement parcellaire, a pris une importance telle que, chez beaucoup d’élèves, pourtant fort disposés à la chose historique, la vision politique d’ensemble est très atténuée.

 

Il faut réhabiliter, dans nos écoles, l’Histoire politique. Je ne dis pas qu’il faille gorger les élèves, comme des oies, de dates. Mais tout de même, un peu de vision chronologique, que diable ! Qu’on leur fasse lire du Thucydide, le lumineux auteur, il y a 25 siècles, de la Guerre du Péloponnèse. Qu’on raconte la Réforme, la Révolution française, les deux Guerres mondiales ! Qu’on réhabilite les grands ensembles ! Certains profs, admirables, le font avec un rare talent, je le sais. Mais j’aimerais tant qu’ils soient plus nombreux !

 

Pascal Décaillet

 

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Gilets jaunes ? Non : démocratie directe !

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 05.12.18

 

En France, personne n’a vu venir le phénomène des gilets jaunes. Ni Macron, ni son Premier ministre, ni vous, ni moi. L’irruption, sur les routes du pays, dans les rues des villes, et jusqu’aux Champs-Elysées, de ces manants et croquants surgis des profondeurs, constitue un événement que les historiens retiendront comme quelque chose de nouveau. On a beau agiter les références du passé, l’Histoire de France n’en manque pas, on a beau évoquer les jacqueries médiévales, les foules révolutionnaires de 1789, celles de 1830, la Liberté guidant le Peuple, rien n’y fait : on ne parvient pas à circonscrire intellectuellement un soulèvement populaire qui nous dépasse.

 

Il faudra bien pourtant le comprendre. Et lui donner une réponse politique. Partie de la hausse du prix de l’essence, engendrant une colère légitime dans les périphéries sous-équipées en transports publics, la grande colère de l’automne 2018 s’est vite transformée en vague de haine contre Macron. C’est lui, maintenant, dont les foules veulent la tête. Les plus modérées exigent une dissolution de l’Assemblée nationale, les autres réclament le départ du Président. Face à cette vague, il est très clair qu’une intervention du chef de l’Etat au journal de 20h ne suffira pas. Nous n’en sommes plus là : le peuple veut du concret, sonnant et trébuchant, sans tarder.

 

Face à cette déferlante, nous, les Suisses, sommes spectateurs. Tous en tête, nous avons une question : « Aurons-nous des gilets jaunes dans notre pays ? ». Nul n’a la réponse. Mais une chose est sûre : nous avons, en Suisse, la chance exceptionnelle d’avoir la démocratie directe. Elle n’empêche pas les manifestations de rue, mais elle en atténue grandement la probabilité et surtout la fréquence. Le droit de référendum permet d’attaquer une loi parlementaire. Bien mieux : celui d’initiative donne au peuple la possibilité de lancer sur la place publique, à l’échelon du pays tout entier, des thèmes tabous, volontairement oubliés par la classe politique. Tout cela constitue des soupapes, orientant la pression non vers les clameurs de la rue, mais, concernant les initiatives, vers un changement de la Constitution. Vous vous rendez compte : en Suisse ce sont le peuple et les cantons qui modifient la Charte fondamentale du pays !

 

Nous ne sommes pourtant pas, par nature, un peuple plus sage, ni plus tranquille, que n’importe quel autre. Notre Histoire, pour qui veut bien la considérer dans sa réalité sociale plutôt que dans ses mythes, est jalonnée de combats, de douleurs, de cicatrices. Notre corps social n’est pas moins explosif qu’un autre. Mais nous avons la démocratie directe, comme antidote. De grâce, n’en diminuons en rien la marge d’action. Au contraire : planchons, dans les années et les décennies qui viennent, pour une extension de ses compétences. C’est un outil de légitimité profonde. Encore faut-il en accepter, tous les trois mois, les verdicts, sans jouer aux mauvais perdants. Vaste programme !

 

Pascal Décaillet

 

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21/11/2018

La citoyenneté, ça s'apprend !

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 21.11.8

 

L’affaire des gilets jaunes, en France, doit nous faire réfléchir. Nos voisins aiment manifester, la rue est l’un de leurs théâtres préférés pour exprimer leurs colères. Parfois, ils défilent sur les grands boulevards parisiens, parfois ils étendent leur toile sur l’ensemble du pays, bloquant les routes, paralysant les chemins de fer : la première victime de la foule française en fureur, c’est le Français lui-même ! Ce qui devrait s’adresser au pouvoir se retourne contre le brave quidam : on l’arrête au carrefour, on lui empoisonne la vie, pendant ce temps le décideur vit tranquillement la sienne, ailleurs, loin des barrages. C’est le principe même de la jacquerie : aveugle, indifférenciée, sonore, souvent inefficace.

 

Face à ce système un peu désespérant, nous avons en Suisse une chance exceptionnelle : la démocratie directe. Grâce aux référendums, et surtout aux initiatives, le peuple ne se contente pas de subir ce qui vient d’en haut ; au contraire, il devient lui-même acteur du destin national. C’est lui qui façonne la Constitution, avec les Cantons, et qui tous les trois mois la corrige, par petites touches. Du coup, les gens au pouvoir sont moins perçus comme une oligarchie lointaine, devant laquelle il faudrait soit plier l’échine, soit hurler dans la rue. Le patron, chez nous, c’est le peuple : on l’imagine mal se révolter contre lui-même.

 

Ce système est responsabilisant. Bien vécu par chaque citoyenne, chaque citoyen, il amène ces derniers à se percevoir eux-mêmes, non comme des sujets à la merci du Prince, mais comme un fragment de la souveraineté nationale. Ce sentiment d’autorité de chaque individu sur le destin de l’ensemble, il convient absolument de le cultiver dès l’école. Il n’est pas admissible, aujourd’hui, qu’un garçon ou une fille de 18 ans, donc entrant dans l’âge de voter, débarque dans ce monde comme un parfait néophyte, n’y comprenant rien, pestant contre la complexité des brochures, conspuant la classe politique sur la petite musique, si facile, du « tous pourris ! ».

 

Non, non et non. La citoyenneté s’apprend. Elle s’éduque et s’aiguise dès l’enfance. D’abord, par un enseignement de l’Histoire politique, autrement solide que celui d’aujourd’hui. Il ne s’agit pas de tout savoir, ni de remplir des têtes avec des dates, mais d’avoir suffisamment pratiqué cette discipline majeure pour éveiller chez l’élève le sens de la diachronie, entendez celui de la durée. Exactement comme un dessinateur acquiert celui de la perspective et de la vision dans l’espace. En clair, se forger les outils pour saisir que les événements historiques ne surgissent jamais tout seuls, par hasard, mais comme maillons d’une longue chaîne de causes et de conséquences, ce que nous enseigne admirablement l’immense historien grec Thucydide (465-395 av. J.-C.), dans sa Guerre du Péloponnèse.

 

Ayant ainsi grandi en sagesse dans l’étude critique et dialectique de l’Histoire, le jeune homme ou la jeune femme de 18 ans n’arrivera pas au seuil de la citoyenneté en se lamentant : « Voilà ce que je vais subir », mais en se réjouissant de son rôle d’acteur : « Voilà ce que moi, j’entends faire pour mon pays ».

 

Pascal Décaillet

 

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14/11/2018

Les partis ne sont pas l'Alpha et l'Oméga

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 14.11.18

 

Nous accordons tous beaucoup trop d’importance aux partis politiques. De gauche ou de droite, nous avons tendance à les traiter comme s’ils étaient l’Alpha et l’Oméga de notre vie démocratique. Ils ne le sont pas ! Le personnage principal, dans notre système suisse, ça n’est pas le membre d’un parti, ni son président, ni même son élu. Non, le héros de la politique suisse, c’est le citoyen. Ce corps électoral, invisible, de quelque cinq millions d’hommes et de femmes qui, quatre fois par an, sont appelés à se prononcer sur le destin de la nation. Ce sont eux, les patrons. Pas les élus, ni législatifs ni exécutifs ! D’un parlementaire, on attend qu’il fasse des lois, c’est déjà très important. Mais la politique ne lui appartient pas. Encore moins, à son parti !

 

L’émergence des partis politiques est une conquête de la Révolution française. Après les siècles d’Ancien Régime, l’impérieux besoin d’user de la liberté d’association et de réunion fut une revendication capitale, les partis en sont nés. Après deux siècles, les étiquettes ont changé, Jacobins et Girondins ont laissé la place aux radicaux, socialistes, libéraux, puis plus tard démocrates-chrétiens, etc., mais au fond les fronts sont toujours les mêmes, et les masses tectoniques de nos paysages politiques, en Suisse, en France, en Allemagne, n’ont pas beaucoup bougé, pendant toutes ces décennies.

 

C’est bien, les partis ont joué leur rôle dans l’Histoire. Mais leur temps n’est pas infini. La prodigieuse évolution des techniques, la mise en réseau des connaissances, le partage immédiat de l’information, tout cela va faire évoluer la citoyenneté. La démocratie directe, ce bien si précieux de notre système suisse, doit trouver le moyen de se réinventer pour faire participer massivement le plus grand nombre, encore plus qu’aujourd’hui, aux grandes décisions touchant le pays. De plus en plus, des groupes de citoyens, ciblés sur un objectif précis, pourront mettre en marche une démocratie d’efficacité et de résultats, sans passer par les appareils lourdingues des partis, avec leur pesanteur de comités, d’assemblées générales, d’élections internes, de petit services rendus entre bons paroissiens.

 

Et puis, quoi ! Le but, face au destin du pays, n’est pas de se dire toute sa vie « Je suis radical, je suis PDC, je suis socialiste, c’est merveilleux », mais il est de servir l’intérêt général. La démocratie directe, qui met en avant les thèmes plutôt que les personnes, déterre les tabous, provoque dialogues et débats, met en œuvre le langage et l’esprit, sert autrement le pays que ces pronunciamientos d’apparatchiks et de comitards, avec leurs partages de prébendes dans les conseils d’administration des grandes régies, leurs barbichettes mutuellement tenues, en un mot leurs systèmes de copinages. La politique n’appartient pas aux partis, mais à l’ensemble des citoyennes et citoyens de ce pays. Et, s’il faut la faire un jour sans les partis, eh bien nous la ferons sans eux.

 

Pascal Décaillet

 

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07/11/2018

On parle trop des élus !

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 07.11.18

 

Voyages à Abu-Dhabi, notes de frais en Ville de Genève, voyage à Grenade d’une conseillère aux Etats vaudoise : on a l’impression, depuis quelques semaines, que l’horizon de l’analyse politique se réduit à donner son avis sur les faits et gestes, plus ou moins légaux, plus ou moins douteux, de nos élus. Tel magistrat a-t-il payé son voyage, qui le lui a offert, sa virée aux Emirats était-elle privée, ou au service du Canton, etc. Narrativement, c’est du pain bénit : ces historiettes se racontent merveilleusement, leurs rebondissements sont savoureux, un paradis pour les Revues, les dessins de presse, les caricatures. D’ailleurs qui d’entre nous, dès qu’il apprend un nouvel épisode, ne salive-t-il pas à l’idée d’immédiatement en informer ses amis et contacts de prédilection ?

 

Fort bien. Nous passons tous un bon moment. Dans ces traditionnels automnes genevois, où on attend Noël dans l’ivresse mesurée du stratus matinal, ce charivari fait du bien. Mais les passionnés de politique sont en droit, tout de même, d’attendre autre chose que cette réduction, digne des Jivaros, de la chose publique aux petites virées orientales, ou andalouses, de nos élus. A noter, juste en passant, que de Grenade aux Emirats, c’est toute une sensualité orientaliste, avec son lot de fantasmes, qui s’en vient squatter nos imaginaires : aurions-nous fait le même foin si nos édiles s’étaient rendus en week-end à Trondheim, ou à Düsseldorf ?

 

Donc, nous nous sommes fait plaisir. Avec des ingrédients que les principaux intéressés nous aurons livrés sur un plateau d’argent. Mais tout de même, et au risque de casser l’ambiance, rappelons que l’analyse politique, ça n’est pas cela. Une foi que tel éditorialiste, ou commentateur, aura signé son quinzième papier pour s’étrangler d’indignation, donner sa leçon de morale, ou nous remettre sur le tapis le sacro-saint « devoir d’exemplarité » des élus, il n’aura en vérité rien commencé, dans l’ordre de son métier. Ce dernier exige que les personnalités politiques soient jugées, non sur leurs petites déviances, mais sur leur efficacité dans les domaines où elles agissent. Tel ministre a-t-il réussi à faire avancer la République, par des réformes, ou a-t-il échoué ? Cette question est la seule, l’unique, celle qui doit prévaloir sur toutes les autres. C’est dans ce champ-là, et non dans l’improbable bosquet des péripéties, que les commentateurs de la vie politique doivent exercer leur esprit critique.

 

Pour ma part, j’attends d’un élu qu’il obtienne des résultats. Qu’il passe ses nuits dans d’odorants estaminets, à déguster du brut ou du demi-sec, ne m’intéresse pas. Le bien ou le mal que j’en dirai sera fonction de sa capacité à tenir la barre dans la République, s’imposer face à l’administration, faire avancer les choses. Pour le reste, parlons un peu moins des hommes et des femmes, et davantage des thèmes. Privilégions les votations sur les élections. Et surtout, utilisons à fond la démocratie directe : thématique et ciblée, elle est le fleuron de notre système politique suisse.

 

Pascal Décaillet

 

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18/10/2018

Pharisiens de l'illisible

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 17.10.18

 

Fuyez comme la peste les grands experts qui viennent vous asséner, l’air pénétré, qu’en politique, les enjeux sont de plus en plus complexes. Et qu’hélas, les méchants populistes, simplificateurs du diable, dévoient les foules par un discours trop facile à comprendre.

 

D’abord, c’est faux. Les enjeux de 2018 ne sont ni plus complexes, ni plus simples que ceux de 1914, ou 1815. Dans le jeu des pouvoirs, il appartient à l’observateur de la vie politique de dégager l’essentiel de l’accessoire, faire la synthèse, puis s’exprimer, face au public, en des termes parfaitement accessibles à tous. C’était valable au temps de Tocqueville. Ça le demeure aujourd’hui.

 

Surtout, très souvent, les apôtres du complexe sont précisément ceux qui, là où ils sont, l’ont générée, cette usine à gaz. Prenez les spécialistes des « institutions européennes » : immergés dans les équations insolubles de Bruxelles, avec leurs déferlantes de directives, ils nous brandissent sans arrêt ces machines à Tinguely qu’ils ont, eux-mêmes, contribué à construire !

 

Face à cette Ridicule Préciosité, soyons simplement démocrates. Nous avons la démocratie directe, faisons-la vivre ! Lançons des initiatives. Provoquons de vastes débats nationaux. Expliquons-nous, dans le fracas sonore et fraternel de la parole partagée. Et puis, un beau dimanche, acceptons le résultat. C’est la meilleure réponse que nous puissions donner aux tétanisés du complexe, pharisiens de l’illisible.

 

Pascal Décaillet

 

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17/10/2018

PLR : les rancoeurs cachées de la fusion

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 17.10.18

 

L’histoire exhume le fumet de province des romans de Balzac. Ou ceux de François Mauriac (1885-1970), qui nous raconte si bien les petits dessous cachés de cette bourgeoisie bordelaise qui l’a vu grandir. Il y a la famille, le mariage, le non-dit, l’argent. Il y a ce qu’on laisse paraître et ce qu’on cache. Il y a tout ce fatras de détails qui encombrent les destins, toutes ces petitesses, derrière les paravents de grandeur. En l’espèce, nous ne sommes pas en Gironde, mais à Genève. La famille n’est pas constituée d’un homme et d’une femme, mais de deux partis : elle s’appelle le PLR. Le mariage s’est déroulé en grande pompe, en mai 2011. A-t-il jamais été consommé ?

 

Dans toute bonne famille, il y a des bijoux. Fragments d’héritage, auxquels on tient. On a beau faire trésor commun, on les garde pour soi, comme la prunelle de ses yeux. C’est, apparemment, ce qui est arrivé aux radicaux, lors de leurs noces avec les libéraux. La Tribune de Genève nous le révèle : on a décidé de se mettre de côté une bonne vieille cagnotte, un peu comme des joueurs de cartes, habitués d’un bistrot. On a « omis » de la verser dans le pot commun, on s’est dit qu’elle pourrait servir à soutenir le pas héroïque des grognards radicaux, dans les futures campagnes. Le pas des radicaux, oui, avec sa cadence républicaine, sa marche consulaire, ses parfums d’Empire. Et pas celui des libéraux, ces héritiers des patriciens et de la Restauration. Se marier, on veut bien, s’il le faut, mais oublier l’Histoire, jamais.

 

Bref, on s’est tricoté un bas de laine, et on l’a planqué. On aurait créé un « Cercle Fazy-Favon » (ça ne s’invente pas !) servant de trésorerie pour financer des opérations électorales, tiens par exemple la campagne de 2015 autour de la loi sur la police. Illégal ? Peut-être pas. Mais révélateur. La fusion, entre libéraux et radicaux, n’allait pas de soi. Les origines historiques, je pourrais vous en parler des heures, sont tellement antinomiques, la méfiance entre les états-majors est atavique, le non-dit vaut son pesant d’or. Beaucoup de militants, des deux côtés, ont loyalement joué le jeu, laissant le passé pour construire un nouveau parti. Hommage à eux. Mais pas mal d’autres, surtout dans les officines, ont continué de jouer l’ancien parti.

 

Quand on vous dit, depuis l’enfance, que vous êtes l’héritier des Lumières, de la Révolution, des Soldats de l’An II, des immenses figures qui ont fait la Suisse de 1848, et celle qui a suivi, vous avez peut-être un peu de peine à vous surexciter à l’idée d’un destin commun avec les fatigues patriciennes de la Vieille Ville, celles qui encensent tant la Restauration. Alors, voilà, on a gardé pour soi les quelques misérables sous que, dans sa radicale sueur, on avait pu mettre de côté. On s’est dit que ça pourrait servir. On a lâché quelques pièces, en 2015, pour faire passer une loi contestée par la moitié de l’électorat. On ne demande même pas le divorce, d’ailleurs. On se dit juste qu’on va vieillir ensemble. C’est déjà quelque chose, non ?

 

Pascal Décaillet

 

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10/10/2018

Climat intenable

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 10.10.18

 

L’affaire Maudet ne m’a jamais intéressé sur le plan juridique. Il y a une instruction, laissons les professionnels de la justice faire leur boulot, nous verrons bien. Cela prendra du temps, et c’est très bien ainsi : la justice n’a pas à précipiter son travail, pour plaire à l’opinion publique.

 

L’affaire Maudet ne m’intéresse pas, non plus, sous l’aspect moral. Je n’ai, pour ma part, et contrairement à ce qui est fort répandu dans le public, jamais attendu d’un ministre qu’il soit « exemplaire », ni qu’il affiche d’autres vertus que sa parfaite compétence à gérer les affaires de la République. En clair, je préfère un brillant commis de l’Etat, n’étant pas parfait sous l’angle de la morale, à une personnalité irréprochable, mais médiocre dans la conduite de la Cité.

 

Mais l’affaire Maudet m’intéresse, au premier chef et au fond uniquement, sous l’angle politique. Dans les conditions d’extrême tension où ce magistrat a mis la République, a-t-il encore le crédit nécessaire pour se maintenir ? Car enfin, les signes sont visibles : les esprits, à commencer par l’intérieur de son parti, le PLR, sont à ce point tétanisés par « l’Affaire », qu’ils se rebiffent pour venir débattre des grands sujets thématiques qui agitent la Cité : Finances, Santé, Logement, etc. Et là, ça commence vraiment à devenir inquiétant : au-delà de savoir si Pierre Maudet est gentil ou méchant, ce qui m’indiffère, je dois constater que les grands débats de fond, à Genève, à cause de cette affaire, sont en panne. Jusqu’à quand ?

 

Pascal Décaillet

 

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Jacques Friedli, salutaire emmerdeur !

Jacques Friedli.png 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 10.10.18

 

Un jeune homme de 24 ans, franc, loyal, clair et sympathique. Un monolithe de courage, seul contre un appareil. Tel est Jacques Friedli, ancien Conseiller municipal de Bernex, qui a osé, ce samedi 6 octobre, présenter une candidature de combat, au Congrès des socialistes, pour la présidence du parti. Il n’a pas été élu, mais face au vainqueur, Gérard Deshusses, il a réussi l’exploit – il n’y a pas d’autre mot – d’arracher un tiers des voix ! C’est considérable, époustouflant même, pour un candidat de dernière minute, ne disposant pas de la puissance ancestrale des réseaux qui traversent le parti. Avec un tel résultat, les socialistes, s’ils sont intelligents, seront obligés d’entrer en matière sur l’implacable papier de position publié cinq jours avant le Congrès, le lundi 1er octobre, par l’enfant terrible.

 

Le parti socialiste, à Genève, ne se porte pas si mal, et la présidente sortante, Carole-Anne Kast, affiche un bon bilan, avec notamment la reconquête, par Thierry Apothéloz, du deuxième siège au Conseil d’Etat. Mais ce parti, comme tant d’autres, est traversé par des courants qui se combattent, dominé par quelques caciques, qui se partagent postes et prébendes. Cela, Friedli le dit, dans son papier du 1er octobre : « Un parti dont la machine est dirigée par un petit groupe de personnes qui gardent jalousement le pouvoir… Les changements au Comité directeur et à la présidence ressemblent davantage à un jeu de chaises musicales qu’à une élection démocratique ». Le soir même de ce lundi 1er octobre, sur le plateau de Genève à Chaud, le jeune homme dressait un réquisitoire sans appel contre le cumul des mandats, l’oligarchie dans le partage des postes. Bref, de quoi se faire des amis ! De quoi se faire littéralement flinguer par les apparatchiks, le jour du Congrès.

 

Eh bien, il n’en fut rien. Au Congrès, Jacques Friedli a pu s’exprimer. Et il a cartonné (pour un outsider !) au moment du vote. La grande chance du parti, face à cette fronde, est que le vainqueur du jour, Gérard Deshusses, est un homme d’expérience et de sagesse. Il n’a pas polémiqué. Mieux : dimanche soir au Grand Genève à Chaud, en compagnie de sa nouvelle première vice-présidente, Caroline Marti, il a eu des mots bienveillants pour son concurrent. Laissant entendre qu’on avait besoin de lui pour enrichir la dialectique interne du parti. Tactique ou spontanée, cette réaction était la plus intelligente à afficher, et laisse augurer, pour les deux ans qui viennent, une présidence de qualité. En attendant, avec Jacques Friedli, un tempérament politique est né à Genève : la fougue de la jeunesse, le courage de dire les choses, celui d’affronter seul un enchevêtrement de caciques se tenant par la barbichette. Il nous faut, à Genève, toutes options politiques confondues, davantage de Jacques Friedli : la démocratie a parfois besoin de salutaires emmerdeurs pour survivre.

 

Pascal Décaillet

 

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03/10/2018

Serge et le vent

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 03.10.18

 

Serge Dal Busco, nouveau ministre des Transports à Genève (après avoir géré les Finances, lors de son premier mandat), multiplie les gages donnés à la gauche. Il jure de plus en plus par la « mobilité douce », notamment en milieu urbain. Du côté des partisans de cette dernière, on s’en félicite. Du côté des amis du transport motorisé privé, voitures, motos et scooters, on commence à grincer des dents.

 

Où le nouveau ministre, qui vient de la droite bien sentie, libérale d’inspiration, veut-il en venir ? A-t-il une stratégie cachée ? Une chose est sûre : la conversion de Serge Dal Busco aux thèses des Verts ou de l’ATE (Association Transports et Environnement), voire de Pro Vélo, ne faisait pas partie du scénario prévu dans la campagne électorale du printemps 2018. Et peut, légitimement, décevoir une partie non négligeable de la population, pour laquelle circuler en voiture en ville ne constitue pas encore, a priori, une atteinte à la sécurité de l’Etat.

 

On comprend bien que le nouveau magistrat de tutelle des Transports ait voulu rompre avec la stratégie de son prédécesseur, parfois modérément lisible, faite d’effets d’annonce, voire d’actes de foi (traversée du lac). Mais de là à laisser tomber une partie de son électorat naturel, c’est un pari très risqué. Et une posture qui peut laisser poindre le sentiment qu’on s’en va quérir, sur le bout humecté du doigt, la direction du vent. En politique, rien ne se gagne, jamais, à jouer contre son camp.

 

Pascal Décaillet

 

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Vernier : Ana Roch ou Martin Staub ?

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 03.10.18

 

Rien de plus magique qu’une élection complémentaire, avec deux candidats. Parce que dans le duo, se cisèlent et se détourent avec précision et clarté les profils des antagonistes. Pas de salades, pas de cuisine politicarde : on vote pour l’un ou pour l’autre, il faut trancher, et puis basta ! Cette saveur de second tour d’une présidentielle française, les habitants de Vernier vont pouvoir la goûter tout à loisir, d’ici au dimanche 14 octobre, date de l’élection du successeur de Thierry Apothéloz à l’exécutif de la Ville. Avec, je l’affirme tout net, deux candidats de valeur : Ana Roch, présidente du MCG, et Martin Staub, avocat, chargé de conserver le siège socialiste du sortant. J’ai eu l’occasion, en direct dans le Grand Genève à Chaud du dimanche 30 septembre, à 19h, de les réunir pour un débat : ce fut un échange entre deux personnes de qualité.

 

Succéder à Thierry Apothéloz, devenu conseiller d’Etat, n’est pas chose facile. En quinze ans au sein de la Mairie, l’infatigable militant socialiste a laissé dans la Commune une trace, un sillon qui feront nécessairement référence, ce qui est d’ailleurs un piège pour M. Staub : il n’est jamais très excitant d’empoigner une campagne en se disant qu’on incarne la continuité. Le discours sur la rupture, lui, est plus facile. D’autant que les deux champions du 14 octobre proviennent, justement, des deux partis qui incarnent le plus, à Vernier, la volonté de proximité sociale : avec 14 conseillers municipaux (sur 37) pour les socialistes, et 11 pour le MCG, nous avons, dans cette complémentaire, un choc frontal entre les deux formations les plus importantes, de loin, de Vernier. Avec cette priorité à l’action sociale, dans une commune qui en a sacrément besoin (le taux de chômage est le plus élevé du canton), les deux candidats chassent sur les mêmes terres, sur la même « part de marché » : la compétition n’en est que plus vive. Nul ne peut en prévoir le vainqueur.

 

Avec ses 35'000 habitants, Vernier est la cinquième ville de Suisse romande (derrière Genève, Lausanne, La Chaux-de-Fonds et Fribourg), et bien sûr la deuxième du canton. C’est une commune passionnante, très décentralisée (Lignon, Châtelaine, Libellules, Avanchets, Vernier Village), et politiquement un véritable laboratoire pour le canton. C’est pourquoi les états-majors, le 14 octobre, auront les yeux rivés sur l’évolution des fronts à Vernier. D’autant que cette complémentaire pourrait bien être la dernière, sauf accident, dans une grande commune, avant les municipales du printemps 2020.

 

Aux Verniolanes et Verniolans, donc, sous les yeux du reste de Genève, de faire leur choix entre deux députés, l’une cheffe d’entreprise, présidente de club de foot (FC Avanchets), très ancrée dans la vie associative, l’autre avocat, ancien président du Conseil municipal, également immergé dans la vie communale. Chez ces deux candidats, pas d’esbroufe. Des deux côtés, la compétence est au rendez-vous. Reste à entrevoir le petit rien qui fera la différence. La politique, c’est aussi cette magie de l’imprévisible, cruelle et frivole, qui fait son charme.

 

Pascal Décaillet

 

 

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26/09/2018

Sans l'Etat, point de salut !

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 26.09.18

 

Je suis, depuis l’enfance, un fervent partisan de l’Etat. J’ai eu la chance d’être initié très tôt à l’Histoire, celle des guerres, des traités, des alliances, celle des grands hommes, munis de grands desseins. Je me suis mis très vite aux Histoires nationales, celle de la France, celle de l’Allemagne, puis celle, compliquée mais totalement passionnante, de la Suisse, notamment depuis 1798. Lorsque je dis « J’aime l’Etat », il ne s’agit évidemment pas de souhaiter des armadas de fonctionnaires, avec des tampons, derrière des guichets. Ni d’étouffer l’initiative privée. Ni de tout niveler, à l’aide d’une grande machine, grisâtre. Je dois donc m’expliquer sur ce que j’entends, fin 2018, par « Etat », ce que j’en attends pour l’avenir de nos populations.

 

Depuis un demi-siècle, en clair depuis la vague d’individualisme libertaire de Mai 68, l’Etat se voit constamment coller une étiquette péjorative. On souligne ses aspects pesants, souvent bien réels, on le caricature en machine à Tinguely ou en usine à gaz, on dénonce son aspect dispendieux, voire somptuaire, on brocarde son fonctionnement kafkaïen. Bref, on ne veut entrevoir en lui que le côté négatif. C’est un tort, c’est une faute, c’est un comportement scélérat. Parce qu’en présentant les choses ainsi, notamment aux jeunes, dans les écoles, en les incitant à ne rêver que de réussite individuelle, on éradique chez eux tout sens de l’aventure collective. Or, l’être humain est un animal social, nul d’entre nous ne vit en autarcie, nous sommes reliés les uns aux autres. Il convient donc, pour les choses de la politique, d’apprendre à penser collectif.

 

Regardez l’Histoire de Rome. Depuis sa fondation, au huitième siècle av. J.-C., jusqu’à sa chute, au cinquième de notre ère, sous les Rois, sous la République et sous l’Empire, toute l’aventure de cette civilisation est celle de l’Etat. On a cadastré le sol, fixé des lois, mené des armées, tracé des routes, jeté des ponts, creusé des tunnels, irrigué des sols. Sans une volonté puissante, transmise de génération en génération, de se projeter sur un destin collectif à travers les siècles, rien de cette immense entreprise n’aurait été possible. A cet égard, nous sommes tous, aujourd’hui encore sous nos latitude, des fils et des filles de la Louve, celle qui, dans le récit fondateur mythique, aurait allaité Romulus et Rémus.

 

L’Etat que j’appelle de mes vœux ne doit pas être tentaculaire, ni dépensier. Il doit être équilibré, raisonnable, et ciblé sur les tâches où on l’attend vraiment : la sécurité, la santé, l’enseignement, les transports, les assurances sociales. Surtout, on apprécierait que ses différents agents, tiens par exemple les enseignants, le valorisent auprès de leurs interlocuteurs. On aimerait que les profs d’Histoire racontent, nation par nation, ce que fut la grande aventure de l’Etat, face aux féodalités, aux intérêts privés, aux communautarismes, aux corporatismes. Pour cela, évidemment, il faut qu’ils commencent par y croire eux-mêmes. Nous attendrons donc, en tentant de dissimuler notre impatience, que la génération de Mai 68 ait bien voulu passer.

 

Pascal Décaillet

 

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19/09/2018

L'Ange gardien

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 19.09.18

 

Jeudi 13 septembre, réuni in corpore, le Conseil d’Etat annonce la dégradation de Pierre Maudet. Il n’est plus Président, c’est Antonio Hodgers qui le remplace. Il n’est le plus le ministre de tutelle de la Police, c’est Mauro Poggia qui assumera cette fonction. M. Maudet reste conseiller d’Etat, mais son territoire se voit réduit comme peau de chagrin. A la conférence de presse, l’ambiance est lourde, on sent que les deux jours de discussions, pour en arriver là, ont été très tendus. Il n’est pas sûr que l’intéressé ait proposé lui-même ces changements. Il règne un climat de coup de majesté, voire de putsch interne.

 

Et c’est là, à l’issue de cette séance difficile, où pesait le silence précédant les orages, que se produit une scène qui pourrait nous réconcilier avec la nature humaine. Pierre Maudet quitte la salle. Les caméras le suivent, descendant la rue de l’Hôtel-de-Ville. Ce sont des moments, dans la vie, où l’on peut légitimement se sentir très seul.

 

Eh bien seul, il ne l’est pas. Il existe une dame, avec beaucoup de classe dans les moments difficiles (on l’avait vu, lors de l’affaire du verre d’eau), qui l’accompagne. Dans la pire séquence de la vie politique de Pierre Maudet, une certaine Nathalie Fontanet est là. A ses côtés. Elle ne l’abandonne pas.

 

Cette présence, qui rappelle celle de Jean-Pascal Delamuraz près d’Elisabeth Kopp, lorsque la conseillère fédérale démissionnaire avait quitté le Palais fédéral, porte un nom, magnifique : cela s’appelle un Ange gardien.

 

Pascal Décaillet

 

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Affaire Maudet : le tango des moralistes

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 19.09.18

 

D’abord, il y a tous ces cris de pleureuses autour du mot « mensonge ». Certes, Pierre Maudet a menti, c’est une réalité, tout le monde est d’accord. C’est assurément une faute politique majeure (nous allons voir pourquoi), il devra en répondre, peut-être en quittant la scène. Le dénouement, à l’heure où j’écris ces lignes, je n’en ai pas la moindre idée. Parce que nous sommes, comme au théâtre, dans la partie de l’action dramatique où l’obscur s’ajoute à l’obscur, des péripéties tentent de l’emporter sur le sujet principal, des personnages secondaires envahissent la scène. C’est comme dans Shakespeare : il y a toujours un moment, vers le milieu de la pièce, où plus personne n’y comprend rien. L’auteur, pour mieux préparer la clarification du dernier acte, accentue, juste avant, la nuit de l’incompréhension.

 

Le mensonge. En politique, il est chose courante. Banale. On ment par exagérations pour parvenir au pouvoir, on ment pour s’y maintenir, on ment quand on s’y cramponne. On ment par action, par omission, on ment comme on respire, juste pour survivre. S’il fallait se mettre à traquer le mensonge dans le discours politique, il ne resterait plus grand monde.

 

Pourtant, l’homme ou la femme de pouvoir ne doit pas mentir, je l’affirme, car cela constitue une faute politique. Non parce que mentir est mal, ou méchant, tout cela relève du vocabulaire de la morale, que pour ma part je bannis dans l’analyse politique. Mais parce que mentir est de nature à ruiner le crédit auprès des gens qu’on a autour de soi : les collègues de l’exécutif, le Parlement, sa propre famille politique. Et bien sûr, avant tout, le corps des citoyennes et citoyens qui vous a élu. Or, sans confiance, rien n’est possible. Un ministre sans crédit doit partir. Non parce que c’est mal. Mais parce qu’il ne dispose plus des moyens d’action pour mettre en œuvre une politique.

 

Maintenant, il y a l’hypocrisie des pleureuses. Comme dans les funérailles méditerranéennes, elles ne pleurent pas par tristesse, mais par intérêt. En Sicile, on les paye : on rétribue une fonction. De même, les cris d’orfraies, venus notamment de la gauche, pour s’étrangler d’indignation face au « mensonge », de quelles gorges jaillissent-ils ? Mais de celles, bien sûr, qui ont le plus intérêt à une démission du ministre, donc une élection complémentaire, donc ravir le siège, donc faire basculer (pour quatre ans et demi de législature restante, c’est considérable) une majorité politique. Au profit d’une autre. Vous commencez à saisir ?

 

Ce tango des moralistes ne doit pas duper le citoyen. Il fait partie du jeu, il faut juste en être conscient, le prendre pour ce qu’il est : une savante chorégraphie de l’hypocrisie, une prise en otage des mots pour servir des intérêts concurrents à celui du ministre en cause. Quelle que soit votre position sur l’Affaire Maudet, je vous invite à beaucoup de rigueur dans le décodage des prises de parole. La citoyenneté active, ça passe aussi par l’exercice de cette distance. A la semaine prochaine !

 

Pascal Décaillet

 

09:43 Publié dans Commentaires GHI | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Imprimer |  Facebook | |

13/09/2018

Saint-Simon sur Rhône

 

Commentaire publié dans GHI - 12.09.18

 

S’il est, parmi des milliers d’autres, un livre révélateur sur la nature du pouvoir, c’est bien les Mémoires de Saint-Simon. Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755), nous raconte Versailles et ses coulisses, les complots, les clans, les courtisans, avec une distance de plume qui force l’admiration.

 

Par exemple, sur de longues pages, il nous décrit les dernières années, les derniers mois, les dernières semaines de Louis XIV, qui meurt à Versailles le 1er septembre 1715, après un règne de 72 ans ! Tant qu’il est vivant, même rongé par la maladie, amputé, le Roi demeure le Roi, jusqu’à son dernier souffle. Le Dauphin légitime est un enfant de cinq ans, le futur Louis XV, son arrière-petit-fils. Et c’est bien lui qui montera sur le trône, même si, dans les derniers mois de Louis XIV, d’autres plans s’échafaudent, jusque dans le Testament du vieux Roi.

 

Le génie de Saint-Simon, c’est de nous dépeindre la sublime, l’incomparable hypocrisie de ces courtisans qui, tout en faisant semblant de demeurer fidèles au Roi qui se meurt, n’en omettent pas moins de considérer toutes les hypothèses de recomposition du pouvoir, une fois sonné le glas du souverain.

 

Certaines pages sont saisissantes. La nature humaine, dans son état le plus réel, ses ambitions les plus noires, son absence de scrupules la plus terrifiante. Le tout, sous une plume dans la musique de laquelle sonne le Grand Siècle. On aimerait entendre ces Mémoires, avec en intermèdes la musique du plus grand musicien français, Jean-Philippe Rameau. C’est d’actualité, non ?

 

Pascal Décaillet

 

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12/09/2018

Pierre et les vautours

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 12.09.18

 

Genève vit des heures difficiles. Pierre Maudet est dans la tourmente, va-t-il démissionner ? Entre le moment où j’écris ces lignes et celui où vous les lirez dans le journal, tout est possible. C’est une affaire majeure, parce qu’elle ne touche pas un médiocre, ni un oiseau de passage dans le ciel politique, mais sans doute – même ses pires ennemis le reconnaissent – l’un des plus grands talents politiques de notre canton. On peut lui reprocher mille choses, je ne m’en suis jamais privé ici du temps de son pouvoir, mais pas son aptitude à se mouvoir dans le monde de la politique. Il l’a voulu très tôt dans sa vie, il a tout fait pour y parvenir, il a brillé, brûlé les étapes, calciné ses adversaires. Et le voilà, tel Icare, fils de Dédale, avec les ailes qui fondent dans la proximité du soleil. Oui, il y a quelque chose, dans toute cette affaire, qui respire l’essence des mythes grecs, celle du tragique.

 

Qu’a fait Icare ? Il a voulu voler trop haut. Il se disait qu’il allait impunément se confondre dans l’empire du soleil, on connaît la suite. Ce que paye Pierre Maudet, dans toute cette affaire, ça n’est pas son étrange virée familiale sous les dunes, avec tous les fantasmes narratifs de cet orientalisme. C’est, évidemment, d’avoir caché la vérité. Voire, pire (si cela est avéré par la justice), d’avoir procédé, avec sa garde rapprochée, au montage d’une contre-vérité. Cela, c’est le premier reproche, accablant parce qu’il est de nature à rompre la confiance. Mais au fond, le vrai grief, dans les strates plus ou moins conscientes des âmes, pourrait bien être d’une autre nature. Ses ennemis en veulent à Maudet d’être Maudet. Vingt ans que l’hyper-voracité de ce cannibale politique les exaspère. Vingt ans qu’il leur fait de l’ombre. Vingt ans qu’il leur file de l’urticaire. Alors, vous pensez bien, si l’homme est à terre, quelle aubaine pour les vautours !

 

Les vautours, parlons-en. En aucun cas je ne reprocherais à un adversaire politique de Pierre Maudet, par exemple un homme de gauche, qui l’aurait toujours combattu sur ses choix, de profiter de l’hallali, en guettant l’occasion d’une élection complémentaire. Non. Mais le problème, voyez-vous, c’est qu’au plus fort de la meute, et avec les plus sonores des hurlements, il y a des gens qui, il n’y a pas si longtemps, attrapaient des lumbagos à force de prosternations devant le Prince. Pendant qu’ici, dans ce journal, tout en respectant parfaitement la personne, nous mettions en cause le système de gouvernement, notamment dans notre article « Bienvenue en Maudétie ! » (GHI du 18 avril 2018), les petits courtisans nous tombaient dessus, parce que nous n’avions rien compris à la modernité, « l’innovation », la réorganisation de la police, l’avenir radieux de la Suisse dans l’Europe. Eh bien, parmi ces mêmes marquis du Grand Coucher du Roi, il en est aujourd’hui qui exigent pour lui la corde et la potence. Toute cette histoire, sur qui nous en apprend-elle le plus ? Sur le Prince déchu ? Ou sur l’infinie noirceur de l’âme humaine ? A tous, excellente semaine.

 

Pascal Décaillet

 

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06/09/2018

L'asticot libertaire

 

Commentaire publié dans GHI - 05.09.18

 

Emmanuel Macron vient de friser le code. Il n’a pas mordu sur la double ligne, car il s’en est retenu au dernier moment, mais il en a eu l’intention. Le seul fait que le Président français ait pu, une seule seconde, ENVISAGER de nommer Daniel Cohn-Bendit ministre, devrait lui valoir un retrait de permis jusqu’à la fin de législature.

 

Pourquoi ? Parce que l’éternel agitateur de Mai 68 ne croit tout simplement ni aux nations, ni à la République. Il a d’autres valeurs, ce qui est son droit, comme la sanctification extatique de la liberté individuelle. Cohn-Bendit n’est pas un républicain, c’est un libertaire. L’idée même de l’Etat, qu’il n’imagine que dans sa forme coercitive, lui est fort lointaine.

 

Dans ces conditions, il peut évidemment vivre sa vie, donner son avis, hurler dans des manifestations, donner des interviews, écrire des bouquins, enfin tout ce qu’il veut. Mais le nommer ministre serait insensé. Parce qu’un ministre, c’est un homme ou une femme qui doit croire en la dimension d’Etat, y compris dans sa composante dure, régalienne. Croire en la République.

 

Et c’est aussi, un ministre, quelqu’un qui doit croire en la nation. Celle qu’il sert, en l’espèce. Or, notre asticot libertaire ne cesse de déclarer que l’échelon national est dépassé, qu’il faut penser Europe, oublier les vulgaires clivages des frontières. Qu’il aille donc, tout à ses nuits d’ivresse poétique, parachever ses rêves de reprendre la Sorbonne. Et qu’il laisse les gens d’Etat servir la nation, ce qui est leur mission première.

 

Pascal Décaillet

 

 

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04/07/2018

En 2050, tout ira mieux !

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 04.07.18

 

Ils ont osé ! Après nous avoir brandi, pendant des années, l’horizon 2030 comme l’indépassable Nirvana de nos rêves les plus fous, voilà que le Conseil d’Etat, contenant tout de même les cinq septièmes de l’équipe précédente, a eu le culot, juste avant la pause estivale, de pousser la plaisanterie vingt ans plus loin, avec le puissant concept « Genève, 2050 » ! Il y a quelques mois encore, au lieu de gouverner au présent, pour les bons vieux soucis 2018 de nos concitoyens, on repoussait tout d’une douzaine d’années. A peine les élections passées, on dégage en touche sur… 32 ans ! On veut montrer qu’on sait se servir d’une longue-vue : l’Amiral Nelson, à Trafalgar. Voir loin, quand on gouverne, c’est sans doute une vertu. Mais voir près, en contact intime avec les souffrances et les préoccupations des gens d’ici et d’aujourd’hui, ceux qui sont sur le même bateau, ce serait peut-être pas mal, non plus, non ?

 

Cette petite plaisanterie, concoctée par sept personnes, dont cinq étaient déjà dans la grande illusion 2030 de l’équipe précédente. Dans ces cinq, il est très facile d’entrevoir de quels puissants esprits, toujours prompts à nous administrer les plus savantes leçons sur l’innovation, le numérique, le long terme, le Grand Genève, a pu oser émaner cet ahurissant concept 2050, cette limite des rêves repoussée de vingt ans, comme on « rachète un crédit » en s’endettant davantage. Oui, il y a, dans la démarche, l’emphase du charlatan, le panier à fariboles du marchand de miracles, la syllabe étoilée du vain prédicateur.

 

Le plus fou, c’est qu’ils s’imaginent que l’artifice va nous emballer. Que la Genevoise, le Genevois, toujours en appétit de belles paroles, n’aurait de cesse de mordre à l’hameçon. C’est considérer les citoyens de ce canton comme une clientèle passante, captive, apte à adhérer à la première promesse, et puis la deuxième, et deux mille autres encore. On les a bassinés cinq ans avec 2030, ils ont voté, ils en ont réélu cinq, alors va pour 2050 ! C’est considérer le corps électoral comme un banc de poissons, hagard, sans autre destin que celui du filet.

 

A ces beaux parleurs, il convient aux citoyens et citoyennes que nous sommes de donner une réponse. Leur montrer que nous ne sommes pas dupes de la ficelle 2050, pas plus que nous ne le fûmes de 2030. Leur signifier notre aptitude au décodage du discours, surtout lorsque ce dernier confine à l’enfumage. Exiger de nos élus au Grand Conseil, qui sont les représentants du peuple, qu’ils exercent à fond leur tâche de contrôle du gouvernement et de l’administration. Utiliser à fond la démocratie directe, initiatives et référendums, pour assumer nous-mêmes notre part à la vie politique du canton. Prouver, par l’exigence et par la vigilance, que nous ne sommes pas des proies du verbe facile, mais des consciences civiques, Avec des cerveaux. De la mémoire historique. De la vertu critique. Et que 2050, nous n’avons rien contre. Mais que nous aimerions, juste avant, en savoir un peu plus sur 2018. D’ici là, bel été à tous : dans la joie réinventée du présent qui s’étire.

 

Pascal Décaillet

 

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29/06/2018

Nos fragiles équilibres

 

Commentaire publié dans GHI - 27.06.18

 

Nos deux conseillers fédéraux PLR ont-ils encore le sens de l’Etat ? Ont-ils bien intégré que le champ de leur action s’inscrivait, non dans une démarche privée, style « gestion de l’entreprise Suisse », mais dans une entreprise d’Etat, au nom d’une mémoire, d’une collectivité et d’un avenir nationaux, dont ils auront à rendre compte, face à l’Histoire ?

 

MM Cassis et Schneider-Ammann sont assurément des ministres compétents, intelligents, et désireux de bien faire. Mais entre les propos du premier sur les mesures d’accompagnement à la libre circulation des personnes (cf GHI de la semaine dernière), et les positions ultra-libérales du second sur l’agriculture, on peut se demander où est passé ce très grand courant de pensée, qui a fait la Suisse moderne, et qui s’appelait le radicalisme.

 

La pensée radicale, celle d’un Delamuraz par exemple, place la dimension d’Etat au centre de tout. Non pour se substituer à l’économie, mais pour donner à cette dernière les conditions-cadres, et aussi les règles du jeu. Surtout, ne jamais oublier que les dirigeants sont au service du peuple suisse, ils sont garants de sa cohésion sociale, sensibles à la solidarité qui a construit notre pays.

 

Or, autant dans les propos de M. Cassis sur les mesures d’accompagnement que dans la volonté de M. Schneider-Ammann d’ouvrir l’agriculture suisse aux vents féroces de la concurrence mondiale, il y a des moments où l’on donne l’impression de jouer avec les équilibres, profonds et fragiles, de notre pays. C’est peut-être le rôle d’un financier mondialisé. Je doute que ce soit celui d’un conseiller fédéral.

 

Pascal Décaillet

 

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