26/04/2015

Russie-Occident : lumineux ouvrage de Guy Mettan

 

Dimanche 26.04.15 - 17.03h

 

480 pages d’un voyage saisissant à travers l’Histoire. Quelques heures de lecture, pour revivre avec l’auteur un millénaire de relations entre l’Occident et la Russie. Guy Mettan est député, ancien président du Grand Conseil genevois, directeur du Club Suisse de la Presse. Mais il est avant tout un rigoureux historien de formation, fouineur, passionné, chasseur de préjugés. Contre l’esprit du temps, la doxa dominante sur une question politique ou historique, il n’a pas peur de se faire des ennemis. Revoilà le Guy Mettan qui me plaît infiniment, celui par exemple qui savait, dans les guerres balkaniques des années 90, refuser la diabolisation d’un camp, plonger dans l’Histoire pour expliquer le présent, démarche autrement plus complexe que la simple dénonciation, sur la seule base d’une posture humanitaire ou morale.

 

Bien sûr, me direz-vous, le Valaisan Mettan, enfant d’Evionnaz, est citoyen russe (ayant adopté une enfant de ce pays), et préside la Chambre de Commerce Suisse-Russie. C’est vrai. On partagera ou non ses conclusions, mais de grâce, qu’on prenne la peine de lire son livre. Qu’on accepte de parcourir, en sa compagnie, le chemin éclairant qu’il nous propose, de Charlemagne à nos jours. Vous y découvrirez des faits. Rien que des faits. Dont une quantité, totalement inédits à l’état actuel de nos connaissances. Pour ma part, sauf peut-être dans le chapitre sur la russophobie allemande, où j’étais pas mal en terrain connu par ma passion pour l’Histoire germanique, j’ai appris des tonnes de choses passionnantes. Elles ne vous amèneront peut-être pas, à la fin du livre, à partager l’amour de mon compatriote Mettan pour la Sainte Russie, ni bien sûr les options politiques de Poutine. Mais elles vous auront donné un éclairage précieux, documenté, sur la manière dont l’Occident, au fil du temps, a forgé l’image d’une Russie maléfique et dangereuse.

 

"J'avais la rage"

 

« J’ai écrit ce livre parce que j’avais la rage », m’a confié Guy Mettan jeudi dernier. La rage : un mot qui tranche, quand on connaît le caractère paisible, débonnaire, de ce politicien modéré, comme peut l’être la démocratie chrétienne en Suisse. La rage, contre les préjugés antirusses. La rage, contre la méconnaissance. La rage, contre les moralistes qui adjugent le bien ou le mal, sans tenter de comprendre les racines. D’où l’essentiel de l’ouvrage, une savante et captivante vision diachronique, remontant à Charlemagne, et à une querelle un peu oubliée de nos jours, celle du « Filioque ». Entendez une différence d’interprétation, dans le Credo, entre l’Eglise romaine et l’Eglise grecque (Byzance), sur la part du Fils (entre le Père et le Saint Esprit) dans la Trinité. Querelle qui sera la source du Grand Schisme d’Orient, en 1054. Avec une belle pédagogie, Guy Mettan nous rappelle comment l’Occident a instrumentalisé cette dissension sur le dogme pour asseoir sa suprématie sur l’Orient.

 

Et puis, l’auteur, sources et documents à l’appui, nous promène, dans les chapitres centraux du livre, à travers quatre grandes « russophobies » : celle des Français, des Anglais, des Allemands, puis (plus tard) des Américains. Où il est question du faux testament de Pierre le Grand sous Louis XV (pages 183 et suivantes), où se construit le mythe de l’expansionnisme russe. Ou encore (pages 233 et suivantes), du retournement des Anglais contre les Russes, pour des questions de domination maritime, après la chute de Napoléon (1815), avec le rôle de l’indépendance grecque et l’écrasement de la révolte polonaise. Mais aussi (pages 259 et suivantes), du rôle politique joué par le mythe de Dracula. Le champ de ces références-là, littéraires et culturelles, il fallait tout de même avoir l’ardeur et l’audace de le labourer : Guy Mettan l’a fait.

 

Russie et vision romantique de la germanité

 

J’en viens au chapitre le plus puissant pour moi, à la fois en vertu de ma passion pour l’Histoire allemande, mais aussi parce qu’il est le plus éclairant sur les actuelles positions de « l’Europe » d’aujourd’hui, principalement celles de l’Allemagne de Mme Merkel, dans l’affaire ukrainienne en cours. C’est, évidemment, le chapitre « Russophobie allemande » (pages 271 à 321). Je demande à chaque lecteur de mon blog de bien vouloir prendre connaissance, au moins, de ces cinquante pages-là. Parce que l’auteur va chercher dans l’Histoire, tous régimes confondus, les liens d’intérêts profonds de l’Allemagne face à son « Lebensraum » (page 293) de l’Est, donc en premier face à la puissance russe.

 

Guy Mettan remonte (page 274) à la vision romantique de la germanité (Sturm und Drang, Lessing, Herder, Goethe, Schiller, Hölderlin, Fichte), sous les lumières de Kant et celles de Hegel, bref, toute cette exceptionnelle fin du dix-huitième siècle dans la littérature et la philosophie germaniques (on pourrait aussi parler de la musique). Et j’aurais voulu, pour ma part, c’est l’une de mes rares réserves sur le livre, que cette étape, majeure, fût davantage approfondie et développée par l’auteur. Il nous décrit comment la russophobie fut, au fil des décennies, un passage obligé des manuels scolaires allemands. Et comment cette vision, du reste, a survécu à la Seconde Guerre Mondiale, aux sept millions de morts allemands, aux vingt millions de morts soviétiques.

 

« En 2014, écrit Guy Mettan (page 317), l’Allemagne a enfin obtenu son Lebensraum à l’Est ». Il nous décrit comment, par d’autres moyens que naguère, Mme Merkel accomplit, pacifiquement, en douceur, et avec la bénédiction de la communauté internationale, une œuvre d’expansion de l’influence allemande sur ses marches orientales. Ce chapitre-là, capital en soi, tellement crucial pour qui veut scruter la question ukrainienne avec les lunettes de l’analyse diachronique, est tellement vaste qu’il pourrait faire l’objet d’un nouveau livre. En attendant, j’encourage tout lecteur de ce blog à se saisir du bouquin de Mettan. Et à le lire. Nul n’en sera déçu : au-delà des options idéologiques des uns et des autres, il nous livre des faits, un éclairage, une vision, une compétence. Merci, Guy Mettan.

 

Pascal Décaillet

 

*** Russie-Occident: une Guerre de Mille Ans. Par Guy Mettan. Editions des Syrtes. Mars 2015.

 

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24/08/2012

Le silex étincelant des idées


Suite de mes entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey - Vendredi 24.08.12 - 10.43h


GB – Quel est le rôle d’un journaliste au sein de notre société, Pascal ? Je m’interroge sur cette épineuse question depuis des lustres. Et aujourd’hui, plus que jamais, je puis légitimement me la poser, car c’est cette voie-là que je désire suivre. C’est pourquoi je vous le demande, vous qui avez de la bouteille dans ce domaine. Informer comprend également certains risques, n’est-ce pas ?
 
PaD – Il y a tant de fonctions dans le journalisme ! Assurément elles évoluent avec les sociétés: nous ne sommes plus à l’époque de Théophraste Renaudot, ni même à celle des Illusions perdues, de Balzac, dont l’un des personnages est un célèbre journaliste. Ni, non plus, dans cette extraordinaire effervescence du tournant des deux siècles (19ème, 20ème), Affaire Dreyfus, Zola, Barrès, qui fut le sommet de la presse militante. En 2012, au moment où vous vous lancez dans le métier, la presse est au coeur d’une mutation sans précédent. Mais elle le fut toujours, à bien scruter son Histoire.
 
GB – Je n’en doute pas. Je suis peut-être idéaliste. Ou alors totalement déconnecté de la réalité, je n’en sais rien. Nous sommes des êtres humains, qui avons chacun nos propres référentiels, ce qui, inévitablement, a des conséquences sur l’orientation de nos propos. Je crois vraiment, peut-être à tort, que le métier d’informer comporte des devoirs, notamment celui de réfléchir à l’information délivrée. Mais il semble que ma pensée ne soit pas dans l’air du temps, eu égard aux réactions qu’elle engendre.
 
PaD – Tout cela est codifié, dûment, et vous aurez largement l’occasion de vous y initier durant vos deux ans de stage (car je suis persuadé que vous le ferez, et deviendrez journaliste). L’information est-elle juste ? L’ai-je vérifiée sur plusieurs sources ? Quel est l’intérêt de ceux qui me l’ont donnée ? Surtout, j’ajouterai pour ma part: est-elle d’intérêt public? A cet égard, je ne supporte pas qu’on aborde la vie privée des gens. Et condamne sans relâche la dérive, dans ce sens, d’un quotidien romand du matin.
 
GB – J’ai déjà lu quelques ouvrages traitant du sujet. En effet, ces vérifications sont essentielles, en tout cas d’un point de vue théorique. Mais en pratique, après avoir discuté avec de nombreuses personnes qui sont dans le métier depuis longtemps – dont vous –, il apparait que l’ère du net a considérablement réduit le temps nécessaire à ces vérifications et aux interrogations que peuvent susciter la divulgation – ou non – d’une information spécifique. Dès lors, que faut-il faire pour veiller à respecter ces codes ?
 
PaD – Le net est un outil extraordinairement pratique. Il a révolutionné nos métiers. Pour ma part, je ne vois pas exactement en quoi le fait de disposer d’un ordinateur (plutôt que des vieilles machines à écrire sur lesquelles j’ai commencé, au Journal de Genève) devrait nous dispenser, lorsque nous travaillons sur une info exclusive, de procéder aux vérifications nécessaires. Mais vous savez, le fameux “intérêt de la source”, il n’est pas à questionner seulement sur les scoops. Mais sur toute donnée d’informations: pourquoi le Conseil d’Etat, tel jour, organise, sur tel sujet, telle conférence de presse ? Vous y découvrirez que ces grands-messes aux allures placides sont toujours des actes de pouvoir, de monstration, de majesté. Beaucoup, hélas, recrachent tels quels les propos du pouvoir. Ce qui est un métier (fort honorable, d’ailleurs) de porte-parole. Mais pas de journaliste.
 
GB – Nous sommes d’accord sur ce point, vous et moi. D’ailleurs, lorsque je vous regarde interviewer certains politiciens sur Leman Bleu, je prends toujours beaucoup de plaisir à vous voir leur poser des questions embarrassantes. C’est cela que j’aime. Vous partagez ma position qui est de ne pas caresser le pouvoir dans le sens du poil. Il ne faut pas non plus le conspuer à tout va. Mais il est impératif de l’interroger, de le remettre en question. Pour moi, c’est cela, le métier de journaliste. D’un point de vue intellectuel, ce domaine est passionnant. Pour chaque information, des dizaines de questions s’interposent. J’aime ça.
 
PaD – Il me semble primordial que chacun ait un regard. Nous assisterions, vous et moi, à un même événement. Mais nos articles, assurément et c’est tant mieux, ne seraient pas les mêmes. Une fois l’info donnée, il y a toute la dimension que chaque sensibilité viendra lui donner. Et surtout, osons le commentaire. Un journaliste, ça n’est pas un eunuque. Ca n’est pas un douanier (qu’avez-vous à déclarer ?). C’est quelqu’un qui propose une vision. Mais sur ce point, comme vous avez commencé par cela, jouant un peu avec les charrues et les boeufs, je n’aurai pas grand peine à vous convaincre.
 
GB – Oui, et en l’occurrence mes opinions semblent parfois déranger certains individus qui exercent ce métier. Les commentaires, et je le regrette, sont bien souvent proscrits, à moins d’être indépendant, comme vous. Il faut se contenter, hypocrisie totale, de transcrire l’information. Comme s’il y avait une objectivité quelconque dans cette façon de faire. Rien de tout cela n’est vrai, et j’espère un jour qu’en Suisse, d’autres journaux tenteront, comme le fait le Courrier, l’expression d’opinions, fussent-elles en désaccord avec le plus grand nombre.

PaD – Le Courrier est un journal courageux, que j’admire, malgré l’océan qui nous sépare. De même, Gauchebdo. Je rêve que la presse romande retrouve le goût salé du combat, du verbe militant, du silex étincelant des syllabes et des idées, lorsqu’elles s’entrechoquent. Rejoignez cette profession. Vous en avez les qualités.


GB + PaD

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23/08/2012

"Rien n'est drôle - Sauf ce qui est drôle"


Suite de mes entretiens avec le jeune humoriste Grégoire Barbey - Jeudi 23.08.12 - 13.05h



PaD – Je n’aime pas les humoristes. Ils ne me font pas rire. Et se révèlent souvent, dans la vie, des personnages sinistres. Le saviez-vous ?
 
GB – Serait-ce mon actuel engagement au sein de Vigousse qui vous fait aborder ce sujet, cher Pascal ? Je ne connais pas suffisamment d’humoristes pour souscrire à vos propos, malheureusement.
 
PaD – J’aime l’humour, mais pas les humoristes. C’est très impopulaire de dire cela, je sais, mais j’assume.
 
GB – Pourtant je vous connais une admiration profonde pour Eric Stauffer et Philippe Nantermod…

PaD – Il existe, en France, une chaîne continue qui ne diffuse que des sketches humoristiques. Au premier (si on tombe bien), on rit aux larmes. Au deuxième, un peu moins. Après dix minutes, pour ma part, et quel que soit le génie des auteurs, je suis pris d’une nausée. Je crois que l’humour est une grâce, elle doit surgir de l’imprévisible, évidemment là où on l’attend le moins. Mais la production industrielle d’humour, non merci. C’est pourquoi je m’interroge sur ceux qui en font métier. J’en admire certains. Mais ne les envie pas.

GB – Pour ma part, je me suis souvent ennuyé durant les sketchs de certains humoristes. D’autres m’ont fait rire. Mais qu’importe, que cela soit l’humour ou des domaines tout à fait différents, il s’agit aujourd’hui de produire, pour répondre à la demande, et augmenter ses bénéfices. Peut-être est-ce cette course à la création qui dénature toute chose.

PaD – C’est le statut d’humoriste qui m’intéresse. Se lever le matin en se disant: «Je vais faire rire. Je vais produire de l’humour. J’ai intérêt à être drôle, sinon je perds mon job». Je trouve cela totalement horrible, angoissant. Et à la limite du sinistre. C’est une chose, profondément, qui me fait peur. Contraire à la grâce de l’imprévisible. Je n’aimerais pas être à leur place. Je ne trouve pas, à la vérité, que l’humour soit drôle. Les humoristes, encore moins. Remarquez que moi-même, je ne me trouve pas drôle du tout.

GB – C’est pourtant un métier comme un autre. Vous connaissez sûrement l’adage «panem et circenses». Les gens aiment l’humour. Être distraits. Dès lors, l’humoriste est investi d’un rôle essentiel dans la cohésion sociale, car il permet à monsieur et madame tout le monde d’oublier leurs petits problèmes quotidiens. Les tracasseries du matin. Ces mécènes du rire voient peut-être leur tâche différemment. Ils se disent, avec une certaine fierté, qu’ils vont permettre à des personnes de passer un moment agréable. Tout simplement. Non ?

PaD – L’humoriste serait donc un assistant social. Je veux bien. Mais c’est la question du talent qui me tarabuste. Se lever le matin avec pour tâche de produire de l’humour ne résout pas l’imprévisible de la grâce. Et cela, les humoristes doivent bien le savoir. Et l’immensité de cette angoisse (vais-je être drôle ?), je ne sais pas comment ils peuvent l’assumer. La question se pose aussi pour le poète. Pour l’amant. Le soupirant. Mais là, c’est encore moins drôle. Voulez-vous que je vous dise: rien n’est drôle. Sauf ce qui est drôle.

GB – Les humoristes ont leurs astuces, comme tous les corps de métier. À force d’exercice, ils savent ce qui fonctionne infailliblement, et en cas de doute, ils sortent leurs jokers, afin de ne pas perdre la main. Mais si rien n’est drôle, sauf ce qui est drôle, la vie vaut-elle la peine d’être vécue ?

PaD – L’astuce, c’est bon pour la mécanique du rire, celle qu’on nous décrit depuis l’Antiquité et qui a intéressé les plus éminents philosophes, dont bien sûr Bergson. Mais l’astuce – en humour, comme en écriture, comme en amour – ne garantit pas l’imprévisible de la grâce. L’une de mes filles m’a annoncé hier être tombée face à un chamois, en pleine forêt. J’aime. Ca n’est pas drôle. Mais c’est une grâce.

GB – Alors de grâce, Pascal, dorénavant, essayez d’être drôle !


GB + PaD

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09/08/2012

La fugue des chiens fous

 

Suite de mes entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey - Jeudi 09.08.12 - 15.16h



PaD - Malgré ma grande sympathie (qui lui demeure acquise) pour la candidature de Jean-Marc Froidevaux, je dois avouer que l'obstination d'Olivier Fiumelli à se maintenir, ne pas se laisser faire, force le respect. Il montre qu'il a très envie: pour un candidat, c'est une vertu cardinale.



GB - Oui, il a un sacré mérite, et je suis l'évolution de sa candidature avec beaucoup d'assiduité. Tenez, il ne s'est jamais laissé démonter, quand bien même son parti l'a désavoué en l'ignorant totalement. D'ailleurs, sa persévérance pourrait bien payer, puisqu'il a déjeuné avec Pierre Maudet. Ce dernier a peut-être revu sa position quant à une candidature unique de l'Entente. Fiumelli pourrait-il remporter l'élection, d'après vous ?



PaD - Je n'en sais rien. Je n'ai aucune idée de l'issue de cette élection, nous en sommes encore trop loin. Mais les deux candidats PLR me plaisent. Les deux montrent une puissante envie d'aller au combat, ça fait plaisir à voir. Aucun des deux ne se laisse décourager. En politique il faut non seulement avoir envie d'être élu, mais aussi envie d'être candidat.



GB -
Tout l'intérêt d'Olivier Fiumelli et de Jean-Marc Froidevaux réside dans l'éventualité de mettre en échec la stratégie mise en place par les appareils politiques du PDC et du PLR. Arriveront-ils à convaincre les leurs ? Si le déjeuner de Fiumelli et Maudet a fait changer d'avis le nouveau conseiller d'État, les jeux ne sont pas encore terminés.



PaD
- J'espère, pour M. Fiumelli, que la cuillère, lors de ce repas que vous mentionnez, était assez longue. Il est des commensaux dont il faut diablement se méfier. Ce qui est extraordinaire, avec ce duo de candidats têtus qui se maintiennent contre vents et marées, c'est qu'ils agissent, comme vous le relevez, contre les préceptes et consignes de leur propre formation. Laquelle roule pour le candidat d'un autre parti ! Surréaliste. Sacrées personnalités, ces Froidevaux et Fiumelli: des têtes de lard ! Donc, exactement ce qu'il faut pour siéger, seul de droite, face à quatre de gauche. Ils ont le profil !



GB - Oui, il faut des personnalités fortes pour siéger à quatre contre un, c'est sûr ! Et je trouve très bien que ces deux-là s'opposent à cette politique de manigances. Raisonnablement, nous pouvons estimer que le PDC a le droit de prétendre au siège. Mais ces combines, dans l'ombre et cachées des électeurs, m'exaspèrent. Je discutais avec Froidevaux, il y a peu, et nous partageons une même vision : c'est à l'électeur, et à lui seul, de désigner qui le représente. Non l'inverse. C'est ça, non, la démocratie ?



PaD - Ah bon, il y a un candidat PDC, en plus ? Je m'y perds ! Mais le poste laissé vacant, celui de Pierre Maudet, était bien un poste PLR, non ? L'un des rares dont ce parti dispose encore dans l'exécutif d'une grande ville suisse.



GB - Il y a deux candidats PDC : Guillaume Barazzone, qui abandonnera si le PLR ne soutient pas sa candidature, et Alain de Kalbermatten, qui sera présent pour porter les couleurs de son parti si le PLR renonce à sa promesse - dont il ne faut pas parler - et qu'il envoie l'un de ses deux prétendants. Compliqué ! En tout cas, si le PLR cède son siège, il risque d'en perdre un second lors des élections cantonales de 2013. Au profit, peut-être, d'un deuxième PDC. Je verrais bien Serge Dal Busco et Luc Barthassat au Conseil d'État. Rochat ne repassera pas, de toute façon. Et le PLR, survivra-t-il ?



PaD
- Ah bon, il y aurait eu des promesses ? Je n'en reviens pas ! Ca change évidemment tout, parce que les promesses, en politique, sont toujours respectées à la lettre, c'est bien connu. Quel que soit le commensal. Et quelle que soit la longueur de la cuillère. Dans ces conditions je serais reconnaissant à MM Froidevaux et Fiumelli de bien vouloir retirer, séance tenante, leurs candidatures. Et venir demander pardon. Comme des chiens fous. Qui, après une courte fugue, retournent vers le collier du Maître.



GB - Oui, il y a eu des promesses, c'est un fait, que certains ne veulent pas reconnaître. Parce qu'au fond, les promesses n'engagent que ceux qui y croient. J'aime les chiens fous, les personnes imprévisibles, et c'est pourquoi je suis satisfait de voir des candidats à contre-courant comme MM. Froidevaux et Fiumelli. S'ils peuvent, par leur action, scier les dents longues d'un certain personnage, ma joie n'en serait que plus grande. À bon entendeur, et que le meilleur gagne !




GB + PaD

 

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20/07/2012

La noirceur de la terre et la beauté du ciel

 

 

Suite de mes entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey. Sur la nécessité d'une armée, nous sommes en désaccord. - Vendredi 20.07.12 - 19.24h.

 

 

GB - L'armée. Vous semblez y tenir. Pourquoi diable ? Je pense sincèrement que le monde se porterait mieux sans.


PaD - Dans l'idéal, sans doute. Mais justement, nous ne vivons pas dans un monde idéal ! Mais conditionné, de toute éternité, par des rapports de force. Chaque nation a le droit, et même le devoir, d'assurer sa sécurité. Ça n'est pas très plaisant, je sais, de parler d'armée, encore moins plaisant d'y aller. Mais le monde est fait de réalités. Ma vision de l'Histoire, pragmatique si ce n'est pessimiste, m'amène à voir les humains comme ils sont. Pas comme ils devraient être.

 

GB - Pourquoi ce pessimisme ? Vous pouvez à la fois les voir comme ils sont, de façon rationnelle, tout en imaginant ce qu'ils pourraient être. N'est-ce pas en ayant des rêves, même fantasques, que se sont bâties des grandes civilisations ? Je n'aime pas le pessimisme, c'est une maladie de l'âme.

 

PaD - L'être humain est traversé de forces noires : appétit de domination, voire d'asservissement de l'autre. J'aurais beaucoup de plaisir, moi aussi, à un monde délivré de ces pesanteurs-là, mais hélas c'est un monde idéal. Et les mondes idéaux ne m'intéressent pas. Toutes mes lectures historiques, de Thucydide à Raymond Aron, en passant par Tocqueville, m'invitent à considérer les choses telles qu'elles sont, et non telles qu'elles devraient être.

 

GB - Mais les comportements humains ne sont pas immuables. À travers les Âges, nos ancêtres ont changé. Certains rapports, en effet, persistent. Je crois néanmoins à la capacité que possède l'être humain de se dépasser. Cela met du temps. La guerre, un jour peut-être, paraîtra bien futile aux yeux de nos générations futures. Et ils en riront, qui sait !

 

PaD - Possible, mais pas pour l'heure. Je ne trouve personnellement l'être humain de 2012 en rien supérieur, ni moins dominateur en puissance, que l'être humain de l'Antiquité ou des guerres de la Révolution. La noirceur, immuable, demeure. Latente.

 

GB - C'est possible. Peut-être est-ce une culture, cette virilité barbare dont certains s'en font les chantres, qui tend à orienter nos rapports vers la domination, la suprématie et la soumission. Mais nous ne sommes pas tous des Marquis de Sade en puissance, tout de même ! Un peu d'optimisme, je ne suis pas idéaliste, les rêves m'ont été enlevés très jeune, cependant je crois à la faculté que nous avons toutes et tous de nous améliorer. Pas vous ?

 

PaD - Non. Je crois que l'être humain est exactement le même, au fond, depuis la nuit des temps. Et les communautés humaines (qui viennent de la terre, sont multiples et rivales) chercheront toujours, par des moyens divers (pas nécessairement militaires) à défendre leurs intérêts. Je ne crois absolument pas à la dimension mondiale, planétaire de l'humanité. C'est un peu rude à dire comme ça, je sais, mais je n'y crois pas.

 

GB - Vous avez pourtant lu Rousseau. Dans son Discours sur les origines et le fondement de l'inégalité parmi les hommes, il postule que tout a commencé par le concept de propriété privée. Et pourquoi pas, après tout ? Finalement, nous l'ignorons. J'aimais bien cette idée.

 

PaD - « Le premier qui, ayant enclos un terrain... » : admirable préambule ! Rousseau est un immense écrivain. Comme philosophe, je ne puis le suivre. Il avait pourtant, dans son enfance, lu Plutarque avec son père (nous dit-il au début des Confessions). Plutarque ! Exceptionnel peintre des ambitions humaines. Noir. Et réaliste.

 

GB - Exactement ! Je me souviens de cette phrase. Comme philosophe, il me plaît et me fascine. En écrivain, je n'ai pas encore pu lire ses Confessions. Cela viendra, car vous y faites souvent référence, et ma curiosité est piquée à vif. En outre, j'espère que je ne cesserai jamais de croire en la possibilité qu'ont les êtres humains de changer. Sinon, ce serait la mort du cœur.

 

PaD - De grâce, que vivent les cœurs ! Le chemin de vie n'est pas si long, profitons-en ! J'espère ne pas vous avoir trop déprimé avec mon pessimisme politique. Pour vous rassurer : il est aussi littéraire ! Nous en reparlerons. En attendant, oubliez un peu la noirceur de la terre. L'appel du ciel, surtout l'été, nous y invite. Excellente soirée.

 

GB + PaD

 

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19/07/2012

« On ne permet de dire qu'à celui qui ne peut rien »

 

 

Suite de mes entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey - Jeudi 19.07.12 - 16.22h

 

 

GB - Pascal, en rapport avec le titre de votre blog, pourriez-vous me parler de la liberté ? Qu'incarne-t-elle à vos yeux ? Et quelle est-elle ? Ce sont des questions, vous qui aimez l'Histoire, qui ont traversé les âges sans jamais n'avoir trouvé ne serait-ce qu'une réponse satisfaisante...

 

PaD - Je ne suis pas philosophe, et serait bien incapable d'en donner une explication philosophique. La création de mon blog coïncide à peu près avec l'époque où j'ai créé mon entreprise, acquis des locaux et du matériel, et même (plus tard) engagé des collaborateurs. En clair, je me suis lancé dans le vide, comme entrepreneur indépendant. L'une des multiples acceptions de ce mot, « liberté », pour moi, c'est cela. Il y a du vertige et du risque. J'aime.

 

GB - Je pense que nous philosophons toutes et tous, à notre manière. Oui, votre entreprise est une forme de liberté. Je me suis toujours interrogé sur ce mot, qui tient à cœur à tant d'êtres humains, mais qui pourtant n'a aucun fondement. Je suis comme Einstein dans ce dilemme, je ne crois pas à la liberté, car cela supposerait que nous sommes vierges de tout déterminisme extérieurs et de nécessités intérieures. Insoluble, au fond.

 

PaD - Tant de choses nous déterminent, c'est sûr. Mais pour la part qui dépend de nous (Epictète), il vaut absolument le coup d'élargir au maximum le champ du possible. Au risque de vous décevoir, je suis peu au parfum des puissantes réflexions des philosophes sur la liberté. Mais très concerné par le frottement mesurable de l'Histoire : liberté de la presse, liberté d'expression, liberté de commerce. Les trois, avec une étonnante simultanéité, apparaissent autour de la Révolution française. Y compris dans nos cantons romands.

 

GB - Les philosophes grecs ne discutaient pas de la liberté. Pour eux, elle était acquise. Or, en parler revenait à la remettre en question. Cette liberté de la presse, n'est-elle pas également déterminée par certains rapports de force, notamment financiers ? Tout n'est pas entièrement libre. Nous pouvons nous exprimer, mais nos blocages intérieurs ne nous feront pas dire ce que nous ne voulons pas. Par crainte. Tout cela relève d'une extrême complexité.

 

PaD - Admettons qu'aucun journal ne soit totalement libre. Soit par la rigidité d'une charte rédactionnelle. Soit, en effet, par la nature des actionnaires. Certes. Mais, dans les grandes lignes, la presse de nos pays est une presse libre. Et c'est une chance inouïe que nous avons, quand on se compare à tant d'autres pays. Quant à nos blogs - le mien, le vôtre - nous sommes très libres de nos propos, non ?

 

GB - Ah, si seulement ! Il y a, derrière ces blogs, des yeux qui scrutent, qui épient. J'avais, il y a quelques mois, publié un article. Censuré. Alors, cette liberté, permettez-moi de ne point y adhérer.


PaD - Elle n'est jamais totale ! Mais rien, dans la vie, n'est total. Rien n'est absolu. C'est sans doute pour cela que j'ai toujours préféré la lecture des livres d'Histoire, avec la réalité tangible de ce qu'ils montrent, à celle des philosophes. Je parle ici de mes lectures non-littéraires, vous l'avez compris. A ce propos, si jamais l'Histoire récente de l'Italie vous intéresse, je vous recommande absolument la monumentale biographie de Mussolini par Pierre Milza, chez Fayard.

 

GB - Oui, l'Histoire de l'Italie m'intéresse, je note votre conseil. Elle est le berceau de l'Europe telle que nous la connaissons aujourd'hui, avec la Renaissance, et la transgression de valeurs séculaires dont elle fut l'instigatrice. C'est cette forme-là de liberté que j'apprécie. Secouer les esprits immobiles. Interroger les certitudes. Non rien, en effet, n'est absolu. À part peut-être les mots.

 

PaD - A votre âge, en 1979 (où j'ai passé mon été à Losone !), je ne disposais strictement d'aucun espace éditorial. J'écrivais déjà des articles au Journal de Genève certes, mais c'étaient des piges, évidemment pas des éditos. Et vous, en début de carrière, vous jouissez déjà avec votre blog, qui est de bonne facture, d'une liberté quasi-totale d'expression dans l'espace public. Vous vous rendez-compte de la chance que vous avez ?

 

GB - Oui, je m'en rends compte. Et j'essaie d'employer cette liberté à bon escient, en la portant dans tous les domaines susceptibles de m'intéresser. J'en suis reconnaissant, mais quelque part, me revient toujours en tête la phrase de Denis Diderot par laquelle je conclurai : « La liberté d'écrire et de parler impunément marque, soit l'extrême bonté du prince, soit le profond esclavage du peuple. On ne permet de dire qu'à celui qui ne peut rien. »


PaD - Magnifique citation ! Mais un conseil : n'attendez jamais, en matière éditoriale, qu'on vous « permette » quoi que ce soit. La liberté, prenez-la. Arrachez-la. Ne demandez rien à personne. Foutez-vous de l'avis de vos pairs, et même de vos proches, de vos amis. Soyez un emmerdeur. Une sale tronche. Il me semble d'ailleurs que vous avez, dans cet ordre-là, plutôt bien commencé. Continuez !

 


GB + PaD

 

 

 

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18/07/2012

Ethique - Et toc !

 

Suite de mes entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey. Ce matin, considérations physiques sur des personnes dites morales. - Mercredi 18.07.12 - 10.37h.

 


GB
- Parlons éthique, parlons finance. En ce moment, nos journaux le font à tort et à travers. Les dossiers cachés se pressent aux portillons du faisceau médiatique. Pourquoi en sommes-nous arrivés à un tel degré d'individualisme, dans notre société actuelle ? Où sont les valeurs que nous lisons dans les livres d'Histoire ?



PaD
- Ah, les faisceaux, ma jeunesse ! Sur le triomphe de l'individualisme, il y a la responsabilité de plusieurs générations. Peu de discours, ou de réflexions, sur nos valeurs communes, ce qui nous fédère. La République, par exemple. De moins en moins de culture historique (on y revient) sur la lente, magnifique et ô combien conflictuelle construction de ces valeurs. Tenez, l'émergence de l'AVS, en Suisse, en 1948, et la bagarre politique qui l'a accompagnée, devraient être un sujet d'étude obligatoire.



GB
- Il y a également une question de pouvoir. Ces banques qui agissent contre l'intérêt du plus grand nombre, c'est une responsabilité politique. S'il y avait eu une réelle volonté de légiférer davantage sur leurs faits et gestes, peut-être n'en serions-nous pas là. Ceux qui les gèrent n'ont fait que profiter d'un système lacunaire. Au fond, c'est humain. Triste et effroyable, mais profondément humain.



PaD
- Mais l'humain a en lui quelque chose d'effroyable ! Lorsque tout va bien, on est très heureux de laisser prospérer les banques, en fermant les yeux sur leurs dérives. Que vienne l'orage, et les mêmes qui laissaient faire (oui, les mêmes) nous font la grande leçon sur l'éthique. Cela dit, la banque n'est en soi ni ange, ni démon. Juste ce que certains en font ! Les mêmes (oui, les mêmes) qui nous servent le sermon sur la responsabilité individuelle.



GB
- Oui, l'humain a sa part d'ombre et de lumière. Il n'est ni tout noir, ni tout blanc, mais fait de nuances. Or, les banques, comme les entreprises, sont par essence amorales. Elles ont un but commun : le profit. Le reste, ce n'est qu'une question de laxisme. Si nous leur laissons le champ libre, elles en profiteront. C'est normal. D'ailleurs, peut-on, juridiquement, nommer les entreprises des « personnes morales » ? Sacré paradoxe !



PaD
- C'est une très belle chose, pourtant, qu'une entreprise. Surtout une PME. Devenir indépendant. Se lancer. Acquérir des locaux, du matériel. Engager des collaborateurs. Fonctionner avec eux sur l'estime et la confiance. Construire quelque chose ensemble. Le profit ? Oui, bien sûr, il faut gagner sa vie et celle des siens. Mais le premier profit est de voir l'entreprise durer, être reconnue, décrocher des mandats. Et sur le bénéfice net, contribuer par l'impôt au bien général. En ce sens-là, oui, l'entreprise est citoyenne.



GB
- Je n'en doute pas. Mais il y a une différence notoire entre ceux qui voient dans le profit le moyen de subvenir aux besoins des leurs et ceux qui en veulent toujours plus, qu'importe les conséquences qui adviendront pour autrui. Les deuxièmes sont sûrement moins nombreux, mais ils existent, et ont un pouvoir de nuisance relativement important. C'est pourquoi, malheureusement, il faut tempérer par des législations.



PaD
- L'Etat comme arbitre. Pas comme joueur. Il fixe les règles, mais c'est véritablement aux entrepreneurs de jouer. Une société avec l'Etat comme employeur unique n'est pas exactement celle de mes rêves ! Regardez la Révolution française: elle consacre à la fois la liberté d'expression, celle de la presse, et la liberté d'entreprendre. En cela, elle est une révolution bourgeoise, comme le montre si bien Tocqueville.



GB
- Évidemment, l'État ne doit pas rentrer dans l'arène. Je suis contre l'ingérence dans notre vie privée. Nos actes nous regardent, sauf si ceux-ci ont des externalités négatives pour le bien commun. C'est donc son rôle d'arbitrer certains rapports. Je ne m'opposerai jamais à la liberté d'entreprendre, j'y suis même favorable. Entreprenons une révolution citoyenne, demandons plus d'art et de littérature !



PaD
- Bonne idée. Mais je vous laisse. Je dois passer à ma banque.



GB + PaD




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17/07/2012

Variations sur un été


Suite de mes entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey - Mardi 17.07.12 - 17.20h

 

PaD - Croyez-vous en l'été ? Croyez-vous au soleil ?

 


GB
- Qu'entendez-vous par croire ? L'été n'est qu'un terme pour nommer une période de l'année, mais le soleil, lui, est concret. Est-ce que je crois à la poésie que dégagent l'été et le soleil réunis, la chaleur de ces moments estivaux qui viennent caresser les plantes en fleurs et la cime des arbres ? Si c'est cela, alors oui, j'y crois. Et vous ?



PaD
- A dessein, je posais la question d'un acte de foi. Là où il n'y a, vous avez raison, que réalité mesurable. Il y a l'été réel (au reste magnifique, là où je suis, en ce mardi 17 juillet), il y a l'été comme accomplissement. Celui des romans bourgeois des dix-neuvième et vingtième siècle (jusqu'en 1914), celui qui nous forcerait à le percevoir comme perfection. Avec, à chaque fois, le risque de désillusion.



GB - La foi, je ne l'ai jamais eue. Je me sens plus proche du cartésianisme. Finalement, vous posez une question qui m'embarrasse plus que je ne l'aurais pensé. J'ai la sensation viscérale d'ignorer totalement ce que signifie croire. Je ne me rappelle pas l'avoir expérimenté un jour. Alors que la désillusion, elle...



PaD
- Non, non, rien de religieux. Juste l'idée de croire en l'été comme un passage obligé du bonheur. Il m'a fallu de longues, très longues années, pour aimer vraiment l'été. A votre âge, je m'engouffrais dans les musées d'Europe, je m'isolais à l'ombre pour dévorer les grands auteurs. Aujourd'hui, la présence d'un arbre et d'une colline, d'un livre et d'une rivière, me suffisent.



GB
- Je perçois parfaitement ce que vous dites. Chaque année, lorsque les premières couleurs orangées de l'automne se distinguent de la verdure propre à l'été, j'ai l'impression de n'en avoir pas profité. En vérité, je peine à m'offrir le temps - alors que j'en ai à revendre - pour me laisser choir sur une colline ou au bord de rivière et en profiter. Heureusement, je l'apprends petit à petit grâce aux conseils de la femme qui partage ma vie. Et aujourd'hui, je commence à croire en l'été, oui.



PaD - Et si l'été était un piège ? Un miroir de nos insuffisances ? Au moins, l'automne orangé nous ramène au réel, et au fond dissipe les angoisses. L'être humain n'est assurément pas fait pour le malheur. Mais est-il fait pour le bonheur ? Il y a, notamment chez Gide, d'incroyables pages sur cette attente, et finalement cette angoisse de l'été. Chez Thomas Mann, aussi.



GB - Je ne sais pour quoi nous sommes faits. J'aime à croire que nous faisons de notre vie, toutes proportions gardées, ce que nous voulons. L'été incarne peut-être l'idéal du bonheur, mais pas chez moi. J'accorde autant de saveur à l'automne avec ses arbres colorés, à l'hiver avec son manteau d'un blanc immaculé, au printemps et la renaissance de la nature qu'à l'été et sa chaleur étouffante. Il faut savoir s'émerveiller de tout. Ne pensez-vous pas ?



PaD - Il le faudrait assurément. Il est bien possible que l'été du bonheur soit une conception bourgeoise moderne, assez récente, depuis qu'existe la notion de vacances. Léon Blum a donné aux Français les premiers congés payés, cela n'était qu'à l'été 1936 ! Auparavant, la question ne se posait pas. Ainsi, mes parents, tous deux nés en 1920, avaient droit, dans le Valais de leur enfance, à six mois de vacances d'été. Mais c'était pour travailler, pas pour filer à la mer ! Je terminerai avec Rimbaud, tellement ces quelques syllabes sont sublimes, dans son poème « L'Eternité »: « C'est la mer allée avec le soleil ».



GB - Quant à moi, je préfère voir le soleil comme une métaphore de l'être aimé. Ce vers de Paul Éluard me convient donc parfaitement : « Tu es le grand soleil qui me monte à la tête quand je suis sûr de moi. »

 

GB + PaD



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13/07/2012

La politique : trompeuse et tueuse

 

Suite de mes entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey. Ici, variations autour d'une candidature, annoncée à midi, en Ville de Genève. - Vendredi 13.07.12 - 16.54h

 

PaD - Jean-Marc Froidevaux : un homme d'esprit et d'intelligence, un humour à vif, vingt ans d'expérience municipale en Ville de Genève. Un homme qui jouerait avec génie ce fameux rôle du cinquième, le type de droite face à quatre de gauche. Il faut pour cela, en plus de la compétence, un sacré sens de la distance et de la dérision, une connaissance absolue des dossiers. Maudet, dans ce rôle, s'en était déjà fort bien sorti. Froidevaux y serait princier. La candidature la plus séduisante, avec celle de Salika Wenger.

 

GB - En effet, mais en l'état actuel, il semblerait que le PDC et le PLR s'entendent sur une candidature unique, celle de Guillaume Barazzone, qui représenterait l'Entente. Cette sortie du buisson, après le retrait de Genecand et l'évident sacrifice d'Olivier Fiumelli, va peut-être forcer les instances libérales-radicales à réviser leur position. Après tout, la Ville de Genève est la seconde ville de Suisse. Que diront les alémaniques si le PLR n'attaque pas le siège vacant ?

 

PaD - Toutes ces histoires de promesses entre partis, de magouilles et manigances, retours de manivelles, n'intéressent au fond que les états-majors politiques et les initiés que nous sommes. De quoi a besoin la Ville de Genève ? D'une personne de qualité, alerte, imaginative, maîtrisant à fond les dossiers municipaux. Et j'insiste : joueuse, car il faudra composer avec quatre collègues de gauche. Dans le pétillement naturel d'un Jean-Marc Froidevaux, je sens la jouissance de cette dimension-là.

 

GB - C'est évident. D'ailleurs, je constate une réelle fracture entre les états-majors politiques et les initiés et ceux qui sont en-dehors de ce microcosme. Peut-être est-ce là tout le génie que doit avoir un politique : ne pas se laisser embrigader dans les théories politiciennes qui font abstraction d'une catégorie infiniment plus grande que celle de la classe dirigeante.

 

PaD - Exact ! D'où ce mot de « populisme », généralement utilisé par ceux qui ne savent pas convaincre le grand nombre, ni sentir le tellurisme du pays profond, à l'endroit de ceux qui ont ces qualités-là. C'est un mot de jaloux inventé par des politiciens de salon, habitués à se transmettre le pouvoir par robes et par familles, contre ceux qui osent le langage de la rue.

 

GB - Nous divergeons sur ce point, Pascal. Le populisme, c'est un art, celui de flatter les foules, mais sans rien n'apporter de concret. Donner des réponses simplifiées à des questions qui ne se résolvent pas d'un simple coup de baguette magique. Pour mémoire, un certain tribun nous promettait des cages pour y déposer les criminels. Une solution inadéquate et irréalisable. Le populisme, c'est cette affection qui joue avec la peur dans le cœur des masses. Cela m'irrite.

 

PaD - Et les partis traditionnels, je veux dire installés, ceux qui se croient au pouvoir par essence et pour l'éternité, ils ne « flattent pas les foules, sans rien apporter de concret » ? A la vérité, vous relayez ici, exactement, l'argumentaire de ces partis installés. On peut évidemment en discuter. Ce qui est sûr, c'est que savoir se faire entendre du grand nombre, en mots simples, est une vertu. Le vice, c'est d'en abuser pour tromper. Mais en politique, Cher Grégoire, la tromperie est partout. Chez le bourgeois installé, style gendre idéal PDC, comme chez la brute épaisse de la Marge. Simplement, ils trompent différemment.

 

GB - Certes, ils ont chacun des stratégies diverses et variées pour arriver à leurs fins. Ce n'est pas une nouveauté. Certains d'entre eux me font d'ailleurs penser à la famille Borgia. Probablement avons-nous les politiciens que nous méritons. L'essentiel est de savoir soi-même ce qui importe. Des valeurs, un but commun, un rêve ? Tout ça à la fois même. Et ne pas se laisser abuser par des discours tronqués. Le reste est indépendant de notre volonté.

 

PaD - Les Borgia - ou du moins la vision littéraire que nous en avons - représentent bien la vérité de l'essence politique : trompeuse et tueuse. Ce qui me plaît chez Jean-Marc Froidevaux (pour revenir au début), c'est son usage au fond très bourgeois, dans le meilleur sens du terme, de la parole. Donnée, à l'évidence, comme insidieuse. Pas de tromperie sur la marchandise. Pas de mièvrerie morale. Pas d'océan d'ennui de gendres PDC. Non. Juste la syllabe acide de l'avocat. Et la prunelle, tout en haut, jouissive de tant d'art. J'aime cela. Et j'aime cette ce pessimisme lucide.

 

GB - Hélas la tromperie est répandue en politique comme ailleurs. Concernant Monsieur Froidevaux, je ne le connais pas suffisamment pour avoir un avis susceptible d'être pertinent. Je lui souhaite néanmoins bonne chance, puisqu'il va devoir rallier à lui un parti qui semble désormais décidé à faire alliance avec le PDC. Mais l'été sera long, nous ne sommes pas au bout de nos surprises !

 

GB + PaD

 

 

 

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12/07/2012

La citoyenneté, ça passe par l'école !

 

Suite de mes entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey. Nous réfléchissons aux meilleurs moyens d'aiguiser les appétits citoyens, chez les jeunes. - Jeudi 12.07.12 - 16.54h


PaD - Quatre à cinq heures d'Histoire par semaine. Et pas seulement l'Histoire des pays lointains. Celle de la ville, du canton, de la région où vivent les élèves ! L'Histoire politique, mais aussi culturelle, sociale, économique du tissu qui nous entoure. Pourquoi, à Genève, le nom de James Fazy, ou celui de Carteret, sont-ils si peu prononcés dans les écoles ? L'Histoire est une discipline majeure, cardinale, pour la formation des citoyens. Elle n'est pas assez enseignée.

 

GB - Je suis de votre avis. Je ne m'explique pas qu'à l'heure actuelle, nous n'enseignons pas des matières aussi primordiales. À mon sens, une démocratie véritable doit impérativement léguer aux citoyens en devenir les outils nécessaires à la compréhension de la vie de la Cité. Comment, avec notre système scolaire actuel, s'étonner du faible taux de participation à la chose publique ?

 

PaD - On les enseigne - et certains profs sont remarquables - mais il en faut davantage. Pour l'éveil à la "vie de la Cité", dont vous parlez, le problème est plus général. Je me bats comme un fou, là où je suis, depuis plus de vingt ans, pour des émissions sur la politique et la citoyenneté. J'ai gain de cause, mais seulement parce que je réussis. L'esprit du temps est plutôt à la distraction pure. Ou alors, au "journalisme de société", concept flasque que j'abhorre. Et sur cent profs, en salle des maîtres, combien sont habités par l'impératif de la transmission citoyenne ? Dix, vingt ?

 

GB - S'ils ont eux-mêmes reçu une éducation dénuée de tout goût pour les affaires publiques, ce n'est guère étonnant. Ce qu'il faut, c'est enseigner les fondamentaux qui régissent notre société. Il n'y a pas que l'Histoire. Il y a le fonctionnement des institutions, par exemple. Pourquoi ne pas sensibiliser les jeunes au droit, ou à l'ensemble des matières essentielles pour se mouvoir librement dans un monde comme le nôtre ?

 

PaD - Mais diable, pourquoi ont-ils reçu « une éducation dénuée de tout goût pour les affaires publiques » ? Il y a des causes à cela ! Un climat, porté par l'ultra-libéralisme, de sublimation du privé, de la réussite financière individuelle. L'absence d'éducation (de ceux qui éduquent !) sur ce qu'il y a, en nous, d'aventure collective, de res publica. A cela s'ajoute - j'y reviens - une responsabilité écrasante du monde journalistique : réduction des pages politiques, ne parlons pas du cahier culturel, surexposition du fait divers et de cet odieux concept de « people » : raconter plein de choses sur la vie privée des gens, sous le seul prétexte qu'ils sont connus. « Presse inutile, presse futile », disait feu mon confrère Roger de Diesbach. Il avait raison. Ce qui ne signifie pas qu'il faille être ennuyeux pour être bon, loin de là.

 

GB - Bien sûr qu'il y a des causes. Elles sont essentiellement culturelles et politiques. C'est un devoir que d'enseigner correctement, tout comme d'informer. Vous le savez, vous qui exercez le métier de journaliste ! Aujourd'hui, tout va si vite : comment ne pas céder à l'envie d'écrire sans vérifier ses sources, ni anticiper les conséquences d'un tel choix ? L'École, c'est encore plus complexe, car elle forme des esprits qui resteront astreints à l'éducation reçue de façon durable. Il faudrait dès lors instaurer une vision de l'enseignement, un but ! Non ?

 

PaD - Vous pensez bien que chacun a sa vision de l'enseignement, encore que je soupçonne certain édile de n'en avoir aucune. Ce qui nous intéresse ici, c'est la mise en appétit de l'esprit citoyen. Je dis qu'il faut - entre autres - davantage d'enseignement de l'Histoire, sous mille formes d'ailleurs, les plus variées et les plus plaisantes possibles (il n'a jamais été question d'ennuyer quiconque). Parce que sans vision diachronique, sans frottement à l'échantillon historique, le danger sera immense de ne juger son époque que sur elle-même. Ou, pire, sur des critères seulement moraux ou immatériels. D'aucuns, y compris parmi nos élus législatifs, ne s'en privent pas. Il est parmi eux de redoutables ayattolahs.

 

GB - Je suis certain que le système éducationnel peut s'améliorer, et former de jeunes citoyens conscients des devoirs qui sont les leurs, mais également avertis du contexte politique dans lequel ils se meuvent. Il y aura toujours des abstentionnistes, des personnes qui ne veulent pas investir ni de leur temps ni de leur énergie. Cependant, nous gagnerions bien plus à informer plutôt que désinformer. Or, en ce moment, ce n'est pas ce qui prévaut.

 

PaD - A noter que certaines TV régionales privées, en Suisse romande, déploient davantage d'énergie pour l'information et les débats citoyens que le service dit « public », qui nous passe de la Formule 1 et des séries américaines. Mais c'est une autre affaire !

 

GB - Il faut un effort collectif. Il est vrai que le service public est déplorable. J'ai d'ailleurs jeté ma télévision il y a de cela cinq ans. Ça me tient à l'écart de bien des maux !

 

GB + PaD

 

 

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11/07/2012

Au coeur du monde, la lecture

 

Je poursuis ici ma série d'entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey. Nous évoquons la passion du livre, celle qui nous fonde et nous constitue. Mercredi 11.07.12 - 15.16h



PaD - Lire, lire, et lire. Je crois au fond n'avoir jamais éprouvé d'autre passion. Lorsque s'annonce, comme ces jours, le cœur brûlant de l'été, c'est vers les livres que je me tourne. Celui que je viens de terminer date de 1909. Il s'appelle "La porte étroite". L'auteur, André Gide. Une œuvre d'exception, servie par l'un des styles les plus purs de la littérature française. Avez-vous, aussi, la fureur des livres?



GB - Oui, je partage votre passion. Et plutôt deux fois qu'une ! Depuis tout jeune, j'aime lire. Je me rappelle qu'à dix ans, nous lisions « Un sac de billes » de Joseph Joffo. Ce fut pour moi une rencontre bouleversante. Dans le temps imparti de notre lecture, j'avais terminé les deux ouvrages que comprenait son auto-biographie alors que nous n'en devions lire qu'un. Quels sont vos thèmes de prédilection, Pascal ?



PaD - Oh, les thèmes, il y en a tant, dont certains m'accompagnent depuis le milieu des années soixante. Ce qui me bouleverse, c'est l'intimité d'une surprise. Toute ma jeunesse n'aura été que petites librairies, bibliothèque municipale, puis celle de l'Uni. Brocantes, aussi, surtout en France. Le choix par l'instinct, et l'instinct seul. Surtout ne pas lire le bouquin que le prof vous recommande. Mais quarante autres, imprévus, à la place. Contre-courant. Chemin de traverse. Liberté.



GB - Je suis entièrement d'accord avec votre impératif. Pour ma part, mes lectures sont éclectiques, avec malgré tout une préférence pour la philosophie. J'apprécie particulièrement le monde des idées, et c'est par ce biais que je me suis construit, tout au long de ma vie, malgré des événements souvent difficiles à supporter. Aujourd'hui, je crois, tout comme vous, que la lecture m'a été vitale. Et elle le sera, j'en suis sûr, jusqu'aux derniers instants.



PaD - Ce que nous avons en commun, c'est ce pronostic vital de la lecture. Je sais exactement où j'étais, en Valais, et quel temps il faisait, lorsque enfant j'ai attaqué la première page du Grand Meaulnes. Je sais de quoi le Rousseau des Confessions m'a sauvé à vingt ans. La mémoire de ces milliers de livres est, au premier chef, celle de ma vie. Ils ne tapissent pas mon existence, ils la fondent. Ils ne la décorent pas (je hais l'idée de lire pour se distraire), ils la constituent.



GB
- Moi, c'est la lecture de « l'éloge de la faiblesse » d'Alexandre Jollien, à mes dix-huit ans, qui m'a véritablement transformé. Je reste toujours incroyablement surpris de ces émotions, de ces grandeurs et de cette force qu'un ouvrage, même court, peut transmettre à qui le lit. C'est, pour moi, l'une des plus belles richesses de l'humanité. Ce savoir, transmissible à qui s'en donne les moyens. Le rêve.



PaD
- Je lirai Jollien. Puissamment volcanique, autrement que les appareils les plus modernes, est l'imprévisible transmission d'énergie entre un tout petit objet de papier, qui tient dans la poche d'une veste, et cette boule en fusion de nerfs, de mémoire, de projections et de désirs qu'on appelle un lecteur. Dans l'intimité de cette rencontre-là gît le miracle. Sortir un livre d'un rayon, c'est réveiller le bois dormant. Celui du livre. Celui du lecteur. Un baiser au lépreux.



GB - Cette fascination, je la ressens également. Depuis ma tendre enfance, je vis avec l'ambition d'écrire un livre. Mon goût pour l'écriture est né de cette merveilleuse rencontre, et j'espère un jour pouvoir partager ma passion avec d'autres, leur transmettre cette flamme pour la littérature, tout en leur apportant quelque chose qu'ils n'auraient pu trouver ailleurs. Un récit, une vision, et une âme. La vie, en somme.



PaD - Il y a l'intimité du livre avec le lecteur. Moins sublime, mais douce comme un miroir de reconnaissance, il y a la complicité de ceux qui ont lu le même livre. Ou quelques dizaines, ou centaines. Ce réseau d'initiés-là, je dis oui, je signe ! Parce que macérés de mêmes matrices, c'est la part d'humanité commune, de l'un à l'autre, qui s'étend. Ainsi, vous et moi sommes très différents, ce qui est du reste fort bon (en quoi faudrait-il se ressembler ?). Mais la passion partagée des livres nous esquisse un langage commun. Au final, nous rapproche.



GB - C'est exactement ce qui me passionne dans l'écriture et la littérature. C'est cette capacité fédératrice. Quand bien même nous pensons différemment, nous sommes unis par des lectures communes, un terreau propice à la naissance d'idées novatrices, de grands projets. Ce que j'aime, à travers les livres, c'est que je me sens en profond contact avec l'ensemble de l'humanité !



GB + PaD

 

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18/04/2012

La révocation pour les nuls ?

 

 

Je poursuis ici ma série d'entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey. Thème du jour: faute de révoquer l'Edit de Nantes, si on révoquait en cours de mandat les élus laissant à désirer? - Mercredi 18.04.12 - 14.23h.

 

 

GB - Cher Pascal, vous qui y êtes, si je ne m'abuse, profondément démocrate - et d'après ce que j'ai pu lire et entendre de vos positions, je serais tenté de vous assimiler, au moins en théorie, au PDC -, que penseriez-vous d'une initiative demandant à instaurer comme droit civique la possibilité de révoquer les élu-e-s en cours de mandat ? Bien évidemment, les contours d'une telle initiative devront être dûment dessinés pour être cohérents. Ces politiciens qui parlent de transformer la politique sont nombreux, mais ils n'apportent rien. Pour une politique non pas de spectacle, mais bel et bien d'acte, offrons au Peuple le droit d'influer sur ses représentant-e-s !

 

PaD - A la bonne heure, me voilà PDC ! Divine surprise. Sur le fond de votre proposition : la démocratie, c'est, par exemple, le pouvoir pour le peuple d'élire ses représentants. Pour une période donnée : quatre ans, cinq ans. Cela ne doit pas être le pouvoir, pour le peuple, de harceler continuellement ses élus, en cours de mandat, par des menaces de révocation. Il faut laisser à nos autorités le temps de l'action. Et la meilleure sanction, c'est, le terme venu, la non réélection. En cas de crise aiguë, les intéressés, de toute manière, sont soumis à une telle pression (de leurs pairs, souvent !) qu'ils finissent spontanément par démissionner.


GB - Dans « le Matin » du 6 avril, le Conseiller national (PLR/VD) Fathi Derder parlait justement de cette peur qu'ont les élus de ne pas être réélus, allant jusqu'à affirmer que certains préféraient agir le moins possible pour s'éviter la foudre de leurs électeurs. Cette proposition de pouvoir révoquer les élus en cours de mandat devraient au contraire les pousser à écouter les doléances du Peuple plutôt que de sombrer dans des mascarades théâtrales pour faire passer la pilule...

 

PaD - Je ferais volontiers la connaissance de ce Monsieur ! Rappeler continuellement à nos élus leur devoir de diligence et d'efficacité, oui. C'est le rôle de l'opinion publique. Les attaquer éditorialement, oui. Leur rappeler qu'ils sont au service de la collectivité. Mais la révocation, ou l'impeachment (cf. Nixon, 1974), cette épée de Damoclès, ne me semble pas une bonne solution. En les élisant, on leur donne un certain pouvoir pour une certaine durée. Exemple : Sarkozy a eu cinq ans pour agir. Le 6 mai à 20h, il sera peut-être poliment prié d'aller voir ailleurs. Il aura eu sa chance.

 

GB - Oui, il aura eu sa chance. Et à quel prix ? Tous, ou presque, s'accordent pour dire que son bilan est catastrophique. Combien de françaises et de français ont ardemment désiré de le voir se retirer avant l'heure ? Nous ne pouvons pas seulement élire puis nous contenter d'attendre, la bouche ouverture, que vienne l'heure des comptes. Diriger un pays, participer à son fonctionnement, incombe des responsabilités, mais avant tout des devoirs ! Et nos représentants, démocratiquement élus, n'échappent pas à cette règle !

 

PaD - Certes. Mais je ne suis pas d'accord de soumettre nos élus à la dictature, au demeurant si versatile, de l'opinion. Tout mandat a des hauts et des bas, tout président doit se heurter à des grèves, des crises. Et c'est justement à lui de les résoudre. Dans une enveloppe de temps donnée. Et puis, il faut parfois prendre des décisions impopulaires : hausses d'impôts, allongement des durées de cotisation. Sous les huées, il faut tenir. C'est très dur, mais ça fait partie du jeu. Et c'est pour cela qu'il faut élire des gens avec du format.

 

GB - Tout doit être une question de juste mesure. Laisser le champ libre durant plusieurs années à une personne, au demeurant humaine et capable de se tromper et ainsi en faire pâtir la population toute entière, je n'y suis que moyennement favorable. Je ne veux pas d'un diktat de l'opinion publique, mais je ne veux pas non plus d'une aristocratie politique ! Dès lors, il faut pouvoir instaurer des garde-fous pour sauvegarder nos institutions et le bien-être de nos semblables.

 

PaD - En l'espèce - et en attendant mieux - il y a déjà un jouissif garde-fous : la non-réélection. Et un autre, en cours de mandat, qui n'est pas moindre : la liberté absolue de s'exprimer, critiquer, brocarder, vilipender. Elle ne s'use, celle-là, que lorsqu'on ne s'en sert pas.

 


Grégoire Barbey + Pascal Décaillet

 

 

 

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12/04/2012

2500 francs pour tous : le pour et le contre

 

 

Je poursuis ici ma série d'entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey. Notre sujet, aujourd'hui: l'initiative populaire réclamant un revenu minimal de 2500 francs par mois pour chaque personne, active ou non, vivant légalement en Suisse. Publié le jeudi 12.04.12, 14.26h.

 

 

GB - Monsieur Décaillet, seriez-vous à ce point opposé à l'autonomisation de vos semblables ? Pensez-vous donc qu'un revenu de base inconditionnel soit défavorable à la population ? Mais dites-moi, seriez-vous un fervent adepte du darwinisme social - ou seuls les plus forts et les plus aptes peuvent survivre ? La loi de la jungle, sans État ?

 

PaD - Entre 2500 francs par mois pour tous, parachutés par l'Etat, et le darwinisme social, il y a peut-être un entre-deux, non ? Autant je suis favorable à ne laisser personne sur le bord du chemin, à aider les plus faibles, à financer par l'impôt l'Etat social, autant ce « revenu inconditionnel » me semble délirant. Je le condamne au même titre que j'ai toujours condamné, de l'autre côté de l'échiquier, la spéculation : l'argent doit provenir du travail, du mérite, de l'effort, pas du ciel.

 


GB
- Voyez-vous ça ! Qui parle de ne point travailler ? En tout cas, l'initiative ne fait nullement référence à une quelconque possibilité de cesser toute activité professionnelle pour vivre avec la faible somme de 2500 francs par mois. Au contraire, qui, à Genève, pourrait se permettre ce luxe ? L'argent n'est pas une fin en soi, il n'est qu'un moyen, vous dis-je !

 

PaD - Le texte est clair : 2500 francs par mois, qu'on travaille ou non. 2500 francs, juste parce qu'on existe. Pour ma part, je travaille depuis l'âge de vingt ans pour gagner ma vie, puis celle de ma famille, puis pour financer mon entreprise. Sur le bénéfice qui me reste, à la fin de l'année, une fois payées toutes les charges, je trouve tout à fait normal de payer des impôts. Et ces impôts financent l'Etat social. Pour la protection des plus faibles, à laquelle je suis attaché. Mais pas pour une sorte « d'allocation d'existence », au reste impossible à financer. A ce texte-là. Je voterai non.

 

GB - J'entends bien vos doléances, Pascal. Pour ma part, je conçois la libéralisation des individus et leur droit à la dignité. Celles et ceux qui ne peuvent pas, pour des raisons diverses et variées, travailler de la même façon que vous ne doivent pas pour autant subir l'humiliation d'un capitalisme sauvage. De surcroît, je suis ouvertement favorable à la réduction de l'administration sociale, et donc restreindre la bureaucratie dans notre pays, moins de paperasse et plus d'efficacité pratique. C'est ça, pour moi, une société qui fonctionne !

 

PaD - Je déteste le capitalisme sauvage, le dénonce depuis 25 ans, crois en l'Etat comme régulateur des inégalités. Pour les plus faibles, les infirmes, les personnes âgées ne pouvant pas tourner, et d'ailleurs aussi les jeunes en formation, c'est entendu : il faut les aider. Mais les autres, ceux qui ont la santé, la force de l'âge, leur dignité, c'est justement par le travail (entre autres) qu'ils pourront l'arracher. Je crois à la philosophie du travail, ce qui me rapproche à la fois des radicaux et des socialistes. J'ai vu la génération de mes parents, de mes grands-parents, en Valais, s'affranchir par le travail. Je les respecte infiniment. Ils ont construit la prospérité d'aujourd'hui.

 

GB - Mais alors nous sommes sur la même longueur d'onde. Oui, le travail peut permettre de s'épanouir, j'y crois également. Toutefois cette initiative n'occasionnerait pas soudainement l'arrêt, même momentané, de travailleurs. Lisez l'étude du Professeur Dr. Friedrich Schneider, directeur d'étude et professeur de l'Université Johannes Kepler de Linz, en Allemagne. C'est très instructif, et cela met fin à la désinformation sur les conséquences de ce Revenu de Base Inconditionnel !

 

 

PaD - Je la lirai volontiers. Chacun, en Suisse, a le droit de lancer une initiative. Si celle-ci obtient les cent mille signatures, le peuple et les cantons voteront, et c'est très bien. Et, si elle est acceptée, elle devra être appliquée. Mais j'ai la certitude qu'elle sera balayée. Le peuple suisse se révèle, sur ces questions-là, d'une étonnante maturité : il refuse les baisses d'impôts, ou même deux semaines de vacances supplémentaires. Il a intégré, profondément, la corrélation travail-mérite-argent. Cela n'en fait en aucun cas un peuple égoïste : le même corps électoral a permis, depuis la guerre, la création d'un Etat social que beaucoup nous envient.

 


Grégoire Barbey + Pascal Décaillet

 

 

 

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21/02/2012

Morale et politique : des sœurs ennemies ?

 

J'inaugure ici une série d'entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey - Bonne lecture! - Mardi 21.02.12 - 17.16h

 

GB - Pourquoi pensez-vous qu'un élu du Peuple, dans une démocratie telle que la nôtre - qui a ses grandeurs comme ses faiblesses - ait droit de prétendre au luxe de ne point divulguer ses actes dans une affaire juridique qui somme toute appartient désormais à l'ensemble de la population ? N'avez-vous donc pas d'égard pour l'éthique ?



PaD - Un élu du peuple répond de ses actes publics. Mark Muller doit rendre des comptes sur son bilan politique, assurément loin d'être parfait, d'ailleurs ! L'affaire du réveillon est d'ordre privé. Seriez-vous à ce point acharné à vouloir sa perte, s'il était un élu de gauche ? Ou du centre ? Tiens, un gentil Vert. Ou un gentil PDC. Votre hargne ne serait-elle pas - allez, au moins un peu  - de l'ordre d'une vengeance de classe ?

 

GB - Nullement, mais vous faites bien de le demander ! Qu'une telle affaire soit à gauche, au centre ou à droite n'a guère d'importance. Néanmoins, j'étais sûr que vous invoqueriez la notion de « privé ». Définissez-la moi ! Soyons clairs, ce monsieur a des responsabilités, et le MàD n'est pas un lieu où le privé peut faire office de barrage face aux débauches d'un politicien quel qu'il soit !

 

PaD - Débauche ! Vous voilà glissant sur le terrain de la morale. La vie sentimentale, voire charnelle, d'un politicien ne m'intéresse pas. J'attends de lui qu'il soit un bon politicien, dans le sens de la Cité, l'intérêt public. Pas qu'il soit un saint. Ni un eunuque. Qu'il dérape dans un bar, un soir de réveillon, ne m'enchante certes pas. Mais n'est pas, à mes yeux, une cause de démission.

 

GB - Eh quoi ! Devons-nous faire abstraction de la morale en politique ? Ce n'est pas de ses rapports sentimentaux ou charnels dont il est question, mais de son comportement violent et de ses mensonges sciemment proférés pour protéger ses intérêts ! N'a-t-il pas lui-même avoué avoir triché sur ses allégations ? Oui, cela mérite une démission, et vite !

 

PaD - Âme sensible, je vous choque, désolé : oui, il est possible qu'il faille faire un peu abstraction de la morale en politique. La politique est une chose. La morale, une autre. Que l'une et l'autre se nourrissent, s'interpellent. Mais la politique, ça n'est pas la morale. Ni l'immoralité, bien sûr. Elle est d'un autre ordre, d'un autre horizon d'attente. Machiavel, dans Le Prince, a écrit de fort belles pages sur ce sujet.

 

GB - Machiavel est d'une autre époque ! En démocratie, il ne faut pas se considérer comme un Prince, bien que cette dérive soit commune à quelques-uns. Non, l'éthique et la politique ne sont pas dissociables. L'une et l'autre sont nécessaires. Le Peuple est en droit, et a même le devoir de demander des comptes à ses élus. Diantre, ne faudrait-il pas pouvoir les révoquer en cas de dérives ? Allons !

 

PaD - L'addition présentée par le peuple aux élus, c'est tous les quatre ans : cela s'appelle les élections. Révocation en cours de mandat ? N'existe pas, pour l'heure, dans notre ordre juridique. Ce qui m'inquiète, c'est votre mot : « dérives ». Nous revoilà dans le jugement moral ! La pire dérive, pour un magistrat, c'est de faire une mauvaise politique. Le reste ne m'intéresse guère.

 

GB - Je suis un citoyen, et en tant que tel, je donne mon avis. Pour moi, cette affaire rentre clairement dans le cadre d'une dérive. Un politicien a des responsabilités envers son électorat. Il n'a pas le droit de se comporter à son aise. Il représente le Peuple, et doit agir en tant que tel. La révocation devrait être une option, la démocratie n'en serait que grandie !

 

PaD - L'éthique protestante - éminemment respectable - va dans votre sens. Elle a beaucoup influencé, en 450 ans, la notion qu'on se fait à Genève d'un « magistrat ». Pour ma part, je suis indifférent à la vie privée. Mais très exigeant sur la performance politique ! A cet égard, il me semble qu'on pourrait porter une certaine sévérité à certaine collègue libérale de M. Muller, responsable de la police. Mais c'est une autre histoire !

 

GB + PaD

 

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